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Référence de cette édition :
  • Arthur Buies, Chroniques, Québec, Codicille éditeur (« Bibliothèque mobile de littérature québécoise »), 2020, https://doi.org/10.47123/YUYA4102. (ISBN : 978-2-924446-19-5)

Arthur Buies

Chroniques

Chroniques I

Chroniques I

[1] POUR LE « PAYS »

[1]
POUR LE « PAYS »

QUÉBEC, 8 MAI 1871.

Avez-vous jamais fait cette réflexion que, dans les pays montagneux, les hommes sont bien plus conservateurs, plus soumis aux traditions, plus difficiles à transformer que partout ailleurs ? Les idées pénètrent difficilement dans les montagnes, et, quand elles y arrivent, elles s’y arrêtent, s’enracinent, logent dans le creux des rochers, et se perpétuent jusqu’aux dernières générations sans subir le moindre mélange ni la moindre atteinte de l’extérieur. Le vent des révolutions souffle au-dessus d’elles sans presque les effleurer, et lorsque le voyageur moderne s’arrête dans ces endroits qui échappent aux transformations sociales, il cherche, dans son étonnement, des causes politiques et morales, quand la simple explication s’offre à lui dans la situation géographique.

Si une bonne partie du Canada conserve encore les traditions et les mœurs du dernier siècle, c’est grâce aux Laurentides. La neige y est bien, il est vrai, pour quelque chose, la neige qui enveloppe dans son manteau muet tout ce qui respire, et endort dans un silence de six mois hommes, idées, mouvements et aspirations. À la vue de cette longue chaîne de montagnes qui borde le Saint-Laurent tout d’un côté, qui arrête la colonisation à ses premiers pas et fait de la rive nord une bande de terre étroite, barbare, presque inaccessible, on ne s’étonne pas de ce que les quelques campagnes glacées qui s’y trouvent et dont on voit au loin les collines soulever péniblement leur froid linceul, n’aient aucun culte pour le progrès ni aucune notion de ce qui le constitue.

*

Je porte mes regards à l’est, à l’ouest, au sud, au nord ; partout un ciel bas, chargé de nuages, de vents, de brouillards froids, pèse sur des campagnes encore à moitié ensevelies sous la neige. Le souffle furieux du nord-est fait trembler les vitres, onduler les passants, frémir les arbres qui se courbent en sanglotant sous son terrible passage, frissonner la nature entière. Depuis trois semaines, cet horrible enfant du golfe, éclos des mugissements et des tempêtes de l’Atlantique, se précipite en rafales formidables, sans pouvoir l’ébranler, sur le roc où perche la citadelle, et soulève sur le fleuve une plaine d’écume bondissante, aussitôt dispersée dans l’air, aussitôt rejaillissant de l’abîme en fureur : « Ce vent souffle pour faire monter la flotte, » disent les Québecquois. Et, en effet, la flotte monte, monte, mais ne s’arrête pas, et nous passe devant le nez, cinglant à toutes voiles vers Montréal.

Ainsi donc, Québec a le nord-est sans la flotte, Montréal a la flotte sans le nord-est ; lequel vaut mieux ? Mais si Québec n’a pas la flotte, en revanche il a les cancans, et cela dans toutes les saisons de l’année. Voilà le vent qui souffle toujours ici. Oh ! les petites histoires, les petits scandales, les grosses bêtises, comme ça pleut ! Il n’est pas étonnant que Québec devienne de plus en plus un désert, les gens s’y mangent entre eux. Pauvre vieille capitale.

Le commérage est l’industrie spéciale et perfectionnée de ses matrones. Quelle espèce endiablée ! Si encore le cancan n’était que la médisance ! mais il faut entendre les fables absurdes, les récits grotesques, imaginés on ne sait par quelles têtes malfaisantes, qui se débitent et sont acceptés comme monnaie ayant cours ! C’est une atmosphère d’épingles qui vous rentrent dans la peau de tous les côtés. Vous cherchez un abri et vous croyez le trouver dans une amitié sincère, sympathique, bah ! c’est là que vous vous faites écorcher pour la vie. Je connais des gens qui, à proprement parler, ne se quittent pas, qu’on voit presque toujours ensemble, eh bien ! c’est afin de ne se rien laisser sur les côtes. Quel appétit les uns des autres, et quel ver rongeur que la langue d’un ami, d’une amie surtout ! Ô Dieu ! aimer tant les femmes et être obligé de les fuir....

Les fuir ! et où ? On ne peut pas faire deux pas dans les rues de Québec sans se rompre les doigts ou se désarticuler la cheville du pied. Tous les faits divers des journaux sont formés de gens aux trois quarts démolis pour avoir cru marcher sur des trottoirs, quand ils n’étaient que sur des tronçons vermoulus qui vous sautent à la figure dès qu’on les touche. Et les chemins ! des effondrements. Fuyez quand une voiture passe; sans cela elle vous couvrira, de la tête aux pieds, d’une boue qui ne voudra plus partir. Tout est par trous et bosses ; aussi il faut voir les voitures sauter là-dedans, essieux et brancards disloqués, chevaux cassant leurs traits, piétons à la recherche des endroits guéables, et pourtant ! peu d’accidents. C’est fait exprès.

*

La nature ayant fait de Québec un roc, ses habitants l’ont creusé et en ont fait un trou.

C’est ce que le juge Caron a dit dans un langage plus élégant, mais moins précis, au grand jury rassemblé pour le « terme » de la semaine dernière.

L’honorable juge, qui habite le Cap Rouge, avait failli être démantibulé en passant par les ornières du chemin Saint-Louis pour se rendre à la cour. Aussi fit-il ex abrupto une mercuriale à la Municipalité qui, comme tous les coupables, est très susceptible. Elle voulut s’en venger, et, dans une séance subséquente, le conseiller Hearn demanda s’il était juste de faire du chemin Saint-Louis un pavé de mosaïque pour le juge et sa famille, aux dépens des autres rues de la ville. Un autre conseiller déclara « ne pas comprendre pourquoi l’honorable juge avait plus raison de se plaindre que le plus humble contribuable. » « Mais il en a au moins autant, » répondrai-je, ce qui me rappelle l’axiome mémorable formulé par l’Ordre, dans le dernier numéro de ce journal : « La vérité a autant de droit d’être proclamée que l’erreur, » et j’ajouterai « par n’importe qui, fût-ce même par un juge. »

Le maire, pour ne pas rester en faute, fit remarquer « que le juge aurait dû se borner dans son adresse aux choses concernant l’administration de la justice, et qu’il y avait d’autres moyens d’obtenir le redressement des torts de la Municipalité, etc. » C’est ce qui n’est nullement démontré, attendu que tous les moyens tentés jusqu’aujourd’hui n’ont abouti qu’à multiplier ces torts indéfiniment, au point qu’il a fallu constituer dans Québec un comité de surveillance, comme il s’en est formé un à New York pour contrôler l’administration dilapidatrice et souvent criminelle du Tammany Ring. Toutefois, après avoir ressenti le coup et l’avoir rendu, le conseil de ville s’est vu forcé d’améliorer le chemin Saint-Louis et de promettre qu’il ferait paver la rue Saint-Jean.

La municipalité de Québec est comme toutes les vieilles rosses. Au premier coup de fouet, elle regimbe ; mais au vingt-cinquième, elle commence à prendre le petit trot.

*

Vous savez qu’on démolit en ce moment l’ancien bureau de poste ; on en profite pour démolir quelques passants par la même occasion. La ruelle qui fait face au vieil édifice est très étroite et aboutit à l’escalier de la basse-ville où tout le monde doit passer pour se rendre à ses affaires ou en revenir ; or, on n’a rien mis là pour garer des débris qui tombent et des pierres qui viennent sauter sur le pavé. Ce serait le moment pour « le plus humble des contribuables » de faire des remontrances ; mais nous avons ici l’habitude des ruines ; celles qui tombent ne font qu’une variété piquante au spectacle de celles qui sont tombées déjà et qui restent où elles sont, sans qu’on les enlève.

*

Les gens de notre bonne vieille ville ont adopté depuis quelque temps une nouvelle spécialité ; c’est la mort subite. Tous les jours il y a deux ou trois narquois qui se paient cette boutade aux fils d’Esculape, ce qui varie un peu les faits divers, devenus monotones, d’orteils écrasés entre deux madriers de trottoirs. La boue des rues s’est durcie depuis hier, de sorte qu’au lieu d’éclabousser quand elle vous jaillit au visage, elle vous casse une dent ou vous crève un œil ; il n’y a que l’embarras du choix. On avait craint beaucoup l’apparition de la petite vérole ; dimanche dernier les curés avaient fait les plus vives recommandations sur ce sujet à tous les prônes. Recherches faites, on a trouvé que la petite vérole en question se réduisait à deux cas de jaunisse. Rien n’est tel que de prendre ses précautions.

*

Il vient de paraître une nouvelle brochure sur la colonisation, sujet d’une haute nouveauté. Vous savez que, dans la province de Québec, toute la colonisation se fait par brochures. Celle-ci sort des presses du Courrier de Saint-Hyacinthe, et on y lit les préceptes suivants donnés aux colons comme base fondamentale du développement de notre jeune pays :

Un colon doit être sobre et jouir d’un bon caractère.
(Cela, bien entendu, remplace les instruments aratoires et le petit capital nécessaire pour commencer le défrichement.)
Il doit avoir une bonne santé, de l’énergie et l’amour du travail.
(Supposons qu’il soit perclus de rhumatismes, mou comme un boudin, paresseux comme un lézard, il n’a pas de chance.)
Il doit avoir quelques ressources à sa disposition.
(La brochure du Courrier, probablement, et beaucoup de Petits Albert.)
Il lui faut faire le choix d’un lot avantageux.
(Oui ; s’il se met sur le haut d’une montagne, le gouvernement ne lui garantit pas les moyens de communication.)
Le colon, s’il se livre à une entreprise quelconque pour la première fois, doit demander conseil.

Tenez-vous bien là-dessus, tout est en friche maintenant. Remarquez, s’il vous plaît, que cette brochure est publiée par ordre du gouvernement provincial.

Encore une comme celle-là et le pays sera désert.

*

Maintenant, que je vous parle un peu politique. Tout le monde m’en casse les oreilles, je me venge sur vous. Et d’abord, je vous annonce que l’honorable M. Langevin, compagnon du Bain et du Grand-Tronc, vient de partir pour Ottawa, ne jugeant pas sans doute qu’il lui fût nécessaire de rester pour acheter lui-même en bloc les électeurs de Québec-Centre ; il abandonne ce soin à des comptables ordinaires, mais il n’a pas voulu laisser la capitale sans faire une grande chose.

Vous vous rappelez qu’autrefois les épiciers avaient la permission de vendre au verre comme les aubergistes. Cet usage était tombé en désuétude, non pas parce que les épiciers l’avaient négligé, mais parce que le nombre des aubergistes était devenu si formidable que le détail des liqueurs, au milieu de la chandelle et de la canelle, ne payait plus. Aujourd’hui les épiciers se sentent repris d’un vif désir de concurrence ; aussi ont-ils envoyé une députation à l’honorable Hector, lui assurant leurs votes, s’il obtenait qu’ils pussent reprendre leur petit commerce d’autrefois. L’honorable « compagnon » le leur a promis. Pendant ce temps, les amis de M. Pelletier essaient de se remuer ; ils ont eu un caucus vendredi soir et vont convoquer ces jours-ci une assemblée publique, sur laquelle ils comptent pour porter un grand coup.

Des assemblées publiques ! vous savez ce qui en est presque toujours résulté pour les libéraux. Presque toujours ils y ont remporté les triomphes de la parole, et, séduits par les acclamations du peuple, ils s’endormaient sur leurs lauriers, attendant avec une dédaigneuse confiance la victoire des polls. Certes, il n’est pas difficile de parler mieux et surtout plus vrai que les orateurs panachés du gouvernement, et le peuple, tant qu’on ne s’adresse qu’à son bon sens et à ses instincts libres, accepte plus volontiers des vérités même dures que des phrases mielleuses dont il devine l’objet. Mais ce n’est pas tout d’avoir pour soi la vérité en face d’une population habituée à une grossière corruption politique. Les leçons des hustings sont vite oubliées, tandis que l’action incessante, matérielle, s’exerçant directement sur toutes les faiblesses, subjugue facilement l’individu isolé qui ne peut puiser, ni dans ses connaissances ni dans sa vertu, assez de force ou assez de raison pour résister aux embûches de l’intérêt. C’est par l’action que le parti conservateur nous a toujours vaincus, c’est par l’inaction que nous avons toujours succombé. Le découragement, en outre, s’empare bientôt de nous, parce que nous ne disposons pas d’autant de moyens que nos adversaires ; nous disons qu’il n’y a rien à faire, que tout est inutile, qu’il n’y a pas d’opinion publique... ; nous négligeons les moyens grossiers, mais décisifs, et nous arrivons au parlement avec une phalange oppositionniste de dix ou douze membres, contre quarante ministériels.

Si vous voulez avoir une idée du génie politique de notre race et de l’intelligence que le peuple apporte en moyenne aux questions qui s’agitent autour de lui, retenez cette exclamation échappée à un brave homme discutant avec plusieurs autres sur les mérites et les torts respectifs du ministère. Je l’entendis par hasard, comme font toujours ceux qui prêtent attentivement l’oreille : « Quoi ! disait ce digne électeur, vous voulez que je sois en faveur d’un gouvernement qui nous a voté un nouveau péché ? — Un nouveau péché ! s’écrièrent tous ensemble les auditeurs ébahis. — Mais oui, un nouveau péché ; comme s’il n’y en avait pas assez déjà ! le gouvernement ne nous a-t-il pas voté la Calomnie anglaise ?... »

Et voilà pourtant les hommes à qui l’on sacrifiera, pour avoir l’honneur de les représenter, sa santé, sa fortune, ses affaires, son repos, sa famille, tout, tout ce qu’on a de plus cher ! Idiots de candidats !

*

Québec-Est est muet comme la tombe dont ses chantiers abandonnés, ses quartiers dépeuplés, ses industries éteintes, sont l’image désolante.

Quartiers dépeuplés ! oui, certes : il reste à peine quelques ouvriers pour des travaux de détail, là où retentissaient autrefois les mille haches des charpentiers et où foisonnait ce rude peuple, plein d’un patriotisme chatouilleux et sur lequel la corruption glissait comme l’eau sur les roches polies. Je devrais dire quartiers en ruines, car c’est à peine si quelques pâtés de maisons en briques, malingres, chétifs, apparaissent sur les emplacements encore noirs des derniers incendies. Çà et là de larges espaces vides que l’industrie ne vient plus animer ; et, cependant, il y avait là autrefois des maisons joyeuses, vivantes, des rues entières où l’on sentait courir le souffle du travail et le mouvement rénovateur ! Quelle décadence ! Et dire que ce reste de peuple qui souffre, qui gémit, qui se lamente, qui comprend qu’il lui faut l’annexion à tout prix, se vendra à la livre au premier braillard intrigant qui lui sera expédié pour les élections !...

*

Si l’honorable Hector Langevin n’est pas élu par acclamation, ce n’est pas ma faute ni celle de M. Joseph Hamel, négociant en gros et cabaleur en détail de la bonne vieille ville. La candidature de M. Pelletier est devenue un mythe, personne ne s’en occupe ; la liste qu’on devait faire signer en sa faveur est invisible, les gros bonnets qui voulaient l’élire ne se mêlant de rien : « Nous voterons, disent-ils, mais ce n’est pas à nous de nous mettre sur le chemin pour notre candidat. » Et c’est ainsi que ces incomparables citoyens que vous entendez gémir, brailler à cœur de jour, dire qu’il leur faut un changement de régime ou la mort, qu’il faut l’annexion quand même ou aller au diable, c’est ainsi qu’ils changent de régime lorsque la seule occasion favorable s’en offre à eux.

« Ils ne veulent pas se mettre sur le chemin » ! tout est là. Voilà le Canadien d’aujourd’hui, inerte, passif, qui soupire et qui désire, mais qui, pour avoir ce qu’il désire, trouve que le moindre effort est déjà trop grand.
— Si M. Pelletier est élu, ah ! quel bonheur ! S’il ne l’est pas, ah ! c’est malheureux... et l’on se couche en répétant qu’il faut un changement de régime.

On s’attendait à une véritable révolution politique dans Québec-centre ; on ne savait sur quel candidat annexionniste arrêter son choix, tant il y en avait !... Tout d’un coup, plus d’annexion, plus de candidats. Que voit-on ? Tout simplement l’honorable Hector qui, pendant une semaine, n’a l’air de rien du tout, ne fait aucun bruit, donne tous ses contrats et décampe sans qu’on le sache à peine, laissant M. Joseph Hamel chargé d’inscrire ses partisans.

Meilleur lieutenant ne pouvait être choisi. M. Joseph Hamel, voilà un homme à réquisitions[1] ! c’est un vrai Prussien. Il se met sur les chemins, celui-là. Ce n’est pas parce qu’il est marchand en gros et l’un des porte-bourses de Québec qu’il dédaigne les moyens de faire élire le candidat de son choix ; c’est au contraire à cause de cela qu’il se donne du mal. Aussi c’est sur lui que pleuvent les quolibets, les invectives, les attaques journalières. Mais quoi ! que fait donc M. Hamel, sinon ce que vous devriez faire vous-mêmes, plaignards libéraux toujours prêts à critiquer et à craindre, jamais à agir. Plût aux cieux que nous eussions dans nos rangs plusieurs Joseph Hamel ! nous pourrions au moins disputer les élections, au lieu d’être réduits au rôle d’impuissants dédaignés.

Et savez-vous ce que produit chez des hommes de cœur ce spectacle d’une inertie démoralisante qui laisse tout sacrifier ? le croirez-vous ? Je l’ai entendu dire plusieurs fois déjà par des gens sérieux, de position très respectable : « Les insurgés de Paris ont bien raison : quand on a affaire à un peuple qu’aucune expérience ne peut éclairer, quand on ne voit en haut que des avachis satisfaits auxquels tout soin public répugne, et en bas qu’une masse ignorante prête à bénir sa misère et ceux qui en sont les auteurs, il n’y a qu’une révolution radicale et les violences d’une minorité exaspérée qui puissent changer l’état des choses. » Aussi je vois ces hommes énergiques, dévoués, qui comptaient sur un mouvement annexionniste, devenir sombres, irrités, brefs dans leurs paroles et comme travaillés d’une colère sourde que le dégoût même ne parviendra pas à comprimer longtemps.

*

Passons à Lévis. Ah ! ici du moins je respire, ici il y a des hommes : il est vrai que ce sont surtout des jeunes, mais il n’y a plus que ceux-là aujourd’hui. Si tous les vieux voulaient céder la place aux jeunes, on referait le parti libéral en un clin d’œil et l’on retrouverait les bonnes années.

À Lévis, ce n’est pas une lutte d’hommes qui se fait comme dans la plupart des autres comtés, c’est une lutte de principes, c’est l’idée d’annexion représentée par Fréchette contre le statu quo vermoulu ; c’est encore la guerre au double mandat[2] contre lequel le comté s’affirme énergiquement. Le poëte, devenu politique, se multiplie sur tous les points. Dimanche dernier, le docteur Blanchet était en train de le démolir en son absence devant quelques centaines d’auditeurs ; on vient prévenir Fréchette ; de suite il accourt au moment où le docteur, se balançant dans sa téméraire sécurité, expliquait pour la trentième fois sa fameuse conversion du rouge vif au bleu opaque, faite en 1861, à la suite d’une vision... C’est toujours comme cela. En apercevant son antagoniste, le docteur voulut l’attaquer personnellement : « C’est un homme qui a été chassé de toutes les villes des États-Unis, s’écria-t-il, c’est un homme qui n’a jamais rien pu faire, c’est un aventurier, un ci, un ça... »

Tous les regards se portent sur Fréchette dont vous connaissez la vigoureuse charpente : « Mais s’il avait été chassé de toutes les villes, hasarda quelqu’un, il ne serait pas si gras qu’il l’est... » Rires et cris de « Fréchette ! Fréchette ! » Le poëte monte sur le perron de l’église et, en moins de dix minutes, soulève les acclamations de tout ce monde qui n’était venu là que pour applaudir son concurrent. Celui-ci ne se possédait plus, lui, l’orateur de husting par excellence, toujours maître de lui-même ; il tremblait de colère et, depuis lors, il a tant tremblé qu’on le reconnaît à peine ; il est devenu pâle, défait, de rubicond, d’épanoui qu’il était jadis. Les femmes ne le reconnaissent plus, elles dont l’enthousiaste faveur lui avait valu presque tous ses triomphes. Ô dieux ! être abandonné des femmes quand la disgrâce commence à poindre à l’horizon des jours heureux, être abandonné des femmes lorsqu’on leur doit tant, c’est arriver d’un trait au fond de la coupe et avaler la lie pleine de fiel !

J’apprends à l’instant que le Courrier du Canada, journal ultra-conservateur, est menacé d’être mis à l’index pour avoir adopté le fameux programme ultramontain. Vicissitude des choses humaines ! Voilà le Courrier du Canada qui prend la place du Pays, organe des libéraux.

Allons, il est temps que je vous dise adieu. L’heure de la malle a sonné au cadran des âges, et chaque minute qui s’écoule me rappelle que le Grand-Tronc[3] n’attend jamais, quoiqu’il fasse toujours attendre.

[2] Élection de l’hon. Hector Langevin, compagnon du Bain, dans Québec-centre.

[2]
Élection de l’hon. Hector Langevin, compagnon du Bain, dans Québec-centre.

Vendredi, 9 juin. [1871]

Je l’ai vu ; tout est consommé. Quelle misère ! Ils avaient signé, disait-on, plus de quinze cents, pour porter à la candidature de Québec-centre l’honorable Hector Langevin. Il n’y avait pas d’opposition, ni songeait-on à en faire ; c’était une élection par acclamation, et le candidat si populaire allait être porté aux hustings sur les mille bras de ses adorateurs, puis ramené en triomphe. Ce matin, je m’éveillai, croyant entendre au loin les voix confuses de la multitude acclamant l’élu ; j’avais comme un transport d’impatience, et, à peine habillé, je me précipitais dans la rue pour respirer l’atmosphère brûlante de la foule. Il était dix heures ; de loin j’aperçus le husting, je courus vivement, croyant entendre déjà le peuple frémissant appeler son idole, j’arrive... désert ! Pas un être vivant auprès de ce husting qui semblait s’être dressé seul au sein de l’oubli ; pas un passant qui s’arrêtât même pour le regarder ; aucun groupe, pas de curieux, et les ouvriers de cette œuvre improvisée l’avaient fuie comme frappés de remords. Alors je montai, lentement cette fois, le cœur saisi, jusqu’à la demeure de l’honorable Hector ; celui-ci avait convié ses amis à venir le chercher pour se rendre à la nomination des candidats. Là, rien non plus, pas un signe de manifestation, pas le plus petit rassemblement, pas une tête aux croisées des maisons. « Est-ce une illusion, me demandai-je, et me serais-je trompé de jour ? » J’arrêtai quelques amis ; ils me dirent que c’était bien aujourd’hui, vendredi, le 9 juin. Ils me regardèrent, étonnés, et continuèrent leur route ; moi, je restai sur place, les yeux rivés sur cette maison où devaient s’agiter en ce moment de si grandes espérances. Je restai là près d’une demi-heure, fixé dans cette contemplation indécise qu’on éprouve au sein des solitudes, puis je partis comme un boulet pour le lieu de la nomination, déterminé à ne pas rêver les yeux tout grands ouverts.

Là je trouvai à peu près deux cents individus se regardant les uns les autres, se faisant des questions, se demandant quelle était cette plaisanterie, puis enfin l’officier-rapporteur juché sur le husting comme un merle sur son perchoir. Tout à coup il se fait un petit bruit, un mouvement insensible d’épaules qui se déplacent, je regarde....... l’honorable Hector venait de se faufiler, honteux, surpris, le long du groupe, afin d’arriver comme inaperçu au husting solitaire. MM. Chauveau, Simard, Daniel et quelques dévoués l’accompagnaient en silence. Mais aussitôt, ô peuple ! que tu es grand dans tes réveils ! « Trois hourrahs pour M. Langevin » s’écrie une tête nue qui se détache sur le flanc du husting, et quarante voix enrouées, avinées, criardes, répètent « Trois hourrahs pour M. Langevin. » Ces quarante voix étaient celles de quarante individus engagés, soudoyés à l’avance, aux trois quarts ivres, qui s’étaient emparés des abords du husting et qui vociféraient comme des forcenés au milieu du silence morne de tout le reste des assistants.

Être ministre fédéral, être élu par acclamation, et ne trouver, autour de l’estrade que l’on gravit pour y cueillir le triomphe, qu’un ramassis repoussant de vauriens en goguette qui vous applaudissent, quelle honte ! Et cependant, voilà ce qu’a accepté M. Langevin. Les ouvriers, qui travaillent à la démolition du bureau de poste et à d’autres ouvrages publics, avaient tous reçu congé afin de grossir la foule, et une bande de voyous, pris dans Saint-Roch parmi la plus épaisse crapule, se tenaient en groupe compact, prêts à toutes les violences, tellement que, ne trouvant pas d’adversaires à combattre, ils se prirent de querelle entre eux et échangèrent des coups de poing pour essayer leur force. C’était hideux et humiliant. Derrière ce groupe de pendards se tenaient cent cinquante à deux cents spectateurs froids, immobiles, confus, muets, surpris de se voir là, attendant.

Enfin, après la lecture de la proclamation et les autres formalités requises, l’honorable Hector leva son chapeau et fit signe qu’il allait parler.

« Cieux, écoutez ma voix ! Terre, prête l’oreille ! » non : « Électeurs libres et intelligents de la division centre de la grande ville de Québec » !... Aussitôt que j’entendis ce début, je partis à la course, j’en avais de reste, j’allai me réfugier sur une galerie voisine pour n’avoir pas à entendre, mais seulement à regarder.

M. Langevin a la voix forte ; on ne le dirait pas à voir sa petite bouche pincée qui a l’air d’envoyer des sifflements plutôt que des sons, mais c’est comme ça. Cette voix de l’honorable compagnon du Bain m’arriva éclatante, perçante, jusqu’à mon refuge. « Je veux représenter la cité de Québec, dit-il d’abord, sans faire aucune distinction de race ou de religion. » Voilà qui est grand, mais ce n’est pas conforme au programme catholique, la plus grande chose qui ait jamais été imaginée. Il y a des nuances dans le sublime. Après cet exorde qui révélait un puissant orateur populaire, l’honorable Hector a parlé du chemin de fer du Pacifique et a renouvelé la déclaration qu’aucune taxe nouvelle ne serait imposée au pays pour sa construction, parce que le gouvernement l’abandonnait aux compagnies particulières. Ici, les quarante voix crièrent « Hourrah pour M. Langevin », probablement parce qu’il venait de prendre un verre d’eau.

Puis, développant cette féconde conception du chemin du Pacifique canadien qui coûterait cent cinquante millions, s’il y avait dans le monde assez d’idiots riches pour l’entreprendre, à côté de la ligne parallèle que les Américains construisent, l’honorable Hector s’est écrié que la Confédération deviendrait le grand entrepôt du commerce de l’Asie; et, emporté par les mouvements de son imagination trop sensible, en face des splendides horizons qui s’ouvraient devant nous, il s’exclama, en parlant des Chinois et des Cris de la Colombie Anglaise : « Nos frères du Pacifique » et il étendit les bras comme pour les embrasser. Ce cri de l’âme arriva jusqu’à mes oreilles plus sonore que tout le reste. En ce moment, un gros muffle, face d’hippopotame repu, empoignant le husting de ses deux bras pour ne pas tomber, hurla encore une fois : « Hourrah pour M. Langevin. »

Ceci fut le signal de nombreux cris : « Pelletier, Pelletier », et une grêle de coups de poing s’ensuivit entre les pochards qui entouraient l’estrade et qui étaient trop ivres pour se reconnaître entre eux. Mais ce fut l’affaire d’un instant, et l’élu par acclamation reprit : « Mes frères (il confondait, il avait toujours les Chinois dans la tête), mes frères, à propos de la navigation libre du Saint-Laurent, nous n’accordons presque rien de nouveau aux Américains ; ils ont toujours joui de cette navigation librement, excepté entre Coteau-du-Lac et Montréal, et c’est ce petit bout du fleuve seulement que nous leur donnons de plus par le traité de Washington, mais ils n’ont pas l’usage de nos canaux, qui restent pour eux dans leur condition antérieure.

« Et à propos des pêcheries, la plus grande question de toutes pour la Confédération canadienne, notre représentant à Washington, Sir John A. Macdonald, a protesté contre l’abandon qui en était fait aux États-Unis. Mais on lui a répondu : “Signez toujours le traité, puisqu’il y a une clause qui stipule qu’il devra être ratifié par le parlement fédéral.” »

Vous voyez le truc : comme si l’Angleterre et les États-Unis allaient signer un traité pour rire, à la condition qu’il soit ratifié par le Canada !...

Il y a des ficelles politiques qui sont comme les câbles du Great Eastern ; si on ne les voit pas, c’est qu’elles bouchent les yeux.

Son speech en français débité, l’hon. Hector l’a répété en anglais, ce qui ne valait pas mieux ; puis M. Chauveau a dit quelques paroles bien senties, mais peu appréciées ; M. Simard est venu ensuite et a témoigné de l’honneur qu’il s’était fait à lui-même en cédant sa place à M. Langevin pour représenter Québec-centre. En ce moment il n’y avait plus personne auprès du husting, et les paroles sentimentales de M. Simard se perdirent dans les démolitions du bureau de poste.

À Saint-Roch, il y avait plus de monde, mais pas plus de têtes. Du reste, ça été charmant, limpide et doux. M. Rhéaume a fait quelques petites farces, on a ri et il a été élu. C’est simple comme bonjour. Et l’on dira maintenant que les gens de Québec ne savent pas faire les choses ! Au surplus, M. Rhéaume est un brave homme ; il n’est pas plus ministériel que vous et moi ; il est réduit à la besace, caractère distinctif des gens de l’opposition, et s’il s’est décidé à voter toujours pour le gouvernement provincial, c’est que, suivant son expression, il était temps pour lui de se mettre du côté où il y a des croquignols. Mais si, dans le prochain parlement, l’opposition a plus de croquignols que le ministère, que fera M. Rhéaume ?

[3] [« Après la lutte »]

[3]
[« Après la lutte »]

Québec, 22 juin. [1871]

Je voudrais pouvoir rire à mon gré de la bêtise humaine, mais cela demanderait trop de temps et j’en ai bien peu à vous donner ; du reste, à quoi cela servirait-il de rire aujourd’hui ? Il y a une telle ressemblance entre le rire et les pleurs qu’on pourrait s’y méprendre, et l’on croirait peut-être que je ris jaune. Et pourtant cela m’amuse bien, je vous le jure, de voir que toutes les choses de ce monde sont si petites, si bornées, et que la bêtise seule n’a pas de limites.

Donc, nous sommes battus, battus sur toute la ligne, à Bagot, à Québec, à Lévis. Évanturel est écrasé, moulu, c’en est fini de lui ; Fréchette est en dessous de trois cents voix ; mais il est tombé héroïquement, sur un lit de mitraille d’où il se relèvera plus terrible et plus fort dans un an. « La cause des vainqueurs plut aux dieux, mais Caton préféra la vaincue. » Ainsi de Fréchette ; je ne dis pas qu’il l’ait fait absolument exprès, mais il est aussi solide dans la défaite qu’il était triomphant sur les hustings ; ce qu’il a perdu en votes, il le gagne en force morale.

Le comté de Lévis offre un bizarre spectacle, une anomalie qu’on ne tolérerait pas dans un pays vraiment constitutionnel ; toute la campagne contre la ville. La ville, un groupe compact de travailleurs, d’employés, de mercenaires de toute espèce qui étouffent la voix des habitants de tout le comté ; cette masse vote comme une masse, pas autre chose, et cela suffit pour exclure le véritable représentant de la grande majorité des électeurs libres. Lévis, la ville, devrait avoir un député à elle seule, et le comté un autre ; comme cela, il n’y aurait pas de faux représentant.

Les partisans enthousiastes de Fréchette étaient si sûrs du vote écrasant des campagnes qu’ils ne pouvaient croire que celui de la ville fût suffisant à leur enlever le succès ; mais il y a eu des déceptions et des trahisons. Laissons tout cela ; c’est l’histoire éternelle, et à quoi bon récriminer ? On se sent pris d’une espèce de dégoût, et l’on se demande ce qu’il y a désormais à faire. Depuis quinze ans, nous n’avons vu que des avortements ; s’il fut une époque où l’on pût concevoir de légitimes espérances, c’était bien celle-ci, et voyez le résultat. Une chose nous console toutefois, c’est que si les libéraux sont battus, ils partagent ce sort avec le programme catholique qui, lui, est tout simplement enterré. Quelle plaisanterie du destin ! Le programme catholique repoussé, proscrit en même temps que les libéraux qui, toute leur vie, ont combattu le fanatisme, ennemi de la religion ! Je me demande si tout n’est pas une illusion et si les hommes se conduisent réellement d’après des mobiles, et non d’après des souffles qui passent et les emportent comme insensibles. Ils marchent, ils agissent, ils espèrent, ils préparent, ils combinent ; à quoi bon ? une chiquenaude du lutin moqueur qui pirouette dans l’invisible renverse tous leurs projets. Y a-t-il encore des causes aux effets ? J’en doute ; ce que je vois, c’est que les causes et les effets sont entre eux comme les antipodes, et qu’au lieu de se suivre, ils se choquent.

Aujourd’hui la moitié des bureaux et des magasins de la ville est fermée ; une salve de vingt coups de canon est tirée sur la plateforme, bon nombre de bâtiments sont pavoisés, des branches d’érable paraissent aux fenêtres, devant les maisons ; une grande messe est chantée à la cathédrale ; du reste, aucune manifestation publique, et l’on se demande en l’honneur de qui cet apparat insolite ; c’est le 25e anniversaire du pontificat du Pie IX qu’on célèbre.

À part cet événement, rien n’arrête ni ne distrait la population de notre bonne ville que l’érection du nouveau bureau de poste au milieu de deux ou trois masures restées intactes, dont l’une contient l’atelier de notre confrère l’Événement, qui est là, juché sur un escalier solitaire, presque en ruines, affaissé, poussiéreux, comme un pécheur qui se couvre de cendres. Cher Événement ! il a l’air de demander la permission de vous tomber sur la tête, à la différence de ses confrères qui ne la demandent pas et qui n’en font pas moins. Pas un passant qui ne s’arrête devant le bureau de poste en construction et qui ne regarde comme fasciné chaque nouvelle pierre en granit qui s’ajoute aux fondations. C’est que c’est un fait inouï que l’érection d’un édifice dans Québec, et les gens qui savent qu’ils en ont pour longtemps après celui-ci, veulent se repaître, savourer sans rien perdre afin de pouvoir raconter cela un jour à leurs petits neveux étonnés.

Comme je sortais, il y a quelques minutes, pour chercher des nouvelles, je rencontre un homme intelligent. Cela vous étonne ? revenez à vous, ce n’était pas un électeur. Il m’apostrophe : « Vous qui êtes journaliste, (je me rengorgeai) pourriez-vous me dire ce que signifient les élections qui viennent d’avoir lieu, sur quelles bases elles se font, que demande l’opinion publique, enfin quels sont les intérêts ou les principes en jeu ? — Il y a tout simplement, lui répondis-je, un malaise physique qui produit l’affaissement ; chacun comprend qu’il faut un changement à l’état actuel, mais personne ne discerne ni ne veut employer les moyens propres à y conduire. Il n’existe point une opinion morale, une conscience publique qui s’éclaire et qui juge ; il y a tout au plus du mécontentement, de la dissatisfaction ; pourquoi ? on n’en sait rien. Je ne vois que deux partis à proprement parler ; les satisfaits qui ont des places, et les non-satisfaits qui ont des dettes ou ne peuvent en faire ; mais comme la majorité de ceux-ci votent pour les satisfaits, voyez ce que c’est que l’opinion publique du Canada. Cette opinion ressemble au candidat qui n’approuve pas le programme catholique, mais qui ne le désapprouve pas non plus. Toujours flottants entre une affirmation et une négation, les candidats n’osent pas se prononcer par crainte des électeurs, et ceux-ci ne se prononcent pas non plus parce qu’ils ne savent pas ce que les candidats veulent. Ne rien savoir, ne rien vouloir, toujours espérer jusqu’à en désespérer, se plaindre beaucoup en craignant le remède, comme ceux qui souffrent des dents et qui n’ont pas de plus grande horreur que le dentiste, avoir peur d’être dans les ténèbres et s’enfuir à l’aspect de la lumière, voir des maux partout et n’avoir d’autre idée que de s’y endurcir, subir toutes les pressions, se livrer passivement à tous les charlatanismes, attendre les événements comme s’ils étaient au-dessus ou en dehors de l’action humaine, accepter les faits accomplis sans prévenir ceux qui nous menacent, voilà l’état moral de notre société... »

En quittant mon interlocuteur, je continuai à me promener de par la ville : j’arrivai à la porte Saint-Louis qu’on démolira ou qu’on ne démolira pas, personne ne le sait ; toujours est-il qu’on a percé les remparts tortueux, le dédale de petits bastions à moitié démolis d’eux-mêmes qui se trouvaient au dehors, afin de faire un chemin large et droit. Mais voyez un peu ; à peine a-t-on fini cette œuvre indispensable à la circulation qu’on relève et qu’on appuie de nouveau par des murs les misérables petits mamelons échancrés, en ruine, isolés, qui, auparavant, étaient des remparts continus ; pourquoi cela ? Probablement pour qu’il n’y ait aucun espace vide dans la vieille capitale déjà étouffée. Québec est une ville où l’on a le respect inné de tout ce qui nuit, comme celui des Égyptiens pour les crocodiles ; on y a le culte des nuisances. Des rues qui seraient pavées ou seulement praticables y feraient l’effet d’un habit neuf sur le dos d’un paralytique. Il y a ici beaucoup d’Américains qui sont attirés par l’étrangeté du spectacle d’une capitale en ruines sur le sol encore si jeune de l’Amérique ; ils regardent avec des mines tout ahuries et ont l’air de chercher des souvenirs parmi les décombres, comme les visiteurs de Pompeï.

Une jolie illumination se prépare pour ce soir : les pavillons se tendent d’un côté à l’autre des rues, les fenêtres s’emplissent de lanternes et de bougies, les bustes et les portraits de Pie IX apparaissent aux façades, aux vitraux, sur les arches en bois qu’on a construites pour l’occasion ; en somme cela donne un air de fête de village assez réjouissant. J’ai vu parader aussi l’artillerie volontaire, ce qui m’a déterminé à être en faveur des armées permanentes. Quant à avoir des soldats, vaut mieux les avoir comme il faut de suite, avec la mine qui leur convient et non pas celle qui les défigure. Du reste cette artillerie volontaire paraît aussi bien qu’il lui est possible, vu qu’elle a de rares occasions de se montrer, et qu’elle ne figure guère que pour faire escorte au lieutenant-gouverneur, à l’ouverture et à la clôture du parlement.

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CACOUNA, 13 JUILLET 1871.

Quelle étrange saison ! Ciel brillant, ciel qui invite et qui fait peur à la fois, qui échauffe et glace tour à tour dans la même journée, pur et limpide le matin, chaud à midi, brûlant à cinq heures, froid à huit. Quand vient le soir, le voyageur qui voulait partir le lendemain matin hésite ; sa femme a le frisson, ses jeunes filles s’enveloppent dans leurs mantilles : Ah mama ! how chilly ! et le bon père, qui a les poumons pleins de la poussière des rues, s’immole : l’homme est né pour le sacrifice, la femme pour l’imposer. Les jeunes gens, les élégants, les cocodès et autres, excepté les correspondants de journaux, hommes inaltérables, voyant les jeunes filles rester à la ville, y restent aussi. C’est logique, mais c’est ennuyeux comme tout ce qui est bien raisonné.

Cependant les Anglaises sont braves. Quel est ce bruit de voix argentines, ce gazouillement humain qui brise la cadence monotone des roues des bateaux, c’est la voix des femmes d’Albion qui volent aux eaux par troupes comme les hirondelles qui fuient. Quoique les Anglaises du Canada continuent d’appeler l’Angleterre leur home, une patrie que la plupart d’entre elles n’ont jamais ni vue ni connue, elles se font parfaitement à leur patrie réelle et bravent mieux que les vraies Canadiennes l’inconstance de son climat. Que voit-on dans les stations d’eau renommées, fashionables ? Des familles anglaises et rien que des familles anglaises. Ce sont elles qui ont bâti les jolis et riants cottages qui font de Cacouna le Saratoga canadien, et ces cottages se comptent par vingtaines ; ils s’échelonnent sur le coteau jadis abrupt et inculte qui domine le fleuve, et leurs parterres émaillés, leurs petits jardins coupés de rocs et de taillis, les allées étroites, les sentiers épineux en font comme un petit Éden à moitié sauvage où l’on peut rêver, gémir, chanter et grelotter à discrétion.

*

Depuis deux jours que je suis ici, je parcours d’un bout à l’autre ce village qui n’existait pas il y a vingt ans, et qui aujourd’hui a plus de deux milles de longueur, avec des maisons élégantes, presque aussi proches les unes des autres que celles de la ville, eh bien ! je n’ai pas encore entendu un mot de français, si ce n’est des habitants qui viennent vendre leurs produits et des cochers qui mènent les visiteurs. Déjà quelques Américains, fuyant le ciel corrosif de New York, sont venus à Cacouna avec leurs femmes pour respirer, disent-ils, et ils respirent tant qu’ils demandent, avec un grand sérieux, quelle est la distance entre Cacouna et le pôle nord. Moi qui suis de toutes les conversations, je leur réponds, comme l’aurait fait Mirabeau, qu’il n’y a entre eux que la distance du Capitole à la roche Tarpéienne, l’espace d’un pas, mais que ce pas est un abîme.

Il n’y a pas encore beaucoup d’études de mœurs à faire ; les voyageurs sont en retard, et le grand hôtel de Cacouna, qui compte 400 chambres, en a à peine une cinquantaine de remplies. Mais en revanche, toutes les maisons privées ont reçu leurs familles ; on attend de jour en jour l’essaim nombreux, bruyant, qui vient toujours tôt ou tard s’abattre dans les hôtels, mais cette fois il se fait désirer. Quoi de plus attrayant pourtant que ce grand hôtel de Cacouna ! L’habitant du Saint Lawrence Hall est un dieu et il n’a pas le temps d’avoir un désir. Pour égayer les repas et faciliter la digestion troublée par le surcroît d’appétit qu’apporte l’air vif de la campagne, des musiciens loués pour la saison font entendre les sons de la harpe, du violon et de la flûte, et cela au déjeuner, au lunch, au dîner, au souper. Je suis arrivé ici au son des fanfares, comme un triomphateur ; la valse, la valse joyeuse, toujours amoureuse, éclatait dans les airs ; quelques amis que je ne m’attendais pas à voir me reçurent dans leurs bras ; on ne me donna pas le temps de rien demander, tous mes désirs étant prévenus et satisfaits d’avance.

Il était six heures du soir. Je pris un souper homérique, fabuleux, puis je descendis la colline et me promenai sur la rive retentissante, écoutant le sourd battement des flots repoussés par l’abîme, qui ressemble à une canonnade lointaine. Quel grand et superbe fleuve que ce Saint-Laurent avec la bordure des énormes montagnes du nord, escarpées, jaillissantes, sourcilleuses, et luttant entre le ciel et la terre pour conserver leur effrayant équilibre ! Moi, pensif, surpris par la petitesse de mon être devant la hauteur de ce spectacle, rappelant avec effort les plus profondes images et les plus chers souvenirs de ma vie, je restai confondu du néant de l’ambition humaine et de la folie d’espérer !

Ce fut en ce moment que j’aperçus quelques cabanes d’Indiens, jetées sur le rivage comme des tas de varech. « Ô Wistitis, Micmacs, Hurons, Abénaquis, Onontagués que venez-vous faire ici ? — Nous faisons des paniers, des corbeilles, des bracelets, des petites boîtes, des pendants d’oreilles et des porte-cigares en osier ou en paille, et nous les vendons aux beaux messieurs comme vous », me répondit de son wigwam fumeux une horrible créature plus laide qu’une grimace de fée, plus crasseuse que la natte grossière qui couvrait le sol de sa cabane. Beau monsieur était alléchant, je le pris au sérieux : en un clin d’œil passa devant moi la vision de mes innombrables victimes, et je pensai qu’un porte-cigares de vingt-cinq cents était bien le moindre holocauste que je pusse offrir à tous ces fantômes.

*

Le ciel commençait à se couvrir, c’est de rigueur. Cette année le ciel se couvre régulièrement tous les soirs, verse des torrents de pluie et se découvre ensuite tous les matins. C’est le contraire de l’humanité ; aussi je ne m’étonne pas de ce que les hommes déraisonnent tant.

Je vous ai dit que les Canadiens viennent peu aux stations d’eau fashionables. S’ils se rendent moins dans les lieux où il y a encombrement, ils se répandent davantage dans les différentes campagnes qui bordent le fleuve, où presque tous ils ont des familles amies qui les attendent pour passer un mois ou deux. Au lieu de revenir des eaux amaigris, fatigués, ahuris, ils en reviennent avec des forces nouvelles et des couleurs éclatantes sur les joues. Mais pour celui qui cherche le tourbillon, qui veut oublier et se plonger durant quelques jours dans l’ivresse des plaisirs semés sous ses pas, qu’il vienne au Saint Lawrence Hall, il est certain d’oublier les heures et les quantièmes. Perdre le fil du temps, c’est un des rares bienfaits que la Providence ménage aux malheureux, mais hélas ! il faut toujours le ressaisir, et les heures de repos comptent alors comme des siècles.

Cacouna, vous le savez, est à deux lieues et du village et du quai de la Rivière-du-Loup, deux lieues d’une route charmante, plus belle et mieux tenue qu’aucune rue de la ville. Son nom est déjà célèbre même aux États-Unis ; un Américain, avec qui j’ai fait le trajet, me disait que bon nombre de ses compatriotes songeaient à déserter les oasis brûlantes de Long Branch et les ruineuses somptuosités de Saratoga, pour venir ici se retremper avec beaucoup moins d’argent et beaucoup plus de satisfaction. Il regardait les champs, les clôtures, les maisons, les voitures qui passaient, et ne cessait de m’interroger sur les habitudes, les progrès, les ressources, les différents genres de culture, le degré de prospérité, les tendances des habitants, et, tout en m’interrogeant, il m’instruisait moi-même. Pour les Américains, tout est matière à instruction ; ils possèdent une foule de connaissances pratiques sur les pays qui avoisinent le leur ; ils voyagent moins pour le plaisir que pour connaître et comparer ; à leurs yeux, perdre du temps n’a pour ainsi dire rien d’humain, et, tout en prenant du repos, ils se meublent la mémoire de tout ce qui peut lui être utile ou avantageux. Voyez leurs femmes, leurs filles en voyage ; toujours un livre à la main ; aussi jamais vous ne les prenez au dépourvu sur quelque sujet que ce soit. Quelles charmantes et faciles causeuses, et quelle conversation intéressante que la leur ! À ma table, il y en a deux ou trois qui font à elles seules tous les frais de la causerie, et, moi qui suis un bavard, je désespère de placer un mot. Ajoutez à cela qu’elles sont presque millionnaires... oh ! voilà le danger. Chut ! je méprise le métal ... parce que je ne le connais pas ! C’est toujours ainsi.

À la table d’à côté, ce sont des Anglaises ; celles-là ne parlent pas de trop, c’est dérogatoire. Quand on a de la dignité, on n’a pas de langue ; ces Anglaises n’ouvrent les lèvres que pour introduire une bouchée précieusement, comme si elles se faisaient une opération à la gencive ; du reste, irréprochables, droites comme des fioles, avec mille louis de revenus. Il y a peu d’hommes ici, et les dames se montrent rarement ; elles sont comme effrayées de la solitude du grand hôtel ; le jour, tout le monde reste chez soi ; mais le soir, il y a foule sur le trottoir. Ce n’est pas encore le temps du carnaval ; dans quinze jours, le bal incessant commencera et l’hôtel sera comme un vaisseau dans la tempête. Dans quinze jours je serai déjà loin ! J’aurai été au Saguenay, à Kamouraska, à la Malbaie, que sais-je ? Peut-être même que je ne serai plus, tout cela pour les lecteurs du Pays qui se moqueront de moi si je péris en route.

Pour « L’Opinion publique »

CACOUNA, 16 JUILLET, 1871.

Il pleut et il tonne, il pleuvra et il tonnera demain, il a plu et il a tonné hier, voilà le bilan de la saison. Comment s’étonner après cela que les gens viennent peu aux eaux cette année ? Ils ont de l’eau tous les jours tant qu’ils en veulent, l’eau du ciel, intarissable, diluvienne, qui vous surprend à toute heure et vous accable de ses bienfaits. La terre en est saturée et les bons habitants qui, il y a un mois, imploraient à genoux le dieu des orages, se relèvent épouvantés de la générosité divine. Dans le grand hôtel de Cacouna, deux cents chambres, retenues depuis le 13 juillet, sont encore veuves ; le propriétaire, joyeux, plein d’espoir tous les matins, s’assombrit vers le soir comme le ciel ; il attend et ne voit rien venir que son coach vide de sa course quotidienne au bateau à vapeur et au chemin de fer. Cependant toutes les maisons privées et les jolis cottages de Cacouna sont pleins, pleins de familles qui restent chez elles tout le jour et qui, le soir, s’échappent par torrents sur les trottoirs ; ce sont surtout les femmes : place aux blondes filles d’Albion. Les jeunes gens, et ils ne sont guère nombreux, sont obligés de marcher dans le chemin poudreux, sans autre distraction que d’ôter leur chapeau à chaque instant et de se rompre l’échine dans cette gymnastique gracieuse.

C’est la mode de s’ennuyer à Cacouna ; aussi tout le monde y court. Entendons-nous ; tout le monde ici, ce sont les Anglais, peuple né pour la contrainte. Mettez cent familles canadiennes dans Cacouna, et le village est bouleversé ; parties de plaisir, pique-niques, promenades sur l’eau, bains, bals, ce sera un divertissement, un train-train continuel. Il n’y aura pas autant de jolies résidences, de cottages bâtis avec luxe, pas autant de parterres bien alignés et proprets, pas autant de bosquets découpés avec art sur le coteau onduleux qui descend au fleuve, pas autant de petits jardins perdus dans les taillis muets, ni de maisonnettes de bains s’attristant dans leur abandon, mais vous sentirez une vie bruyante, la mêlée des plaisirs, des amusements sans cesse renouvelés, des hommes et des femmes qui se cherchent au lieu de se fuir dans un repos monotone ; vous entendrez une tempête de cancans, chose redoutable et charmante ; vous verrez les gens debout à huit heures, courant les bois et les champs, des jeunes filles et des jeunes gens infatigables, toujours prêts à recommencer la vie joyeuse de la veille, des amourettes, des fleurettes, des ariettes, des riens, des matrones indulgentes, des pères bons comme le pain béni, des réunions intimes de cent personnes, tout le monde se connaissant, jouissant, riant, sautant, embrassant la vie par tous les pores, cette vie de deux mois qui revient tous les ans. Au lieu de cela, vous avez dans Cacouna des gens qui ressemblent à la pluie ; ils ont des visages comme des nuages. Quand ils sourient, c’est signe de mauvais temps, et quand ils marchent, on se sent inquiet et l’on regarde l’horizon. Les Canadiens, eux, savent s’amuser ; hélas ! que sauraient-ils s’ils ignoraient cela ? Jouir vite et rapidement des quelques heures que le ciel nous mesure ; aimer et sentir, se répandre au dehors, fouetter l’aile souvent lente du temps, s’oublier soi-même en oubliant de compter les jours, voilà le secret de la vie !

*

Il est six heures du soir ; je suis enveloppé de nuages qui portent la foudre, et partout autour de moi l’horizon se resserre. Un bruit de pas précipités vient frapper mon oreille ; le roulement des voitures gronde sur le gravier, et j’entends un bruit mêlé de voix qui se répandent en bruyants échos dans les longs corridors de l’hôtel. C’est l’arrivée des nouveaux voyageurs ; j’accours les voir ; ils sont quarante à cinquante, presque tous des femmes et des jeunes filles ; c’est monotone et ravissant ; nous ne sommes pas assez du sexe laid pour faire diversion et nous sommes encore de trop pour le plaisir de ces dames. Quoi de plus réservé, de plus retenu, de plus exclusif qu’une Anglaise en voyage ? C’est un mur à triple enceinte ; on l’aborde en grande cérémonie, après avoir fait mille circonvallations, et si on ne l’aborde pas, tant mieux ! Il fait déjà assez froid sans aller se geler au contact de ces pâles beautés dont les paroles tombent comme des flocons de neige. Ce sont, ce soir surtout, des femmes du Haut-Canada ; demain l’on attend beaucoup d’Américaines du Sud ; oh ! demain, c’est le grand jour. Combien n’ai-je pas compté de lendemains, moi, pauvre chroniqueur dont le lendemain est toute la fortune ! Mais pour les femmes, demain, c’est jamais. Donc, je n’attends pas les Américaines du Sud, parce qu’elles ont écrit qu’elles allaient venir. Dans deux jours je serai parti, et pourtant j’aurais bien voulu rêver sous le feu de ces noires prunelles qui promettent tout ce qu’elles ne tiennent pas et vous font désirer d’être heureux sans croire au bonheur.

Décidément, j’ai besoin d’une douche............... Si je descendais le coteau, trois cents pas à faire, au bout desquels la marée haute m’invite en même temps qu’une maison de bain divisée en quinze à vingt compartiments où il n’y a personne ? Bah ! est-ce qu’on vient aux eaux pour se baigner ? Je veux faire comme les autres ; demain matin, à 7 heures, on m’apportera dans ma chambre un bain d’eau salée avec un verre de la même liqueur ; on a tout ce qu’on veut ici, et en cadence encore ! on se baigne au son de la musique, on déjeune, on dîne et l’on soupe au son de la musique.

C’est une maison unique que ce grand hôtel de Cacouna qui contient quatre cents chambres ; nulle part ailleurs le service n’est aussi complet, aussi intelligent, aussi actif. Construit il y a dix ans, il a été agrandi depuis de deux ailes immenses où les pas se perdent. Quand je pense qu’il y a vingt ans Cacouna n’était rien ! Quelques rares voyageurs y venaient dans le Rowland Hill, petit vapeur-sabot qui faisait mine de se mouvoir ; plus tard le Saguenay vint y déposer de temps à autre des curieux qui cherchaient des plages vierges. Enfin, l’on bâtit le quai de la Rivière-du-Loup, et le Magnet inaugura une série de voyages réguliers qui sont devenus aujourd’hui quotidiens, sans cependant suffire encore à la foule énorme qui se donne rendez-vous dans ce resort de la fashion. Vous n’habitez pas ici dans le Canada ; rien ne peut y donner l’idée d’un village de notre pays ; toutes les anciennes maisons d’habitants ont fait place à des villas qui affectent tous les styles sans en revêtir un seul, mais qui cependant ne manquent pas de pittoresque, villas construites par des étrangers, entourées de jardins, échelonnées à perte de vue sur une ligne capricieusement brisée, assises dans cent attitudes diverses sur le coteau qui domine le fleuve et d’où l’on embrasse une vue qui s’étend à plus de vingt lieues dans tous les sens.

LUNDI MATIN, 17 JUILLET.

Il est neuf heures, oui, neuf heures ; j’en ai honte ; aussi, je me pardonne. Je m’éveille au son de Rigoletto ; la harpe frémit et sanglote en jouant la Dona è mobile.

« Souvent femme varie
« Bien fol est qui s’y fie. »

Chanson de François 1er, que le père Adam avait fredonnée déjà et que ses fils chanteront encore jusqu’à la fin du monde sans se lasser d’être fols.

Quelle journée radieuse ! quel ciel étincelant ! Les oiseaux gazouillent sous ma fenêtre ; ils sautillent, volètent de branche en branche, portant avec eux leurs amours ; la nature s’épanouit et sourit au soleil satisfait. Fredonne, fredonne le motif de tous les âges, ô harpe divine ! tes accords montent en se gonflant dans le ciel pur, si pur qu’un soupir peut s’y faire entendre jusque dans les nues. Sur la rive dorée se jouent et flottent de caressants rayons ; des jeunes filles blanches comme le lait, blondes comme les épis, sont étendues sur le sable, un livre à la main, un livre qui ferait croire qu’elles lisent ! Quand vous passez, elles l’ouvrent en abaissant leurs regards ; mais vous n’avez pas fait deux pas que le livre retombe à leur côté, sans même qu’elles s’en doutent. Regardez bien ; elles lèvent leurs grands yeux sur l’horizon lointain, vague comme leur pensée ; elles cherchent l’image de leur âme sur la surface de l’onde éternellement ondoyante et changeante ; les parfums de la mer dilatent leur poitrine émue ; çà et là des enfants courent en ramassant des coquilles et s’ébaudissent dans les flaques d’eau abandonnées par le reflux... Plus loin, là-bas, un amoureux de trente ans se promène, une jeune femme au bras, en soupirant la plainte qui recommence toujours et ne cesse qu’avec la vie. Je détourne les yeux avec amertume ; la folie humaine est affligeante parce qu’elle est éternelle ; sans cela ce serait délicieux. Les hommes n’apprendront jamais rien, et l’expérience est un fruit amer qui n’est pas même bon pour les dyspeptiques.

« Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,
« Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,
« Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main
« Que le vent nous l’enlève.
« Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
« Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
« Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents,
« Sur un roc en poussière.
« Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage,
« La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs pieds,
« La source desséchée où vacillait l’image
« De leurs traits oubliés.
« Et sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile,
« Étourdis des éclairs d’un instant de plaisir,
« Ils croyaient échapper à cet Être immobile
« Qui regarde mourir ! »

Alfred de Musset.

Je ne déjeunerai pas ce matin, il fait trop beau ; il me faut une poésie vivante, en chair et en os ou en marbre ; vous savez que le marbre parle par la bouche des femmes ; donc, je vais faire une cour effrénée à toutes celles qui ont envie de se moquer de moi. Halte-là ! qui passe ? C’est le gros propriétaire de l’hôtel, Jean. En voilà de la chair et peu d’os, encore moins de marbre, de la bonne pâte d’habitant ! Ce digne bonhomme est aussi malheureux que replet ; pas une âme encore chez lui, un bon hôtel, ma foi, où l’on paie $1.25 par jour. Pour nourrir son envie, il passe et repasse à toute heure devant le Saint Lawrence Hall et jette des regards désespérés sur tous les élégants qui, comme moi, promènent leur victorieux dédain du levant au couchant, sans se soucier de ce qu’ils auront à payer pour cela. Il ne peut croire que la Providence ait de pareilles injustices, ni que nous consentions à payer deux fois plus que chez lui pour rester où nous sommes. Oui, $2.50 par jour, voilà ce qu’il nous en coûte pour contempler, trois fois en vingt-quatre heures, au moment solennel et antique des repas, les nymphes de Toronto, de Montréal et de New York.

Déjà les étrangers de Cacouna commencent à se dégourdir ; sans doute ils étaient paralysés par le froid. On les voit aller aujourd’hui de-ci, de-là, sur la longue route ; le bruit et le mouvement se répandent et l’on s’apprête aux plaisirs. Hélas ! c’est à la veille de mon départ : mais il est d’autres plages où soufflent tout l’été les vents qui balaient les ennuis ; je vais aller vers elles ; il me reste encore à voir la Malbaie, Kamouraska, le Saguenay, Rimouski, Tadoussac, assez pour le Juif errant, peut-être pas assez pour l’âme errante. Mais je me ferai une philosophie intime et j’en doterai vos lecteurs, qui n’y comprendront rien. C’est le meilleur moyen de réussir auprès d’eux.

[5] SOUVENIR DU SAGUENAY

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SOUVENIR DU SAGUENAY

Je vous écris sur un tronc d’arbre, dans la solitude mélodieuse des bois. J’ai pour compagnons l’aimable propriétaire de l’hôtel de Tadoussac, M. Fennall, le vieux Willy, un guide endurci dans mille excursions périlleuses, et une foule innombrable de moustiques qui me communiquent l’inspiration et la rage. Nous sommes partis pour visiter, à quinze milles dans l’intérieur, le premier lac poissonneux dont le vieux Willy a la garde. Tout autour de nous est la forêt, forêt de sapins, d’épinettes, de bouleaux, qui suit dans mille détours la chaîne abrupte des Laurentides ; de distance en distance on aperçoit quelques espaces nus où poussent de maigres champs de blé, essais pénibles des premiers colons qui se sont établis dans ces solitudes.

Il fait chaud, je ne m’en plains pas, puisque c’est la première fois cette année ; l’atmosphère est pleine de molles caresses et le soleil ruisselle parmi les feuilles encore chargées de la pluie des derniers jours. Nous suivons un chemin, ou plutôt un sentier tracé avec peine parmi les ronces, les arbres entrelacés dont les racines se croisent sous les pas, les troncs noircis, déchiquetés et comme frappés de la foudre, image désolante des combats que l’homme livre à la nature. Ça et là une chaumière isolée, construite en bois brut[4], à peine couverte d’un toit d’écorce où perce un tuyau brisé, s’échappe de la lisière du bois, et nous entendons les coups redoublés de la hache du défricheur et les craquements des arbres s’abattant sous sa main.

Ici règne la misère dans une horreur souveraine. Ces défricheurs, ces squatters courageux sont seuls dans le fond des bois, en lutte contre tous les éléments, contre la terre ingrate, contre un ciel glacé pendant sept mois de l’année, contre les fléaux imprévus, contre le feu qui, embrasant la forêt, dévore en même temps la moisson, contre la faim, contre l’isolement. Et cependant accablés, mais non abattus, épuisés de fatigue, ils luttent toujours et pendant des années jusqu’à ce que leurs fils, devenus grands, leur assurent enfin le fruit de leurs rudes labeurs. Il faut qu’une génération s’efface pour que la terre se féconde, et lorsqu’elle est fécondée, les enfants, en trop grand nombre pour la partager entre eux, se séparent. Les uns vont plus loin, défricher de nouveaux espaces ; les autres restent, travaillent de longues années encore jusqu’à ce qu’enfin leurs fils, devenus trop nombreux à leur tour, et emportés par le souffle puissant qui pénètre jusque dans les plus solitaires réduits du Nouveau-Monde, émigrent vers l’ouest des États-Unis.

Un instant attristés par le spectacle des souffrances humaines, nous continuons notre route. Au loin, dominant l’horizon des forêts, les montagnes se dressent dans toutes sortes d’attitudes fantastiques ; on dirait les vagues pétrifiées d’un océan en fureur. Des pics dépouillés, des crêtes nues jaillissent dans l’air ; et parfois, sans que rien ait préparé ce spectacle, car la nature a toujours des sourires imprévus, on voit une pente douce s’incliner et le chant des oiseaux égaye le murmure de la brise à travers le feuillage.

Impossible de nous tenir tous les trois dans la charrette qui a pour siège une petite planche de sapin ; le chemin est coupé ça et là par des arbres que les orages ont renversés ; ailleurs, il passe sur une lisière étroite, entre deux précipices. Willy, le guide, à chaque instant s’arrête pour déblayer le terrain. Willy, c’est l’enfant de la forêt, un enfant de sept pieds qui a grandi avec les chênes et les pins. Il paraît comme un géant parmi ces géants du sol ; rien n’entrave sa marche à travers les taillis habitués à se courber sous ses pas ; il est le maître de ces solitudes indomptées, et les grands arbres, abaissant sur lui leurs ombres muettes, le saluent en passant. Des nuées de brûlots assiègent son vaste cou découvert, il ne les sent même pas, il est haletant, un ruisseau de sueurs inonde son front ; on le croirait épuisé, et cependant il soulève encore, et d’une seule main, les énormes troncs qui embarrassent la route. Au bout de quatre heures, nous avions fait trois lieues, et je ne voyais pas encore de terme à notre marche. Willy soufflait à faire frissonner les feuilles, et je songeais avec effroi à l’heure où il pourrait avoir faim, car nous n’avions avec nous qu’un jambon et quelques œufs.

Enfin, à un petit détour du sentier, un enclos d’avoine et de patates s’offre soudain à nos yeux. Le vent souffle librement autour de nous ; un lac formé de deux baies apparaît au pied de collines touffues, et, sur ses bords, la cabane de Willy où nous attendent sa femme Josephte et son fils Maltus, un nom romain qui lui sert à prendre des truites.

Nous n’étions pas partis pour faire la pêche ; j’ai horreur de cet exercice qui exige l’immobilité et une patience ridicule. Tenir pendant des heures une perche à la main et jeter des appâts aux goujons indéfiniment, sans changer de posture, ne me semble pas essentiellement gai. Mais, en revanche, quelle délicieuse chose que de se bercer sur la surface bleue d’un lac, en mêlant la cadence aisée de la rame au petit clapotis de l’eau subitement éveillée ! Nous eûmes bientôt lancé sur l’azur limpide le frêle canot d’écorce, avec Willy au milieu de nous ; les rames, poussées par ses bras de chêne, coupaient la nappe d’eau sans presque y laisser de trace que des gouttelettes pendantes qui tombaient sans bruit. En un instant, nous atteignîmes la première baie, en face d’un petit promontoire flanqué de deux rochers nus, dont l’ombre sourcilleuse se noie dans les profondeurs du lac. Nous gravîmes lentement, saillie par saillie, ce petit cap solitaire dont les parois brûlantes, frappées par le soleil, se répétaient sur l’eau en mille reflets incandescents. Parvenus au sommet, nous nous arrêtâmes pour regarder tout autour de nous.

Dans le silence et l’infini nous étions seuls. L’inconnu semblait agrandir autour de nous sa sphère mystérieuse ; un mirage universel enveloppait le ciel et la terre. Il me semblait voir les collines s’élever lentement, enguirlandées de longues vapeurs baignées de lumière. J’abaissai doucement les yeux sur l’étroit rocher où nous étions debout. En bas, Willy, à moitié couché sur la plage, regardait les petites vagues clapoter le long des galets, et, sur le bord des crevasses étroites qui serpentaient à mes pieds, quelques lézards se tenaient accroupis, silencieux habitants de ces retraites où peut-être jadis avait retenti le cri de guerre des Hurons. Compagnons de la solitude et des souvenirs effacés, ils en gardaient l’immobilité, l’inaltérable repos.

« Voulez-vous savoir ce qu’est l’écho dans nos montagnes ? » me dit M. Fennall, « vous pourrez le redire ensuite dans vos chroniques ». Et, prenant un fusil, mon compagnon le déchargea dans l’air. Un bruit sec alla frapper le ciel, et tel qu’une fusée qui, retombant du haut de sa course, s’éparpille en une pluie lumineuse, il se brisa dans l’espace en mille vibrations éclatantes. L’écho roulant de montagne en montagne, de précipice en précipice, frappant les rochers aux profondeurs sonores, s’élevant dans l’air pour retomber aussitôt avec un fracas mille fois répété jusque dans les entrailles des collines et des ravins frémissants, s’arrêta tout à coup comme suspendu dans l’immensité : puis, semblable aux derniers tressaillements de la note qui meurt sous les doigts de l’artiste, il s’éteignit doucement en rendant quelques sons plaintifs comme un regret de quitter l’espace ému de ses accents. Oh ! le reste de ma vie au milieu de cette nature paisible, dans la liberté des bois... mais, hélas ! l’homme n’a qu’un jour à vivre sur la terre, et tout ce jour il est esclave !

*

Déjà le soir commençait à déployer son manteau d’ombres ; la brise, chargée de fantômes à peine formés, s’agitait sur l’azur du lac ; la forêt semblait s’épaissir dans le crépuscule naissant, et le chant des oiseaux regagnant leur nid se perdait dans les soupirs de l’air. Willy n’avait pas quitté son attitude pensive et immobile, comme l’Iroquois de jadis qui pouvait guetter son ennemi un jour entier sans remuer d’un pouce. En nous voyant faire un mouvement pour regagner le canot, il se leva tout d’une pièce, ouvrant une bouche comme une des portes de Thèbes, accompagné d’un bâillement semblable au vent s’engouffrant dans une caverne.

« Il commence à être temps, dit-il, il faudra siffler une giffle, car, voyez-vous, mon estomac prend des shires. »

Je restai ébahi, et M. Fennall, éclatant de rire : « Siffler une giffle, me dit-il, cela veut dire avaler une énorme rasade pour tromper l’appétit : aussi ne le fait-on que lorsque l’estomac prend des shires, ou lorsqu’il dégringole jusqu’au talon, poussé par la faim. »

J’admirai et compris aussitôt, car, moi aussi, je commençais à éprouver des shires.

Un quart d’heure après, nous étions installés, Fennall et moi, à la table rutilante avec son précieux poids de jambon, d’œufs et de café doré dont les parfums onctueux inondaient la chaumière. Je dévorai, ou plutôt, j’engloutis, et je remarquai en fonctionnant combien l’appétit d’autrui sert à aiguillonner le sien propre. Willy, assis au fond de la cabane, me regardait avec des yeux remplis d’un désespoir immense. Il craignait que le souper ne dût finir jamais. C’était le seul jambon, il n’y avait plus d’œufs, et déjà le café, vidé à longs traits, n’apparaissait plus au fond de la cafetière qu’entremêlé d’épais dépôts de marc. Les shires redoublaient dans l’estomac de Willy avec un fracas qui devenait menaçant ; une dégringolade continue, mêlée de soupirs, nous révélait l’abîme sans bornes qui se creusait en lui. Enfin le pauvre homme s’affaissa, et, d’une voix altérée, il me demanda si j’aimais la pêche, que c’était la bonne heure pour prendre du poisson, et que son fils Maltus me conduirait.

Je partis d’un éclat de rire tellement sonore que le ventre de Willy, semblable aux cavernes de la montagne, se remplit d’échos et fit entendre des mugissements : « Maltus, Maltus, m’écriai-je, ô pêcheur antique, prends ta nacelle, voguons sur l’onde azurée, mais parle bas, parle bas, jette tes filets en silence... » et, entonnant la barcarole si connue de la Muette de Portici, je me dirigeai vers le lac.

« Mais, papa ! » s’écria à son tour Maltus, le dernier des Romains, « moi, non plus, je n’ai pas soupé ; monsieur, il n’y a pas de truites du tout dans le lac en ce moment, il n’y a que des goujons, et c’est le matin qu’est le meilleur temps pour les prendre ».

Willy se leva avec une colère pareille au rugissement d’un troupeau de buffles, et il allait s’élancer sur Maltus, lorsque, retrouvant tout à coup l’amour du prochain perdu dans mon assiette, je l’arrêtai en l’assurant que j’aimerais mieux pêcher le jour, et qu’il était temps pour lui et sa famille de souper.

Un soupir parti du fond des entrailles du pauvre affamé, et en même temps un regard, un regard qui disait « souper, souper ! mais avec quoi ? » glissa dans ses yeux, et il chercha sa femme.

Celle-ci arrivait juste en ce moment, les mains pleines d’une nouvelle couvée qu’elle venait de découvrir. À cette vue, Willy faillit tomber à la renverse ; il respira comme si l’air du monde entier lui entrait dans les poumons, son visage s’épanouit, il tendit les bras, saisit sa femme et, avec une ardeur de vingt ans, l’embrassa pour tous les œufs que sa poule avait pondus.

Une heure après, nous étions tous étendus sur le plancher, avec nos paletots pour matelas, et, pour oreillers, nos bras arrondis sous nos têtes. Quant aux jambes, elles se mettaient où elles pouvaient ; pour moi, j’en avais une sur le ventre de Willy qui ne résonnait plus ; le géant était inerte, étendu comme une baleine échouée sur le rivage : sa femme ronflait, la bouche tournée à l’envers et grimaçant au plafond. Les maringouins bourdonnaient et faisaient rage à nos oreilles ; M. Fennall se roulait et se tordait sur lui-même en désespéré pour échapper aux mille petits dards qui le déchiraient. Pour moi, je n’étais qu’une plaie saignante et, de mes deux mains, je me labourais le corps avec fureur. Oh ! que j’en avais assez de la belle nature au sein de laquelle je voulais, la veille même, passer ma vie entière ! !.....

Enfin l’aurore, longtemps appelée, commença d’ouvrir à l’horizon sa tremblante paupière et à jeter quelques pâles lueurs qui, petit à petit, montaient dans le ciel. Il était près de quatre heures lorsque je mis le nez dehors, mon nez gonflé de la morsure de cent maringouins. La forêt s’emplissait déjà du concert matinal des oiseaux ; l’herbe se courbait en ruisselant sous une rosée de perles ; une fraîcheur parfumée s’échappait des bois de sapin où la grive secouait ses ailes alourdies par le sommeil. Plus loin, l’alouette rasait le lac de son aile aiguë, pendant que le petit oiseau-mouche, atome volant, était emporté de branche en branche par le souffle du matin. Des essaims de moustiques, groupés dans l’air, bourdonnaient parmi les premiers rayons du soleil ; en les voyant, je fus pris d’une colère insensée et me mis à courir, agitant mon mouchoir, fendant l’air de mes bras partout où je trouvais les exécrables petites bêtes. Mais dans ce combat de l’homme contre l’insecte, l’homme fut le vaincu et je cédai le terrain, haletant, le visage et les mains ensanglantés.

C’est avec ces mêmes mains que je vous écris ma chronique. Tant pis si elle n’est pas amusante ; ça n’est pas ma faute. Il y a là tout ce qu’on peut humainement tirer d’une excursion dans l’intérieur du Saguenay ; si vous n’êtes pas satisfait, je recommencerai, et si vos lecteurs font les difficiles, je les enverrai à Tadoussac en faire autant.

[6] POUR LE « PAYS »

[6]
POUR LE « PAYS »

2 AOÛT 1871.

« L’homme est un dieu tombé
Qui se souvient des cieux. »
Lamartine.

Il y a si longtemps de cela que le dieu tombé doit avoir la mémoire longue s’il s’en souvient encore. Plus je vais, plus je m’aperçois qu’il a perdu de son origine. Si l’homme est réellement tombé du ciel, ça doit être d’un ciel pluvieux comme celui qui inonde la terre de boue depuis six semaines : il est tombé avec les petits crapauds ses semblables, et s’il n’est pas resté à quatre pattes, c’est par défaut de conformation. La femme, qui était tombée avec lui, s’est relevée la première et l’a aidé, de sorte que vous voyez ce bipède courant aujourd’hui les mers, les fleuves, les continents, et cherchant à rattraper le ciel qui l’a vomi. C’est un spectacle que ce flot humain courant par toutes les routes, mais c’en est un bien maigre cette année pour les voyageurs qui ont l’habitude de visiter régulièrement nos stations balnéaires.

Les hôteliers ont l’air au désespoir. En effet, à part le grand hôtel de Cacouna, je ne vois pas où les étrangers se dirigent aujourd’hui. Que voulez-vous ? J’étais à Tadoussac avant-hier ; à peine commencé-je à respirer les parfums vigoureux que dégagent les mille montagnes du nord, qu’une averse subite s’abat des nues, une averse de cinq heures ! Hier, je traverse à la Rivière-du-Loup ; il faisait un ciel radieux, clair et pur comme le fond de mon cœur : j’arrive plein d’allégresse, mais à peine suis-je parvenu au bureau de poste, à deux milles du quai, que des grains de pluie commencent à percer la voûte brillante du firmament ; en un clin d’œil, les grains de pluie deviennent un déluge et l’orage est tombé toute la nuit. Aujourd’hui je prends le train pour une destination inconnue, (j’aime à m’envelopper de mystère,) eh bien ! je n’avais pas fait six lieues qu’une nouvelle tempête gronde, le ciel se barbouille comme un journal mal imprimé, il tombe des gouttes d’eau grosses comme des œufs, de la grêle... le diable son train, et un froid ! oh ! le croiriez-vous ? le conducteur fut obligé de faire allumer du feu dans les wagons[5]. Du feu le 20 juillet ! Allez donc à la campagne maintenant. Canada, mon pays, mes amours, tu n’es qu’un farceur.

Il y a à peine trente ou quarante pensionnaires dans ces hôtels renommés où, l’année dernière encore, on ne pouvait trouver, à prix d’or, trois chaises pour se coucher dans un passage. Presque toutes les familles canadiennes et anglaises ont leurs maisons privées, et elles s’y rendent. Pour le voyageur de passage, comme il n’aime pas à se faire inonder de pluie et barbouiller de boue, il va ailleurs. Mais les Américains, eux, sont indomptables ; les Américaines, surtout, bravent tous les climats. Quelles femmes ! on parle d’infuser du sang nouveau dans les veines de notre race, prenez de celui-là. Comme je traversais à Tadoussac, l’autre jour, le bateau en était rempli ; la froide bise du nord nous saisit à quelques milles des côtes ; croyez-vous qu’elles se sauvèrent dans le salon ou s’emmitouflèrent de châles ? Non, elles se précipitèrent toutes à l’avant dans leurs robes de mousseline ou de toile, chantant, aspirant avec force l’air presque glacial, et, de leurs yeux pleins d’éclairs, perçant l’horizon sauvage et sombre formé par la chaîne des Laurentides. Quelles bavardes intrépides ! voilà des femmes qui savent rire. Cela nous charme, nous autres Canadiens, habitués que nous sommes à des femmes qui ne rient jamais sans en demander la permission à leurs voisins.

*

C’est un étrange pays que cette côte nord du Saint-Laurent, en bas de Québec. Lorsque vous avez passé les premières campagnes qui sont Beauport, Château-Richer, Sainte-Anne et Saint-Joachim, terminées brusquement par le cap Tourmente, ce cap effrayant qui tombe perpendiculairement dans le fleuve, de deux mille pieds de hauteur, vous ne voyez plus rien qu’une chaîne abrupte, tourmentée, souvent aride, toujours grandiose, de montagnes qui se suivent jusqu’au Labrador en fermant l’accès à toute tentative d’habitation.

Quelques paroisses y viennent couper çà et là la nature surprise dans son orgueilleuse indépendance ; c’est la Baie-Saint-Paul d’abord, après un intervalle de dix lieues de solitude farouche, puis les Éboulements, puis Saint-Irénée, puis la Malbaie, puis... plus rien que quelques petits postes perdus sur le penchant des montagnes. Les quatre paroisses que je viens de nommer se suivent ; comment font-elles ? je n’en sais rien, c’est par esprit d’imitation. Mais si elles se suivent, c’est en se disloquant. Tudieu ! quelles routes ! de la Baie-Saint-Paul à la Malbaie, un espace de neuf lieues, ce sont des côtes continuelles ; l’une de ces côtes a trente arpents de longueur, je veux dire de hauteur. Il faut pour les gravir des chevaux faits exprès, des chevaux qui aient des sabots comme des crampons et des muscles en fil de fer. Les jambes de ces petits chevaux sont comme des rondins crochus ; ils ne montent pas les côtes, ils les saisissent, et quand ils les descendent, c’est comme s’ils les retenaient.

J’ai cru vingt fois que j’allais me casser le cou dans cette fameuse Côte-à-Corbeaux qui monte du fond de la Baie-Saint-Paul jusqu’au haut du plateau qui domine le fleuve, et en face duquel est l’île aux Coudres : eh bien j’en suis sorti sain et sauf ; c’est tout à fait absurde.

Cette île aux Coudres est habitée, croiriez-vous ça ? Ce sont surtout des navigateurs et des pêcheurs, gens qui habitent partout.

Mais je suis injuste ; l’île aux Coudres est une petite oasis verdoyante, dorée, inondée de rayons, touffue comme un bosquet. Elle contient à peu près mille habitants, primitifs comme aux jours où il n’y avait sur la terre que notre aïeul commun avec sa femme, mère de ces abominables et insupportables générations qui n’en finissent plus ; tant pis pour elles. Ce que c’est que la routine ! On déclame tous les jours contre elle et on la suit aveuglément, passionnément ; moi, célibataire, je m’en lave les mains.

Savez-vous que les habitants commencent à en avoir assez des dons célestes ? Ils demandaient à genoux des pluies, et Dieu leur a envoyé le déluge. La terre est comme un marais, de sorte que les habitants sont épouvantés de leur bonheur, et, comme il n’y a pas de traité de réciprocité avec les États-Unis, ils ne savent ce qu’ils feront de tous leurs trésors cet automne. Ne faisons pas de politique.

*

Puisque je suis sur la côte nord qui mène droit aux glaces éternelles, il faut que je vous rapporte quelque peu de mes impressions de voyage.

Dans les campagnes primitives du Canada, l’on est friand du merveilleux. La superstition y est aussi florissante qu’il y a cent ans, et qu’elle l’est encore dans certaines parties des Pyrénées ou de la Basse-Bretagne. Il y a là quantité de goules, de sorciers à l’œil louche, de diables galopant dans les fossés ou entrant dans les maisons sous la forme de chats noirs, de serpents magiques traversant les chemins la nuit, de mèches de crin jetant des sorts... et toujours deux individus qui ont vu ces prodiges et qui s’appuient mutuellement dans leur narration.

L’un renchérit sur les frayeurs de l’autre et apporte au récit le poids de ses propres terreurs. Les anciens surtout connaissent des espèces innombrables de lutins ; ils causent avec eux, ils ont vu au moins une fois le diable courir le long des clôtures et s’arrêter devant certaines maisons dans des postures rien moins que... surnaturelles... pour les ensorceler peut-être. « Pourquoi, dis-je à l’un des bons habitants qui me racontaient tous ces prodiges, pourquoi vous laissez-vous aller à toutes ces imaginations ? — Mais je crois que vous êtes un apostat, me répondit-il ; notre curé a encore chassé le diable, il y a deux mois, chez la fille à Martin qui se faisait battre par lui tous les soirs à sept heures ! » Je ne trouvai rien à répondre, et j’admirai la douce innocence de ces campagnes que le diable a choisies pour venir prendre de l’exercice. On comprend que la superstition puisse établir son empire au sein de cette nature profonde, mystérieuse, terrifiante, pleine de l’inconnu et de l’infini, qui pèse sur l’imagination et augmente encore la faiblesse humaine.

Les immenses amphithéâtres des Laurentides, qui s’échelonnent à perte de vue dans un lointain insaisissable, ont quelque chose de formidable qui surprend le regard même le plus intrépide. Souvent on ne peut en distinguer les cimes confondues avec les vapeurs de l’air ; elles grandissent sans cesse et semblent sortir les unes des autres jusqu’à ce qu’elles se plongent dans l’immensité. Derrière l’une d’elles, hérissée comme un géant en fureur, entremêlée de pics nus et désolés comme si la foudre y avait promené ses ravages, se trouve un lac que deux hommes seuls ont visité. L’un de ces hommes, vieillard octogénaire, me raconta le voyage qu’il y avait fait il y a trente ans.

« Dans ce temps-là, me dit-il, les townships[6] n’étaient pas encore établis ; il n’y avait que les montagnes, la forêt et la nuit à deux milles des paroisses. Il me prit envie d’aller faire la pêche dans les lacs que je découvrirais à l’intérieur. Arrivé au bas de la montagne dont je vous parle, j’hésitai ; elle me faisait peur. Roide, sillonnée de précipices, chargée lourdement jusqu’à son sommet d’énormes rochers qui se penchaient comme pour m’engloutir, elle me causa un tel saisissement que je restai plusieurs heures à la contempler, oubliant ce que j’étais venu faire, et le temps qui s’écoulait, et les ombres qui commençaient à s’épaissir tout autour de moi.

Enfin je me décidai à la gravir, et, m’attachant aux ronces, aux branchages, aux saillies des rocs, j’avançai haletant, lorsque tout à coup j’aperçus une crevasse large d’environ un pied, perpendiculaire, profonde comme la montagne même : j’en suivis les bords, et à mesure que j’avançais, la crevasse s’élargissait et je voyais plus clairement dans son gouffre. J’arrivai à un point où elle avait six pieds de largeur ; je pus voir jusqu’à une profondeur de quarante pieds environ ; plus bas c’était l’abîme, les ténèbres. Le vertige faisait tourner ma tête et me sollicitait à me jeter dans ce tombeau sans fond ; je me cramponnai à une branche et je détournai les yeux. C’en était assez ; je m’enfuis de ce gouffre plein d’un attrait horrible et je continuai ma route jusqu’à ce que, rendu sur le penchant opposé, je retrouvai la même crevasse, suivant la même ligne, mais se rétrécissant à mesure que j’approchais du pied de la montagne. Je crois que cette crevasse est l’effet d’un tremblement de terre, comme il y en a souvent dans nos montagnes, mais qui ont rarement d’aussi terribles effets. »

Je ne sais si ce vieillard avait raison ; mais l’envie ne me prit nullement de le vérifier ; j’ai une sainte horreur des montagnes qui s’entr’ouvrent. Du reste tout porte à croire qu’il disait vrai. À chaque pas qu’on fait au milieu de cette nature tourmentée, informe, gigantesque, on s’attend à quelque cataclysme soudain. Certes, cette triple chaîne des Laurentides qui part du fleuve et se prolonge sur une longueur de trente lieues, en se grossissant toujours, jusqu’à ce qu’on ne distingue plus à l’horizon si ce sont leurs têtes touffues qui se mêlent, ou d’épais nuages qui se groupent dans l’espace, est un spectacle unique. Mais, en revanche, de longs et fertiles plateaux, où se déversent les eaux des montagnes, s’étendent au loin comme pour attester que la terre est bien l’empire de l’homme, et qu’il n’est sorte de nature sauvage où il puisse trouver encore le bien-être ou du moins ce qui lui ressemble.

[7]

[7]

10 Août, 1871.

Avant-hier j’étais à la Rivière-du-Loup, hier dans le Saguenay ; j’ai passé la nuit à Cacouna, aujourd’hui je vous écris de Kamouraska. Quel voyageur ! Comme le fils de l’homme, je n’ai pas une pierre où reposer ma tête ; heureusement que j’ai perdu le sommeil.

Je l’ai vu enfin, je l’ai vu, ce fameux Saguenay dont on parle tant ! il n’y a rien de si beau et de si bête. Voir le Saguenay, et puis... vivre !

Quelle lugubre promenade ! Être pendant six heures entre deux chaînes de montagnes qui vous étouffent, qui vous regardent toujours avec la même figure, je ne vois là rien qui prête à l’enthousiasme. Aussi, quand on y est allé une fois, on n’y retourne plus ; le dégoût succède aux transports, comme dans l’amour. Quel ennui dans cette solitude étroite et sublime ! Sur vingt-deux lieues de parcours, pas un être animé. Mais c’est grand tout de même ; il y a toujours quelque chose de grand dans la nature laissée à elle seule, surtout quand cette nature est virile, vigoureuse et hardie dans sa nudité. Les montagnes qui bordent le Saguenay ont quelque chose d’implacable qui repousserait la main de l’homme comme une profanation : aussi sont-elles restées vierges, tout en portant le poids d’innombrables regards jetés sur elles tous les ans par les touristes avides de les voir une fois au moins.

On va au Saguenay de deux manières : par le Clyde, qui ne fait guère que le commerce local entre Chicoutimi et Québec, et par les bateaux de la compagnie Inland Navigation, au nombre de deux, l’Union et le Magnet ; ce sont ces derniers que les promeneurs prennent de préférence. Je ne dirai rien du Clyde parce que je ne le connais que pour l’avoir vu : mais certes, s’il est une ligne de bateaux où l’on soit traité dignement, où les officiers du bord soient d’une politesse et d’une obligeance exquises, c’est bien celle de l’Inland Navigation. Cette compagnie, du reste, est très vaste. Outre les deux bateaux qui font le voyage du Saguenay quatre fois par semaine, elle en a encore neuf autres qui font le service tous les jours, de Montréal aux extrémités de la province d’Ontario. Il n’y a qu’un défaut à bord de l’Union et du Magnet, c’est qu’on y mange trop. Je suis devenu énorme en moins de deux jours : les waiters[7] pourtant ne sont pas très adroits ni très vifs ; ils ont l’air idiot, mais ils finissent toujours par apporter ce qu’on leur demande : c’est le principal quand rien ne presse.

Vous quittez Québec à 7 1/2 heures du matin ; à une heure de l’après-midi vous êtes à la Malbaie, à 5 heures à la Rivière-du-Loup, et à 7 1/2 heures vous atteignez Tadoussac, à l’embouchure du Saguenay. Vous y êtes sans vous en apercevoir.

*

Quel étrange, capricieux et pittoresque petit Tadoussac ! C’est une miniature dans un cadre colossal ; tout y est imprévu. Vous ne voyez d’abord rien qu’un petit quai bâti entre deux caps qui baignent leurs pieds avec grâce dans l’eau tranquille d’une crique grande comme une soucoupe. Du quai s’élève une colline que vous montez, et alors, subitement, se révèle le village placé, on ne sait comment, au milieu d’un fouillis de caps, de ravins, de petites baies qui ont l’air de vous sourire avec bonhomie. Tout y est calme et doux, et l’on sent comme une espèce de repos se glisser dans l’esprit et le cœur.

Il n’y a pas plus de trente à quarante maisons dans ce village qui n’est plus celui des gens de l’endroit, mais des étrangers qui y ont bâti leurs cottages. Cela a quinze arpents de longueur tout au plus en ligne droite. En tournant le chemin, vous arrivez, après quelques pas à peine, au grand hôtel qui s’étale glorieusement au-dessus d’une baie d’un contour harmonieux et irréprochable. Pas de plus bel endroit pour les bains ; une rive discrète, un sable fin, une eau pure, mais glaciale.

L’onde est trompeuse comme la femme ; c’est pour cela qu’elle attire. Séduit par la limpidité attrayante de ces flots qui venaient mourir si amoureusement sur le sable, et brûlant de me reposer de deux jours de voyage fatigant, je me déshabillai à la hâte et me précipitai comme je l’aurais fait dans un bain public de Montréal. Juste ciel ! Dieux vengeurs ! Je revins à la surface de l’eau comme un homme qui a le tétanos, le corps en deux, les pieds dans les oreilles. Et quelle tête ! comme l’échine d’un porc-épic. J’étais tout horripilé ; l’estomac me rentrait dans le dos et les muscles de mon visage dansaient la gigue. Une, deux ; je me dilatai et je poussai des bras pour regagner la rive ; mais j’avais une vingtaine de crampes dans les jambes. Ô ma patrie ! quel danger tu courus ce jour-là ! Pourtant, par un violent effort et me secouant comme un chêne sous l’orage, je parvins à terre. Il était temps. « Fontaine, je ne boirai plus de ton eau, » ce qui veut dire « Baie de Tadoussac, tu ne me repinceras plus. »

J’arrivai à l’hôtel d’un trait, j’étais furieux ; il y avait foule dans le vestibule, et partout, dans les galeries, sur le balcon, des femmes ravissantes qui me riaient au nez. Ces femmes étaient des Américaines, je leur pardonne ; il ne faut rien faire pour empêcher l’annexion[8].

*

L’hôtel de Tadoussac est un des plus beaux, des mieux construits, des plus frais et des plus agréables qu’il soit possible d’imaginer. Ce qui vaut mieux encore que l’hôtel, c’est son intendant, M. Fennall. Quel homme charmant, empressé, heureux de vous être agréable ! Il voulut me présenter immédiatement aux infâmes et charmantes créatures qui venaient de se moquer de moi. Je me laissai faire, (je suis faible), et, en moins de dix minutes, j’avais mis sur pied toutes ces belles Yankees qui gelaient depuis huit jours, et nous étions lancés dans des valses inouïes. Ce fut une révolution dans l’hôtel. Jusque-là les hôtes et hôtesses y avaient vécu calmes jusqu’à l’engourdissement.

Tadoussac a cela d’agréable qu’il est très ennuyeux. Il n’y a pas dans ce petit port isolé sur la rive nord du Saint-Laurent de divertissement possible que celui de la pêche, à huit ou dix milles de distance ; partout autour de lui une solitude sans issue, et il faut faire dix lieues pour arriver aux Escoumins, simple poste établi pour le commerce du bois. Les étrangers qui vont à Tadoussac n’ont d’autre intention que de se reposer ; ce sont des valétudinaires ou des gens fatigués. Mais ils veulent faire reposer avec eux leurs femmes et leurs filles, vivantes créatures qui ne demandent et ne recherchent que le plaisir. C’est par là que leurs bonnes intentions deviennent mauvaises.

Onze heures sonnèrent. Onze heures, c’est l’heure solennelle où le capitaine du Magnet prévient les passagers qu’il faut se rendre à bord du bateau. C’est la nuit qu’on remonte le Saguenay, jusqu’à la Baie de Ha ! Ha !, d’où l’on repart ensuite le lendemain matin à neuf heures, pour que les passagers puissent jouir du spectacle de la rivière dans tout son cours. Arrivés près du quai, nous entendîmes les accords du violon, accompagnés d’un battement de pieds qui donnait la mesure aux échos éveillés dans la nuit. Une quinzaine de jeunes gens dansaient des reels et des rigodons, ces naïves, harmonieuses et touchantes danses de village qui bercèrent l’enfance de beaucoup d’entre nous et qui nous survivront encore longtemps. Comme ils étaient heureux, ces chers ignorants, et comme je me sentis triste en voyant devant moi le bonheur si facile, le bonheur que nous cherchons en vain au prix de mille peines ! Une journée de travail et le soir un reel au clair de lune, voilà le bonheur ! C’est trop peu vraiment, et je me sentis un amer ressentiment contre la destinée qui m’a versé la coupe pleine de fiel, en y mêlant quelques gouttes de joie pour me la faire mieux avaler. Je regardai longtemps ces braves gens enivrés du plaisir qu’ils donnaient à tous les spectateurs, et rivalisant entre eux de pas grotesques et imprévus à chaque nouvel éclat de rire ; puis je gagnai lentement le bateau qui fumait dans l’ombre. Il était minuit.

Minuit ! c’est l’heure où tout s’achève et où tout recommence ; c’est cette heure où l’on croit pouvoir suspendre un instant sa pensée au jour qui finit, sans voir que le temps a déjà marqué les secondes au jour qui lui succède. Ce qui était espérance n’est plus que le souvenir, et il n’a fallu pour cela, quoi ? qu’une seconde ! Ô dieux ! à quoi sert-il donc de vivre ? Prenons un nightcap[9], et couchons-nous.

Le lendemain, à six heures, nous étions à la Baie de Ha ! Ha ! qui est le terminus du voyage. C’est une grande baie monotone où il y a deux villages et d’où partent deux chemins qui vont à Chicoutimi. Si ce n’étaient son contour si pur et si correct, son encadrement à la fois sauvage et doux, et surtout la célébrité que lui a acquise sa position au terme d’un voyage, qu’il faut atteindre si l’on veut voir le Saguenay dans toute sa longueur, on ne sait pas pourquoi les visiteurs prendraient la peine de s’y rendre. Je ne connais rien de plus morne ni de plus ennuyeux ; c’est à peine si les passagers éprouvent l’envie de descendre et de se promener un quart d’heure sur la rive. Ils ont tout vu en y arrivant. Les Américains même, ces curieux universels, ne se sentent cette fois aucun besoin de connaître et ne voient pas sur quoi faire des questions. Que peut-on interroger dans une pareille solitude ? Je débarquai toutefois et parcourus le premier village : rien, rien ; je revins accablé d’ennui.

À neuf heures, nous repartîmes. Deux heures après, nous étions devant ce fameux cap de la Trinité qui tombe tout d’un bloc, droit et roide, d’une hauteur de 500 mètres. C’est effrayant et vertigineux. Le bateau passe à quelques pieds seulement au bas de cette montagne formidable que recouvrent seulement ça et là quelques rares touffes de sapins étiques, et qui se forme de trois pics s’élançant dans le ciel comme pour attirer et menacer tout à tour la foudre. Par quelle colère, par quelle fureur de la nature ce bloc isolé, horrible, a-t-il été arraché de la chaîne des Laurentides et jeté ainsi dans le Saguenay ? c’est ce qu’on se demande avec effroi. Les échos y sont puissants, multiples infinis ; un coup de sifflet de la vapeur y retentit près de trois minutes en se répercutant de montagne en montagne, de gorge en gorge, jusqu’à ce qu’il se perde dans l’espace comme un soupir douloureux. Seul, le cap Trinité brise la lourde uniformité de cette chaîne aride, désolée, d’une grandeur repoussante, qui borde le Saguenay dans tout son cours. L’instant d’après, on retrouve la même scène, les mêmes aspects, jusqu’à ce qu’on arrive enfin, à deux heures et demie, devant Tadoussac, heureux d’échapper à ce spectacle qui commence à peser de son poids gigantesque.

Le défaut à peu près général du paysage canadien, c’est de manquer de pittoresque, c’est d’avoir une uniformité, pleine de grandeur il est vrai mais bientôt fatigante. L’esprit ne trouve pas à s’y relever de ses premières impressions et finit vite par en sentir le dégoût. En outre, dans ces campagnes du Nord, il fait souvent, même aux plus beaux jours d’été, un vent humide et froid qui porte dans l’âme la tristesse. La nature agonise dans ce pays où elle n’a que trois mois de chaleur incertaine pour se réchauffer. Ici, les fleurs naissent tard, jettent quelques parfums fugitifs, et s’étiolent bientôt sur leur tige, frappées par l’impitoyable vent de nord-est.

L’été passe comme ces brises molles qui apparaissent tout à coup sur une mer calme, et s’enfuient avant que le navire ait pu leur livrer ses voiles. Il répand à la hâte quelques rosées, verse quelques tièdes rayons, s’empresse de mûrir les grains, puis disparaît comme l’oiseau qui fuit un ciel inhospitalier.

Cette année surtout, il disparaîtra plus tôt que d’habitude, pour la bonne raison qu’il n’aura pas même paru. Il fait froid partout, il pleut partout, il grêle même quelquefois ; le foin surabonde, les champs regorgent, l’habitant jubile et le voyageur est gelé.

C’est là ce qu’on appelle la saison des chaleurs en 1871.

[8] ALLEZ, MES JEUNES ANNÉES !

[8]
ALLEZ, MES JEUNES ANNÉES !

20 Août.

Je ne vous ai encore rien écrit de Kamouraska, je me réservais, ou plutôt je réservais à Kamouraska une place à part dans le nombre des endroits que je visite depuis six semaines, parce qu’il en a une à part dans mes souvenirs comme il s’en est fait une par sa physionomie propre, par ses traditions encore vivantes, comme au premier jour, dans l’esprit du peuple, enfin par la faveur dont il a joui, pendant plus de cinquante ans, auprès des meilleures familles canadiennes. Ces familles s’y rendaient invariablement, tous les ans, pour faire de la villégiature comme on en faisait alors, villégiature qui accumulait dans les âmes et dans les corps des provisions de santé et de vigueur qu’on mettait ensuite tout un hiver à dépenser.

Aujourd’hui le mouvement des voyageurs se ralentit, le tohu-bohu des arrivées et des départs s’apaise ; toute cette cohue, quelquefois brillante, le plus souvent tapageuse, s’écoule en laissant à la nature le soin de reprendre sa beauté un instant tourmentée, ses charmes simples et doux.

Que de beaux jours je dois à Kamouraska, et quelle jeunesse pleine de sève j’y ai jetée à tous les vents, en compagnie des plus joyeux amis que j’aie connus ! Maintenant, comme moi ils ont vieilli, ils se sont dispersés, ils oublient le rendez-vous que nous nous donnions dans ce village assourdi pendant toute une saison de nos bruyantes gaietés, de nos chansons éternelles, de nos danses folles le jour comme la nuit, de nos pique-niques imprévus, de notre intrépide arrogance et de nos éclatants dédains de tous les préjugés. Tudieu ! comme nous étions libres et magnifiques ! Il fallait que dans chaque famille il y eût un bal par semaine, et cela ne suffisant pas, nous dansions dans les champs, dans les bosquets, sur les îles à un mille du rivage, sous l’orage comme les épis qui se balancent au vent.

La fatigue nous était inconnue ; nous vivions comme les sauterelles au milieu des riches moissons, semant et prodiguant partout notre inépuisable vie, insouciants, glorieux, fastueux parfois, quand les tantes n’étaient pas trop rétives, ingénieux jusqu’au prodige dans l’invention des divertissements nouveaux, et toujours jeunes. Oh ! j’ai vu là des enfants de cinquante ans qui pouvaient m’en revendre, plus frais, plus dispos, plus alertes que moi, malgré mon exubérante jeunesse. Où sont-ils, où sont-ils maintenant ? et quels rêves suis-je donc venu tout à coup éveiller dans ce Kamouraska surpris par le veuvage de ses joies et livré sans merci aux froids, roides, monotones étrangers qui viennent y respirer l’odeur du varech, sans désempeser un instant pendant six semaines, et qui ne savent pas quels souvenirs passent inaperçus sous leurs regards inconscients, quel passé ils défigurent avec leurs ridicules imitations des joyeusetés d’autrefois ?

Connaissez-vous ce petit cap là-bas, isolé, à un quart d’heure de marche, demeure séculaire des seigneurs de Kamouraska, brumeux et mystérieux, battu par les flots dont les éternelles caresses ne laissent jamais de traces ? C’est là, ah ! c’est là que j’ai passé les plus délicieuses heures de ma vie, lorsque, fatigué de plaisirs, j’y venais livrer ma pensée vagabonde aux brises mutines qui courent dans les sapins et les broussailles. Que de fois j’ai posé mon front brûlant sur ces rochers nus, enivré de rêves d’ambition, d’avenir et... ! Il est là toujours, le petit cap presque désert, presque abandonné, muet peut-être pour tout autre, excepté pour mon cœur qui y a déposé l’impérissable trésor de ses souvenirs. Pauvre cher petit cap ! Tu n’as pas un sentier, aujourd’hui perdu sous les dépouilles entassées de plusieurs automnes, pas un vieux tronc d’arbre noir, rabougri, déchiqueté, pas un rocher que je ne revoie comme de vieilles connaissances ; je les salue du regard et ils ont l’air de me sourire, ces confidents muets de tant de drames intimes à jamais ignorés. Ah ! souffles du nord-est, brises des marées montantes, parfums âpres de la grève, venez un instant rafraîchir mon front humide des sueurs de la vie : passez sur ces rides d’hier, et effacez la trace des années que je n’ai pas vécues depuis lors ! À moi ! mon beau passé disparu, mes espérances envolées, mes vingt ans !... enterrés sous dix autres. Allons, bon, voilà que je dis mon âge : on oublie tout dans les transports du lyrisme, jusqu’au lecteur qu’on a égaré avec soi et qui suit sans rien comprendre, attendant qu’on ait repris ses sens.

Le lecteur n’est pas toujours un être intelligent, comme cela a été surabondamment démontré par tous les génies méconnus avant le mien ; aussi j’en ai un suprême dédain, et j’entends bien dire tout ce qui me passe par la tête. Je pourrais bien faire encore une colonne de poésie sentimentale, ça n’est pas plus difficile que ça ; mais il fait bien chaud :

Et comme j’écrivais cette page où j’exhume,
Le dernier souvenir de mon bonheur passé,
Un maringouin s’en vint se poser sur ma plume,
Et jusque à mes doigts fut bientôt arrivé...

Il n’y a rien qui change l’allure d’une chronique comme le bourdonnement d’un maringouin ; avez-vous jamais fait cette observation ? Des maringouins le 20 août ! Tout est anomalie cette année ; dire que l’été n’est commencé que depuis huit jours, et que c’est précisément depuis ces huit jours que les étrangers retournent à la ville ! Pour moi, je suis libre comme le coursier du désert, et j’entends porter encore mes pas errants de campagne en campagne jusqu’au dernier rayon chaud de cet été tardif.

Quelle existence charmante on mène ici ! Kamouraska est un des endroits les plus intelligents de la province ; vous y trouvez toute une légion de jeunes gens instruits, déniaisés comme le sont peu de Canadiens, tout à fait de leur temps, libéraux en diable, absolument la chair et l’esprit qu’il faut pour la grande campagne électorale de l’année prochaine. Et les vieux ne le cèdent pas aux jeunes. Quels types ! tous ils diffèrent entre eux ; pareils originaux n’existent nulle part. Grands buveurs, grands mangeurs, grands chasseurs, grands parleurs.

De la chasse et de la pêche tant qu’on en veut, un site ravissant, des lurons accomplis et des femmes... je m’arrête, je ne veux pas dire de ces choses !... Passons au large.

*

On frappe à ma porte. Entrez. C’est une créature : oh ! soutenez-moi. « Que puis-je faire pour vous être agréable, madame ? — Pourriez-vous me dire, monsieur, où demeure Mme Demers ? — La porte voisine, madame. —  Ah ! Bien des mercis, monsieur. — Nullement, madame, vous êtes bien venue. — Oui, je ne suis pas mal venue, en effet, puisque ce n’est que de la porte voisine que je viens... Pendant que j’y pense, monsieur, vous êtes étranger ? — Comme le Juif dans la terre sainte. — Est-ce que vous ne me feriez pas un peu la charité ?... »

J’examine et je côtoie ma visiteuse des pieds à la tête : je reconnais une ancienne solliciteuse de jadis. — Mais, est-ce que vous n’avez aucun moyen d’existence, par exemple des fils qui peuvent travailler pour vous ? — Oui, j’ai trois grands garçons. — Que font-ils ? — L’un est marchand. — Marchand ! alors il doit vous venir en aide. — Oui, mais c’est pas un marchand comme j’en ai vu !... — Comme quoi donc ? — Il vend des guenilles aux portes. Mon second fils est officier. — Bigre, vaillante carrière ! celui-là, du moins, doit faire quelque chose pour vous ? — Ça se pourrait, mais c’est un officier comme il y en a !... lui, il balaie les offices des avocats. — Et le troisième garçon ? — Il est seigneur. — Corne de bœuf ! Seigneur ! pour le coup, en voilà assurément un qui ne peut pas vous laisser mendier. — Ben clair, mais c’est pas un seigneur ah ! ah !... il saigne les cochons et on lui donne le sang. »

*

Kamouraska est un des plus jolis et des plus anciens endroits de la rive sud ; les grands viveurs l’ont de tout temps illustré. Il y a quinze ou vingt ans, quand la rage des stations d’eau fashionables n’avait pas encore fait déserter nos plus belles campagnes, aller à l’eau salée voulait dire aller à Kamouraska. Aussi, quelles joyeuses et intimes familles s’y réunissaient tous les étés, et quelle bonne vieille gaieté fine et franche ! Les hommes les plus spirituels qui aient vu le jour en Canada ont longtemps vécu ici. Qui n’a connu l’incomparable, l’unique M. Chaloult, le grand ami des juges Vallières, Aylwin et Stewart, qui a laissé un nom presque fabuleux, après avoir été pendant un quart de siècle l’étonnement de tous ceux qui entendaient ses intarissables saillies ?

Qui ne se rappelle le légendaire, l’inouï, le merveilleux shérif Martineau, dont l’apparition seule était comme un cri de joie, ce boute-en-train infatigable qui, pendant quinze ans, mit Kamouraska sens dessus dessous, et qui a dépensé plus d’esprit, plus de verve, plus d’irrésistible gaieté dans ses glorieuses soulographies, qu’on ne peut en mettre dans un in-folio de cent pages ? Et, aujourd’hui encore, quels types prodigieux ! Qu’on ne vienne à Kamouraska que pour voir et entendre ces fantastiques originaux, et l’on passera une saison des plus amusantes.

Il y a tant de choses à dire sur Kamouraska que je ne tarirais jamais, mais vous m’avez prescrit des limites et je dois m’y renfermer. Peut-être en ai-je trop dit, hélas ! je ne sais jamais où va ma plume, et je suis plein d’indulgence pour cette bonne vieille amie qui m’a joué tant de mauvais tours. J’ignore la discrétion, cette vertu des sages et souvent de ceux qui ne savent rien dire. Où en seriez-vous, grands dieux ! s’il fallait que je fusse discret, tout en étant chroniqueur ?...

[9] CHRONIQUE QUÉBECQUOISE

[9]
CHRONIQUE QUÉBECQUOISE

30 Août.

Faire une chronique québecquoise n’implique pas nécessairement qu’on soit à Québec. Pour le commun des lecteurs, cette nécessité semble absolue ; mais le journaliste s’affranchit aisément du despotisme des titres, et son imagination doit être aussi libre que sa profession. Le chroniqueur surtout a un sublime dédain du convenu, ce tyran universel ; il dit ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. Donc, je date aujourd’hui ma chronique québecquoise de Saint-Thomas, comté de Montmagny, à dix lieues de la capitale.

Puisque je ne suis pas à Québec, j’ai le droit d’avoir des idées à moi. Or, une de mes idées en ce moment, c’est que je voudrais bien être un habitant de Mycone, l’une des îles Cyclades, dans le Levant. Là, paraît-il, la nouvelle mariée, en arrivant à la demeure nuptiale, trouve au seuil de la porte un crible sur lequel elle doit marcher en entrant. Si le crible ne se brise pas sous ses pieds, le mari conserve des doutes sur la candeur de son épouse.

Ceci est logique ; on s’accorde à ne pas admettre la vertu chez la femme légère ; or, une femme légère courrait grand risque de ne pas défoncer le crible ; donc, la femme lourde offre toutes les garanties désirables. Une femme lourde, bien nourrie, bien épaisse, est donc le desideratum de tout épouseur tant soit peu soupçonneux.

Cela m’a donné à réfléchir, à moi qui suis célibataire, Dieu merci, et quelque peu incrédule, et j’ai résolu de ne plus voyager qu’avec une balance, en cas que la faiblesse commune à tant de mes semblables s’emparât aussi de moi.

Dire qu’il y a un moyen si simple d’être à jamais fixé sur son sort, et que si peu de gens l’emploient !...

Chaque pays cependant a ses mœurs ; il y en a, comme le Canada, où les femmes sont si vertueuses, si fidèles, qu’on peut les épouser sans les peser. À propos de mœurs, il y en a parfois de singulières. Ainsi, sur la côte du Zanguebar, en Afrique, le mari est tenu, le jour de ses noces, de se mettre un emplâtre de farine sur l’œil gauche. Cela est bien inutile, puisque, lorsqu’on épouse, on est généralement aveugle. Mais pourquoi cet emplâtre sur l’œil gauche plutôt que sur l’œil droit, et pourquoi de la farine plutôt que de la sciure de bois ou du papier mâché ? Ô mystères profonds du cœur humain ! Soyez donc philosophe pour rester coi devant un emplâtre !...

Dans la Kabylie, toujours en Afrique, pays bien éloigné de nous heureusement, la jeune fille ne quitte le voile épais qui couvre son visage qu’après que les noces sont consommées. Le marié peut crier au voleur tant qu’il lui plaît, il est trop tard. Trop tard ! c’est le mot que Ledru-Rollin fit entendre d’une voix de stentor, à la tribune française, après la déchéance de Louis-Philippe, et lorsqu’il s’agissait de placer sur le trône son petit-fils, le comte de Paris. Vous saisissez l’analogie ?...

Du reste, dans les pays civilisés, dont le Canada constitue une infime molécule, si les jeunes filles ne gardent pas un voile sempiternel, elles ont en revanche de faux chignons, de fausses dents, de faux... Je ne m’arrêterais plus ; tout est fausseté, tout est mensonge, excepté les discours d’un conseiller législatif.

*

L’été a commencé le quinze août cette année pour notre pays bien aimé. C’est l’époque où les voyageurs songent à revenir à la ville. Pour moi, je m’en sauve ; je suis parti de Québec, indigné pour plus d’une raison, entre autres parce que je suis dyspeptique. Il n’y a pas dans cette capitale, qui date de Champlain, un seul restaurant où l’on puisse à toute heure chiffonner une serviette et mâchouiller un roastbeef, même mal cuit. Les Québecquois sont moins civilisés que les Chinois, et je vais le démontrer.

En Chine, pays de toutes les inventions restées à l’état d’enfance, il y a ce qu’on appelle les restaurateurs ambulants, qui portent sur un fourneau de la soupe et autres comestibles chauds pour les travailleurs et les passants fatigués. Sous le fourneau, dans un compartiment séparé, est le bois ou le charbon qui alimente le feu, et une carafe d’eau fraîche, accompagnée des ustensiles nécessaires, tels que cuillers, fourchettes, etc... En outre, dans de petits tiroirs ménagés sur les côtés de cette cuisine portative, se trouvent l’arrow-root, mets populaire, le vermicelle, le sucre... Pour un centin et même un demi-centin, tout malheureux affamé peut avoir, à une minute d’avis, de l’arrow-root, des boules de riz, du vermicelle ou du potage pour deux centins, il peut satisfaire sa faim ou du moins la contenir.

Voilà ce qu’on fait dans les pays barbares pour l’amour de ses semblables. À Québec, il vous faut crever de faim, si vous n’êtes pas prêt à dîner entre midi et deux heures[10].

*

Québec a vu naître une nouveauté dans son sein ; c’est la fondation d’un théâtre français à Saint-Roch. De toutes les choses inattendues, celle-là ne l’était pas le moins à coup sûr. Transformer la salle du marché Jacques-Cartier en salle de théâtre était déjà une tentative hardie ; elle a été couronnée du succès. Il y avait foule à la première représentation, et le jeu des acteurs a été aussi brillant que le choix des pièces était heureux. Maugard et Génot sont des comiques de la bonne école ; celui-ci était en même temps le peintre des décors. Son rideau de scène, représentant Jacques Cartier couronné par l’Amérique sous les traits d’une femme, est une véritable inspiration ; c’est rendre du coup le théâtre populaire, et je n’ai nul doute qu’il se soutiendra aisément, grâce à cette intelligente population de Saint-Roch qui n’a pas tout perdu avec le départ de ses nombreuses familles pour les États-Unis.

*

Je reviens à Saint-Thomas ; ce n’est pas difficile, puisque j’y suis. Saint-Thomas est un endroit fort plat, fort laid, fort ennuyeux, mais qui offre un attrait, la pêche au bar. Tout est relatif ; quand je dis attrait, je veux parler pour ceux qui ont la patience ridicule de rester des heures entières penchés sur une ligne, à attendre que le bar vienne mordre. D’autres, qui ont moins de patience, en voyant que le bar ne mord pas souvent, ont trouvé tout aussi commode de le prendre par la queue, d’où l’on voit que tous les moyens sont bons et que les extrêmes se touchent.

*

Je lis cette pensée dans une revue américaine : « Une lettre est un échange indirect des idées ; la conversation est un échange personnel de la vie. » Il y a de grands écrivains tels que Buffon, Descartes, Lafontaine, Marmontel, Goldsmith, dont la conversation était insupportable, tellement qu’après une heure de causerie avec eux, on était obligé d’avoir recours à leurs livres pour ne pas être tout à fait désenchanté. En revanche, Mmes de Rambouillet, Récamier, de Longueville, de Staël et de Solms, qui réunissaient dans leurs salons les plus beaux génies de leur époque, font voir quelle est la puissance de la conversation. Les femmes ont du moins sur nous cette supériorité incontestable, c’est qu’elles peuvent causer avec beaucoup de charme et écrire en même temps avec une grâce infinie.

Je m’aperçois que ma chronique devient de moins en moins québecquoise. Que voulez-vous que j’y fasse ? Depuis que l’honorable Langevin a quitté la capitale, de quoi peut-on s’entretenir ? Il est vrai qu’on a pris, il y a quelques jours, un veau marin sur la batture de Beauport, et que cet imprudent amphibie avait quatre pieds de long. S’il avait eu cinq pouces de plus, ce serait peut-être plus intéressant ; ces cinq pouces m’auraient sans doute fourni un paragraphe pour finir ma chronique, mais je suis obligé de rester court. Il est évident que cela ne peut pas durer, et qu’avec la reprise du mouvement, au commencement de septembre, il se fera une réaction formidable dans la vie de la capitale comme dans celle de mes correspondances dont j’ai l’honneur d’être

Votre tout dévoué

POUR LE « PAYS. »

10 Septembre.

La grande affaire du jour à Québec est le vote du comté de Champlain qui refuse de concourir à la construction du chemin de fer du nord. Il paraît que c’est le diable qui est cause de tout cela ; les habitants du comté en ont une peur incroyable, et depuis le jour où on leur a dit qu’une locomotive était le propre cheval de Belzébuth, ils n’ont plus vu dans les avocats du chemin que des suppôts de l’enfer et ils ont cru à la fin du monde. Le programme catholique n’est pas étranger à ces légitimes appréhensions de consciences délicates. L’hon. M. Cauchon a beau se couvrir de sa cuirasse d’orthodoxie, il a beau invoquer ses vingt-cinq années de services rendus à la religion, les gens de Champlain exigent avant tout qu’il soit exorcisé. L’opération serait difficile, car le président du sénat est un homme robuste, et il prétend mordicus qu’il n’est pas possédé, ou plutôt qu’il ne l’est que du dévouement à la chose publique.

Quoi qu’il en soit, on ne s’attendait guère à voir l’ange des ténèbres jouer un si grand rôle dans un vote municipal du Bas-Canada, et l’on se demande ce que feront les habitants de Champlain lorsqu’ils verront passer le chemin de fer avec ses ailes de feu, lorsqu’ils entendront au loin son sifflet comme un mugissement de damnés, et lorsqu’ils verront s’élever au beau milieu d’eux une station pour recevoir les maudits qui voyageront de Québec à Montréal. Quand j’y songe attentivement, je trouve que le cheval de Lucifer doit être un animal merveilleux pour pouvoir voyager en même temps dans toutes les parties du monde, et par tant de routes différentes ; je trouve que Lucifer ne le ménage pas assez, et que, d’un autre côté, les citoyens de Champlain montrent trop de compassion envers une bête infernale.

Ceux de Lévis, qui sont irrévocablement condamnés à la damnation éternelle pour avoir élu le Dr Blanchet, semblent en avoir pris leur parti. Ils se lancent tête baissée dans la construction du chemin de Kennebec et la poursuivent avec une ardeur vraiment diabolique. Chose étonnante ! ce chemin qui progresse rapidement est un chemin canadien ; il est vrai qu’il mène à la frontière américaine où le diable est mieux reçu que chez nous ; mais, dans tous les cas, c’est jouer gros jeu et c’est risquer son âme bien légèrement, même sur un court espace de chemin. La raison de cette différence entre les deux comtés consiste en ce que Lévis se trouve dans le diocèse de Québec où le programme a été condamné par l’archevêque, et que Champlain est dans le diocèse des Trois-Rivières, dont l’évêque a voulu l’imposer comme une condition indispensable de salut. Dans notre diocèse, nous pouvons donc espérer aller au ciel, même en chemin de fer, tandis que dans Champlain, il faut suivre l’ancien chemin en emboîtant le pas derrière M. Anselme Trudel, le représentant des voyages à pied.

L’arrivée de M. Vannier, agent d’émigration française, a fait naître parmi nous de glorieuses espérances. On s’attend à ce que dix Alsaciens viennent s’établir avant la fin de l’année sur la rive nord du Saint-Laurent, pour faire concurrence aux dix-huit Belges annoncés, mais non encore apparus. Ce flot d’émigration mettra un terme, espère-t-on, aux criailleries des membres de l’opposition et de la presse libérale. Le Courrier du Canada voit déjà venir à sa suite une quantité innombrable de nouvelles industries, animées d’une âme qui sache penser comme l’âme des Canadiens français. Il plaide à ce sujet la cause de l’émigration cosmopolite, et dit que tout homme, même un Français, a le droit de venir grossir notre population. Voilà une vérité désormais acquise ; il est vrai qu’on l’avait bien un peu mise en pratique depuis longtemps, mais jamais elle n’avait été si noblement proclamée. Quand le Courrier se met en frais de dire la vérité, il n’y va pas de main morte. Défaut d’habitude.

*

Québec menace décidément de n’être plus reconnaissable avant six mois ; la ville des ruines commence à avoir des trottoirs. Tous les esprits sont en mouvement et on ne parle que d’améliorations, de manufactures, d’industries nouvelles. Les murs s’écroulent de toutes parts, les portes sont renversées, et dans leurs espaces béants, parmi des flots de poussière, au son des mines qui éclatent, on voit l’essaim des travailleurs, la pioche à la main, ne pas se ralentir du matin au soir. L’avenue Saint-Louis, avec ses adorables résidences, ses jardins, ses gazons, ses bosquets, pourra désormais être embrassée d’un coup d’œil du haut de la plateforme, et la destruction de la porte Prescott change du tout en tout l’aspect de la côte de la basse-ville. Au sommet de cette côte est notre confrère l’Événement qui est là, seul, isolé au milieu des débris, montrant sa face jaune et railleuse à travers une vieille masure qui ne reste debout que par tradition ou par impuissance de tomber toute seule, – ce qui n’empêche pas notre confrère d’être, par lui-même, très vigoureux, au point de trouver que le Pays n’est plus un journal assez avancé, et qu’il nous faut aujourd’hui un programme de l’avenir à la place de celui que vous avez publié. Écoutez-le plutôt :

« Le programme esquissé par le Pays, et qui, il y a quelques années, aurait paru fort sage, est trop étroit aujourd’hui. C’est un programme tout constitutionnel, fait pour une situation permanente à laquelle au fond il n’y aurait rien à changer. Adopté plus tôt, il aurait probablement donné le pouvoir aux libéraux, mais aujourd’hui il ne promet rien ou à peu près rien au pays. L’espoir de voir régler, dans un sens plutôt que dans un autre, un très petit nombre de questions, ne saurait suffire. Il n’est pas bon en effet de charger l’esprit des masses de trop d’aliments à la fois ; mais il n’en est pas moins absolument nécessaire de lui imprimer une direction ferme et précise, de donner à l’effort commun un but certain et déterminé ».

D’accord ; mais hélas ! dans un pays où l’on ne sait pas où l’on en est, il est encore plus difficile de savoir où l’on va. Notre politique est un gâchis, le statu quo une énigme ; si l’avenir peut la résoudre, aidons-le ; mais je crois qu’il vaut toujours mieux commencer par le commencement qui est aujourd’hui. La première chose à faire est de se reconnaître, de se rallier, de s’entendre, et c’est déjà un effort assez pénible, au milieu d’éléments sans liaison, pour que cela suffise amplement aux plus vives impatiences.

*

Je suis désespéré. On dirait que tous les peuples du monde s’entendent pour m’empêcher de faire des chroniques. J’ai devant moi une masse de journaux américains, français et canadiens ; j’ai jusqu’à des revues que je feuillette obstinément, minutieusement, eh bien ! dans ce monceau où plongent tour à tour ma main et mes regards, je ne trouve rien, absolument rien qui arrête un instant ma pensée, que deux déclarations de principes ; l’une, de l’empereur de Russie signifiant à l’ambassadeur français « que la France restera isolée en Europe tant qu’elle gardera la forme républicaine » ; l’autre, de M. Letendre, rédacteur du Courrier de Rimouski, lequel déclare « qu’après des réflexions sérieuses, après maints efforts, il n’a découvert dans le libéralisme qu’une négation, pas de principe actif, pas de vie, pas de protection, pas d’avenir, et que c’est pour cela qu’il accepte la vie, la protection et l’avenir du parti conservateur qui ne se contente pas de promettre, mais qui donne... »

Il faut que l’empereur de Russie soit bien naïf et M. Letendre bien blasé ! Comment, pour sa part, M. Letendre peut-il concilier l’avenir avec un parti dont l’essence même est de ne se rattacher qu’au passé ? L’empereur de Russie peut avoir des illusions, puisque les souverains d’Europe ne sont plus eux-mêmes qu’une illusion vivante ; mais que M. Letendre perde les siennes au moment même où les libéraux voient se réaliser presque tous les articles de leur programme, c’est une aberration qui lui enlèvera au moins cent abonnés sur les deux cents qu’il pourrait avoir dans ce beau comté qui promet beaucoup, sans doute, mais qui donne peu, j’en parle par expérience, moi, démocrate, qui y possède un fief libre de toute redevance seigneuriale, mais non pas d’arrérages. Et cependant je garde mes illusions, au point de faire des chroniques, quand je ne puis rien saisir, quand tout m’échappe et me fuit. Oh ! les illusions, chères et douces consolatrices ! jamais le réel pourrait-il nous enrichir aussi bien que vous avec vos précieux mensonges, et que resterait-il donc aux chroniqueurs s’ils n’ajoutaient au prix monnayé de leurs articles la ravissante erreur de les croire lus par les femmes, ces êtres adorés qui immolent invariablement leurs adorateurs ?

*

Le temps de l’Exposition provinciale approche. D’excellents préparatifs se font et il règne un mouvement, une activité de brillant augure. Il fait plaisir de voir que le nombre des bêtes à cornes va toujours croissant dans notre beau pays appelé pour cette raison « nos amours » ; mais, en même temps que les bœufs, il ferait bon de voir améliorer aussi les hommes, ces autres bêtes à cornes pour lesquelles il n’y a aucun prix de mentionné. C’est vraiment singulier que les hommes se négligent de la sorte eux-mêmes, malgré leur insondable égoïsme ; espérons que les bestiaux nous feront rougir par leur exemple.

POUR LE « PAYS ».

25 SEPT.

Le tabac que l’Angleterre importe presque tout entier des États-Unis lui donne un revenu de trente-deux millions de dollars. Ceci nous conduit tout naturellement à parler du calumet qu’on vient de découvrir dans les démolitions de la porte Prescott, en face de l’édifice du parlement. Ce calumet est en pierre, et, jusqu’à moitié, il est rempli de ce narcotique délicieux qui donne une mort lente, tellement lente que les plus robustes vieillards sont ceux qui en font usage depuis plus d’un demi-siècle. Le tabac est un poison, sans doute ; mais il n’y a pas de remède qui vaille ce poison-là. Avec lui, on goutte le sommeil sans fermer les yeux et l’on trouve l’oubli qui est le bien suprême.

Qu’est-ce donc qu’oublier, si ce n’est pas mourir ?

a dit le poète. C’est vrai : voilà pourquoi l’on enterrait les anciens guerriers sauvages avec leur calumet. Celui dont je vous parle est la chose la plus commune au monde. Des érudits prodigieux assurent que ce calumet remonte à deux cents ans ; à quel signe reconnaissent-ils cela ? Non pas à l’odeur sans doute qui est aussi forte que si le tabac avait été fumé d’hier, ni à aucun signe extérieur du fourneau de la pipe qui est aussi nu qu’un poisson. Mais, pour les savants, il y a dans toutes choses un langage muet que le vulgaire ne saisit pas.

Avec le calumet on a trouvé une petite écuelle en zinc qui a l’air d’être beaucoup plus ancienne, ce qui ferait supposer qu’elle remonte au moins à cinq cents ans. Moi qui ne suis pas un érudit, je me contente d’être logique et de juger d’après les apparences. Les apparences ! Voilà la grande erreur, et cependant c’est ce qu’on cherche à sauver le plus. Je crois qu’il y a là une faute de langage. Ce n’est pas nous qui sauvons les apparences, ce sont les apparences qui nous sauvent.

Et dire que toute la société repose ainsi sur un aphorisme mal tourné !...

*

En fait de curiosités, il y a encore ici une baleine de soixante pieds qu’on a trouvée échouée sur la côte nord et qu’on a remorquée jusqu’à Québec, pour la montrer aux badauds, moyennant dix cents. C’est une chose très rare qu’une baleine dans les capitales ; aussi ne s’aborde-t-on depuis quelques jours dans les rues qu’avec ce dicton consacré par un usage solennel : « As-tu vu la baleine ? » Ceux qui ne l’ont pas vue rougissent de leur ignorance ou de leur pauvreté ; pour moi, j’ai ces deux grâces heureuses qui mènent droit au royaume des cieux. Et cependant, vous allez voir quelle profondeur de science je trouve à l’occasion.

À propos de ce cétacé qu’on exhibe à mes concitadins, je me suis fait cette question. Quels ont été les premiers baleiniers ? R.S.V.P. Ce n’est pas le Breton, dominateur des océans, ni le rude Danois, ni le Hollandais à moitié amphibie, ni le hardi Norvégien, fils des rois de la mer. Non, ce sont les Biscaïens et les Basques qui, les premiers, osèrent attaquer le Léviathan dans ses abîmes, et cela remonte à 1575.

Des historiens, comme il y en a tant, ont voulu prouver, il est vrai que les Norvégiens avaient été les premiers venus sur ce champ de pêche formidable ; mais en cherchant la preuve, ils ont perdu la piste. Ce que les Norvégiens chassèrent, c’est probablement le grampus du Nord, ou quelque autre diminutif de la baleine. Le vieux navigateur norvégien du neuvième siècle, Tethore, qui a raconté lui-même ses aventures merveilleuses au roi Alfred, parle de non moins de soixante baleines qu’il aurait tuées en un seul jour. Vous voyez cela d’ici, soixante baleines de cent pieds de long tuées en un seul jour par un seul homme ! Ce qui est certain, c’est que les premières barbes de baleine qui aient été vues en Angleterre provenaient du naufrage d’un navire basque en 1594, et, lorsqu’à la fin du seizième siècle, les Anglais équipèrent pour la première fois des baleiniers, ils furent obligés d’en appeler aux Basques pour les guider dans leurs préparatifs et pour remplir les fonctions les plus importantes du bord.

Depuis, quel changement ! c’en est au point que, loin d’avoir à courir au loin la baleine, c’est elle aujourd’hui qui vient nous trouver, comme celle qui est en ce moment à la basse-ville. Je ne dis pas qu’il faille absolument compter là-dessus pour abandonner la pêche dans les mers polaires ; mais enfin, c’est un progrès...

*

On ne vit jamais à Québec autant d’Américains et d’Américaines que cette année ; les portes étant démolies, l’étranger peut accourir. Aussi a-t-il pris possession de la ville désormais sans défense. Les hôteliers, les marchands de nouveautés et les cochers de fiacre font fortune.

Hier, je me suis trouvé ex abrupto avec un de ces fils de Washington qui, tous les soirs, inondent la plateforme avec leurs femmes et leurs filles. La conversation est vite engagée avec des Yankees, et elle roule sans délai sur des sujets sérieux et pratiques : « J’habite, me dit-il, un petit village du Vermont d’à peu près quinze cents âmes ; le maître de poste n’y a d’autre salaire que celui qu’il retire de sa commission sur chaque lettre ou journal distribué ; or, il s’est fait l’an dernier un revenu de $165 par ce seul moyen. Tous les jours il distribue à peu près trois cents journaux des grandes villes, de sorte qu’il n’y a pas une famille qui n’en reçoive un et même plusieurs. »

Je l’écoutais en silence, couvert de confusion. Je me rappelais que, pendant mes courses à la campagne cet été, dans des chefs-lieux qui comptent près de 3,000 âmes, c’était à peine si j’avais pu trouver quinze ou vingt abonnés aux journaux indispensables, quelle qu’en fût la couleur, et que j’avais inutilement cherché en bien des endroits, soit le Pays, soit la Minerve. En Canada, le journalisme est la profession des hommes intelligents qui n’arrivent à rien, et ceux qui font des chroniques arrivent moins vite que les autres, parce qu’ils sont une espèce à part, beaucoup trop supérieure. Ici, le journalisme n’est qu’un moyen ; aux États-Unis, c’est une puissance. Chaque petit bourg y a sa presse qui communique jusqu’aux log houses les plus reculées des squatters, l’histoire de toutes les heures, les découvertes de chaque jour. Chez nous, c’est à peine si les grandes villes elles-mêmes peuvent sustenter des journaux de premier ordre.

À propos de journaux, on se fait une idée bien exagérée des salaires que reçoivent les principaux rédacteurs de New York ; les rédacteurs en chef du World, de la Tribune, du Herald et du Times reçoivent chacun $100.00 par semaine. C’est le Herald, le croirait-on ? qui paie le moins cher ses écrivains. Ses principaux rédacteurs reçoivent de $35 à $50 par semaine, ceux du Tribune de $50 à $60, tandis que deux des écrivains du World en reçoivent cent. Le rédacteur du Times, qui est chargé spécialement des grands articles de fond, reçoit $150 par semaine, et les autres entre $60 et $75.00. C’est assez pour faire venir l’eau à la bouche, mais guère en proportion de ces grands journaux dont les bureaux sont de véritables départements publics. Quand on songe que le propriétaire du Herald s’est payé dernièrement la fantaisie de donner $100,000 pour l’érection d’une église, on se demande qui l’empêcherait de doubler le salaire de ses rédacteurs qui en ont plus besoin que tous les temples du monde !

*

À Messrs. Louis Perrault & Cie.,
propriétaires du Pays[11].

15 octobre.

Ah ça ! mes propriétaires, est-ce que vous voulez promener la révolution radicale en charrette jusque dans nos paisibles campagnes ? Depuis deux ou trois jours on n’entend plus parler que des petites voitures peintes en vermillon qui portent le Pays dans tous les villages avoisinant la grande métropole canadienne. On nous a raconté l’ébahissement des cultivateurs à la vue de ce véhicule inouï qui promène dans ses flancs le produit de tant d’intelligence hors ligne. On nous a dit leur curiosité, puis leur enthousiasme, puis leur acharnement à se disputer les exemplaires destinés aux dépôts. On nous a dit que le cocher (est-il, lui aussi, peint en vermillon ?) avait toutes les peines du monde à leur faire comprendre la responsabilité qui pesait sur lui, s’il ne livrait pas aux dépôts le nombre exact des exemplaires qui lui étaient confiés.

Mais il paraît que le peuple est toujours et partout le même ; il n’entend pas raison et il veut se satisfaire tout d’abord. Il y a plus. On nous apprend que vous avez fait l’acquisition d’une presse qui imprime 4000 exemplaires à l’heure. Si cela est, la circulation du Pays doit être quadruplée depuis qu’il est entre vos mains. En face de ce résultat merveilleux, un seul sentiment trouve place en moi, l’admiration du génie devant la splendeur. Vous renversez toutes mes idées péniblement, très péniblement acquises sur le journalisme canadien. Je m’étais habitué à le voir revêtu de l’éternelle tunique de Job, couvert non pas de lèpre, mais de dettes, ce qui est bien plus irritant ; je me rappelle le temps, et il a duré des années, où cinq à six cents lecteurs, émerveillés de mon style, ne me rapportaient autre chose que l’obligation de demander crédit à mon boulanger. Que de créanciers, assez braves gens du reste, trop peut-être, ont été immolés ainsi aux mânes de l’ancien journalisme !

Ah ! ce n’est donc plus un vain titre que celui d’homme de lettres en Canada, et l’on peut y être écrivain sans porter des habits d’occasion ! Grande et sublime transformation sociale ! Vous êtes des radicaux, mes propriétaires ; avant peu, vous voudrez bien m’associer à vous, comme la Minerve vient de le faire de son premier rédacteur qui le mérite bien moins que moi. Ça a été là un noble exemple, que le Nouveau-Monde[12] ne suivra pas, sans doute, rien que par esprit d’antagonisme ; et, du reste, ses propriétaires ne pourraient s’associer personne, attendu que la vérité, une et indivisible, ne permet pas de partage.

*

Le Nouveau-Monde ayant fait dans un récent article cette immortelle déclaration :
« Le libéralisme est une erreur dans tous les ordres de choses. On peut en politique le subir comme un moindre mal, le tolérer pour prévenir les désastres d’une révolution sanglante ; mais il y a un abîme entre souffrir ainsi le despotisme libéral, et l’accepter comme principe ou doctrine politique ».

L’Événement lui répond :
« Ces mots, qui contiennent l’essence de la doctrine du programme, ouvrent un abîme entre le parti conservateur et ce que nous avons pris la liberté d’appeler le parti réactionnaire. Ils sépareront à jamais ces deux partis, car les hommes d’État, qui ont entrepris de faire fonctionner la constitution actuelle, ne peuvent accepter le concours de ceux qui se déclarent les ennemis des libertés publiques, et qui n’hésitent pas à dire qu’ils ne font que subir comme un moindre mal, que tolérer le régime constitutionnel, et qu’il n’y a que la crainte d’une révolution sanglante, que la peur, en un mot, qui les empêche de travailler à le renverser. Les réactionnaires n’élèvent pas de barricades, mais ils s’efforcent d’altérer le système, de fermer les ouvertures, de clore portes et fenêtres, et de chercher à y asphyxier la liberté qu’ils n’osent attaquer de front. L’alliance avec un pareil parti est impossible pour qui est convaincu que la constitution anglaise a posé des limites au-delà desquelles aucun peuple en Amérique ne doit et ne peut reculer. Rien de plus, mais certainement rien de moins. Le libéralisme anglais est devenu pour nous l’essence même de notre vie publique.

« Il faut que les réactionnaires en prennent leur parti : conservateurs et libéraux, nous avons une foi politique commune, le constitutionnalisme. L’ordre de choses actuel contient, pour les uns le minimum, pour les autres le maximum des libertés publiques ; mais personne, aucun parti, aucun homme public, ne voudrait en laisser supprimer une seule. Nous avons tous pour ancêtres des libéraux, des hommes qui ont lutté pour la liberté et qui ont contribué à la conquérir pour l’avenir. Nous ne renoncerons jamais à cet héritage. Nous différons sur les questions secondaires, transitoires ; nous sommes unis sur ce point principal. »

Cette réponse, qui ne permet pas de réplique, établit nettement l’état des choses, et nous savons désormais à quoi nous en tenir. Les programmistes ne sont ni plus ni moins que les perturbateurs de nos institutions sociales, des ennemis dangereux des lois qu’il faut poursuivre à outrance. Je propose donc, pour les punir, qu’ils soient tous élus députés sous l’empire de la constitution. S’ils acceptent, ils se mettront en contradiction avec eux-mêmes ; s’ils n’acceptent pas, ils se mettront nécessairement dans l’opposition qui n’est composée que de libéraux.

*

Les Chinois, nos maîtres en tout, ont un moyen infaillible pour faire changer le temps quand il est mauvais. Le voici :

« Quand la période des pluies, des vents, de la grêle ou de la neige se prolonge outre mesure en Chine, les indigènes, assure-t-on, après avoir vainement supplié leurs dieux de faire cesser l’intempérie régnante, les mettent dehors et les exposent à cette intempérie, pour voir s’ils trouvent la chose de leur goût. »

Parmi les chrétiens, il n’y a que ceux du Nouveau-Monde qui en fassent autant.

*

L’hon. M. Langevin est revenu de la Colombie anglaise ; il s’est abattu sur nous au bruit des cloches sonnant à toute volée. Son voyage à la Colombie a eu pour résultat de faire découvrir de nouvelles mines et d’apprendre à dîner aux habitants de Cariboo. En outre, comme il l’annonce lui-même, il a trouvé à 150 pieds sous terre des mineurs pouvant lutter, pour la grâce des manières avec les premiers gentilshommes du Royaume-Uni. Il a fait entendre à ces fashionables d’illustres paroles qui renferment tout un programme politique : « Tout dépend, leur a-t-il dit, des prochaines élections. Si vous élisez de mauvais représentants, vous n’aurez à blâmer que vous-mêmes. »

[10] LE RIRE DE DIEU

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LE RIRE DE DIEU[13]

Je suis furieux ; les hommes sont devenus trop bêtes, même pour qu’on en rie. Il ne m’était resté pourtant que ce plaisir-là, à part celui de rire de moi-même, en dernière ressource. Voyez-moi un peu cet aplati de Nouveau-Monde ; il ne lui suffisait pas d’avoir des rédacteurs montréalais ; le voilà maintenant avec un rédacteur québecquois, et quel rédacteur ! C’est M. Routhier, programmiste, veuillotiste, ci-devant coadjuteur du Courrier du Canada. Ce M. Routhier fait un livre dans lequel il y a deux chapitres intitulés : « Le rire des hommes et le rire de Dieu. » Je sais d’avance ce que c’est.

« Le Rire des hommes », c’est celui qu’on éprouve en lisant les articles de M. Routhier sur les États-Unis. Le « Rire de Dieu », c’est le rire de l’Éternel en voyant le Nouveau-Monde se donner comme son représentant. Ce dernier rire doit être parfois bien douloureux. Je vois d’ici le rédacteur québecquois de l’organe programmiste, admis par faveur spéciale en contemplation devant l’Esprit-Saint et étudiant le jeu de sa physionomie. Le rire de Dieu ! voilà un titre ! Jusqu’à présent Veuillot s’était contenté de rire tout seul et n’avait pas fait la photographie du rire divin ; mais M. Routhier, écrivain de premier ordre, d’après le Courrier du Canada, est tenu d’être un chérubin et de rester devant le trône du Tout-Puissant pour le regarder rire. Vous concevez ; un homme qui sait comment Dieu rit, ce n’est plus seulement un prophète ou un inspiré, c’est un assidu de l’Olympe ! Je voudrais bien savoir pourquoi il n’y a pas un troisième chapitre intitulé : « Le rire de M. Routhier » : ce rire doit avoir quelque chose de céleste par imitation, et l’on y apprendrait comment rire dans ce monde-ci à l’instar des séraphins.

Mais je n’en reviens pas. Le rire de Dieu ! quel chapitre ! On croirait tout d’abord que M. Routhier arrivé en droite ligne du troisième ciel ; pas du tout. Il arrive de Chicago. Ô programme ! serait-ce là une de tes dérisions ?

*

Il y a une chose qui m’agace, c’est l’éternelle plaisanterie des Féniens qui font irruption périodiquement sur notre territoire, regardent et s’en vont. Veni, vidi, fugi. Mais ce qui m’agace encore plus, c’est cette levée de boucliers qui se fait par tout le Dominion, dès qu’un Fénien ivre ou idiot a traversé la frontière. Les Féniens, cette fois, ont pris un fort où il y avait trois femmes et un infirme, puis ils se sont laissés prendre à leur tour ; la guerre était finie. Cela nous coûte cinq cents hommes envoyés de toutes les provinces et une proclamation de Sir Étienne. Ces hommes sont choisis, pardieu ! mais la proclamation ne l’est pas. En revanche, celle du gouverneur du Manitoba est très bien. Dès qu’il apprit que les Féniens avaient été capturés par les troupes américaines, il lança un ordre du jour à son peuple en armes : « Les Féniens sont près, s’écria-t-il ; gens de Manitoba ! tenez-vous le corps raide. Dieu sauve la reine ! »

Dieu sauve toujours la reine sans rire dans ces grandes occasions-là. Je ne sais si l’écrivain de premier ordre l’a remarqué, mais je vous jure que rien n’est plus exact. Ce n’est cependant pas précisément la reine qui est attaquée quand les Féniens débouchent sur nos domaines. Voilà pourquoi ces proclamations énergiques, mais idiotes, me donnent le rire des hommes.

*

On ne croirait jamais quelle quantité de vieille ferraille il y avait dans Québec. C’est le départ du dernier régiment de la garnison qui nous le dévoile. Canons éclopés, obus rouillés, mortiers infirmes, tout cela dégringole des remparts. Remarquez que ces instruments de destruction étaient là depuis un siècle à essuyer tous les temps, sans avoir une chance d’essuyer le feu de l’ennemi, malgré les provocations de M. Cartier : c’est sans doute ce qui a hâté de beaucoup leur vétusté ; on ne reste pas indéfiniment dans l’attente sans se rouiller. Les officiers et soldats anglais le sont autant que les canons ; ils avaient fini par s’enraciner au sol, par prendre goût à cette carrière militaire, présage, au Canada, d’une paix éternelle, et ça les contrarie d’être envoyés si prématurément sur le champ de bataille de Dorking, mais ils ont déjà des remplaçants, et c’est à l’artillerie volontaire, qui prend ses quartiers à la citadelle, que sera désormais dévolue la mission de tirer le coup de canon de midi.

Je ne vous en écris pas plus long pour cette fois. Il faudra que vos lecteurs se rattrapent de la quantité par la qualité. C’est ma prétention, du reste, de me croire presque aussi écrivain de premier ordre que le rédacteur québecquois dont dit est plus haut. Peut-être y a-t-il là de la jalousie, mais enfin cette jalousie est bénigne et ne m’inspire que le rire, le rire des hommes, bien entendu.

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20 OCTOBRE

Quoi ! déjà l’automne, déjà les froides brises qui donnent l’onglée, déjà les poëles que l’on monte, déjà les pétillements de l’âtre et les pardessus précurseurs des épaisses fourrures.

Image de la jeunesse, hélas ! Que les jours chauds, que les jours dorés passent vite ! Image de la vie canadienne surtout, où il faut avoir chaud trois fois plus en un mois que dans tout autre pays, si l’on veut passer l’hiver sans que la dernière goutte de son sang soit figée.

Il avait fait si beau toute la semaine dernière, le soleil avait été si prodigue, il s’était si bien montré que, partout, les plus joyeuses espérances éclataient en un concert de bénédictions poussées vers le ciel. Quel beau mois de septembre ! quel radieux automne on allait avoir ! Les anciens croyaient que leur printemps recommencerait, et les jeunes croyaient que le leur allait être éternel. Ô illusions ! vous êtes donc de tous les âges !

Pendant que les cœurs se dilataient et que les visages s’épanouissaient sous les chauds rayons qui allaient bientôt nous dire adieu, moi, pensif, je regardais à l’horizon grandir les blancs nuages pleins de vapeurs glacées, et je parcourais les avenues de Sainte-Foy et de Sillery où déjà la terre durcie craque sous les pas. J’ai vu bien des feuilles mortes arrachées à leurs tiges fuir avec la bise aiguë et joncher les champs dépouillés de leurs moissons. Il y aura donc aussi un hiver en 1871 ; bientôt on mettra les doubles croisées ; les scieurs de bois, personnages courbés et sinistres, s’arrêteront à toutes les portes, semblables à ce vieillard éternel, couvert de frimas, qu’on donne comme l’image de l’hiver ; l’érable, le noble érable, cet ornement de nos bois, coupé, fendu, scié, mis en cordes, parcourra la ville avant d’accomplir son dernier sacrifice et de mourir pour nous qui nous parons de ses feuilles au grand jour national ; le givre s’attachera, pour ne les plus quitter, aux carreaux des fenêtres, et chacun, claquemuré dans sa maison comme dans un hôpital, attendra pendant six mois le doux retour des fleurs et les parfums de la plaine.

Six mois d’hiver, c’est déraisonnable, malgré tout ce qu’offrent d’encouragement et de consolations les belles fourrures étalées à l’exposition provinciale, et je ne vois pas que le légitime orgueil des manchonniers nous dédommage des frais qu’il nous coûte. Eh bien ! qu’importe. Allons chercher nos mitaines, nos crémones et nos pea jackets enfouies dans le camphre, au fond des valises, et faisons-nous une contenance, cela réchauffe. Allons, gilets de laine épaisse, vestes doublées, bonnes grosses fourrures qui caressent le menton et les oreilles, sortez de votre cachette que je vous contemple avant de vous entasser sur mon corps frissonnant... Mais non, non, c’est trop tôt ; restez, hélas ! hélas ! je vois que vous n’en avez plus que pour un hiver peut-être, ménageons ; vous m’avez coûté bien des chroniques et qui sait si je pourrais vous remplacer ! J’ai vieilli d’un an depuis l’hiver dernier, et beaucoup vieilli ; je perds cette verve, si piquante que j’en étais venu à m’admirer moi-même,

Et ma jeunesse et ma gaité,
J’ai perdu jusqu’à la fierté,
Qui faisait croire à mon génie...

Pourtant le Pays paie bien. Oui, mes chers propriétaires, vous payez royalement. C’est vous qui avez introduit dans le journalisme canadien cette étonnante réforme qu’au lieu d’avoir à payer soi-même, comme jadis, pour faire insérer ses articles, on en est payé lorsqu’ils en valent la peine. Soyez bénis, et surtout continuez.

Si l’hiver est glacial, s’il abrège les jours, s’il nous oblige à porter cinquante livres pesant d’habits, il n’en est pas moins impuissant contre l’ingéniosité de l’homme. C’est en effet l’hiver qu’il a choisi pour en faire la saison des plaisirs. S’il fait noir à cinq heures, on a en revanche les bals, les soirées qui prolongent les veillées jusqu’au lendemain ; on a surtout le théâtre, oh ! laissez-moi vous en dire un mot. C’est une innovation, c’est un inouïsme que le théâtre français l’hiver, et c’est nous, les Québecquois, gens de routine et de réserve craintive, qui faisons cette révolution. Mais nous savions d’avance que nous ne risquions rien, voilà pourquoi.

La petite troupe française, composée de six personnages seulement, qui a monté le théâtre Jacques-Cartier, en plein faubourg Saint-Roch, est la troupe la plus parfaite, la mieux équilibrée, la plus artiste, dirai-je bien, que nous ayons encore eue. Elle joue deux fois par semaine et chaque fois il y a salle comble, malgré qu’il faille descendre des sommets de la haute ville pour aller à Saint-Roch, et surtout y remonter à onze heures du soir, ce qui est redoutable, je vous le jure. Mais nous sommes poussés comme par un ouragan vers la civilisation. Du reste, il n’y a rien qui tienne au plaisir d’entendre M. et Mme Maugard, M. et Mme Génot, M. et Mme Bourdais ; je les nomme parce qu’ils en valent la peine, et surtout pour faire bisquer les Montréalais, ces suffisants qui prétendent qu’on ne peut rien trouver à Québec. Attrapez.

*

Lorsqu’on sort du théâtre, à moins d’être un bon père de famille rangé, craignant les indigestions, ou un dyspeptique désespéré, on va généralement manger sa douzaine d’huîtres ; puis on prend son verre de hot scotch, puis on allume sa pipe et l’on reste un quart d’heure à la bar, puis on prend le deuxième hot scotch, et l’on devient causeur, je ne veux pas dire causeur aimable, puis on allume une nouvelle pipe, et lorsqu’on est bien enveloppé dans les nuages d’une fumée épaisse que vingt bouches se renvoient à l’envi, on songe au nightcap, dernier degré de la perfection humaine.

Heureux les maris que leurs femmes font rentrer de bonne heure ! heureux les fiancés qui ménagent leur jeunesse ! heureux les amoureux qui fuient l’étourdissement et le tumulte fumeux des buvettes ! Ils se lèveront le lendemain sains et dispos, ils n’auront pas mal à la racine des cheveux, et ils trouveront au milieu de leurs pressantes occupations cinq minutes pour lire la chronique du Pays, ce qui leur vaudra bien des expiations.

*

Québec a eu enfin ses régates. C’était là la grande affaire. Sans doute ; comment pourrait-on vivre sans régates ? Et qu’est-ce que les journaux auraient donc, sans elles, pour remplir leurs colonnes, dans ce temps d’insignifiance et de monotonie ? Ce n’est pas que je veuille déprécier ce salutaire et gracieux exercice de la rame, ces exercices du corps qui font des Canadiens les imitateurs et presque les émules des anciens Grecs, mais en voyant l’enthousiasme, la frénésie, dirai-je bien, qui fait courir toute une population à ces sortes de spectacles, je m’écrie avec Alfred de Musset :

Ô mon siècle ! est-il vrai que ce qu’on te voit faire
Se soit vu de tout temps ?...

Eh bien ! oui, toujours ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil, jusqu’à ce jeu de croquet qu’on a cru une invention de la libre Angleterre, et qu’on jouait déjà en France du temps de Charles IX, sous le nom de Pêle-mêle. Et que diriez-vous si la mitrailleuse elle-même, la célèbre mitrailleuse, avait déjà été inventée par un habitant de l’île du Prince-Édouard ? Seulement, il n’avait pu en faire l’expérience en grand, faire merveille, comme disait le général Favard ; et son génie, faute de ressources, est resté enfoui dans les brumes vaporeuses de son île. Le sort est toujours injuste : c’est bien le moins pourtant que les hommes connaissent exactement ceux qui trouvent les meilleurs moyens de les détruire !

S’il n’y a rien de neuf sous la calotte des cieux, que fera-t-on des douze mille mots nouveaux que le célèbre professeur Hindi vient d’ajouter à son dictionnaire ? Demandons-le aux Chinois qui connaissent tout, mais qui n’ont rien fait connaître. Voilà la différence ; les hommes n’ont fait de progrès que par la publicité ; c’est pourquoi les imprimeurs, et surtout les propriétaires de journaux, sont incontestablement les premiers des humains.

*

Ces Chinois sont assommants. Vous pensiez sans doute que l’emploi du charbon datait de la découverte des mines en Angleterre, eh bien ! non, il y a longtemps que les Chinois en font usage. Il y a dans ce maudit pays, appelé l’empire céleste, des terrains carbonifères plus grands que tous les terrains de même nature réunis en Europe ; ils sont inépuisables, de sorte qu’il n’y a plus moyen d’en finir. Les Chinois ont aussi des usines considérables de fer magnétique ; mais, sous ce rapport du moins, nous n’avons rien à leur envier, grâce aux mines de Moisic et de Natachequan qui ne sont pas encore exploitées, parce que nous ne sommes pas encore assez Chinois. Ça viendra.

Le Canada a une industrie florissante que vous ignoriez peut-être aussi bien que moi, c’est le fromage. Le fromage raffiné ne s’exporte pas, à cause des quarantaines rigoureuses qui sont établies dans tous les ports d’Europe ; mais les fromages d’autres espèces trouvent un marché abondant. C’est ainsi qu’un seul individu vient d’en expédier 68 000 livres en Angleterre. À ce sujet, je me sens incapable de faire la moindre observation originale ; du reste, je décline visiblement et la fin de ma chronique approche. Ce n’est pas une raison pour que je m’en fâche, mais je suis accessible au remords, malgré huit années de journalisme, et je voudrais trouver au moins une raison pour dire bonjour à vos lecteurs. Ah ! voici. Parlons-leur de M. Langevin, c’est le meilleur moyen de leur faire crier à l’envi « Holà, oh ! assez, assez. » Or donc, l’honorable compagnon du Bain, arrivé à Cariboo, est reparti de Cariboo et retournera à Cariboo où il restera encore jusqu’à ce qu’il quitte Cariboo, o, o, quoi ! Qu’entend-je ? On réclame ? C’est bien, brisons là.

3 NOVEMBRE.

Je suis inondé, submergé, coulé. Ce ne sont plus des averses, ce sont des cataractes qui tombent des nues, et, comme disait le père Lacordaire, « les grandes eaux du ciel se sont déchaînées ». Déchaîné est le mot ; c’est une vraie rage. L’arche de Noé ne serait qu’une coquille au milieu des torrents qui bondissent dans notre pauvre vieille ville qui sombre. S’il n’y avait que de l’eau encore ! mais les rues sont des marais : on a voulu les macadamiser avec les débris des démolitions, et l’on a fait une boue insondable où hommes et voitures disparaissent. On enfonce, on est englouti, et quand, croyant trouver une planche de salut, on met le pied sur un bout de trottoir, on n’est jamais sûr que l’autre bout ne vous sautera pas à la figure. Ajoutez à cela qu’il y a beaucoup de gens qui se mouchent avec leurs doigts, qu’il faut changer de chaussures six fois par jour, que le parapluie d’autrui vous entre dans l’œil à chaque instant, sans que le vôtre suffise à vous garantir de la pluie, et que la malle de Montréal n’est jamais distribuée avant onze heures du matin !... et cœtera. Tout cela m’agace horriblement et j’en veux au ministère.

J’affirme que les ministres auraient dû adopter le programme catholique : au moins, ils se seraient mis bien avec le ciel et en obtiendraient aujourd’hui de ne pas renouveler le déluge à propos de bottes. Le rire de Dieu évidemment a cessé depuis que M. Routhier a voulu le peindre, et maintenant ce sont les pleurs qui commencent. L’Éternel n’a plus de secrets pour nous.

*

Si Québec est une fondrière, ce sont les enfants qui jubilent. Avez-vous remarqué comme les enfants aiment à se salir ? Tant que la capitale n’a pas eu de trottoirs, on les voyait courir assez volontiers sur les pièces de bois pourries, disjointes, trouées, qui en tenaient lieu ; mais depuis que la municipalité s’est ruinée pour en faire construire quelques centaines de pouces, on ne voit plus les enfants courir qu’au milieu des rues marécageuses, délayées par les dernières pluies jusqu’à deux pieds de profondeur.

Si je prends la peine de vous écrire cela, ce n’est pas que je le trouve intéressant, mais je veux prévenir vos lecteurs que j’ai cherché inutilement toute une semaine pour avoir quelque chose à dire et que je ne l’ai pas. Pourtant je me suis donné bien de la peine, ce qui prouve que le travail n’est pas toujours récompensé ; et comme je suis opposé aux grèves, je me vois obligé d’écrire une colonne de niaiseries pour remplir mon devoir.

Étrange ! étrange ! Moins il y a à dire, plus il se fonde de journaux ; c’est le Courrier de Rimouski, c’est la Nation, c’est enfin L’Écho de la Session qui s’annonce d’avance et qui promet d’être impartial... comme tous les autres. Aucun journal n’avait songé à dire cela auparavant ; voilà enfin du nouveau.

*

L’Université Laval achève de se perdre. Elle vient de pousser le gallicanisme jusqu’à permettre à ses élèves de donner une fête aux huîtres, à laquelle se sont trouvés beaucoup d’invités du dehors qui ont été s’irriguer le palais, suivant l’expression d’un de nos confrères québecquois. Le verbe réfléchi s’irriguer, tiré du vocabulaire de l’avenir, vient du substantif irrigation dont l’ancienneté se perd dans la nuit des temps. On voit que l’Université Laval se fait un tort énorme.

*

L’Angleterre est bien déterminée à nous laisser seuls ; c’est décidément le 15 novembre que les derniers débris de la garnison s’envolent de Québec. En attendant, la Grande-Bretagne déménage petit à petit ; elle vient de faire transporter, de la citadelle au port, trois chariots de bourre à canons ; la menue ferraille, les essieux rompus, les affûts brisés viendront après. Il n’est pas question d’enlever les remparts, ils partent d’eux-mêmes : dans un mois, Québec sera dénudé et présentera le spectacle indécent d’une ville fortifiée sans fortifications.

Heureusement qu’il nous reste quarante mille hommes de milice pour défendre notre langue, nos lois et nos mœurs contre l’envahisseur. Quel envahisseur ? on n’en sait rien ; mais c’est égal, il faut qu’il y en ait un. À ce propos, le Chronicle de Québec, journal révolutionnaire, s’exprime ainsi : « Nous n’avons aucun danger de guerre à craindre ; nos amis les Féniens sont devenus pauvres et faibles, et les États-Unis se sont engagés à nous épargner à l’avenir leurs visites de cérémonie. En outre, nos obligations, provenant de la confédération des provinces et comprenant plusieurs centaines de lieues de voies ferrées à construire, absorbent tout le capital dont nous pourrons disposer pour longtemps.

« Nous n’avons donc aucun besoin d’une milice dispendieuse. Sans doute de brillants uniformes et de longues lignes de baïonnettes reluisant au soleil sont un délicieux spectacle, de même que les volées de l’artillerie sont très agréables à entendre à distance ; mais toutes ces belles choses ne sont ni nécessaires ni avantageuses. Le département de la milice pourrait mettre en usage tous les appareils militaires, toutes les armes et toute la poudre de l’Angleterre sans toutefois constituer une force suffisante. Ce n’est pas la quantité qu’il nous faut, mais la qualité. Une petite armée de miliciens bien disciplinés, bien approvisionnés, formerait le noyau d’une grande force, lorsqu’elle deviendrait nécessaire, et suffirait, pour le présent, à tous nos besoins ; elle remplacerait avec avantage cette grande armée de 40 000 hommes qui est la création de Sir George Étienne, mais qui n’a ni discipline, ni équipement, ni habitude des armes. Sir George a, paraît-il, plus d’hommes qu’il n’en peut pourvoir. Si toutes les ressources du département et du pays n’ont pu fournir à 2,500 hommes réunis à Prescott les choses simplement nécessaires à la vie, dans un temps de paix profonde et après une expérience répétée du système des campements, que pouvons-nous attendre, dans les temps de péril, de 40,000 hommes qu’il faudra équiper et former ? Nous pensons que tout notre système de milice a besoin d’être refait et que les réformes doivent embrasser, entre autres, une réduction considérable des dépenses actuelles. »

Pour parler ainsi dans une ville qui a des remparts, sous la gueule entr’ouverte des canons de l’artillerie volontaire, il faut avoir un courage poussé jusqu’à l’indécence et ne tenir aucun compte du préjugé militaire, la plus glorieuse bêtise qui ait jamais possédé les hommes.

*

M. Routhier, l’homme du programme, se rend aux États-Unis ; grande nouvelle ! Il l’annonce lui-même dans le Courrier du Canada, et il a l’obligeance d’apprendre au public qu’il est parti en lisant l’Univers. Il n’y a pas de meilleure préparation, et si M. Routhier lit l’Univers durant tout son voyage, il est incontestable qu’il pourra juger les Américains sans parti pris, comme il en fait la promesse précieuse. Les lecteurs ne seront pas volés lorsqu’il leur donnera à son retour vingt-cinq colonnes de Veuillot en guise d’appréciations ; c’était annoncé. – C’est pourtant bien ainsi que se fait aux trois quarts l’éducation de notre peuple. Réflexion amère !

*

Nous avons passé jusqu’ici pour une race inférieure et, Dieu merci ! ça n’était pas volé, mais voilà que le Nouveau-Brunswick entreprend notre réhabilitation. Ça surprend d’abord, mais on s’y fait vite et l’on ne devine pas le motif secret ; la louange a la propriété de rendre aveugle, surtout la louange grosse, épaisse. On peut faire brûler n’importe quel encens, pourvu qu’il fume ; il n’y en a jamais de trop grossier, même pour les plus fins esprits ; voilà pourquoi les souverains les mieux doués ne voient jamais les choses qu’à travers un brouillard.

Or donc, le Nouveau-Brunswick, ayant besoin de meilleurs termes, et n’étant plus satisfait de ceux qu’il a obtenus par l’acte de la confédération, demande au parlement fédéral d’augmenter son subside. La Nouvelle-Écosse en a fait autant l’année dernière et a réussi ; il n’y a donc pas de raison pour que le Nouveau-Brunswick n’ait pas son tour. Mais Ontario, le Cerbère du Dominion, ventru, replet, gorgé et grognard, montre les dents chaque fois que les petits veulent avoir des miettes de la table. Épeuré, le Nouveau-Brunswick se retourne vers nous et « regarde avec espoir, dit le Telegraph de Saint-Jean, les descendants chevaleresques de la vieille France qui dirigent les destinées de la noble province de Québec. » Ça, c’est pour avoir les $150,000 de subsides demandés ; mais qu’importe ! il y a du vrai au fond, et nous avons dans notre noble province tant de chevaliers et de sires, et tant d’autres qui se sentent propres à l’être, que nous ne pouvons nous empêcher de trouver le compliment mérité.

*

De quelque côté qu’on tourne les yeux, on ne voit que des choses qui s’écroulent, des institutions qui disparaissent comme des souffles et des préjugés qui s’effacent, laissant les hommes tout étonnés d’avoir été si longtemps leurs propres dupes. Croirait-on que l’archevêque de Paris est allé si loin dans la voie des réformes qu’il permette à son clergé de porter la barbe toute longue ? C’est là un rapprochement avec le clergé de l’Église grecque, composé de prêtres énormément barbus.

Comme on n’est sûr de rien et que la Commune pourrait bien revenir, la mesure prise par l’archevêque, quelque schismatique qu’elle soit, sera peut-être bien utile, attendu que bon nombre de prêtres n’ont dû leur salut, sous le règne des communards, qu’à leur barbe qu’ils avaient laissé croître.

Je lis dans un journal québecquois : « M. Thibault doit, nous dit-on, se livrer à l’enseignement privé. Nous lui souhaitons autant d’élèves qu’il en désire. »

Il est impossible de mieux manifester ses sympathies. Comment ne pas être sincère quand on est... à ce point ?

Dans le dernier Congrès de la paix tenu à Lausanne, où l’on s’est battu pendant trois jours, des choses inouïes et des sciences nouvelles, dont le nom seul dévoile des abîmes de profondeur méditative, ont été révélées au monde.

C’est ainsi qu’un des orateurs, M. Guignard, a proposé de remplacer dans la devise de la Ligue le mot « Liberté », par celui d’« Humanité », et de nommer une commission pour étudier le principe de l’humanisme végétarien et l’hygiène de la morale. Une femme, – il y avait là des femmes pour mettre la discorde, bien entendu, –  a déclaré que le Congrès était la fête de toutes les mères du globe terrestre. Il y a de quoi se réjouir d’être invité à des fêtes comme celles-là.

À Paris, les mœurs se réforment étonnamment depuis la chute de la Commune. Dans cette Babylone où l’on ne se mariait plus et où cette institution sacrée, ou civile, comme on voudra, n’était plus guère que le prétexte ou l’instrument complaisant de toutes les galanteries scandaleuses, le mariage est devenu une espèce de frénésie : on cite une femme de quatre-vingt-cinq ans qui a été enlevée. On ne dit pas toutefois que l’enlèvement a été précipité. M’est avis que la dame en question est une pétroleuse enlevée par un gendarme.

Ici, à Québec, on est dans l’attente de deux événements, le dîner de M. Langevin, et la première séance de l’assemblée dans laquelle il faudra nommer un « orateur ».

La plus grande incertitude règne sur chacun d’eux.

*

Je lis sur l’enseigne d’un digne cordonnier du faubourg Saint-Roch : « X..., marchand de chossure en détail, à bon marché... » N’avoir qu’une chaussure et la vendre en détail, c’est là le comble de la concurrence.

Il est évident que le bon marché exceptionnel obtenu par ce procédé nouveau va obliger tous les autres crispins à fermer boutique.

J’extrais cette phrase d’un obituaire fait par un de mes confrères québecquois : « Un tel est mort entouré de toutes les consolations de la religion et de ses plus proches parents. » Voilà du moins un rapprochement qui éclate aux yeux. Je voudrais bien trouver quelque chose comme cela qui me rapproche de la fin de ma chronique ; mais, depuis une heure que j’écris des niaiseries, je n’ai rien trouvé encore d’assez niais pour terminer. Pourtant... à tout prendre dans l’ensemble, ça peut suffire.

[12] MORT DE PAPINEAU

[12]
MORT DE PAPINEAU

Lundi matin le télégraphe nous annonçait la douloureuse nouvelle qui a répandu le deuil dans tous les cœurs canadiens. Ce n’était pas seulement un grand homme qui mourait ; depuis longtemps le pays regrettait l’orateur illustre, le patriote indomptable, héroïque, qui l’avait comme tenu tout entier dans son âme au temps des sanglantes épreuves, et qui l’avait arraché à toutes les oppressions, en payant sa liberté par l’exil et souvent même par l’ingratitude.

Le grand homme, l’orateur avait disparu depuis près de vingt ans, et ce n’est pas lui que nous pleurons aujourd’hui. Ce que nous pleurons, c’est le dernier représentant de la vertu publique, c’est la glorieuse image, maintenant effacée, d’un temps où il y avait encore des caractères, de la grandeur morale.

Toute une époque disparaît à nos yeux, l’époque où il y eut vraiment un esprit national, un peuple canadien. Cet esprit, ce peuple, M. Papineau le résumait tout entier. Pas un souvenir de notre histoire pendant vingt-cinq ans qui ne lui appartienne et que son nom ne rehausse : il était une personnification, un symbole, et comme le génie tutélaire de nos destinées.

Jamais homme n’a été autant que lui une idée vivante ; la Grèce confondue avec Démosthène, l’Irlande confondue avec O’Connell, c’était le Canada unissant sa vie, ses forces, ses aspirations, ses espérances dans le cœur de M. Papineau. Le premier nom que les enfants apprenaient à l’école, c’était le sien ; on le savait avant de rien connaître de notre histoire. Il était devenu une tradition et comme la légende d’un temps qui grandissait à mesure qu’il s’éloignait : lui-même, dans la retraite où il cherchait en vain à être oublié, grandissait sans cesse à l’horizon de l’histoire et dominait ce passé orageux qui n’est plus qu’un souvenir. Les flots s’étaient apaisés autour de cet écueil géant qui n’était plus entouré que de l’auréole de la gloire.

Il semblait immortel, tant la nature avait mis en lui de vigueur indomptable, d’inépuisable jeunesse. Il avait survécu à tout, aux choses et aux hommes de son temps, et il avait survécu, non pas comme une épave, non pas comme un triste débris de la vieillesse chagrine, maladive, mais avec toute la verdeur et la force de ses trente ans, droit, vigoureux, imposant et superbe. Qui ne l’a vu de toute la génération actuelle des jeunes gens ? Qui d’entre eux ne l’a pas envié en le regardant passer dans les rues de Montréal, aussi ferme, la tête aussi haute, le regard aussi fier qu’il l’avait à la tribune, la bouche encore pleine de ces apostrophes brûlantes, de ces sarcasmes terribles qui en sortaient autrefois comme des éclats de tonnerre, lorsqu’il provoquait l’oppresseur ?

Mais s’il n’a pas été immortel dans la vie, il le sera dans la postérité.

C’est donc maintenant la tombe qui s’ouvre pour le plus grand de nos hommes d’État, pour le plus éloquent de nos orateurs, pour le plus dévoué de nos patriotes. La mort, la mort aveugle ne sait pas distinguer, et elle courbe toutes les têtes sous sa main implacable, même celles qui n’ont jamais fléchi. On ne s’attendait pas à la voir sitôt s’appesantir sur le glorieux vieillard, mais, pendant que le télégraphe nous donnait des espérances décevantes, elle préparait déjà son linceul. Il s’est éteint loin des hommes, dans cette éloquente solitude de Montebello devenue le pèlerinage de tant d’esprits distingués, de tant de jeunes gens doués et ambitieux qui voulaient au moins entendre une fois l’illustre retiré, et savoir de lui le secret de la véritable grandeur qui n’est ni dans le génie, ni dans la gloire, mais dans le caractère.

M. Papineau est mort depuis trois jours déjà, et nous pouvons encore à peine le croire. Cette mort est une surprise ; le spectre est venu à l’improviste, furtivement, par derrière, et il a frappé un coup inattendu, sans doute pour se venger des mépris de l’illustre défunt. M. Papineau n’avait pas d’égards pour la vie physique, et, à l’âge de 85 ans, il traitait son corps comme un esclave toujours soumis, toujours prêt aux plus rudes labeurs.

Il en a été victime, il a payé le tribut commun à tous les hommes, et maintenant cette existence unique de près d’un siècle est engloutie au fond d’une tombe lointaine, isolée, inconnue à beaucoup de contemporains, mais où l’oubli, certes, n’arrivera jamais.

Qu’il dorme en paix le titan vaincu ! Ne troublons pas par des regrets vulgaires cette grande âme qui se repose dans l’éternité ; ne versons pas d’inutiles regrets, mais allons tous auprès de cette dernière et immuable retraite dans laquelle la mort a enfermé l’idole populaire, chercher ce qui fait la forme, l’honneur, la vertu et comment perpétuer tant de nobles exemples.

P.S. La Société Saint-Jean-Baptiste de Québec vient de prendre l’initiative d’un noble projet, celui d’élever un monument à M. Papineau, au moyen d’une souscription nationale de deux centins par personne. Dans notre ville, cette idée a un succès général et les bourses sont impatientes de s’ouvrir. La mort a rendu le grand homme aussi populaire aujourd’hui que lorsqu’il tonnait du haut des hustings et entraînait tout un peuple à ses moindres pas. Un monument n’est d’ordinaire qu’un trophée ou un souvenir ; celui-ci sera de plus une consécration ; il rappellera l’inaltérable fidélité du sentiment que doit un peuple au plus courageux, au plus éloquent de ses défenseurs.

[13]

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Aujourd’hui, 26 décembre, je verse un pleur.

C’est aujourd’hui, en effet, date à jamais douloureuse, le 26 décembre 1871, que le Pays a succombé à l’attaque foudroyante d’une maladie qui est restée un mystère, et que personne ne pouvait soupçonner.

Il est mort à vingt ans, entouré de prestige et de force, à l’époque où commençait à crouler de toutes parts le vieux régime d’abâtardissement, de dégradation morale et intellectuelle, qu’il avait toujours combattu.

Il n’a pas vécu pour recueillir le fruit de tant de labeurs obstinés, d’une lutte généreuse, marquée de tous les sacrifices.

Un petit groupe d’hommes, débris de l’ancien libéralisme, s’étaient littéralement ruinés pour lui conserver la vie. Qu’ils aient pu résister pendant vingt ans à toutes les attaques du fanatisme, de la calomnie, de la crainte envieuse, de l’hypocrisie armant tous les préjugés, c’est ce qui est vraiment merveilleux !

Aujourd’hui la fortune a changé et les événements ont pris un autre cours ; la jeunesse a secoué beaucoup de ses langes ; pour l’observateur, une ère nouvelle, aussi bien pour la pensée que pour les conditions politiques, se manifeste à des signes certains et avec une force trop longtemps contenue pour n’être pas irrésistible.

Je voulais écrire une épitaphe en commençant cette page, et je me vois entraîné vigoureusement à faire une apothéose. Le Pays a cessé de paraître le 26 décembre 1871 ; mais qui oserait dire qu’il est bien mort ? Qui oserait affirmer qu’il n’attend pas sa résurrection ?

[14] ANNÉE 1872  Printemps  (Pour la Minerve)

[14]

ANNÉE 1872

Printemps

(Pour la Minerve)

Première causerie

Depuis Sainte-Beuve, on a fait un tel abus du nom de Causeries, qu’il est devenu à la portée des plus modestes ambitions littéraires. Du reste, le lecteur canadien est très indulgent, beaucoup trop, ce qui le porte à une admiration facile, à ce point qu’on serait presque heureux de lui déplaire.

*

Je lis quelque part que le printemps est la plus agréable, mais aussi la plus perfide des saisons, et qu’il n’est pas bon de quitter à cette époque l’endroit où l’on a passé l’hiver. C’est là l’avis des médecins peut-être, mais à coup sûr ce n’est pas celui des locataires. Quant aux propriétaires, ils n’ont pas d’opinion arrêtée sur l’hygiène, et ils se contentent d’admettre en principe général que plus un loyer est élevé, plus une maison est saine.

S’il n’est pas bon de quitter au printemps les lieux où l’on a passé l’hiver, d’où vient donc cet usage immémorial et universel des déménagements ? D’où vient cette tentation irrésistible de casser ses meubles, régulièrement une fois par année, et de payer deux fois le prix de son loyer en réparations, en blanchissage à la chaux, en nettoyage, en papier-tenture, etc... ? D’où vient cette manie qui s’empare de tout le monde, riches et pauvres ? Le déménagement est une fureur, une frénésie, une des formes de ce besoin insatiable de renouvellement, de déplacement et de mouvement qu’éprouvent au printemps tous les êtres animés. On quitte sa demeure comme l’oiseau quitte son vieux nid, comme on jette de côté ses fourrures, ses mocassins, ses gros châles. En outre, il est des attachements qui ne peuvent jamais se former, même par les meilleurs rapports, comme ceux entre propriétaires et locataires.

*

Vos lecteurs éprouvent-ils l’envie de faire connaissance avec l’auteur de ces causeries ? Je leur avouerai tout bonnement que je suis un Québecquois. À défaut d’autres qualités, on voit au moins que je suis modeste. Je n’eusse jamais osé faire cet aveu il y a un an ; mais que les choses ont changé depuis ! Il y a quelque mille habitants de moins dans Québec, mais plusieurs manufactures de plus ; on parle même d’élever une vaste fabrique dans chaque rue qui se dépeuplera.

L’année dernière, à cette époque, le chemin à lisses Gosford donnait encore des espérances mêlées de craintes ; aujourd’hui il est bien constaté qu’il ne fonctionnera jamais. Faute de casseurs de pierres, on avait mis des amas de rochers au haut des côtes pour, qu’en roulant, ils se brisassent et répandissent un macadam quelconque ; malheureusement, contre toutes les prévisions, ils n’ont servi qu’à emplir quelques trous et à boucher complètement le passage. Les rues tortueuses, étroites, pleines d’abîmes, aux trottoirs dansant la prétentaine, coupées çà et là de pittoresques monticules, avaient au moins cinq pieds de boue ; ...cette année elles n’ont que dix-huit pouces de poussière. Pour retrouver les passerelles en pierres construites le printemps dernier, on s’arme d’un bâton pointu, comme les voyageurs qui montent le Vésuve ; grand nombre de maisons en ruines penchent leur front sourcilleux sur les passants empressés de fuir ; les cours ont gardé les détritus et les immondices de deux ou trois décades, et la Municipalité a fulminé cinq cents décrets de nettoyage qui n’ont eu d’autre effet que de rendre les locataires encore plus sourds. Cependant, la propriété augmente assez joliment en valeur ; c’est parce que le nombre des propriétaires n’augmente pas, disent les finots ; mais moi, j’ai parfaitement constaté deux maisons en brique, bâties depuis l’année dernière à la haute-ville. Quant à la basse-ville, il est inutile d’en parler ; elle va disparaître bientôt sous les éboulis du cap.

On a dit dernièrement que les Internationaux allaient fonder une succursale dans Québec. Grands dieux ! et pourquoi faire ? c’est à peine si les nationaux eux-mêmes peuvent y vivre. Les nationaux ! ce nom, sous lequel ma plume a frémi, me plonge dans un abîme de réflexions mélancoliques ; aussi, je vais à la ligne pour faire la transition.

*

Hélas ! pourquoi notre beau Canada est-il encore la proie des partis ? Se peut-il que les Canadiens n’aient pas tous les mêmes idées et la même opinion depuis 1791 ? Pourquoi cette distinction de conservateurs et de libéraux, quand ce sont les conservateurs qui ont accompli toutes les réformes, et que les libéraux n’ont fait que se réformer eux-mêmes ? Est-ce que tout bon patriote ne doit pas désirer ardemment qu’il n’y ait plus qu’un seul parti appelé le parti conservateur-libéral-national-modéré ? Comme cela, on serait à peu près sûr de ne pas laisser de place à d’autres partis, et la nationalité canadienne serait immortelle autant qu’homogène. Mais non, l’orgueil humain veut toujours se satisfaire par des distinctions, et les nationaux n’ont eu d’autre idée, je l’affirme sur ce que j’ai de plus cher, que d’imiter l’Espagne où les partis se comptent à peu près comme suit : radicaux, républicains-fédéraux, carlistes, conservateurs-opposants, ministériels-frontiéristes, sagastistes, amédéistes, zorillistes, des istes et des estes à faire prendre les Espagnols aux cheveux pendant trois générations. Heureusement que, chez nous, les noms seuls diffèrent et que, rien n’étant plus semblable au conservateur renfrogné des anciens temps que le libéral de nos jours, le national, qui est l’expression des deux, réussira à tout confondre.

C’est ce qu’il a déjà fait.

*

Il n’y a rien dans ce monde d’absolument louable ni de blâmable ; il se mêle à la plupart des choses une forte dose de pour et de contre, qui explique tant de discussions oiseuses et interminables, parce que les hommes ne regardent jamais guère qu’un seul côté des événements ou des questions. Savoir distinguer est le fait des esprits d’élite. Je vais tenter une chose hardie, c’est de justifier une grève ; il y a eu tant de grèves depuis quelques années, qu’on peut bien me permettre cette audace. Celle dont je parle est la grève des ouvriers agricoles d’Angleterre, provoquée par la Land and Labourer League.

Dans les comtés du nord de l’Angleterre, où les grands centres manufacturiers retiennent presque tous les bras, les travailleurs de la terre sont plus rares et reçoivent de 4 à 5 dollars par semaine ; mais dans le sud, ils n’ont guère que deux dollars. Ce qu’il y a là de paupérisme, d’abaissement et de misère crapuleuse est presque inimaginable. L’ouvrier agricole y vit d’une vie toute animale et végétative ; il ne peut pas même s’élever à la conception d’un déplacement ; l’endroit où il est né est celui où il doit souffrir et mourir ; l’étranger lui est suspect, et l’étranger, pour lui, c’est déjà le village situé à deux lieues de son clocher. Tout mouvement dans cette masse apathique d’hommes ne peut donc que lui faire du bien ; mais comme il est impossible d’apporter un remède rapide à un état de choses qui dure depuis des siècles, le mouvement qui se fait prend la forme d’une vaste émigration agricole ; aussi voit-on qu’il y a, cette année, trois Anglais contre un Irlandais qui quittent le port de Liverpool pour aller à l’étranger.

L’Angleterre est le pays de la croyance religieuse, de la bonne foi personnelle et du fair play. Ah ! le fair play, il est partout, dans les combats de coqs, dans les batailles de dogues et dans les luttes de boxeurs. Ce n’est pas une raison pour en médire ; tant qu’à se faire pocher un œil, ou aplatir le nez ou défoncer le thorax, vaut autant que ce soit fait suivant les règles et adroitement que par un brutal quelconque, qui ne s’annonce pas. Ce n’est pas là ce qui m’occupe pour le moment ; mais je suis conduit à des réflexions philosophiques en voyant la souscription ouverte et presque déjà close en faveur du prétendant à la succession Tichborne.

Croirait-on que cet homme, condamné comme imposteur, comme vilain et faussaire, traduit devant les assises comme parjure, trouve à réaliser, par une simple souscription populaire, vingt-cinq mille dollars de cautionnement ? C’est ici que se révèle avec éclat cet esprit d’équité anglais qui fait que chacun s’intéresse à un acte de justice et veut donner à tout homme ses chances légitimes, son fair trial. Ce n’est pas que le prétendant soulève beaucoup de sympathies, mais sa cause devient la cause de tous en face d’une condamnation qui ne satisfait pas tous les esprits, et surtout en présence de la conduite du gouvernement qui met toute son influence et ses ressources à la disposition d’une famille énormément riche, pour combattre un homme auquel on refuse même les moyens de se défendre.

En France, le pauvre Thomas Castro, alias Arthur Orton, alias Sir Roger Tichborne, serait déjà mort sous les quolibets, malgré sa merveilleuse apathie qui fait dire à un journal de la métropole anglaise « qu’il passe la moitié de ses journées à dormir et l’autre moitié à méditer dans une douce somnolence. »

Deuxième causerie

Êtes-vous carliste, mon cher directeur, ou amédéiste, ou progressiste ou frontiériste ? Je présume que vous n’êtes pas encore tout à fait fixé sur tous ces points et que même vous y mettez quelque indifférence. Cependant il y a des gens qui viennent au monde avec une opinion toute faite. Ainsi il paraît qu’on naît carliste dans la Navarre et dans la Biscaye, absolument comme en Auvergne on naît porteur d’eau, blagueur dans la Gascogne, et conservateur dans les concessions du Canada, ce qui est une autre manière d’être blagueur.

Quant à Don Carlos, lui, il est carliste incontestablement. Seulement, il l’est moins que beaucoup de ses partisans, absolument comme il y a des catholiques beaucoup plus catholiques que le Pape. Pendant qu’on s’administre quelques petites tripotées dans les montagnes de la Navarre, Don Carlos est devenu depuis quelque temps déjà invisible, introuvable. Pour passer et repasser la frontière d’Espagne il a pris cinq jours ; son père, lui, avait trouvé le moyen de soutenir la guerre civile en Espagne pendant cinq années, à partir de 1834, dans ces mêmes montagnes de la Navarre et de la Catalogne, contre les christinos, ou partisans de la reine Christine. En Espagne, on fait des noms, comme on veut ; c’est ainsi que l’appellation de frontiériste a été donnée aux prétendants ou autres qui traversent la frontière pour faire du tapage. Il y a une opinion politique qui consiste à passer la frontière d’Espagne, de même qu’il y en a une pour enjamber la frontière du Canada et la repasser l’instant d’après, avec cette différence que, chez nous, les frontiéristes s’appellent des Fenians.

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Dans l’intervalle des cinq jours que Don Carlos a passés sur la terre de ses aïeux, un écrivain du Figaro a eu un accès d’enthousiasme légitimiste comme il est rare d’en avoir de nos jours :

« Vous, prétendant, dit-il, vous mourrez en roi, ce qui est une manière de l’être ! Votre mort, glorieuse pour vous, servira à la cause de ces monarchies qu’on croit perdues et qui peut-être le sont... Elles ont assez péché pour cela ! Votre mort frappera sur les cœurs qui les aiment et qui voudraient les relever. Dans la tombe vous emporterez tout entier le drapeau sous lequel peuple et rois ont combattu et fait la gloire de leur pays... Malheureusement, l’horizon est si noir et le temps si plein de désespérance, que le mieux pour vous et pour le monde qui vous regarde et qui a désappris d’admirer, est peut-être de mourir dans cette lutte suprême que vous n’avez pas redoutée.

Les races qui finissent ont des devoirs envers la gloire des aïeux. Race de héros, il faut mourir en héros. Vous l’avez compris, Sire. »

Don Carlos n’a pas compris tout à fait ; il y a tant de choses qu’on ne voit pas clairement lorsqu’il s’agit de mourir ! Et, du reste, la perspective d’être le dernier roi absolu de l’Espagne ne touche pas tous les cœurs de héros, quelque droit qu’ils puissent avoir.

Le droit monarchique abstrait, purement idéal, tel que le définissait Bossuet, n’existe évidemment plus. Dans notre malheureux siècle tout se raisonne, et si l’hérédité subsiste encore dans bon nombre de pays, c’est par le consentement tacite des gouvernés et sous certaines conditions, accompagnées de beaucoup de restrictions. Hérédité ne veut pas dire légitimité. C’est simplement une forme et non pas un droit.

Depuis un siècle, à partir de Charles-Édouard, le dernier des Stuart, qui voulut revendiquer le trône d’Angleterre et qui périt glorieusement à Culloden, tous les prétendants ont échoué. Ce n’est pas, certes, qu’il en manque ; mais ils ne passent pas tous la frontière, et quelques-uns même ont la sagesse de ne pas être des héros.

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La dernière invention moderne, c’est l’introduction du canon dans tous les genres d’actions humaines. C’est aux États-Unis, pays pacifique par excellence, que nous devons ce progrès. Pour préluder au grand jubilé de Boston qui va avoir lieu prochainement, les Américains font des conventions politiques, et, à la fin de chaque tirade d’un orateur plus ou moins allumé, un coup de canon donne le signal des applaudissements. C’est une manière d’utiliser les vieilles pièces ; mais il paraît que ces coups de canon répétés ont produit une intense chaleur dans la salle de la convention de Philadelphie qui vient de se réunir. L’un des péroreurs, à moitié abasourdi, suant à grosses gouttes, a été obligé d’ôter son paletot et de passer à la grande république sa chemise – « ce qui faisait un charmant contraste, dit un des reporters, avec les tentures foncées et les draperies de toutes couleurs qui paraient l’estrade ».

Pour moi, je ne suis pas paysagiste et je n’ai pas d’opinion à exprimer là-dessus.

Mais au sujet du canon, les Américains nous donnent un noble exemple. Comme ils n’ont pas d’ennemis autour d’eux, ils s’en servent pour leurs amis. Bientôt on verra le canon portatif que chacun aura dans sa poche aux assemblées populaires et qu’il fera partir au hasard de son enthousiasme. Qui sait ? le canon remplacera peut-être un jour la parole, et ce sera là un progrès vraiment humanitaire : il n’y aura plus moyen de déguiser sa pensée.

Québec a des canons, des mortiers et des obus qui se montrent à tout bout de champ. Partout où il y a quelque vieille ruine, quelque amas de pierres effondrées, quelque rempart antique qui s’affaisse, on voit se dresser ces foudres de guerre qui joueraient aujourd’hui à peu près le rôle de flèches d’Iroquois. Je ne sais pas même si l’on pourrait les faire partir pour applaudir un orateur ministériel. Quant à les charger, c’est peut-être encore possible, mais pour les décharger, jamais ! à moins qu’on veuille faire sauter la ville avec tous ses habitants, ce qui les remuerait peut-être un peu. En attendant, ils sont comme leurs canons, dont ils partagent l’immobilité séculaire.

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Le ciel est chargé de vapeurs, de pluie et de vent de nord-est depuis la fin d’avril, en tout six semaines ; ce qui fait que les navires venus d’Europe ne peuvent plus repartir. Les Québecquois, gonflés d’orgueil, disent qu’ils n’ont jamais vu autant de vaisseaux dans leur port ; mais aussi, dès que le vent du sud-ouest prendra, ce qui n’est pas probable cette année, il n’en restera plus un seul. Quand on songe que nous voilà arrivés au milieu de juin et que nous n’avons pas encore eu une bonne journée de chaleur, et qu’il n’a pas fait beau temps vingt heures de suite, c’est à demander l’annexion à tout prix ! Avec l’annexion, du moins, on est certain qu’il n’y aurait plus d’hiver en Canada et qu’il n’y pleuvrait point à tout propos et sans propos. Mais, tels que nous sommes, avec nos seules ressources coloniales, nous ne pouvons pas lutter contre l’atmosphère. L’indépendance[14] changerait peut-être un peu le cours du vent, mais ça ne durerait pas et tout serait à recommencer.

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Avez-vous jamais promené votre regard d’aigle sur les grands événements qui agitent notre globe ? Pour moi, il me semble qu’il n’y a rien de plus petit ni de plus comique que ce qu’on appelle les grandes choses ; j’aime mieux m’arrêter aux côtés mesquins de l’histoire.

Ce qui frappe le plus mon attention en ce moment, c’est la loi passée en France contre l’ivrognerie. Cette loi ressemble beaucoup, pour les pénalités édictées, à celle que vous avez à Montréal et qui oblige de fermer les hôtels à onze heures du soir. Elle a eu pour effet immédiat de tripler le nombre des pochards, en même temps que de répandre la pernicieuse habitude de mépriser les lois.

Il paraît que l’ivrognerie fait des ravages notables dans les équipages de la flotte française. Une circulaire du ministre de la marine engage les commissions des ports à étudier les moyens propres à l’arrêter. Que n’adopte-on dans ce cas le système anglais qui divise les marins en trois catégories ? L’une va en permission tous les quatre jours, l’autre tous les quinze jours, et la troisième tous les deux mois. Pour jouir des avantages de la première catégorie, on comprend que les matelots aient tout intérêt à ne jamais entrer en état d’ivresse.

On pourrait ainsi, dans Montréal, donner des permis de boire après onze heures, et cela en divisant les pochards par catégories. Ceux qui, à deux heures du matin, ne rouleraient pas encore sous la table, auraient droit à un crédit illimité chez les aubergistes.

De cette façon, on serait certain qu’avant un mois tous les hôtels seraient fermés pour de bon, dès dix heures du soir.

Troisième causerie

Savez-vous sur quel pied danser, vous, mon cher directeur ? Pour moi, il me semble que notre planète a changé de route et que tous les hommes sont pris de vertige avec elle. Depuis la guerre franco-allemande, le monde n’a pu retrouver son assiette ; toutes les questions s’embrouillent, la diplomatie n’est plus une école de politique, ce n’est plus même une comédie solennelle, cela devient une bouffonnerie, une grosse farce dont les actes se mêlent et n’ont pas de dénouement.

Certes, l’humanité a fait un grand pas le jour où elle a voulu soumettre les différends internationaux à l’arbitrage. Voilà un tribunal constitué à Genève depuis plus d’un an et il n’est même pas encore reconnu ! La question de l’Alabama n’est pas plus avancée que lors du fameux discours de Sumner qui posait à l’Angleterre cet ultimatum : « Pay, apologize or fight. » Ça, du moins, c’était clair ; pas d’arguties, pas de subtilités, pas d’échappatoire possible avec ces trois mots.

Depuis, on a présenté des mémoires et des contre-mémoires. Chacun a établi son cas, on y a mis le temps, Dieu merci ! puis, quand tout a été préparé, bien expliqué, quand on a eu rassemblé dans d’énormes volumes toutes les équivoques et fait le compte de toutes les réclamations, on s’est dit : « Tout est prêt maintenant ; réglons. »

Bah ! il y avait encore les interprétations. Or, chez deux nations élevées dans l’amour de la controverse, comme le sont les Américains et les Anglais, on va loin lorsqu’on veut interpréter. Donc, on avait interprété aux États-Unis que l’Angleterre était encore débitrice de trois à quatre cents millions ; l’Angleterre, elle, avait interprété qu’elle était quitte. Vous voyez qu’il y avait de la marge. Pour combler ce gouffre béant, on a commencé à jeter dedans des notes et des contre-notes, des dépêches, des interpellations, encore des mémoires et des contre-mémoires, des déclarations, des assertions et des contre-assertions ; il y avait là pour $500,000 de papier, nouvelle réclamation indirecte à faire valoir plus tard. Le lion britannique, ahuri, essoufflé, lâcha un suprême rugissement : Non possumus.

Alors, ce fut au tour de la presse à présenter ses mémoires ; on se flanqua des tripotées d’articles pendant quatre mois, d’une rive à l’autre de l’Atlantique ; les flots écumaient de menaces éditoriales, et toutes les lignes de steamers n’arrivaient plus qu’avec des cargaisons de provocations.

Ce n’était rien. Le lion britannique, qui avait repris haleine, s’est senti de force à ajouter encore un article à la pyramide de documents sous laquelle gisait la question de l’Alabama. L’article supplémentaire traverse les mers et entre en frémissant dans le cabinet du secrétaire Fish. Le ministre d’État était inondé de sueurs ; il venait de recevoir de Londres une dépêche chiffrée et était en train de l’interpréter avec le général Grant, sans qu’ils pussent se mettre d’accord ni l’un ni l’autre.

— « Vont-ils reconnaître nos réclamations ? — Eh ! non, puisque voilà un article additionnel fait pour les rejeter. — Bah ! un article additionnel n’est pas un refus. — Cela équivaut, et il n’y a pas d’autre sens à lui donner. — Des équivalents ! ah, bien oui ! ce n’est pas avec des équivalents, moi, que j’ai bombardé Vicksburg. Et puis, ça vous paraît comme cela à vous, mais moi, je ne vois là qu’une nouvelle ficelle pour retarder le paiement de ce que l’Angleterre reconnaît bien devoir dans son for intérieur. — Ah ! tiens, oui, au fait, c’est vrai, le for intérieur ! je n’avais pas songé à cela ; il y a là matière à interprétation. Si nous soumettions la chose au Sénat ? — Je m’en lave les mains, ou plutôt, je me les frotte, s’écria d’aise le président Grant ; c’est cela ! remettons le tout aux soins du Sénat. »

Et la haute chambre américaine fut saisie de l’article additionnel. Deux jours après, elle l’avait ratifié et renvoyé paraphé au gouvernement anglais. Mais, ô ciel ! ce n’était plus le même. Le Sénat n’avait pas fait attention au for intérieur, et il avait ajouté de petites additions supplémentaires aux additions additionnelles, qui firent de suite hérisser la crinière au lion superbe des îles britanniques.

C’en est là maintenant, et tout est à recommencer. Il n’y a que le tribunal de Genève qui n’ait rien fait. Il est vrai qu’il n’est constitué que depuis un an. M’est avis que la conclusion à tirer de tout ceci, c’est que le français devrait être la langue diplomatique du monde entier. Avec elle, les équivoques ne sont guère possibles et les restrictions mentales percent à jour. Je suis convaincu que si l’on avait fait en français la nouvelle loi des écoles du Nouveau-Brunswick, on aurait compris de suite si elle est inconstitutionnelle ou non, et le Nouveau-Monde nous eût épargné sans doute sa terrible mercuriale, faite à l’instar de son programme, lequel lui a permis de faire élire un candidat aux élections dernières.

Je présume qu’il faudra, pour donner à cette loi toute la clarté qui lui manque, faire un article additionnel que je rédigerais volontiers en ces termes : « L’instruction publique au Nouveau-Brunswick sera libre et obligatoire, tout en étant gratuite, quoique laïque. Les ministres de quelque religion que ce soit, n’y auront aucun contrôle, si ce n’est les vicaires de paroisses en général, les pasteurs anglicans et presbytériens, les rabbins et les derviches. À mesure qu’un élève aura complété son éducation, il devra faire appel au Conseil Privé d’Angleterre pour être investi de la faculté d’interprétation, surtout en matière diplomatique. Dans le cas où ce Suprême Conseil repousserait sa demande, il devra protester au nom de la liberté de conscience et des minorités opprimées, et se constituera en état d’amendement perpétuel. »

J’ai parlé tout à l’heure de la France. On s’est habitué à croire depuis bientôt deux ans que c’est elle qui avait été vaincue par l’Allemagne ; ce paradoxe, né de trompeuses apparences, tend enfin à disparaître devant certains faits inconnus jusqu’aujourd’hui et qui sont concluants. Il est vrai que la France a convenu de payer cinq milliards de pots cassés, mais cet argent lui revient déjà de cent façons, tandis que l’Allemagne est loin de rentrer dans ses déboursés. Il paraît que c’est à qui se sauvera en Allemagne du service militaire et se cachera des splendides rayons du nouvel empire. Plus la Prusse remporte de victoires et reçoit de milliards, plus les Prussiens émigrent. Les hommes politiques de ce pays en ont la chair de poule ; l’un d’eux faisait remarquer, dans une des dernières séances du Reichstag, que les émigrés ne se composent pas principalement de gens appartenant aux classes pauvres, mais qu’ils sont pour la plupart de petits propriétaires qui ne sont plus à même de prospérer dans leur pays.

Un autre orateur a mis tout sur le compte des agents d’émigration qui séduisent le peuple. Il a cité à ce propos un district qui, sur une superficie d’environ trois cents lieues, ne compte que 50,000 habitants, sur lesquels 1,500 ont émigré ce printemps, outre qu’il en part encore, de quinzaine en quinzaine, quelques centaines de plus. La Landwehr de ce district a perdu la moitié de ses hommes ; mais ce n’est pas tout. Avec les hommes émigrent les capitaux. Vous qui êtes friand de statistiques, mon cher directeur, et qui en remplissez sans remords des colonnes entières de votre journal, vous apprendrez avec délice que la statistique a démontré que, depuis cinquante ans, les émigrés allemands ont emporté une somme à peu près égale au chiffre de la dette de la France envers l’Allemagne.

Cette émigration contagieuse n’aura pas lieu d’étonner, si l’on songe que la Prusse en particulier est encore un pays de moyen-âge, et que les petites gens y jouissent d’une condition sociale qui les assimile autant que faire se peut aux parias de l’Inde.

Si je vous parle de l’émigration allemande, qui peut n’avoir pas un grand intérêt pour vos lecteurs, c’est pour les consoler de l’émigration canadienne qui les touche de plus près. Au moins, les Canadiens auront désormais une raison d’émigrer : ils pourront aller contrebalancer aux États-Unis l’élément tudesque qui a déjà les proportions d’une nationalité, et qui menace de tenir bientôt l’Ouest sous son contrôle.

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À propos de France et d’Allemagne, je viens de lire qu’une convention postale, récemment conclue, réduit à quatre centins le port des lettres échangées entre ces deux pays. Il devrait bien être conclu de même une convention postale entre Montréal et Québec pour que les lettres, quel qu’en soit le prix, arrivent à destination dans un délai raisonnable. Nous n’avons jamais ici la malle de Montréal avant onze heures du matin, si ce n’est celle comparativement restreinte qui vient par les bateaux de la compagnie Richelieu. Pour le Grand-Tronc, il y a des tempêtes de neige tout l’été, et presque chaque jour nous voyons cette affiche sur le bureau de poste : « Western mail delayed four hours, two hours, three hours... » selon le cas ; le retard n’est pas uniforme, ce qui donne quelque variété à notre impatience. Ajoutez que les bateaux à vapeur partent d’ici à 4 heures, et le chemin de fer à 7 heures, et vous verrez ce que nous avons de temps pour correspondre. Encore une raison pour les Québecquois d’émigrer.

Et dire que l’usage des communications postales remonte à l’empereur Auguste, plus de dix-huit cents ans ! Ne pouvant pas déterminer les subsides à accorder au Grand-Tronc, ce souverain eut l’idée d’établir, sur les principales routes de l’empire romain, de distance en distance, des jeunes gens, habiles coureurs, ensuite des voitures, pour transmettre ses ordres dans les provinces. Des relais de chevaux furent installés en même temps, et, dans ces relais étaient aussi des véhicules dont les courriers pouvaient disposer en cas d’accident.

Que dis-je ! chez les barbares même de la Tartarie, dans l’empire du féroce Gengis-Khan, on comptait au dixième siècle plus de 100,000 relais et 200,000 chevaux employés au service des communications postales. Il y avait en outre des courriers à pied qui allaient avec une vitesse surprenante et qui portaient une ceinture garnie de grelots, pour avertir au loin de leur approche.

Aujourd’hui, il n’y a plus que les fous qui fassent ce métier-là, et l’on croit avoir beaucoup progressé !

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Les faiseurs de grève commencent à me mettre l’eau à la bouche. Ne voilà-t-il pas que les tailleurs de pierres, eux aussi, demandent une augmentation de salaire telle que leur journée de travail leur vaudrait cinq dollars ! Le prix d’une causerie, ô grands dieux ! qui me prend vingt-quatre heures d’un travail aussi consciencieux qu’indigeste. Alors, je me mets en grève. Quelle magnifique découverte que cette façon moderne de se graisser la patte ! Un rentier n’a que deux cents louis de revenus, ce qui ne lui suffit pas, si, comme moi, il est généreux jusqu’à la prodigalité. « C’est bien, se dit-il, il me faut cinq cents louis, je me mets en grève. » Et le voilà se battant les flancs, signalant les injustices de la société, entrant dans l’Internationale et faisant des acquisitions énormes de pétrole pour incendier les banques.

Je vous préviens que cette manie me gagne, et que je vais bientôt vous demander un prix double pour la moitié moins d’ouvrage.

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On a beau dire, c’est un métier désagréable que celui de bourreau. C’est en vain qu’on veut remplir un devoir, faire le sacrifice de soi-même au bon ordre de la société, les hommes en veulent toujours à ceux qui les protègent, et ils leur flanquent des râclées quand ils en ont l’occasion. C’est ainsi que les deux bourreaux qui viennent d’exécuter les hautes œuvres sur la personne du condamné Bissonnette, ont failli être mis en pièces par la foule. C’est là un genre de protestation qui ne tardera pas, je crois, à l’emporter sur tous les arguments contre la peine de mort. Je n’y vois qu’un défaut, c’est qu’on court risque de tuer les gens pour les empêcher de tuer les autres.

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Quatrième causerie

Puisque vous avez publié un vendredi ma dernière causerie du lundi, je ne vois pas pourquoi vous ne publieriez pas la présente un samedi. Une fois lancé dans une voie pareille, il n’y a plus aucune raison de s’arrêter, et l’on devient capable de tout, même de faire des causeries du dimanche, comme Routhier qui ne respecte rien.

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À propos du dimanche, laissez-moi vous parler d’un excellent speech d’Henry Ward Beecher, que je viens de lire tout au long dans un journal américain.

Vous savez qu’une des questions sociales des États-Unis, en ce moment, est l’accès aux bibliothèques le jour du Seigneur. Cela est plus difficile à obtenir que la réforme du travail et le vote du Sénat pour la ratification du traité de Washington.

Nos voisins, qui ne perdent pas une minute la semaine, sont fort aises d’avoir une journée dont ils ne savent que faire. Or, comme l’oisiveté est la mère de tous les vices, c’est précisément le dimanche qu’on voit le plus de pochards titubant dans les rues et de vauriens parcourant par légions les banlieues des villes, en rendant les promenades inaccessibles aux gens tranquilles qui cherchent l’air libre.

C’est ce qu’on appelle en langue ordinaire keeping Sabbath day. Je ne suis pas dans les secrets de la divinité, mais je gagerais fort qu’elle est peu sensible à cet honneur. Cette espèce d’observation du dimanche est le fruit direct du puritanisme, morale pointue qui visse l’humanité dans une boîte à clous pour la rendre irréprochable. Entre nous, vaut mieux avoir quelques défauts, ce qui donne l’occasion de s’en corriger, que des vertus de convention qui vous immobilisent.

« Le puritanisme, dit notre confrère du Messchacébé, est à la vertu ce que la gloriole est à la gloire, c’est-à-dire une affectation. Ce faux système ne tient aucun compte de la nature humaine, de ses passions, de ses faiblesses, et pose aux sociétés imparfaites un idéal inaccessible, prétendant les lancer vers un sommet ardu et héroïque. »

En effet, il faut être un héros très ardu pour passer un dimanche dans les villes de la Nouvelle-Angleterre sans y mourir d’ennui ou de dégoût. Un dimanche dans Boston ou dans Philadelphie équivaut à un apprentissage de croquemort. Les vrais puritains ont ce jour-là la rigidité cadavérique, et, s’il y avait quelque vertu pour eux à s’envelopper d’un suaire, je suis certain qu’ils le feraient. À défaut de la chose même, ils s’en donnent l’apparence, ce qui est le fond de tout puritanisme moderne.

Or, Henry Ward Beecher, qui est un grand esprit, qui n’est l’esclave d’aucune convention et qui voit le bien partout où il n’y a pas de mal nécessaire, entreprend une croisade contre les froides et tyranniques observances qui mènent droit à la corruption, faute d’une liberté honnête. Il veut que les tramways circulent et que les bibliothèques publiques soient ouvertes le dimanche, aussi bien que les autres jours de la semaine. Comme certains journaux fanatiques de Montréal ont déjà entrepris une croisade en sens contraire, il est bon de leur mettre sous le nez ce que dit le grand prédicateur américain.

S’adressant aux riches et aux heureux de ce monde : « Vous avez des demeures magnifiques, leur dit-il, et toutes les sortes de jouissances ; mais en est-il ainsi du pauvre tonnelier, du pauvre forgeron ? En est-il ainsi du pauvre ouvrier qui monte quatre étages pour atteindre sa chambre solitaire sous quelque mansarde où il ne trouve aucun confort, rien qui réjouisse la vue, pas même une petite branche avec des fleurs à sa fenêtre ? Il ne faut pas prendre pour mesure votre prospérité. Il est très facile de dire : ‘Les tramways ne doivent pas aller et venir le dimanche ; les gens doivent rester où ils sont le dimanche.’ Pour moi, je crois tout le contraire, et si vous voulez savoir toute ma pensée, je déclare que les hommes riches ne doivent pas se promener dans les tramways le dimanche, mais que les pauvres doivent pouvoir y aller à moitié prix. Il faut rendre la locomotion facile pour ceux qui en ont le plus besoin. Ceux qui sont obligés de travailler toute la semaine ne peuvent pas aller voir leurs parents et leurs amis, tandis que vous, riches, vous pouvez aller les voir dans vos carrosses le jour que vous voulez bien ; pour le pauvre, il faut absolument les tramways du dimanche. Rien ne vaut mieux pour l’homme et n’a d’objet plus moral que de conserver les liaisons de l’amitié. Il y a dans New York pas moins de dix mille familles qui n’ont pas d’espace pour se remuer dans leurs petits logements ; il y a des hommes qui ont à peine respiré l’air pur ou vu la lumière du soleil pendant six jours ; ces hommes sont étiolés, n’ont plus de sang, peuvent à peine se dilater la poitrine, eh bien ! lorsque vient le dimanche et qu’ils disent à leur femme et à leurs enfants : ‘Si nous allions à Greenwood entendre chanter les oiseaux’, leur répondrez-vous avec un dédain morose : ‘Mes amis, il faut garder le jour du Seigneur’ ? »...

Henry Ward Beecher n’est guère connu que de nom parmi nos compatriotes, et cependant c’est un des grands orateurs du siècle. Son éloquence, puisée dans le cœur humain, s’inspire de toutes ses tendresses, de tous ses désirs. C’est un moraliste qui sait qu’il s’adresse à des hommes, tout en leur montrant les sphères de l’inaltérable pureté céleste. Qu’importent pour lui les systèmes et les fictions sociales érigées en préceptes de conduite ! Il veut satisfaire toutes les aspirations légitimes, et pour donner aux hommes la liberté de faire tout ce qui n’est pas mal en soi, il passe à travers toutes les règles.

On vient de voir un échantillon de son éloquence passionnée, sensible, vraiment chrétienne, puisqu’elle s’inspire de l’amour des déshérités de ce monde, veut-on le voir maintenant dans son humour ? qu’on lise le passage suivant du même discours. C’est la peinture du jeune nouveau-venu à New York pour y faire de l’argent et qui, le dimanche, passe la journée à se demander ce qu’il va faire :

« Il y a ici des milliers de jeunes gens qui se trouvent comme des étrangers au milieu d’étrangers, Ils travaillent dur tout le jour ; ils couchent au magasin ou se juchent dans les mansardes d’une maison de pension. Quand vient le dimanche, l’un d’eux se lève de son colombier sous le comptoir, ou de son petit lit solitaire, et s’habille pour aller déjeuner. Après le déjeuner, la question est de savoir ce qu’on va faire : ‘Tom, dit-il à son ami, que te proposes-tu, toi ? — Je ne sais pas, et toi ? — Eh bien ! à peu près la même chose.’ Il est alors, disons, neuf heures et demie. Les deux jeunes gens ont dormi, dormi, dormi, et ne pourraient recommencer. Après avoir bien mangé ils se disent : ‘Allons faire un tour dans la rue et voir ce que nous pourrons trouver.’

« Peut-être ont-ils l’intention d’aller à l’église quelque part. Ils errent çà et là, sans préférence pour aucune église, et entrent dans la première qu’ils trouvent ouverte. Ils comptent les personnes qui s’y trouvent, dix, vingt, trente, cinquante ; ce n’est pas assez. ‘Allons ailleurs’, se disent-ils. Ils se rendent au temple le plus rapproché, et, à leur entrée, deux ou trois personnes les regardent drôlement, comme pour leur dire : ‘Pourquoi, diable, êtes-vous venus ici ?’ Personne ne se lève pour les recevoir : aucune complaisance, aucune courtoisie ne leur est témoignée, car vous savez que ceux qui auraient honte d’être impolis dans leur propre maison, croient juste de traiter les autres, dans la maison du Seigneur, comme des condamnés aux galères.

« Sans être décontenancés par cette froide réception, nos deux jeunes gens continuent leur chemin et croient pouvoir trouver un siège, mais le Suisse les arrête : ‘non, pas ici’, et les ramène et les fait asseoir dans un coin, tout à fait à l’arrière. Ils s’assoient, se regardent l’un l’autre un moment, puis se lèvent et filent. De dimanche en dimanche, ils vont ainsi dans les différentes églises, et c’est un rare bonheur pour eux que d’être reçus poliment dans l’une d’elles où ils rencontrent quelqu’un qui s’intéresse à eux, qui leur demande où ils demeurent et échange avec eux des promesses de visite.

« Eh bien ! que retireront ces jeunes gens de leur fréquentation de l’église ? En supposant qu’ils y trouvent une place, quelle est la nature de l’enseignement qu’ils reçoivent ? On leur dit peut-être que le ministère religieux a été transmis de pasteurs en pasteurs depuis les apôtres, et cela les intéresse énormément ; ils sont enchantés qu’il en soit ainsi ; ils y trouvent autant d’aliment spirituel que s’ils regardaient travailler à un tricot. Rien ne manque dans ces sermons méthodiquement cousus, chaque point est à sa place. Ailleurs, ils entendront dire que nous avons tous péché avec Adam, une doctrine bien consolante !

« S’ils vont dans une autre église, ils entendront parler de Balthazar, ou des visions de Daniel, ou des visions de l’Apocalypse. Combien de fois entendront-ils un prédicateur leur dire de ces choses qui vont droit à leur âme, leur parler de leurs tentations, de leurs besoins ? Combien de fois trouveront-ils des cœurs qui battent et brûlent de l’esprit de fraternité ? Combien de fois entreront-ils dans une église où ils auront de quoi nourrir leur âme désolée ?... »

Voilà une peinture faite d’après nature, voilà un tableau de mœurs, voilà du langage qui parle et qui ne ressemble en rien aux froides et vides déclamations de ces prédicants puritains qui se transmettent les mêmes discours de génération en génération et les renouvellent périodiquement, si bien qu’on peut dire d’avance que telle année, à telle grande fête, on entendra répéter le sermon fait par le pasteur en telle autre année.

*

Cependant, les jeunes gens des États-Unis sont bien heureux de n’avoir que le dimanche qui les embarrasse ! Que dire de ceux de Québec qui ne savent où promener leurs pas monotones et leur figure ahurie pendant toute une semaine ? Dans Québec il y a une rue où l’on fait des affaires ; cette rue a huit arpents de long et quinze pieds de largeur ; après une forte pluie, les gens se parlent d’une rive à l’autre, parce que l’usage des canots portatifs n’est pas encore introduit dans la capitale. Il y a une autre rue où l’on se promène. Celle-là est longue d’un demi-mille et n’a ni pavés, ni trottoirs. Opiniâtrement, inévitablement, les mêmes figures, pas belles du tout, malgré ce qu’on en ait dit, vous passent devant le nez cinq cents fois en deux heures. Les mêmes questions et les mêmes réponses se font tous les jours, et quand on n’a plus de quoi répéter et qu’une auberge se trouve sur le chemin, on entre se monter le cerveau au moyen d’un cocktail. Là se trouve généralement un groupe d’abrutis qui ont déjà absorbé trois ou quatre verres et qui sont ravis de pouvoir renouveler la « consomme » avec les nouveaux arrivants. On s’attable et l’on imbibe ; cela enlève vingt minutes au temps. Ceux qui ne sont pas tout à fait blasés retournent dans la rue Saint-Jean voir passer et repasser les mêmes binettes. La seule distraction est de se saluer ; aussi il y a de mes amis qui font du salut une véritable gymnastique. Qu’ils soient heureux et que Dieu les bénisse !

De la conversation, point. Et de quoi causer ? Dans ce milieu oisif, dans ce coin isolé du monde, entouré de montagnes, de quoi parlerait-on et qui peut avoir des idées ? Aussi l’homme d’étude en est-il réduit à vivre de lui-même. C’est monotone.

*

On a tort de croire que nos forêts se dépeuplent. Québec les remplace ; la plante des arbres est une véritable fureur dans notre ville cette année. Seulement, ces arbres n’ont pas de feuilles ; j’ai entendu dire que Montréal allait nous expédier une cargaison de nouveaux arbres ; hâtez-vous, si vous voulez qu’ils aient le temps de prendre, car l’hiver va bientôt revenir ici ; le fait est que nous n’en sommes pas encore sortis, et que le vent de nord-est a remplacé les tempêtes de neige qui n’en pouvaient plus de sept mois d’hiver. Le nord-est, à Québec, est une véritable institution, aussi immuable, aussi indestructible que le mixed bitters[15].

Il y a ici quantité de vieilles dames et de vieux messieurs qui ont de gros revenus et qui ne savent qu’en faire. Ils ne pensent même pas à faire réparer le trottoir devant leurs maisons, encore moins à consacrer leur argent à quelque entreprise ou à quelque amélioration lucrative. Mais ils le prêtent à 6 ou 7 pour cent, et prient le Seigneur de leur accorder longue vie. Les gens les plus occupés de Québec sont les policemen, ou, comme ils s’intitulent eux-mêmes, sergents de ville ; ils ont toutes les peines du monde à faire enlever les ordures des cours, et emploient les trois quarts du jour à voir s’il n’y a pas des toits qui menacent de crouler ou des pierres qui se détachent des murs. Heureux sommes-nous de les avoir !

*

Si les Canadiens du pays se plaignent encore de la sécheresse, c’est qu’ils sont aussi incorrigibles qu’insatiables. Il a plu dans notre district cinq jours par semaine depuis le 1er mai, ce qui n’empêchera pas qu’on entende dire pendant trois mois que le grain n’a pu venir, faute de pluie. Un des traits saillants de notre peuple, c’est de n’être jamais satisfait. Qu’on lui montre des travaux à faire, de l’ouvrage en quantité, des richesses à acquérir, tout cela ne vaut rien si ça se trouve en Canada ; il faut aller le chercher aux États-Unis ; à ce point que pour les grandes entreprises publiques qui seront mises à exécution cette année même, il va falloir aller chez nos voisins, faire ce qu’ils ont fait chez nous depuis si longtemps, chercher des hommes.

L’émigration des Canadiens n’est pas un besoin, c’est une manie ; le fait est que c’est pis. Elle n’a qu’une seule et unique cause, le plaisir de grogner. Voilà.

[15] CAUSERIES DU MARDI (Pour le National)

[15]
CAUSERIES DU MARDI
(Pour le National)

PREMIÈRE CAUSERIE

La causerie est le genre le plus difficile et le plus rare en Canada ; on n’y a pas d’aptitude. Il faut être un oisif, un propre à rien, un déclassé, pour y donner ses loisirs. Je suis tout cela. Mes loisirs à moi consistent à chercher tous les moyens d’ennuyer mes semblables, pour leur rendre ce qu’ils me font sans aucun effort. Si je réussis, j’aurai fait en quelques heures ce que Sir George Étienne Cartier fait depuis vingt-cinq ans sans le vouloir, et surtout sans le croire. Ce grand homme d’État a encore des illusions ; moi je n’en ai plus. Cela nous distingue l’un de l’autre. Quant au reste, nous sommes parfaitement d’accord, excepté sur le chemin de fer du Pacifique, sur l’annexion de la Colombie Anglaise, sur le traité de Washington, sur le double mandat, sur l’indépendance du parlement, sur le salaire du gouverneur-général, sur la perpétuité de la dépendance coloniale, sur la juridiction électorale, sur l’emploi des deniers publics, &c. &c. &c., mais ce sont là des bagatelles qui n’empêchent pas une union parfaite de sentiments menant dans des directions diamétralement opposées.

Quant à l’honorable Hector Langevin, compagnon du Bain et des mineurs de Cariboo, il est un point essentiel sur lequel nous différons tous deux. Je ne crois pas, comme lui, que le principal avantage de l’annexion de la Colombie soit de permettre à ses habitants l’usage des cartes-lettres, et de correspondre par tout le Dominion au moyen d’un centin. Ce sont là les petits côtés de la politique. La grande chose pour la Colombie, c’est d’envoyer à notre parlement quatre députés et deux sénateurs qui ont leurs frais de voyage payés, ce qui représente plusieurs milliers de dollars pour chacun d’eux. En outre, les Canadiens se mettent en relation directe avec les Caribooiens et les Chrioucks, et comme les petits présents entretiennent l’amitié, nous allons payer pour cela cent millions de dollars.

Est-il nécessaire que ma causerie soit régulière et s’enchaîne méthodiquement ? Dans ce cas, coupez-moi les ailes, étouffez les cris de mon âme. Pour être intéressant, il faut être décousu, excentrique, presque vertigineux ; c’est la condition de la littérature moderne dont tous les excès se sont fait sentir chez nous avant même que nous eussions une littérature.

Ce courant vous plaît-il ? Là n’est pas la question. La nécessité, c’est d’y voguer.

Avant tout, ne parlons pas de choses sérieuses, ou, du moins, n’en parlons pas sérieusement. Il est permis d’aborder tous les sujets dans une chronique, pourvu que ce soit avec des sourires ; les plus grandes choses de ce monde n’en méritent pas davantage.

Si l’on savait bien d’où viennent la plupart des idées, des convictions, des espérances, ce qui inspire même les plus graves calculs, sur quelles illusions on appuie souvent tout un édifice social, on ne pourrait plus ressentir qu’une pitié railleuse. Les illusions, en particulier, semblent être le patrimoine héréditaire des Bourbons ; le fait est qu’il ne leur reste guère plus que cela. Voyez le Comte de Chambord. Il croit pouvoir séduire le peuple de ses aïeux par des manifestes et s’obstine à se tenir loin de la France pour lui prouver son amour, en proclamant qu’il ne peut y entrer qu’en roi, comme si la royauté, au XIXe siècle, était un fruit qui mûrit sans culture.

Ces illusions bourbonniennes qui résistent au temps, à l’expérience, aux déceptions, et qui conservent quelque chose de noble en elles, comme toute crédulité poëtique, me rappellent une anecdote assez plaisante que je ne puis m’empêcher de vous raconter.

Lorsqu’en 1814 les Bourbons revinrent en France, ils conservèrent la plus grande partie des cadres de l’armée impériale ; les noms seuls changèrent, les grenadiers de la vieille garde, par exemple, devenant les grenadiers royaux. Un jour que le comte d’Artois, plus tard Charles X, était venu visiter ces braves gens dans leur casernement, leurs nouveaux chefs, tous officiers légitimistes, leur donnèrent le signal d’une ovation en entonnant Vive Henri IV ! Au premier couplet, les grenadiers chantèrent :

Vive Bonaparte
Vive ce conquérant...

Au second, ils lâchèrent cette strophe :

Louis dix-huitième
Et vous, comte d’Artois,
Duc d’Angoulême,
J’vous embêt’tous trois !
V’là comment j’les aime !
Les aimez-vous comme moi ?

Le comte d’Artois, qui avait déjà l’oreille dure, pleurait à chaudes larmes : « Comme ils nous aiment ! » répétait-il en serrant les mains des officiers royaux, et ceux-ci préférèrent ne pas détromper leur royal visiteur.

*

Une autre illusion qui résiste à toutes les épreuves, à l’évidence poussée jusqu’à l’éblouissement, c’est l’acharnement des colons britanniques de ce continent à maintenir leur dépendance.

Plus l’Angleterre se détache de nous, plus nous nous rattachons à elle ; mais nous ne pouvons pas lui inoculer cette étrange passion qui nous consume. Nous avons le virus, elle en a le vaccin.

On croyait pourtant bien à une révolution imminente, on l’annonçait presque, on allait jusqu’à ressusciter le vieux mot de Jacquerie à propos des grèves agricoles du Warwickshire. Et, en somme, il y avait quelque raison de craindre pour ceux qui ne connaissent pas le tempérament britannique. Sait-on, en effet, que l’ouvrier agricole d’Angleterre ne gagne, en moyenne, que trois dollars par semaine ? Maintenant, supposez-le chargé de famille comme il arrive d’ordinaire ; supposez-le entouré d’enfants qui ne peuvent, à cause de leur âge, contribuer à grossir le revenu de la maison, et vous aurez bientôt une explication du paupérisme des campagnes.

Le paysan anglais, logé tant bien que mal, n’est ni vêtu ni nourri, et vous savez pourtant tout ce qu’un Anglais peut absorber de bœuf ; on a calculé que la consommation est, en Angleterre, d’un tiers plus considérable que sur le continent, toutes proportions gardées. Quant aux vêtements, le peuple n’en a pas à lui ; il use lamentablement la défroque des classes aisées. Je viens de lire, parmi les faits ressortant d’une des dernières enquêtes agricoles, celui d’un vieux paysan qui a déclaré n’avoir jamais mis de chaussures neuves, sauf une paire de guêtres qu’il se rappelait avec une joie enfantine.

Eh bien ! malgré toutes ses misères, le paysan anglais n’est pas encore prêt à faire une révolution, ni à brûler les plus beaux édifices de Londres pour se venger de ses landlords. L’agitation créée par les grèves du Warwickshire restera pacifique et mènera à une réforme considérable des salaires, sans le secours du pétrole. C’est que le paysan anglais est patient, docile, réfléchi ; il se laisse prêcher, caserner, réglementer : on peut faire sur lui toutes les expériences sociales, le soumettre à tous les essais oratoires, à toutes les conférences, sans lui inspirer de haine pour les classes aisées. Il ira dans les clubs ou aux public houses et se fera servir son thé entre deux lectures pieuses, tandis que son frère, l’ouvrier de France, ira aux clubs pour tâcher de démolir les cloisons.

L’Anglais sait attendre ; il sait que toutes les réformes durables sont contenues dans ce seul mot.

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Hélas ! il ne suffit pas toujours d’attendre pour avoir ce que l’on désire. Voilà bientôt sept à huit années que j’attends pour ma part une sinécure du gouvernement et que je ne puis l’obtenir. J’ai essayé de tout, j’ai même fait de la pharmacie dernièrement et j’ai répandu à flots les prospectus de l’Omnicure ; le Sothérion me doit la moitié de sa célébrité ; grâce à moi, le Philodonte, ce dentifrice vermeil, ruisselle à flots sur l’émail de la plus belle moitié de notre espèce, et cependant j’en suis encore à trouver le magasin de bonnets de coton qui me recevra dans son sein, comme mon prédécesseur Jérôme Paturot. Impossible partout, inutile pour le bien, objet d’épouvante pour tous les commerçants de détail, je fais des causeries comme pis-aller. Je regarde mes amis d’autrefois accumuler devant eux des monceaux d’or... les gredins ! Voyez cet horrible Provencher. Le voilà nommé agent d’émigration en Europe, avec $300 de traitement par mois. Cette nouvelle est tombée dans la bohème littéraire comme un éclat de foudre dans une caverne. Nous nous sommes réjouis bouche béante. Je n’en demandais pas plus, moi, pour pouvoir faire de nouvelles dettes. Tant de luxe m’accable. Heureusement qu’il me reste le rire de Diogène, cette suprême ressource du gueux.

J’ai parcouru le pays en tous sens. On dit que ses ressources sont inépuisables... ; alors, pourquoi va-t-on en chercher de nouvelles jusque dans la Colombie à travers un désert de six cents lieues ? C’est sans doute parce que nous ne pouvons épuiser nos pêcheries que nous convions les Américains à les partager avec nous. Que n’en fait-on autant pour notre patience qui semble, elle aussi, n’avoir pas de bornes ?

En dehors des ressources naturelles, il est une autre chose inépuisable en Canada, c’est le vote ministériel. Convenablement exploité, il a produit des merveilles depuis huit ans. J’ai vu passer devant moi cette mer sans fond de votes inconscients et inexplicables, et je suis resté dessus, épave railleuse, bénissant le ciel de m’avoir conservé encore assez d’intelligence pour rester dans l’opposition.

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DEUXIÈME CAUSERIE

La justice criminelle en France a eu terriblement de la besogne depuis la fin de la guerre. S’il n’y avait que les communeux pour l’entretenir, on ne s’en plaindrait pas ; mais voilà que le crime, jusqu’à présent l’apanage des classes ignorantes et grossières, a monté subitement tous les échelons de la société et se vulgarise jusque dans la plus haute aristocratie. Les journaux français sont pleins depuis quelque temps de meurtres commis par des hommes portant des noms très-huppés ; l’adultère fleurit plus que jamais, et le deuil universel qui a couvert la France pendant deux ans n’a rien changé à ses mœurs. La même frivolité, la même avidité des plaisirs rapides et bruyants, ont repris l’allure échevelée qui semblait provenir de l’impulsion donnée par l’empire, tandis qu’ils ne sont en réalité que le trait distinctif d’une époque. Aucune œuvre sérieuse, inspirée, forte, n’est sortie encore des terribles événements qui ont marqué la guerre avec la Prusse ; la littérature, réfugiée dans le domaine pur et simple de l’actualité, ne travaille, comme sous l’empire, que pour le lecteur pressé ou pour l’oisif.

Le faire, l’habileté, les ressources du style sont restées les mêmes, et c’est là le mérite le plus incontestable des écrivains français d’aujourd’hui. Ils n’aspirent, pour la plupart, qu’à un certain succès de vente facile et d’estime bourgeoise qui les empêche de se livrer à des visées plus hautes, et, par cela même, moins accessibles à leur clientèle. De là viennent ces compositions frivoles, spirituelles et légères, dans lesquelles on se complaît par-dessus tout ; de là vient aussi cette fuite en quelque sorte systématique du sujet sérieux, de l’œuvre qui fait penser ; de là cette préférence trop accentuée pour ce qui amuse ou seulement fait sourire.

Il en est ainsi des beaux-arts. L’exposition artistique de 1872 a révélé la même insouciance de l’idéal, la même recherche des réalités sensibles, la même habileté consacrée à la reproduction des détails, le même sentiment exact et scrupuleux de la nature, mais d’une nature que les peintres ne songent plus à élever, à purifier, à embellir, oubliant que l’art est encore moins une reproduction de la nature que son interprétation libre et intelligente, marquée de la ferme empreinte de l’artiste.

Néanmoins il ne faut désespérer de rien. La France ne fait que subir un temps d’arrêt, et je dirai même que cette prodigieuse variété d’œuvres légères est encore l’indice de son exubérante fécondité. Jamais on ne vit plus d’esprit que de nos jours ; seulement il se dépense en détails au lieu de se condenser dans des volumes. Autrefois on avait plus le temps de méditer, de coordonner, de rassembler ses études et ses travaux dans un cadre monumental qu’on destinait surtout à la postérité ; aujourd’hui on est de son temps et l’on s’occupe moins du Panthéon de l’Histoire qui ne saurait défendre des vers du tombeau.

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Depuis un an les maladies épidémiques semblent vouloir se naturaliser sur notre sol ; les fièvres typhoïdes, la petite vérole, les fièvres scarlatines, le typhus exercent à la fois leurs ravages. Mais que dire de la mort subite ? On peut à peine ouvrir un journal sans y lire qu’untel est mort d’une maladie de cœur, ou d’une congestion de poumons, ou d’une apoplexie, etc., etc. Mourir subitement devient un genre, une espèce d’habitude. Aussi, l’on commence à s’y faire. Il y a même des gens qui, à ce propos, ont cherché des statistiques.

La statistique ! Voilà encore une épidémie ! elle envahit tout, il n’y a pas de refuge contre les additionneurs de chiffres. L’un d’eux vient de calculer que de 1860 à 1870 il était mort subitement 10 432 personnes en Angleterre. Un autre fait le dénombrement des chiqueurs et trouve qu’il y en a 640 000 en Amérique de plus que dans la Grande-Bretagne ! Celui-ci fait le compte de toutes les particules planétaires volantes que notre globe s’agrège dans sa course, et trouve qu’il y en a cinquante billions par année ; celui-là estime que, dans trois cent mille ans, la fréquence des raz de marée donnera des jours de 480 heures : enfin un autre calcule le nombre de chopes de bière qu’un soulographe émérite a bues durant sa vie et la quantité de pipes qu’il a fumées. Tout cela est fort instructif : mais voici un genre de statistique devant lequel les plus hardis dénombreurs ont jusqu’à présent reculé. On peut calculer à peu près le nombre des étoiles, à la rigueur celui des poissons dans toutes les mers connues, mais on n’osera jamais faire le compte de tous les idiots qui peuplent notre petite planète. Voilà qui épouvante l’imagination, et, à ce que je disais tout à l’heure que la statistique était une véritable épidémie, je suis heureux d’ajouter qu’elle a des limites.

Elle est bornée par ce qui n’a pas de bornes, par la bêtise humaine.

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TROISIÈRE CAUSERIE

Il n’y a rien qui dérange les habitudes de la vie comme un banquet officiel. D’abord, ces banquets sont toujours lourds ; on y mange mal et l’on boit épais ; les discours, mélange de plum pudding et de papier mâché, opèrent sur la digestion comme du plomb fondu. Généralement, il y a autant de speechs que de plats, ce qui fait que, vers les dix heures, on prend souvent les uns pour les autres, et que, si quelque convive par hasard appelle trop bruyamment le « waiter » pour avoir des patates, toute la salle éclate en applaudissements.

Au dernier grand banquet qui a eu lieu en l’honneur de Lord Lisgar, on a remarqué un assez bon nombre de Canadiens français, ce qui prouve que la race inférieure est susceptible d’amélioration. – Une chose non moins remarquable, c’est que Sir George Étienne Cartier n’a pas parlé de lui-même ; cela équivaut à une démission. Il s’est contenté de dire qu’il avait fait partie du conseil exécutif qui a fait de si grandes choses depuis quatre ans, et qu’il continuerait d’en faire partie indéfiniment avec le successeur de Lord Lisgar. – L’Éternel ne s’est jamais affirmé avec cette précision souveraine : « je suis Celui qui suis » a-t-il dit simplement. Sir George Étienne va plus loin : « je suis celui qui suis et celui qui serai ». J’admire cette façon de s’éterniser entre une côtelette aux champignons et un verre de madère.

Dans le quartier est de Montréal, cependant, les électeurs, malgré l’héroïque assurance de l’illustre baronet, commencent à sentir leur foi s’ébranler. On ne peut pas toujours être à cette hauteur qui fait soulever les montagnes : or, depuis dix ans que Sir George leur fait entasser Pélion sur Ossa, ils finissent par avoir les épaules meurtries.

Un incident comique s’est produit dans le cours du banquet. Le gouvernement fédéral et le gouvernement local sont tellement fondus l’un dans l’autre que M. Chauveau a cru devoir répondre, après Sir George, à la santé offerte aux ministres fédéraux. L’hon. Premier de Québec l’a reconnu lui-même : « Le gouvernement provincial, a-t-il dit, remplit sa tâche avec autant de bonne volonté que possible vis-à-vis le gouvernement fédéral. L’un et l’autre ont surtout combiné leurs efforts pour la colonisation. »

En effet, il est impossible de mieux combiner les efforts et d’arriver à moins de résultats. Les deux gouvernements combinés ont fait des efforts superbes qui ont abouti au néant. Il est vrai que l’abbé Verbist, parti l’automne dernier, avec une mission spéciale pour amener ici des immigrants belges, est revenu avec sa nièce et un comte quelconque qui veut faire de la colle forte, mais, jusqu’à présent, cet immense effort combiné n’a pas eu d’effets sensibles et la colonisation ne s’en est pas accrue. Ce n’est assurément la faute de personne, si ce n’est celle des immigrants eux-mêmes qui ne voient pas ce qu’ils viendraient faire dans un pays où leurs compatriotes, venus l’année dernière, ont failli crever de froid et de faim. Mais qu’importe ! le point essentiel pour le moment est de constater avec quelle merveilleuse harmonie les deux gouvernements s’entendent pour ne rien produire.

Cependant Dieu sait si nous aurions besoin d’émigrants et surtout d’émigrantes pour faire la soupe. Les cuisinières deviennent des êtres fabuleux ; elles abandonnent la popotte pour se mettre dans les manufactures. Dernièrement, des servantes, arrivées d’Angleterre, demandaient vingt dollars par mois et, comme on les leur refusait, elles sont parties pour les États-Unis. Il ne faut pas les en blâmer ; elles sont logiques. En voyant que nous donnons trois cents dollars par mois à un agent d’émigration pour ne rien faire, elles ont bien le droit d’en demander vingt par mois pour faire quelque chose. Ce en quoi elles se trompent, c’est en croyant que les particuliers sont comme le gouvernement, et en leur faisant cette mauvaise plaisanterie avec autant d’aplomb que les ministres en mettent à nous assurer de notre prospérité.

*

Un des toasts portés au banquet du gouverneur général a été celui de la milice et des volontaires :

« Nous sommes heureux de savoir », dit le président en prenant la parole, « que, dans un cas de danger, toutes les forces de l’Empire seraient à notre service. L’essentiel pour nous, c’est de montrer ce que nous pouvons faire et le nombre de soldats que nous pouvons réunir ».

Comme c’est là une question très grave, qui implique tout un système d’armements combinés entre le fédéral et le provincial, je me permettrai de vous signaler un fait qui m’a singulièrement frappé, et qui met en relief d’une façon éclatante les forces que nous pouvons réunir.

Le lendemain du banquet, Lord Lisgar s’embarquait pour Québec d’où il devait prendre le steamer qui allait à Liverpool. Le bateau de la Compagnie Richelieu était plein de passagers, de ministres, de curieux, de voyageurs ordinaires et de bon nombre d’Américains. Par un hasard que j’oserai appeler providentiel, je me trouvais à bord du Québec, ce noble vapeur qui fait l’admiration de ceux-là mêmes qui ont navigué sur l’Hudson, entre New York et Albany.

Je n’avais pas eu le bonheur d’assister au banquet pour plusieurs raisons politiques, économiques et sociales. La raison politique, c’est que je n’avais pas vu sur le programme de la manifestation un seul toast en l’honneur du parti national. La raison sociale, c’est que, de tous mes amis qui n’assistaient pas au banquet, pas un n’a pu me prêter un habit à queue. La raison économique, hélas ! j’en avais plus d’une, mais il y a des choses qu’il vaut mieux laisser dans un oubli profond. Quoi qu’il en soit j’étais à bord du Québec.

Arrivés le lendemain matin, à sept heures et demie, dans la vieille capitale de nos pères que leurs enfants abandonnent, nous fûmes surpris de ne voir aucune réception de préparée en l’honneur de l’avant-dernier représentant de la puissance anglaise en Amérique. « Où sont donc toutes nos forces réunies ? me disais-je. Ni canons, ni tambours, ni trompettes ! Pas de lieutenant-gouverneur, pas d’aide de camp, pas même une ordonnance ». – Ma loyauté en frémissait. Enfin, après avoir longtemps attendu, je me décidai à gravir la côte escarpée qui mène à la haute ville. C’est là qu’un spectacle vraiment magnifique m’attendait. Je me trouvai en face de quatre-vingt-cinq volontaires de l’artillerie qui descendaient l’arme au bras, en costume bleu foncé, avec d’énormes bonnets à poil. Ces volontaires habitent la citadelle et ont le sommeil dur ; cela provient du bruit du canon qui, lorsqu’il est trop répété, finit par rendre sourd.

Ils ont assez bonne mine tout de même ; c’est un joli commencement de forces réunies ; mais pourquoi condamner de si vaillants hommes à la mort subite loin de l’ennemi ? Pourquoi, sous prétexte que les artilleurs sont de bonnes têtes, leur mettre dessus une tinette de cinq gallons par une chaleur de 95 degrés à l’ombre ? Dans l’esprit du ministre de la guerre, le bonnet à poil ne pouvait avoir d’autre objet que d’épouvanter le peuple et d’inspirer une loyauté d’ours. En conséquence, il a recherché une coiffure d’un aspect monumental et imposant sans doute. Il a réussi sous ce rapport ; mais je me demande pourquoi, dans un pays où les arts sont encore à naître, on va ainsi, sans raison sérieuse, confondre la coiffure avec l’architecture, élever sur de simples mortels des monuments qui les écrasent par leur grandeur ? Le patriotisme peut se passer de cette exposition de fourrures au temps de la canicule et je crois faire acte de bon citoyen en demandant que des ventouses soient pratiquées au sommet de ces bonnets à poil pour l’aération intérieure, ou que, du moins, les artilleurs aient un parapluie fixé à leurs baïonnettes.

QUATRIÈME CAUSERIE

« Donnez-moi un levier et je soulèverai le monde », disait Archimède.

Dans ce temps-là, le monde n’était pas aussi grand qu’aujourd’hui ; on ne connaissait guère que l’Europe, une partie de l’Asie et le littoral nord de l’Afrique. On n’avait pas encore découvert le Manitoba ni la Colombie Anglaise ; on ignorait aussi complètement le régime constitutionnel et par suite les majorités parlementaires. Si Archimède eût connu tout cela, il eût douté de la puissance du levier, il aurait craint surtout de l’appliquer à une assemblée de représentants ; il n’y a pas de levier au monde qui puisse soulever une majorité parlementaire aplatie.

Nous venons de le voir. Certes, s’il est un instrument puissant dans notre pays, s’il est un levier avec lequel on puisse tout entreprendre hardiment, c’est bien l’idée religieuse. Eh bien ! dès le premier effort, ce levier a cassé entre les mains de ceux qui le tenaient et la masse parlementaire est restée inerte. Ce spectacle inouï nous révèle des épaisseurs mystérieuses dans la nature humaine et entr’ouvre à nos yeux un abîme de doutes. Depuis que des représentants catholiques du Bas-Canada ont voté contre la motion Costigan il me semble que la terre a rebroussé chemin dans son orbite et qu’elle se précipite à toute vitesse dans l’anneau de Saturne. Ce vote est un « effondrement », dirait Victor Hugo.

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Mon cher directeur, entre nous, je puis bien vous le dire, je suis blasé ; j’avoue que je ne trouve plus la moindre émotion, même à la lecture de l’Union des Cantons de l’Est. Quand on a été contemporain de la guerre civile des États-Unis, de la guerre franco-allemande, du voyage de M. Langevin dans la Colombie Anglaise et de l’érection d’un nouveau bureau de poste dans Québec, on finit par avoir les nerfs comme de la charpie, et l’on trouve qu’on a assez vécu.

Avoir assez vécu ! On en a toujours de reste ; qu’est-ce que la vie en somme ? Voici une définition nouvelle : « C’est la réunion de toutes les circonstances qui triomphent momentanément de la mort. » En vérité il sert peu de faire une pareille lutte, et de se dire à soi-même qu’on n’est qu’un « ensemble de circonstances ».

*

Je me suis amusé, ces jours-ci, à lire des annonces et des enseignes. Vous dire les trouvailles que j’ai faites est chose impossible ; ce qu’il y a d’ineffabilités dans ce style est incroyable ! L’annonce est un signe manifeste de la décadence des peuples ! Que diraient les Peaux-Rouges, eux dont le silence est si éloquent, en présence de ces réclames patibulaires, bouffies, grotesques, qui remplissent un cinquième des journaux ? Nous faisons montre de notre civilisation et, pour la faire valoir, nous avons imaginé la réclame. C’est devenu une nécessité. Aujourd’hui rien ne vaut sans cet attirail de grelots fêlés qu’on attache à tout ce qui se vend.

Nombre de nos confrères ne peuvent plus se faire habiller et chausser qu’à la condition de faire de la colonne des entrefilets une quasi-succursale des boutiques de cordonniers et de tailleurs. Ce qui m’attriste, c’est que ça les paie bien au-delà de ce qu’ils valent. J’ai toujours échappé, pour moi, à cette prostitution de ma plume ; mais, en revanche, les tailleurs et les bottiers me conspuent.

Les philosophes ont toujours prétendu qu’il y a en ce monde deux puissances, l’idée et la force. Bismark a l’une. Qui a l’autre ? Le parti national.

La force a en son pouvoir la forme matérielle du monde. Elle a les arcs de triomphe, les illuminations commandées et les clefs des villes. Elle a toujours quelque peu pris d’assaut, sous une forme ou sous une autre, la porte qui s’ouvre complaisamment devant elle, et elle se fait apporter sur un plat d’argent l’enthousiasme des populations. En un mot, elle plante sur la muraille humaine l’épée violente de Sadowa et de Sedan.

L’idée, elle, a l’âme du monde pour territoire et pour empire. Où est son origine ? nulle part. Où est son triomphe ? partout. Elle est ce qu’on n’attend pas et ce qu’on accueille. Elle est la victorieuse universelle et éternelle. Elle est le verbe, le premier vers d’Homère, l’épée flamboyante de l’archange.

Sous ce dernier rapport, Québec, la capitale, où je viens de faire une petite excursion, est une ville bien gardée. Ses murailles, impuissantes contre le canon, la protégent admirablement contre le verbe ou contre le premier vers d’Homère. Elle est précisément l’endroit où peut s’éterniser le gouvernement provincial dans sa constitution actuelle.

La capitale a l’air d’une nécropole où le voyageur vient ressusciter par la pensée un monde disparu. Cependant, du milieu de ses ruines s’échappent de charmantes fleurs, comme des flancs d’un tertre tumulaire on voit s’élancer les douces marguerites. Elles ne vivent pas longtemps, il est vrai ; l’odeur de cimetière les tue ; mais, pour un jour qu’elles défient la mort, elles se parent de leurs plus brillantes couleurs. On dirait un sourire errant parmi les cyprès.

Quelles ravissantes campagnes ! quelles vues délicieuses et magnifiques ! c’est dommage que la poussière des rues en cache au moins la moitié.

*

Il vient de se dresser une potence dans notre heureux pays ; le supplicié est un homme qui a empoisonné sa femme. Voilà un grand crime sans doute, mais combien de maris se fussent sentis indulgents dans leur for intérieur ! Bissonnette, le condamné, a pris la chose comme si le gibet avait toujours été son idée fixe ; il a demandé avec instance qu’on lui permît de travailler à l’échafaud, et, quelques instants avant l’heure fatale, il voulait payer la traite à ses gardiens.

Évidemment cet assassin était d’un bon caractère, et ce qui le prouve, c’est qu’il a toujours voulu empêcher ses enfants de se servir de la cuillère dans laquelle il mettait les médicaments empoisonnés. Sur l’échafaud, il a avoué son crime sans y mettre d’ostentation, et s’est coiffé lui-même de la taie d’oreiller traditionnelle dans laquelle on enveloppe la tête de ceux qu’on immole à la justice humaine. Il avait deux bourreaux, circonstance aggravante qui fait voir que si la pendaison se généralisait un peu plus, on ne manquerait pas de gens qui voulussent s’y faire une carrière. Mais c’est là précisément la difficulté. La pendaison n’est plus guère aujourd’hui qu’un accident et les hommes de la meilleure volonté possible ne trouveraient pas à gagner leur vie là où d’autres la perdent.

Au reste, les deux exécuteurs, dont j’ignore le nom et auxquels je n’ai pas été présenté, ont failli se faire estourbir par la foule.

*

Il n’y a donc aucune raison de les encourager dans cette voie. J’ignore, mon cher directeur, si vous êtes partisan ou non de la peine de mort, et je me garderai bien de faire une discussion de principes ; l’argumentation n’est pas mon fort et j’en ai constaté du reste depuis longtemps la complète inutilité. Un homme passe sa vie à faire triompher une idée incontestablement juste, il la démontre avec une évidence irréfutable, on le croit dangereux ou fou. Ce n’est que quelques centaines d’années après sa mort qu’on lui dresse une statue, alors que toute sa poussière rassemblée ne pourrait pas emplir une tabatière.

Cependant, je dois constater qu’en matière de législation criminelle, les mœurs se sont singulièrement adoucies, et cela en un temps comparativement court. La peine de mort, si fréquente jadis, n’est appliquée aujourd’hui que dans des cas pour ainsi dire exceptionnels. Il faut que le crime soit particulièrement horrible pour que le jury se résigne à prononcer le verdict fatal, et pour que le chef de l’État n’use pas du droit de grâce. Maintenant on cache les bois de justice ; on ne les monte que pendant la nuit, on ne les laisse debout que le temps strictement indispensable. En France, il y a cent ans, le gibet, scellé dans la pierre, tendait son bras sinistre dans les rues et semblait toujours attendre le patient. Il ne se passait pas de semaine, pas de jour peut-être qu’il ne reçût sa proie : c’était une telle affaire d’habitude qu’on n’y faisait guère attention, si bien que l’exécuteur pouvait dire à un prêtre condamné qu’il menait pendre et qui s’accrochait en désespéré à l’échelle du gibet : « Allons donc, M. l’abbé, vous faites l’enfant ! ».

*

Dans ce temps-là, l’exécuteur était poudré, frisé, en bas de soie, et faisait son affreuse besogne aux applaudissements de la multitude. La profession de bourreau, car c’en était une, était presque honorée, sinon honorable ; on se la transmettait de père en fils, absolument comme chez les Égyptiens toutes les carrières sont héréditaires. M. de Paris, tel était son nom. C’était un grand niveleur ; il avait surtout alors pour fonction de couper les têtes qui étaient trop hautes. Plus tard, le prestige du métier s’est amoindri et l’exécuteur n’a plus eu qu’à trancher les têtes souillées de crimes. C’est devenu prosaïque, et maintenant c’est un véritable pis-aller. On ne se fait plus bourreau que lorsqu’on ne peut pas être journaliste ou chroniqueur. Et encore ! je ne connais pas, pour moi, de pires bourreaux que les traducteurs de dépêches et les faiseurs de faits divers. La causerie elle-même est une véritable exécution capitale ; seulement, elle est mitigée par la grâce exquise avec laquelle on exécute le lecteur, qui est toujours, au demeurant, un grand coupable.

*

Ô profondeurs humaines ! On croirait que l’égalité est la passion dominante de notre espèce ; au contraire ! On veut bien être l’égal de ses supérieurs, mais dès qu’on les a atteints, on se cherche immédiatement des inférieurs.

À ce propos, laissez-moi, pour finir, vous parler d’une grève de servantes dans une petite ville d’Écosse appelée Dundee. Ces dames, réunies en convention générale, ont formulé catégoriquement leurs griefs et se sont plaint, entre autres choses,

1°. D’être obligées de se lever de trop bonne heure et de se coucher trop tard ;
2°. D’avoir à faire la cuisine le dimanche ;
3°. Mais surtout (c’est le grand grief) d’être tenues de porter une espèce de couvre-chef ou bonnet, appelé vulgairement « flag », signe distinctif de la domesticité servile. Il a été en conséquence résolu de réclamer :
1°. La condition de se lever le plus tôt à six heures du matin et de se coucher à dix heures du soir le plus tard ;
2°. Une demi-journée de congé par semaine, plus deux dimanches de sortie par mois ;
3°. Le droit de se coiffer en cheveux, de porter le même chapeau que les maîtresses, de se parer de bijoux et de dentelles les jours de sortie ;
4°. D’être dispensées du « flag », même dans la maison, ou de le faire payer aux maîtresses qui persisteraient à l’imposer.

Ces réclamations des servantes de Dundee nous sembleraient à nous de la dernière modération. Il y a longtemps que, sans faire de grève, les servantes canadiennes ont obtenu ou plutôt se sont donné beaucoup plus que cela ; c’est au point que, chez nous, il serait beaucoup plus rationnel que ce fussent les maîtresses qui se missent en grève. Dans les maisons où les dames ne font pas la moitié du ménage, les servantes refusent d’ouvrir la porte ; beaucoup d’entre elles même établissent comme condition expresse, à leur entrée en service, de ne jamais répondre au coup de sonnette. Elles sont toutes atteintes de palpitations de cœur, ce qui est un mal très aristocratique.

[16] À LA CAMPAGNE  LA MALBAIE  (MURRAY BAY)

[16]
À LA CAMPAGNE

LA MALBAIE
(MURRAY BAY)

26 JUILLET

C’est un petit volume qu’il faudrait écrire sur la Malbaie, un petit volume sur papier de soie rose, frais, mêlant l’odeur du varech au parfum de l’héliotrope, colorié, chatoyant, un de ces petits volumes qui s’égarent dans les boudoirs en bois de campêche, ou que les jeunes filles portent avec elles lorsqu’elles vont sur le rivage, marier les longues ombres de leurs cils au balancement des jeunes branches d’arbres ou aux somnolentes harmonies de la vague montante.

Rien n’est plus pittoresque, plus rafraîchissant, plus varié, plus gracieux que ce morceau du paradis terrestre égaré sur le flanc des Laurentides. Quelle diversité, quelle fécondité, quels luxueux caprices de la nature ! Vous avez ici tous les aspects, toutes les beautés, toutes les grâces unies à toutes les pompes du paysage. Près du fleuve un rivage accidenté, coupé de petits caps et de ravines perdues ; des sentiers qui sortent de toutes parts et qui mènent on ne sait où, des bordures verdoyantes qui s’échappent avec mystère d’un bois de sapins, des coteaux à peine ébauchés qui naissent pour ainsi dire sous les pas et qui bornent un instant l’horizon, pour laisser entrevoir ensuite des perspectives illimitées ; toutes espèces de petites tromperies séduisantes, des mamelons innombrables, couronnés d’un petit bouquet d’arbres isolés, comme la mèche de cheveux sur la tête rasée d’un Indien ; des détours, des méandres imprévus, toutes les charmantes caresses brusques de la nature qui veut surprendre le regard, comme une mère qui invente à chaque heure de nouveaux plaisirs pour le petit dernier-né.

La Malbaie n’est pas un village comme tous les autres villages du Bas-Canada, une longue suite de maisons blanches sur le bord du fleuve, suite monotone, toujours la même avec son paysage nu et les grands champs en arrière s’étendant jusqu’aux concessions. Ici, tout est rassemblé par groupes, groupes épars, distincts, ayant chacun une physionomie propre et pour ainsi dire un langage à lui seul. La Malbaie vous parle, elle va au-devant de vous quand vous allez à elle, et elle a l’air de dire : « Venez ; jouissez, admirez-moi, regardez comme je suis belle, c’est pour vous que je me suis faite ainsi : demain je serai plus belle encore, et avant que vous me connaissiez bien, vous aurez épuisé toutes les jouissances du touriste et j’aurai porté l’ivresse jusque dans vos souvenirs, lorsque vous serez loin de moi. »

La poésie est ici vivante, animée ; elle prend corps et fait sa toilette, toilette qui change cinq fois par jour, de sorte qu’il y en a pour tous les goûts. On trouve à la Malbaie tous les genres, le grand, le joli, le capricieux, le sauvage, le doux ; on a derrière soi, en folâtrant dans les bosquets éparpillés parmi les petits caps qui ceinturent le rivage, la chaîne lourde et sombre des montagnes du nord ; on y débarque au pied d’un promontoire plein de menaces, et que les flots, en se brisant sur sa falaise tourmentée, font retentir de sourds grondements. Au bas de ce promontoire est un village d’Indiens de vingt à trente feux, bizarrement groupé, et qu’aucun visiteur ne manque d’aller voir, soit par curiosité, soit qu’il veuille acheter un des mille petits objets en osier ou en frêne que fabriquent les Indiens, et qui consistent en corbeilles, paniers, vases de toute forme, pendants d’oreilles, pendeloques, etc.

*

Rien encore au débarcadère que ce village d’Algonquins ou d’Iroquois déchus, et trois ou quatre maisons de mesquine apparence pour recevoir les équipages des bateaux à vapeur. Vous voyez bien, en promenant le regard, quelques toits et quelques cheminées surgissant au milieu des rocs qui se penchent sur votre tête, mais rien encore qui indique la subite apparition de la plus délicieuse campagne du Canada. Vous montez une côte roide et dure, caillouteuse et pierreuse comme toutes les côtes du nord ; c’est un escarpement rebelle et indompté, si ce n’est par le sabot des vigoureux petits chevaux du nord qui ont des muscles d’acier ; puis, tout d’un coup, la vue s’étend et c’est une perspective éclatante. Les maisons s’échelonnent au loin sur l’espace d’un mille ; elles s’élèvent à droite, à gauche, irrégulièrement, pittoresquement, se choisissent un nid et s’enveloppent d’arbres, se dissimulent si elles en ont la chance, s’éparpillent comme des fleurs jetées au hasard, et, plus loin, à quelques pas seulement, commence le village des étrangers, populeux, serré, dru, rempli jusqu’aux combles. C’est un village à part ; le faubourg de la paroisse est à trois milles plus loin. Ici, les étrangers sont chez eux, ce village leur appartient ; ils l’ont fondé en quelque sorte, et sans eux, il serait désert.

Il y a dix ou quinze ans, à peine trouvait-on dans cet endroit appelé la Pointe-aux-Pics plus de vingt maisons ; la Malbaie était inconnue du touriste ; depuis, les cottages ont surgi de toutes parts, et chaque année en voit accroître le nombre toujours insuffisant. On ne se fait pas d’idée de l’animation, du mouvement, du va-et-vient continuel de voitures et de promeneurs qui rayent ce court espace d’un mille ; mais tout cela sans l’étalage bruyant, pompeux, raide et fatigant de Cacouna ; ici l’on reste à la campagne et l’on va en déshabillé parmi une foule de deux à trois mille personnes venues de tous les points de notre province et de l’Ontario. La grève est couverte, au beau temps, de baigneurs des deux sexes, et les hôtels regorgent de monde.

*

Il y a à peu près quatre ou cinq hôtels attitrés ; toutes les autres maisons, toutes remarquez bien, sont louées à des étrangers ou prennent des pensionnaires qui, sans cesse, font place à d’autres. Cela dure à peu près deux mois, le temps que le ciel ingrat nous donne pour dégourdir nos membres figés par six mois d’hiver.

Il faut prendre ce qu’on trouve, s’arranger le plus souvent un lit tant bien que mal, payer modérément, ce qui vous étonnera sans doute, et se faire à tous les voisinages ; mais, s’il n’y avait cela, où serait donc l’agrément et l’imprévu tant désiré des stations d’eau ? Comme partout et comme toujours, il y a dix Anglais contre un Canadien ; mais, chose inexplicable, les Anglais ôtent ici leurs cols et consentent à se désempeser pour ne pas enlaidir le paysage ; c’est l’influence du lieu. La Malbaie abrupte, pleine de surprises et d’accidents de terrain, avec ses chemins sablonneux et pierreux, montants et descendants, ne permet pas de se guinder et de s’attifer dans une toilette métallique ; il faut avoir la couleur locale et se chiffonner un peu, ce dont les Anglais, après tout, sont bien contents eux-mêmes.

*

La Malbaie a toute espèce de noms qui correspondent aux différents endroits qui la composent ; mais l’étranger, qui n’est pas prévenu, s’embrouille. Les gens mêmes de la place ne savent plus à quoi s’en tenir, et ils disent maintenant la « Baie », tout court, pour signifier le lieu où se trouve l’entrée de la rivière le long de laquelle est le village paroissial ; l’étranger appelle volontiers Murray Bay la Pointe-aux-Pics, où nous sommes en ce moment ; puis, il y a encore le Cap-à-l’Aigle, au loin, de l’autre côté de la rivière Malbaie, un nom qui s’étend à une succession de promontoires arrondis par la charrue, conservant encore assez de leur aspect sauvage et de leurs bois sombres pour projeter de grandes ombres qui vont se noyant dans le fleuve. Le Cap-à-l’Aigle peut avoir une lieue de longueur, et toutes les maisons qui s’y trouvent sont déjà, depuis trois semaines, remplies d’étrangers. Avec eux nous n’avons, nous, habitants de la Pointe-aux-Pics, aucune espèce de rapports, et nous ne les voyons qu’à l’arrivée du vapeur, quatre fois par semaine ; ce sont des sauvages qui vont se jucher près des nues pour échapper aux infirmités humaines ; je ne sais pas comment ils s’y amusent, mais à coup sûr il leur faut des fourrures.

Il y a encore la Malbaie proprement dite, nom qui, chaque année, se restreint de plus en plus à l’estuaire que forme la rivière avant de se jeter dans le fleuve, et au village qui la borde. Là, pas un étranger, quoique ce soit un des sites les plus ravissants qui existent. On ne se doute pas en vérité de ce qu’est cet ensemble formé des paysages les plus variés, les plus dissemblables, et qui se complètent l’un l’autre en empruntant à la nature seule leur merveilleuse harmonie. C’est une petite Suisse avec les proportions même scrupuleusement gardées, et peut-être une variété d’aspects plus prolifique.

On s’étonne de trouver un pareil endroit sur l’aride, monotone, dure et rébarbative côte du nord ; on dirait un sourire égaré sur la figure d’un vieillard en courroux, ou bien un îlot parfumé s’échappant tranquille au milieu des convulsions de la tempête.

*

Le Cap-à-l’Aigle domine la Malbaie et tous ses environs, j’entends ici, par environs, une étendue de quarante lieues, comprenant devant soi le fleuve profond aux fréquentes furies et aux apaisements réparateurs ; de l’autre côté, la rive sud, tranquille, unie, qui s’incline en pente douce, avec ses villages resplendissant au soleil comme une longue draperie frangée d’une lisière éblouissante. En arrière, les Laurentides, dans leur sombre vêtement de pierre, arrêtées dans leur course, semblent vouloir s’élancer frémissantes dans le Saint-Laurent ; à gauche, plus rien que quelques maisons de plus en plus rares se perdant dans les montagnes qui ont repris leur cours, et, à droite, la baie, la Pointe-aux-Pics, les coteaux Mailloux, tout ce gracieux tableau que j’aurais voulu peindre et que je ne fais que barbouiller. Hélas ! l’homme peut concevoir et s’élever bien haut ; dans les élans de sa pensée, il embrasse facilement des mondes sans bornes, mais quand il s’agit de les définir, il se trouve ce qu’il est, un audacieux impuissant.

Je m’arrête, c’est assez pour aujourd’hui ; à demain la suite ; la mer est haute et le varech pétille sous les embrassements de la vague, je vais m’y plonger ; un bain, dans l’onde salée, vaut seul trois mille abonnés du National.

30 JUILLET

J’ai dit que la Malbaie était un des plus beaux endroits de la terre et je le répète, je le tripète et je le dirai jusqu’à la fin de mes jours ; mais la Malbaie a un malheur, c’est d’être sur la côte nord du Saint-Laurent. Cette côte est inhumaine ; on voit bien qu’elle est un prolongement du Labrador ; là où vivent les Esquimaux, un Canadien ordinaire dépérirait, moins par l’usage immodéré de l’huile de phoque que par l’absence prolongée du soleil.

Des brouillards et des brouillards, des pluies torrentielles, renouvelées tous les deux jours ; des fraîcheurs subites qui envahissent le ciel avant sept heures du soir et vous donnent le frisson jusqu’au lendemain matin, voilà la température régnante de la Malbaie depuis près de quinze jours. La Providence m’est témoin que ce n’est pas elle que j’accuse ; mais, enfin, il y a des imites[16], et, puisque le cultivateur est archisatisfait, que ses terres sont humectées au-delà de tout ce qu’il désire, il me semble qu’on pourrait bien faire quelque chose pour le voyageur qui a besoin d’un peu de beau temps, par ci par là, pour admirer les splendeurs qui l’entourent au lieu d’en être dégoûté....... bien à regret.

*

Vous prendriez un mois pour tout voir dans ce lieu incomparable que ce ne serait pas encore suffisant. Tous les jours on trouve du nouveau, des aspects inaperçus, des petites retraites inexplorées où la nature se multiplie et se livre à toutes les débauches du caprice. Aujourd’hui, c’est un petit lac caché sur un plateau, à dix arpents de vous, et que vous ne soupçonniez même pas ; vous le trouvez en vous promenant sans but, paresseusement, négligemment, comme on le fait à la campagne ; demain ce sera un vallon crêpé de sapins, qu’à peine vous aviez vu auparavant, et où vos pas, s’égarant par hasard, rencontrent des sentiers furtifs, voilés sous les ombrages, conduits mystérieux qui mènent au penchant de quelque coteau où soudain se dévoile toute une perspective nouvelle de montagnes fuyant à l’horizon et d’innombrables vallées qui ondulent sous les vents gonflés d’échos et de murmures. Ailleurs, ce sont des cavernes s’entr’ouvrant brusquement dans le flanc des caps qui bordent le rivage, et que des broussailles, entassées comme au hasard, des angles de rochers suspendus au-dessus de vos têtes, avaient jusque-là dérobées ; partout l’imprévu, le divers, et avec cela une harmonie étonnante, un accord merveilleux de toutes ces choses qui différent et qui contrastent entre elles.

Ce n’est pas seulement par son paysage que la Malbaie est indéfiniment variée, c’est encore par les villages qui la composent et qui, tous, forment des groupes à part où les mœurs sont aussi différentes que les aspects. Ainsi, il y a la Pointe-aux-Pics dont je vous ai parlé, le Cap-à-l’Aigle, le village paroissial, le faubourg Lacue qui est une succession de maisons crottées, hideuses, sordides, refuge de toutes les immondices, mais pittoresquement alignées au bord d’un coteau que suit en serpentant, avec un bruit argentin et mille gazouillements d’oiseaux, une petite rivière bordée d’escarpements formidables et de pentes douces où flottent les gazons. Il y a encore la côte Mailloux, la Comportée..... et des chutes, des chutes partout.

Je ne vous parlerai pas de cet endroit bizarre, unique, qu’on appelle le Trou, sorte d’entonnoir entouré par un demi-cercle de montagnes et qu’on dirait creusé dans leurs entrailles ; les habitants, qui ont toujours le mot juste, quoique grossier souvent, lui ont donné le nom qui lui convient exactement. Ce « trou » a environ une lieue de circonférence et reçoit les eaux d’une rivière qui s’y précipite des hauteurs voisines par plusieurs chutes qui se sont creusé des lits où elles ont pu, ou plutôt comme elles ont voulu, en choisissant pour cela les passages les plus fantastiques.

Pour s’y rendre, il faut descendre et monter des côtes alpestres. Impossible de se tenir en voiture ; hommes, femmes, enfants, tous descendent ; on marche dans le sable jusqu’aux genoux, on est couvert de sueurs et de poussière, éreinté, abîmé, disloqué. C’est le chemin le plus difficile après celui du ciel, et cependant, allez-y n’importe quel jour de la belle saison, vous y verrez toujours des suites interminables de voitures, remplies de femmes qui veulent se donner la nouveauté d’un peu de misère, peut-être afin d’enlever aux hommes l’idée qu’ils l’ont toute en partage dans cette vallée de larmes.

*

Si la Malbaie est adorable, elle a en revanche, je le répète, le malheur d’être située sur la côte nord du Saint-Laurent. Être sur cette côte veut dire qu’on est en dehors du monde. S’il y avait pour l’homme quelque chose d’impossible, je dirais que ce qui est impossible ici, ce sont les communications. En effet, la malle de terre ne part de la Malbaie et n’y arrive que trois fois par semaine. Que voulez-vous ? c’est un travail herculéen que de gravir et de descendre pendant deux jours des côtes qui ne finissent qu’au troisième ciel. D’autre part, la malle par eau ne vient que quatre fois par semaine ; de sorte que nous sommes réduits à attendre tous les deux jours pour expédier aux citadins essoufflés quelques-uns des souffles rafraîchissants qui gonflent nos poitrines rustiques.

Il y a à la Pointe-aux-Pics quatre hôtels groupés ensemble, pouvant loger en moyenne trois cents personnes. Ces hôtels sont fréquentés surtout par des Anglais qui y gardent leur extérieur morne, taciturne, cassant et lugubre. Les Anglais ne sont et ne seront toujours que des entrepreneurs de pompes funèbres ; leur plaisir unique, c’est le jeu de croquet, et ils poussent leurs boules méthodiquement comme leur personne. Quand ils essaient d’être gais ils font un tapage infernal ; faire beaucoup de bruit, c’est très jolly, très funny. Pas de musique, pas de danse, mais beaucoup de promenades et beaucoup de parties de pêche. Allez sur la grève, par un soleil ardent, vous êtes sûr d’y trouver des Anglaises un livre à la main, lisant au milieu des coquilles, les pieds baignés par le varech. C’est de bon ton ; une Anglaise qui remue manque aux lois les plus élémentaires de l’étiquette.

À l’hôtel Duberger, on a le jeu de quilles, le billard, de l’entrain, du laisser-aller, de la vraie vie de campagne, et surtout on a madame Duberger mère, une femme héroïque de soixante-dix ans, qui est un prodige parmi tant de prodiges de l’endroit. Toujours sur pied, alerte, vive, elle ne se donne pas un instant de repos. Ses pensionnaires sont ses enfants. Il faut la voir à table, appelant de tous côtés ses servantes, les dirigeant, les stimulant, leur imprimant son infatigable activité. Sa voix domine toutes les voix, et c’est un plaisir autant qu’un spectacle de voir cette incomparable matrone allant à droite, à gauche, prévenant tous les désirs, devinant tous les appétits. La semaine dernière elle tomba morte de fatigue ; on la crut perdue, elle reçut les derniers sacrements, et, deux jours après, sa voix retentissait de nouveau au milieu des tables étonnées et ravies.

Venez donc, venez donc à la Malbaie, habitants des villes ! Vous y trouverez ce que vous cherchez en vain dans les autres stations d’eau et vous y éviterez l’ennui, cette maladie incurable qui, presque partout ailleurs, s’empare du voyageur au bout d’une semaine. Je vous assure que vous aurez de quoi jouir et vous amuser pendant un mois. N’est-ce pas déjà énorme que de pouvoir être certain d’un mois de bonheur par année ?...

4 AOÛT.

Voici maintenant que la campagne se pare de toutes ses richesses et de toutes ses couleurs. Les champs de blé commencent à jaunir, le foin est mûr et tombe déjà sous la faux, dont la longue lame en forme de croissant rase partout le sol ; les haricots, les petits pois se gonflent sous les chaudes ondées que suit de près l’embrasement du soleil donnant dans toute sa force ; les fruits des vergers revêtent leur enveloppe de velours ; partout, avec les nuances les plus variées, les jeunes moissons se répandent sur les champs comme des robes, comme des guirlandes, comme des bouquets ; des senteurs âcres et douces, pénétrantes et suaves, s’élèvent de toutes parts ; on dirait un concert d’une harmonie tantôt silencieuse, tantôt éclatante, qui monte vers le ciel réjoui. Ah ! qu’ils sont à plaindre les habitants des villes à qui ce spectacle est refusé ! Et pourtant, au milieu de ce calme fortuné, dans cet épanouissement muet de la création, l’homme s’agite, l’homme livré aux tristes passions du jour, à l’agitation maladive de l’espoir et de la crainte.

D’un bout du pays à l’autre, le cri des ambitieux a retenti jusque dans les paisibles demeures : c’est le temps des élections.

Je n’approuve pas qu’on fasse des élections quand les oiseaux gazouillent, quand les prés fleurissent et qu’on entasse dans les granges le foin odorant, dépouille des prairies dorées. La politique n’a rien à faire avec le bucolisme, et ce sera toujours le fait d’un mauvais gouvernement que d’émettre des brefs d’élection avant que tous les grains soient récoltés. Pourquoi troubler la béate quiétude des campagnes par un jargon politique imité des Vandales ! J’ai entendu ici des discours de trois heures qui vous feraient reculer d’épouvante, vous, habitants raffinés des villes ; je vois des candidats partir la nuit pour de petits townships situés à huit lieues dans les montagnes. Quels anthropophages ! Rien n’est sacré pour un candidat, sa personne encore moins que le reste ; voilà de l’égoïsme savant. Dire que je l’admire, non, mais j’en suis émerveillé. J’ai vu de ces ambitieuses victimes pouvoir à peine ouvrir une gorge enrouée par trois ou quatre speechs quotidiens, et se mettre encore hardiment à pérorer pendant deux heures devant un auditoire insatiable.

Dans le comté de Charlevoix, la lutte, comme vous le savez, est entre MM. Tremblay et Cimon. Le premier essaie d’instruire les gens, – tâche difficile, – le second essaie de badiner avec eux ; mais sa plus forte plaisanterie a consisté jusqu’à présent à répandre des gallons de whisky qui semblent inépuisables.

Quand on pense que le whisky est encore parmi nous le premier des engins électoraux, le plus fort des arguments, et que c’est là la règle générale de presque tous les comtés, on se sent pris d’une indignation vertueuse comme celle que j’éprouve en ce moment, et l’on n’a plus qu’un amour très borné pour ses semblables. Si le semblable n’était pas le prochain, il y a longtemps que je ne l’aimerais plus comme moi-même pour l’amour de Dieu. À voir ces hommes grossiers, ignorants, bien plus semblables à leurs bœufs qu’à nous, ce troupeau hébété et souvent féroce, devant lequel on se jette à genoux pour solliciter des suffrages, l’envie vient aux natures délicates et cultivées d’aller vivre sous l’empire du grand Lama – ou du roi de Birmanie dont je me rappelle en ce moment un des passe-temps ordinaires ; je ne puis m’empêcher de vous le faire connaître.

Un jour, trois généraux de l’armée birmane déplurent au souverain « aux pieds d’or », (pas comme les miens), en éternuant en sa présence ou en commettant quelque crime analogue. Sa Majesté les condamna au pal, – supplice asiatique des plus amusants.

Les trois généraux furent en conséquence assis sur trois paratonnerres, tandis que le roi les regardait s’enfoncer, en dégustant une tasse de thé. Une idée des plus comiques lui traversa la cervelle : il ordonna à trois bourreaux de fourrer les brins de paille dans le nez des patients et de leur chatouiller la plante des pieds avec des plumes de Kac-ari.

Les trois généraux, qui étaient encore très vivants et dans un état nerveux facile à comprendre, se mirent à pousser des hurlements ; le roi se tordait de rire. Grâce au mouvement terrible qu’ils se donnèrent, les patients descendirent rapidement le long du pal ; aussi, au bout d’un quart d’heure, expiraient-ils dans d’atroces convulsions.

Évidemment, ce roi de Birmanie manquait d’aménité ; mais, à tout prendre, il n’était pas plus cruel que les électeurs, et je trouve le sort des généraux moins horrible que celui d’un candidat.

*

À vivre à la campagne quelque temps, savez-vous qu’on finit par s’assimiler presque entièrement à ce qui vit et respire autour de soi ? On devient aux trois quarts bœuf, et l’histoire de Nabuchodonosor se répète sur une échelle illimitée. Pour ne pas déplaire aux électeurs nationaux répandus dans nos vertes campagnes, je dirai que c’est là une impression qui m’est tout à fait personnelle ; veuillez suivre mon explication.

Avant-hier, jour à jamais mémorable, j’étais allé passer la soirée avec un de mes amis fraîchement arrivé de Montréal ; mon ami est un citadin obstiné qui trouve ridicule qu’on fasse des malles énormes, qu’on abandonne ses affaires, qu’on dérange ses habitudes, pour venir s’ennuyer huit jours durant dans des endroits où l’on ne trouve ni café potable, ni omelettes aux fines herbes, ni fricandeaux à l’oseille, ni sauterne. Mais cependant, à peine était-il débarqué, qu’il humait l’air comme un marsouin et se gonflait des odeurs du varech, comme s’il avait eu le vide dans les poumons.

À la soirée succéda la nuit, nuit de godaille, de boustifaille et autres amusements plus ou moins convulsifs. À quatre heures du matin, j’avais des cheveux raides sur l’os frontal, une dépression considérable de la nuque et la tête remplie de vapeurs semblables aux brouillards du nord-ouest ; il me semblait que la compagnie Allan[17] mettait à l’ancre dans mon occiput et chauffait à outrance pour un départ prochain. Dans ces moments-là, l’homme se sent sublime et a toujours envie d’escalader les nues. Pour moi, heureusement, je n’avais, pour gagner mon domicile, qu’à escalader des coteaux où déjà s’essayaient les timidités du soleil levant et les mille voix confuses de la nature qui s’éveille. C’était comme un bourdonnement insaisissable, un bruissement de notes inarticulées qui s’élevaient du milieu des bois et du sein de la terre ; une fraîcheur lumineuse était répandue comme une rosée dans l’atmosphère et l’herbe ; se soulevant au souffle du matin, elle rejetait ses perles humides comme une parure usée.

Depuis vingt minutes, je pataugeais dans les sentiers, à travers les foins, l’orge et les patates ; la terre oscillait sous mes pas et j’éprouvais un tangage désordonné qui me donnait des velléités océaniques. J’avais de la rosée jusqu’aux genoux, mais ma tête continuait de loger tous les fourneaux de la ligne Allan. Soudain, un mugissement frappe mon oreille ; je crois que c’est le sifflet de la vapeur et que j’arrive dans un port quelconque... c’était un grand bœuf, immobile près d’une clôture, debout avec le jour et assistant sans se déranger de son lit au spectacle ravissant, délicieux, indescriptible de l’aurore sur les coteaux.

Eh bien ! le croiriez-vous ? Je fus jaloux de cet animal. Est-il en effet rien de plus enviable que de pouvoir assister tous les jours, sans frais ni démarches, à la radieuse apparition du soleil, à l’épanchement lent de la fraîche lumière du matin sur les collines dont les versants se perdent au loin dans une ombre affaiblie ? Je sentis que j’avais du bœuf en moi et je m’arrêtai, la narine frémissante, l’œil dilaté, avec une envie incroyable de beugler à mon tour.

Cet épisode de ma vie agreste manque peut-être d’intérêt pour le lecteur ; je le plains. Qu’il aille voter si bon lui semble, moi je mugis ; qu’il crie comme un pendu à l’appel nominal ou coure au poll dans des flots de poussière ; moi, je me lèverai tous les matins à cinq heures et je gravirai les coteaux pour me confondre avec les bêtes à cornes communément appelées vil bétail. C’est désormais là toute mon ambition, à part les courtes heures que je réserverai aux chroniques.

[17] LES ÉBOULEMENTS

[17]
LES ÉBOULEMENTS

8 août.

Me voici maintenant à six lieues de la Malbaie, aux Éboulements, dans un endroit à moitié sorti du chaos primitif. Rien de pareil au monde ; on dirait un cataclysme arrêté court et qui mugit sourdement dans son immobilité. Il y a comme une menace perpétuelle dans ces énormes montagnes qui se dressent sous le regard, tantôt isolées, tantôt reliées en chaînes compactes, et se poursuivant les unes les autres jusque dans un lointain inaccessible. Une charge de montagnes arrêtées tout à coup dans leur élan, voilà l’image de l’endroit où je suis aujourd’hui.

Il y a de l’épouvante et de la colère tout à la fois dans cette nature formidable, et l’on dirait que la main puissante qui la retient frémit. C’est comme un effort gigantesque de tous les jours pour s’affranchir de l’immuable volonté du Créateur, et dont l’impuissance tourne en convulsions horribles. Lorsqu’on débarque sur le rivage des Éboulements, si tant est qu’il y a un rivage au pied de ces montagnes échevelées, on éprouve une invincible crainte de les voir s’écrouler sur sa tête et l’on a besoin de se confier dans les lois éternelles de la création.

J’ai vu les effets des derniers tremblements de terre dans ce pays. Pas une habitation qui ne soit à moitié reconstruite, qui n’ait eu ses cheminées jetées à terre et quelque pan de mur écroulé ; quelques-unes ont été entièrement démolies. À un endroit, une vaste colline de sable de deux cents pieds de hauteur s’est effondrée ; le sable a été emporté à quatre arpents plus loin, déracinant et entraînant avec lui un verger tout entier dans sa course furibonde. Sur le chemin qu’il a traversé, il y a maintenant une côte, et, plus loin, on voit les troncs d’arbres du verger qui repoussent ça et là, et des tiges, arrachées de toutes parts, qui reprennent racine dans un sol nouveau. On dit que la langue de terre, d’un demi-mille environ, sablonneuse et montueuse, qui s’avance du rivage dans le fleuve, et au bout de laquelle se trouve le quai, a été formée également par un tremblement de terre dont le souvenir épouvante encore les gens des Éboulements, et dont le récit est resté une de leurs traditions. L’île aux Coudres, qui est en face, est encore l’effet, paraît-il, d’une convulsion semblable. Qui le dirait pourtant ? Cette île, avec son dos arrondi, ses rivages plats, ses champs qu’aucun rocher n’accidente, semblerait plutôt avoir été formée dans un jour de tendresse et de quiétude. Mais les tremblements de terre sont les plus trompeurs des cataclysmes.

*

Je suis arrivé ici à trois heures du matin, par une nuit noire comme la conscience d’un ministre fédéral. Les grandes ombres des montagnes, mêlées aux ténèbres dans un vague farouche, pendaient sur le fleuve comme des robes de fantômes silencieux ; l’aurore essayait en vain de percer un coin de la voûte épaisse du ciel, et la longue ligne blanche du quai se dessinait péniblement dans les profondeurs de l’obscurité. Rien ne troublait le calme de la nature, et je crus mettre le pied dans l’infini en touchant cette plage déserte.

Le quai a six arpents de longueur, et là où il commence, sur le rivage, se trouve une maison en pierre complètement rebâtie depuis le tremblement de terre d’octobre 1870. Cette maison prend le nom d’hôtel des Éboulements ; elle est seule au bord de l’eau en face de l’immensité. J’arrive, je frappe, je frappe, je frappe encore ; au bout de dix minutes, une fenêtre de la mansarde s’entr’ouvre : « Qui est là ? » demande une voix rauque comme l’imprécation d’un pécheur. « Moi réponds-je, moi seul au monde. — Bien, je descends », reprend la voix.

Un quart d’heure après, on m’ouvrait une porte qui semblait scellée dans le mur. J’entre ; une atmosphère étouffante ; des doubles-croisées partout ; je veux en ouvrir une et je m’épuise dans des efforts inutiles. « Depuis le tremblement de terre, me dit la voix, on n’ouvre plus les fenêtres. — Est-ce que vous avez peur qu’il entre ? » m’écriai-je en me pendant de nouveau à l’espagnolette de la croisée. — « Non, mais c’est pour mieux tenir le mur. — Au moins, laissez la porte ouverte, car je ne puis pas passer la nuit dans ce brasier. — Ah ! monsieur », reprit la voix sortant comme d’une caverne profonde, « les loups-garous ! vous ne pensez donc pas aux loups-garous !... »

Entre le tremblement de terre et les loups-garous, pas d’issue possible ; il fallut me résigner à avaler jusqu’au jour des exhalaisons de « bottes indiennes » et de chaussettes de pêcheur. Je voulus alors me rejeter sur le thé et j’en demandai une tasse. On fit un peu de feu, on infusa l’énervant produit de la Chine et on me le servit brûlant. Une seule chandelle, ruisselante, fichée dans un chandelier plein de vert-de-gris, m’éclairait dans un sombre appartement nu et désolé. Un homme moins héroïque aurait éprouvé ces premiers tressaillements de la peur qui font trembloter le gras des jambes ; j’eus quelques instants l’envie d’avoir peur, mais je me rassurai bientôt à l’apparition d’une jeune fille, tendre marguerite perdue dans les broussailles.

C’est elle qui m’apporta mon thé, escorté d’une vaste terrine de lait. Ce préambule ranima la confiance et l’espoir dans mon sein ; on a bien dit que la femme est l’ange consolateur de la vie. Mais il faut avec le lait quelque peu de sucre dans le thé pour rétablir les forces du pauvre voyageur. Je me hasardai à demander ce produit des Antilles. — « Du sucre, du sucre », me dit avec une voix douce comme un bâton de tire la tendre marguerite, « il n’y a pas de sucre, monsieur ». Soubresaut subit, mais aussitôt réprimé de toute ma personne. — « Ah ! il n’y a pas de sucre ! Comment voulez-vous que je boive mon thé sans sucre ? Je ne suis pas un anachorète, un de ces martyrs aussi volontaires que sublimes de la Thébaïde, un de ces pèlerins du temps des croisades qui ont fait vœu de s’abstenir de tous les ingrédients propres à édulcorer le breuvage ; je suis simplement un chroniqueur, le premier des chroniqueurs canadiens, un des plus grands pécheurs de mon pays, un homme pour qui le sucre est un noble objet de consommation, une des bouches les plus délicates, un des estomacs les plus difficiles de la Province...... Donc, jeune fille des champs, donnez-moi du sucre, ce sucre fût-il de la mélasse. — « Ah ! pour d’la m’nasse, y en a grossement », reprit la douce pâquerette, et elle alla me chercher une espèce de cruche d’encre, d’où je fis couler le hideux liquide qui devait remplacer la sève de l’arbre national.

Dix minutes après, j’avais des crampes dans l’estomac et je demandais désespérément un lit. Je dois le dire ; à ma grande surprise, on me donna un lit avec les accessoires indispensables, entr’autres un pot d’eau grand comme le creux de la main, que je dus faire remplir huit fois le lendemain matin ; les autres articles analogues étaient éclatants d’absence et il y avait une double croisée ! !..... inouvrable. Une autre particularité de ce refuge des voyageurs, c’est qu’aucune allumette ne voulait prendre feu ; je fus réduit à me coucher au hasard, après avoir disputé pendant une heure le droit de me faire une place à une légion de ces petites bêtes vulgaires, plates, piquantes et nauséabondes, qu’on appelle communément des punaises.

Le lendemain matin, après six heures d’un sommeil agité, mes poumons avaient perdu beaucoup de leur capacité respiratoire et je voulus fuir dans un endroit moins meurtrier, au village qui est à quatre milles de là, sur des hauteurs qui semblent être le refuge des aigles et le séjour du tonnerre. Pas une voiture ; je voulus manger, pas un morceau de lard, pas une bouchée de viande, pas un œuf, pas un poisson, et cela à deux pas du fleuve ; je fus contraint de prendre la route du village à pied, laissant derrière moi mes malles, et de monter à jeun trois milles de côtes.

Voilà ce qu’on appelle l’hôtel des Éboulements.

*

Mais il ne faut pas juger de tout l’endroit par ce tableau de la seule habitation qui se trouve près du quai. Rien de plus pittoresque, de plus original, de plus accidenté que cette montée de la rive au village. C’est sauvage et dur, mais c’est charmant.

Les gens de ce pays sont comme la nature qui les entoure ou plutôt qui les domine. L’homme, c’est là une vérité vulgaire, subit toujours l’influence du milieu où il vit ; l’habitant de la Baie-Saint-Paul, de l’île aux Coudres, ou des Éboulements, comme les sauvages d’autrefois, est hospitalier, serviable, poli, mais c’est une bête féroce dans la colère. Alors il devient horrible, ne recule devant rien et se plonge dans le carnage. On n’oubliera de longtemps, dans le comté de Charlevoix, les scènes sanglantes qui ont marqué presque toutes les élections depuis un grand nombre d’années. On y vit, il y a quinze ans, un millier d’hommes qui se battirent pendant toute une après-midi ; ce fut une tuerie formidable. Plusieurs perdirent la vie ; grand nombre furent grièvement blessés et plusieurs de ceux qui cherchèrent un refuge, en se sauvant à la nage, furent assommés dans l’eau. Les pierres, les morceaux de fer et les rondins pleuvaient sur leurs têtes pendant qu’ils se précipitaient dans le bac qui traversait alors la rivière de la Baie-Saint-Paul. Aux élections suivantes, ce fut la même chose, quoique avec moins de résultats désastreux, et pour demain, jour de l’appel nominal, on redoute une mêlée terrible. Mais les plus anciens et les plus au fait disent que ce sera impossible, à cause de l’immense majorité de M. Tremblay.

Je ne puis vous en écrire plus long aujourd’hui. Un des avantages des Éboulements, c’est que la malle y ferme huit heures avant le départ du bateau ; du reste, en voilà assez.

*

14 août.

Je continue d’habiter un pays inhabitable. Ce n’est que trois jours après la votation que j’ai pu apprendre la victoire de MM. Pelletier, Fournier et Taschereau, et, cependant, le premier triomphait à Kamouraska, justement en face d’ici, à dix lieues de distance, et les deux autres à vingt-cinq lieues à peine. Vous, habitants de Montréal, vous l’avez su deux jours avant moi : ce qui prouve que tout, dans ce monde, n’est qu’une immense plaisanterie, la distance qu’un vain mot, et la proximité qu’un mirage trompeur. Nous avons bien ici la malle quatre fois par semaine, mais je ne sais pourquoi les grands événements s’arrangent toujours de façon à arriver après son départ de la ville. En outre, le bateau à vapeur qui doit venir ici les mercredis et samedis, a toujours quelque prétexte nouveau pour arriver le plus tard possible ; tantôt, c’est le brouillard, tantôt la marée, tantôt l’humeur de son capitaine ; quand il n’y a pas de raisons du tout, cette absence même de raisons lui en fournit une ; le désagrément de ne pouvoir être en retard a indisposé la machine, et l’équipage, furieux de cette obligation inattendue d’être exact, s’en venge en faisant tourner le bateau deux heures autour du quai avant d’accoster.

Ou bien, le bateau, venu quatre heures après le temps, se trouve tout à coup pressé au point de ne pouvoir rester en place ; alors, on débarque la moitié des effets et l’on crie à leurs destinataires qu’ils auront le reste au retour.

Les citoyens des Éboulements gémissent et se lamentent, mais comment voulez-vous faire entendre une plainte au reste du monde, lorsqu’on n’a la malle que trois fois par semaine ?

Dire que je suis venu échouer sur ce morceau de terre et que j’ai à peine l’espérance d’en pouvoir sortir, avant d’avoir pris l’habitude des ascensions périlleuses ou des descentes précipitées dans les abîmes ! En effet, d’ici à Québec, ce ne sont que des côtes qui donnent le vertige : on dirait que cette région a regimbé sous la main du Créateur. Pour prendre le bateau, il faut un héroïsme surhumain et se résigner parfois à attendre une journée entière sur le quai désert. Si la patience est la vertu des nations, elle éreinte les individus : à force d’en avoir, on finit par être enragé. J’ai vu ici une jeune femme dangereusement malade, obligée d’attendre le médecin dix-huit heures avant de pouvoir se faire soigner ; il était allé simplement à deux lieues d’ici, à l’île aux Coudres.

À l’heure où j’écris ces quelques lignes, au moment même de commencer cet alinéa, les nouvelles électorales, déjà vieilles partout, m’arrivent en masse. C’est un flot d’incertitudes et d’invraisemblances grossi par l’imagination de chacun. Mais on écoute le tout avec avidité. Les blagues les plus colossales des journaux sont encore une pâture délicieuse pour nous, malheureux enchaînés au sommet de la terre ; et, de quelque côté qu’arrive une rumeur, elle est reçue comme une compatissante amie.

*

Quel pays curieux ! Les hommes y restent primitifs, malgré toutes les trouées qu’y a faites la civilisation ; mais si vous voulez entendre de vraies saillies sans prétention, de ces mots gaulois comme nos pères en étaient si prodigues, venez ici. À part cela, rien n’est plus étranger au moindre vernis social que l’habitant des Laurentides.

Jusqu’aux chiens qui veulent être barbares. Hier, j’ai voulu faire une marche à deux milles de ma demeure ; je passais paisiblement comme tout homme qui a la conscience de sa force ; eh bien ! malgré cet extérieur peu électoral, j’ai failli me faire dévorer par ces généreux quadrupèdes, amis de l’homme. C’est probablement mon faux-col et ma chemise de toile qui les agaçaient, ces objets inconnus leur étant suspects ; je fus sauvé par la maigreur déplorable qui est comme l’enseigne de mon tempérament ; ne pouvant pas trouver mes mollets, les caniches des Éboulements se contentèrent de faire en mon honneur un concert d’aboiements qui dura deux heures. Voilà le seul divertissement que j’aie eu encore depuis huit jours !

*

J’écoute les histoires des chasseurs ; il y en a de très curieuses : « Par une belle journée de septembre », me dit le père Dufour, (un vieillard qui, depuis l’âge de douze ans, connaît toutes les forêts à dix lieues en arrière des montagnes), « j’étais allé dans les concessions que vous voyez d’ici et qui, il y a vingt ans, ne comptaient pas une seule habitation. Dans ce temps-là, nous chassions le canard partout à trois milles en arrière du village ; les tourtes étaient si nombreuses qu’on les tuait à coups de bâton, il fallait presque s’en défendre dans l’air comme des maringouins. Sur le marché de Québec, j’ai vu ce gibier se vendre souvent au prix de quinze sous la douzaine ; aujourd’hui, vous ne trouvez plus ni gibiers ni forêts, mais des concessions et des villages qui comptent jusqu’à deux cents électeurs, pendus comme des nids aux flancs des montagnes ou juchés sur des plateaux qui semblent inaccessibles.

« Or, un jour, en m’aventurant à quelques milles au milieu des vallées et serpentant avec les détours des bois, je parvins à un petit plateau grand de quelques centaines de pieds, complètement libre d’arbres, et sur lequel s’élevait un seul tronc dénudé d’environ trente pieds de hauteur. La fantaisie me prit de grimper dessus ; laissant donc mon fusil à terre, je montai et j’arrivai au sommet du tronc. Là je vis qu’il était creux et d’un diamètre de deux pieds à peu près ; voulant l’examiner attentivement, je me penchai, mais dans le mouvement que je fis, une moitié du corps emporta l’autre et je dégringolai dans l’arbre béant. Vous pensez bien qu’arrivé au bas je n’étais pas fier. Comment sortir de là ? Me fallait-il donc sans secours y mourir de faim ou de désespoir ? Je me tournai et me retournai en tous sens, j’essayai toutes les façons de grimper, j’enfonçai mes doigts avec rage dans le bois que je croyais à moitié pourri, j’y fis des entailles furieuses avec mon couteau, mais tout cela en vain. Il faut avoir été dans un arbre creux pour savoir ce que c’est !...

« Enfin, après des efforts surhumains, comme je me retournais haletant, couvert de sueurs, résigné à la mort, je jetai un dernier regard vers le haut de l’arbre ;.... j’y vis deux yeux flamboyants et une tête d’ours penchée qui semblait interroger la profondeur ; puis, en une minute, la tête se changea en derrière et l’animal commença à descendre lentement dans cette position. « Sauvé ! je suis sauvé ! » m’écriai-je, et j’attendis avec lenteur, jusqu’à ce que le derrière de l’ours étant arrivé à la portée de mon bras, je m’élançai dans un effort suprême, le saisis vigoureusement par le poil avec mes deux mains, et l’animal effrayé, furibond, mugissant, se remit à monter dans le creux de l’arbre. Arrivé au sommet, je me jetai au dehors et tombai près de mon fusil. L’ours resta à me regarder quelques minutes comme se donnant à tous les diables pour savoir ce que cela voulait dire ; puis il descendit gravement, silencieusement, dans son trou. Pour moi, je partis à grands traits, impatient de brûler un cierge en l’honneur de saint Hubert. »

— « Voilà, père, une histoire que je raconterai aux gens de Montréal, lui dis-je. Ils aiment l’invraisemblable et sont un peu blasés sur les prodiges. Pourtant il leur reste encore assez de naïveté pour se confier en tout à l’auteur des chroniques du National. Après celle-ci, je tirerai l’échelle. »

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18 août.

Me voici maintenant à la montagne de fer titanique de Saint-Urbain (urbanus sum). Pour y arriver, j’ai dû passer par Misère, Blagous, Petoche et Cucreux. Ces noms frémissent sous ma plume ; des deux premiers seulement j’ai découvert l’étymologie ; pour les autres, elle est introuvable.

Misère comprend un espace d’environ une lieue entre les Éboulements et la Baie-Saint-Paul ; c’est une suite de terrains rocailleux, chétifs, allongés sur des hauteurs où l’aigle étend son vol et où l’homme crève de faim. Des chaumières misérables s’élèvent par-ci par-là, au milieu de champs étroits et courts qui laissent percer quelques rares épis entre les roches ; la malédiction semble semée à chaque pas sur cette terre ingrate et l’on dirait que l’homme y traîne le poids d’une expiation fatale. La nature, au loin splendide et grandiose, mêle une cruelle ironie à ce spectacle de l’indigence ; le cheval, cette noble conquête de l’homme, ne s’y voit qu’en passant, et le bœuf de labour seul, aux flancs creux et à l’œil hébété, aide péniblement le colon à tracer des sillons où la charrue pénètre en grinçant.

Blagous tire son nom du premier candidat conservateur qui y prodigua ses promesses et les largesses trompeuses, aussi, l’habitant de ce lieu porte-t-il l’extérieur d’une défiance insurmontable ; il croit voir un faiseur de contes dans chaque étranger qui passe ; son œil est oblique et son oreille difficile ; il écoute sournoisement et sans regarder, de peur de lire dans vos yeux le sourire de la duperie calculée. Pour entamer un pareil homme, il faut avoir toute la candeur d’un touriste, et, pour le faire parler, presque l’autorité d’un confesseur. Jamais on ne connaît son opinion et son vote est presque toujours une surprise. Aussi, les candidats ne font-ils que passer par Blagous en grognant ; le candidat conservateur surtout n’y saurait mettre pied à terre nulle part ; il est jugé d’avance.

*

Quand on a quitté ces quatre endroits qui font frémir ma plume, comme je l’ai dit plus haut, on arrive, après des montées et des descentes innombrables, au Cap à Corbeaux, du haut duquel l’œil plonge dans la Baie-Saint-Paul, l’endroit le plus considérable de toute la côte du nord. On ne se figure pas ce qu’est un pays pareil ; la Côte-à-Corbeaux a près d’un mille de longueur, et, à ses pieds, parmi des méandres sans fin, serpentant au milieu d’une vallée riante et fertile, se voit la rivière de la Baie-Saint-Paul, communément appelée le Bras. Voyez-vous un peu ce que cela doit être ? Descendre vingt-huit arpents en roidissant tous ses muscles pour pouvoir se retenir et ne pas dégringoler avec les cailloux que le pied pousse devant soi, et qui roulent jusqu’au bas de la côte comme au fond d’un précipice ! L’archange rebelle, dans sa chute, a dû passer par là. Un vieil habitant de l’endroit m’a raconté dans son style naïf l’histoire de la création : « Dieu, dit-il, commença par faire les mers, les fleuves, les ruisseaux, puis le district de Montréal, puis la côte du sud ; cela lui prit quatre à cinq jours. Le sixième jour, il se sentit fatigué ; mais comme il n’avait pas encore fini, de lassitude il jeta ça et là le sac de la création, et voilà comment se fit la côte nord. »

Entre deux promontoires énormes, qui ont l’air de se défier l’un l’autre, s’ouvre la Baie-Saint-Paul et la rivière qui la continue. Cette rivière est peu de chose, un arpent ou deux de largeur, mais des détours sans fin qui la font perdre à chaque instant de vue ; tantôt des terrains plats, tantôt des escarpements subits, tantôt des oasis délicieusement couchées dans les eaux.

Il m’a fallu trois heures pour me rendre des Éboulements à la Baie-Saint-Paul, distance de trois lieues. J’avais pris un cabriolet, véhicule disloquant ; aussi, à mon arrivée, j’avais les os comme un effet d’indigestion, et le cœur me battait dans la poitrine comme un caillou qu’on met au bout d’une planche pour le faire sauter.

*

La Baie-Saint-Paul fait un contraste étonnant avec le reste de la côte nord ; la vallée, coupée en deux par la rivière, a environ deux milles de largeur, et, sur toute sa longueur, passe un chemin agréable et facile, de quatre lieues, qui mène à Saint-Urbain, où se trouve la mine de fer titanique.

Saint-Urbain est une concession située en arrière de la Baie-Saint-Paul, et qui compte à peu près cent soixante voteurs, tous des rouges incorrigibles ; c’est désolant.

Rien n’indique la présence d’une mine ; il faut faire quinze arpents en dehors du chemin pour se rendre au foyer d’opération. Là, on trouve six bâtisses en voie de construction, deux pour mettre le charbon, une pour le minerai et trois pour loger les travailleurs. Ces six bâtisses sont en bois ; à vingt pas plus loin, une cinquantaine d’ouvriers déblaient et creusent le terrain pour poser les fondations des bâtiments qui contiendront les fourneaux. Pour arriver à la mine proprement dite, il faut monter douze arpents raides comme les convictions d’un libéral avancé, puis on aperçoit une quinzaine d’hommes en train de piocher et de miner dans le monticule de fer titanique. L’exploitation est peu avancée à cause du grand nombre de travaux préparatoires qu’il a fallu accomplir avant d’attaquer la mine proprement dite.

Cette mine est d’une grande richesse, elle donne à peu près soixante-dix pour cent de minerai pur ; on suppose qu’elle comprend une superficie d’une douzaine de lieues. Depuis la montagne de fer jusqu’à la Baie-Saint-Paul, la Compagnie qui exploite la mine achève de faire construire un tramway, chemin à lisses de bois de trois pieds de largeur, qui devra transporter le minerai jusqu’au fleuve. À l’autre extrémité du tramway, près du fleuve et à l’entrée de la Baie-Saint-Paul, se trouve un immense hangar bâti par la Compagnie pour emmagasiner le minerai. On évalue, pour le présent, à environ trois cents le nombre des employés à la mine ; mais ce qu’il faut considérer par-dessus tout, ce sont les avantages indirects et les conséquences d’une pareille exploitation.

En premier lieu, la Compagnie, pour pouvoir utiliser ses travaux et faire les choses en grand, devra peser de toute son influence sur le gouvernement pour obtenir la construction d’un quai où pourront mouiller les navires d’un fort tonnage. Aujourd’hui, il n’y a pas de quai à la Baie-Saint-Paul ; les battures s’y étendent sur une longueur de deux milles, et les passagers, qui veulent prendre le Clyde, sont obligés de l’attendre à bord d’une goélette mouillée au large. En outre, la Compagnie devra faire macadamiser tout le chemin compris entre la Baie-Saint-Paul et Saint-Urbain, une distance d’environ dix milles ; déjà elle a fait construire une dizaine de ponts solides sur ce même chemin, dans les endroits où les nombreux détours de la rivière interceptent le terrain. De plus, elle donne une valeur considérable aux terres par le développement rapide de la colonisation qui suit partout les industries bien assises ; déjà même bon nombre d’habitants du Saguenay sont venus s’établir auprès de la mine de fer.

De l’autre côté de la rivière, en face de la montagne titanique, se trouve une autre mine, presque aussi considérable, et pour l’exploitation de laquelle s’est formée une autre compagnie dans laquelle M. Price a des intérêts considérables, et qui devra, elle aussi, faire construire un tramway pour transporter son minerai jusqu’au fleuve.

Voilà à peu près les seuls détails qu’il soit possible de donner maintenant sur cette vaste exploitation qui n’en est encore qu’à ses débuts ; elle transformera en peu d’années une bonne partie des Laurentides, et la Baie-Saint-Paul ne tardera pas à devenir un endroit célèbre où les voyageurs accourront. Elle est aujourd’hui la première station du bateau à vapeur sur la côte nord, en attendant qu’elle devienne un entrepôt renommé pour l’une des premières richesses du monde, dans cet âge de fer où les hommes participent un peu eux-mêmes de la nature du minerai, ce qui, malheureusement, ne les rend pas plus solides tout en les rendant plus durs.

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25 août

« Une, deux, trois, ça y est ? Bon, envoyons fort, hourrah ! » et les trois baigneurs s’élancent, torse rejeté en arrière, poitrine bruyante, bras et jambes rayés de muscles. Mais il y avait trente pas à faire pour se jeter dans le fleuve ; le premier atteignit le rivage, le deuxième retourna, en frémissant, à moitié chemin ; « Brrr, brrr, qu’il fait froid ! » et vint se heurter sur le troisième qui était resté sur place, après avoir fait un saut.

C’est que l’eau est terriblement froide à Tadoussac. Il faut être intrépide ou amphibie pour s’y précipiter sans un serrement de cœur qui vous met la poitrine comme dans un étau ; on risque un pied dans l’onde amère et retentissante, puis l’on recule de trois pas en arrière, aux trois quarts crispé : l’homme a horreur de l’abîme comme la nature a horreur du vide. « Décidément ce sera pour demain », dit le premier baigneur, chevrotant et retournant à la course remettre sa chemise et son pantalon. « Oui, oui, pour demain, répètent en chœur les deux autres : demain, il fera plus chaud ; regarde bien la place ; bon, c’est ici ; pas de crans (ressac), sable fin, c’est le meilleur endroit, nous reviendrons. » Et le lendemain, c’est la même chose.

Le lendemain n’appartient pas à l’homme. Eh quoi ! le présent même le fuit, le présent qui lui échappe au moment même où il y pense ! J’écris cette ligne, et celle qui la précède est déjà engloutie dans le passé. C’est une terrible chose que de ne pouvoir pas arrêter une heure cette horloge éternelle que personne ne monte et qui ne retarde jamais.

Demain, qui sait ? Ce sera la pluie, ce sera le nord-est avec ses froids brouillards couvrant la côte et se répandant sur le fleuve comme un océan superposé de vapeurs glaciales. La rive nord du Saint-Laurent est tout ce qu’il y a de plus inhumain. Sur une bonne étendue de quarante lieues mincement habitées, à partir de Sainte-Anne, ce ne sont que des côtes qui plongent dans des abîmes et remontent aux nues. « Le bon Dieu n’a vidé son sac que par escousses », me disait un habitant qui me menait en calèche dans ces interminables plongeons des Laurentides ; « c’est pas fait pour des hommes, ce pays cite, c’est rien que pour des sauvages et des nations. » Rochers, gorges, chemins empierrés se précipitant et rebondissant, voilà la rive nord de la Baie-Saint-Paul à Tadoussac. On met une journée à faire six lieues et l’on saute constamment ; cela vaut le mal de mer. Aucune dyspepsie n’y peut tenir, mais aussi l’on arrive comme du café moulu sortant de l’engrenage ; le postillon qui conduit la malle dans ce pays est tout bossué comme un vieux tambour ; les os lui sortent du corps et il a une épaule qui lui bat constamment sur l’occiput. Quant aux jambes, il n’en a plus ; ce sont des allongements mécaniques qui obéissent à tous les accidents de terrain et qu’il ne peut contrôler. On ne voyage en somme dans ces régions que pour arriver au paradis, puisque c’est le chemin qui y mène.

*

Vous ne sauriez croire tout ce qu’il y a d’étrangers venus, cette année, de toutes les parties de l’Amérique aux stations d’eau canadiennes. La seule ligne de bateaux à vapeur qui ne fait le service que quatre fois par semaine de Québec à la Baie des Ha ! Ha ! n’y peut suffire ; c’est par centaines qu’ils débordent à la Malbaie et à Cacouna, outre que le chemin de fer en échelonne sur tout le côté sud, à Kamouraska, à la Rivière-du-Loup, à Rimouski... Ce que tous ces endroits prennent d’accroissement et de mouvement chaque année est vraiment remarquable ; mais ils sont encore loin de suffire à la foule avide. Moi qui ai vu, il y a dix ou quinze ans, ces campagnes devenues aujourd’hui de véritables villes rurales, je reste tout émerveillé de leur subite croissance ; partout ont surgi des maisons destinées uniquement aux étrangers ; ce sont des villages entiers qui se forment de la sorte, avec toutes les coquetteries et tous les embellissements qui déterminent le choix, et l’arrêtent, une fois formé.

Mais ce qui manque à la plupart de nos jolies stations d’eau, c’est la facilité, c’est la rapidité des communications. Ainsi, Tadoussac n’a pas même une route qui mène, soit à l’intérieur, soit sur le littoral ; pas de télégraphe non plus ; les voyageurs qui y arrivent ou qui en partent sont obligés de traverser à la Rivière-du-Loup. Ceux qui vont à Cacouna sont encore tenus de descendre à la Rivière-du-Loup, s’ils viennent par eau, et de faire ensuite cinq milles en voiture. Les voyageurs qui vont à Kamouraska font encore en voiture la même longueur de chemin, à partir de la gare du chemin de fer ; impossible de s’y rendre par eau, parce que la marée baissante laisse à sec le rivage sur un mille d’étendue.

*

En face de Kamouraska, à un mille seulement du rivage, s’étendent trois îles qui, tous les jours, reçoivent les pique-niqueurs en chaloupes ; il est fortement question de construire à l’une d’elles un petit quai où viendrait atterrir le bateau à vapeur, et d’y bâtir un grand hôtel pour recevoir les voyageurs qui se rendraient à Kamouraska, soit en chaloupe, soit en voiture, à la marée basse. Si ce projet est mis à exécution, Kamouraska deviendra sans contredit avant peu d’années l’endroit fashionable de la rive sud ; on aura bientôt déserté l’ennuyeux Cacouna qui n’est fait que pour les Anglais du dimanche, et qui ne se corrigera jamais de n’être qu’un étalage stupide d’équipages et de toilettes.

Dans ces endroits marqués par la vanité humaine et où le touriste confiant vient se faire victimer, il est impossible de se procurer à souhait les choses qu’on a dans les plus vulgaires campagnes. On y est habitué aux voyageurs qui posent, non à ceux qui viennent se rafraîchir et goûter les avantages de la villégiature. Or, un de ces avantages, il me semble, un des plus naturels et des plus faciles, serait bien d’avoir du lait et de la crème à discrétion ; eh bien ! c’est précisément ce que vous ne pouvez pas vous procurer dans les hôtels de la fashion ; chez les habitants, vous en aurez autant qu’il en faut pour abreuver toute une famille, et cela pour quelques sous ; dans les grands hôtels, ce n’est pas à prix d’or que vous en aurez de quoi vous détremper le larynx. J’en veux à tous ces superbes établissements qui vous vendent l’ennui bruyant et la somptuosité tapageuse à des prix fabuleux, sans vous donner pour un centin valant du vrai luxe de la campagne.

Malheureux et insensés ceux qui se laissent séduire par ce mensonge brillant ! ils s’en retournent à la ville plus fatigués, plus maigres, plus altérés que lorsqu’ils en sont partis. Avec cela, les enfants, le vacarme, les serviteurs ahuris qui ne savent pas où donner la tête, les arrivées nouvelles de chaque jour qui bouleversent les chambres où l’on vous parque deux ou trois ensemble, la gêne de tous les instants, la nécessité d’être magnifique ou du moins de le paraître, l’impossibilité de prendre des bains à son choix, parce que les grèves sont couvertes à chaque instant du jour d’enfants et de femmes qui y viennent on ne sait pourquoi, croyez-vous que tout cela puisse amuser un vrai touriste ou inspirer un chroniqueur ?

Pour moi, je vais où je puis me mettre en chemise et en pantoufles, et surtout à bon marché. Je rends grâce au ciel de m’avoir fait pauvre afin de pouvoir boire du lait à ma fantaisie. Quand les chroniques m’auront rendu millionnaire, alors je songerai à payer quatre dollars par jour pour épaissir la croûte de mon abrutissement ; mais alors vous n’aurez plus de chroniques.

[20] EN VILLE

[20]
EN VILLE

MONTRÉAL, 6 SEPTEMBRE.

Enfin j’ai dû à mon tour quitter la campagne.

Ce n’est pas que j’eusse grande envie de revenir à Montréal où il n’y a aujourd’hui que des ingrats ; mais puisque tout le monde y revient, j’en fais autant. Un journaliste est toujours un peu singe ; à force de vouloir contenter toutes les gens, il finit par les imiter. À ce propos, j’élève une protestation, tardive, il est vrai, mais qui n’en est que plus motivée, contre cette théorie absurde, malsaine, inqualifiable, qui veut que l’homme soit un singe perfectionné.

L’homme est un singe non perfectionné.

Donc, en arrivant à Montréal, je suis devenu un ingrat, un vrai Athénien. Les Athéniens, rapporte l’histoire, à force d’entendre tous les jours, à tous les coins de rue, par tous les gamins venus, appeler Aristide le juste, Aristide par ici, Aristide par là, « As-tu vu Aristide ? As-tu vu le juste ? » en étaient devenus horriblement agacés.

De même, les Montréalais, à force d’entendre appeler Sir George Étienne l’homme de fer, l’homme de bronze, l’homme de castille, l’homme d’étain, l’homme de cuivre, l’homme d’antimoine, bardé, blindé, imperméable, water-proof, fire-proof, coffre-fort, en avaient déjà par-dessus les oreilles, même avant l’émission du writ électoral et le manifeste de Médéric Lanctôt que je ne peux comparer qu’à une soupe au macaroni. Si le procédé Viger avait été connu plus tôt, on aurait coulé Sir George Étienne d’un seul jet. Il y a heureusement la mine de fer titanique de Saint-Urbain qui est inépuisable. La Minerve aussi est ingrate pour n’avoir pas ajouté à sa nomenclature de métaux : « Sir George, l’homme de fer titanique, ou l’homme titanique de fer », peu importe ; pourvu que titanique y soit, c’est le principal.

Renverser un homme métallique, quelle épaisse ingratitude ! C’est là la grande noirceur, prédite par la Minerve. En effet, il faut avoir pour cela l’âme noire...., noire comme du vrai cirage. Si ce triste calembour peut me valoir un sourire sur la lèvre impassible de l’élu de Jacques-Cartier, je demande qu’on m’élève une colonne d’argent massif. En fait de métaux, je ne suis pas difficile ; tous les hommes n’ont pas la chance de venir au monde en fer battu..... ; et, puisque les colosses monopolisent le bronze, moi, petit, je me contente de l’argent.

*

Je m’explique enfin cette adhérence que rien ne pouvait entamer, cette cohésion, cette affinité de Sir George Étienne avec le Grand-Tronc : c’était un homme de fer ! S’il y a de l’ingratitude à trouver cette explication, je m’en décharge sur la Minerve qui me l’a inspirée ; mais cela n’empêche pas mes concitoyens d’être bien noirs pour avoir repoussé l’auteur du drill shed[18].

Dans un article de la Minerve que j’ai lu et relu bien des fois depuis jeudi dernier, il est question de plusieurs grands hommes, victimes de l’ingratitude populaire, lesquels grands hommes, tels que Mirabeau, Wellington, etc., ..... ont toutes les ressemblances possibles avec Sir George Étienne. Après avoir fait ce rapprochement qui naît de lui-même sous la plume, la Minerve ajoutait avec un accent douloureux :

Sir George a été sifflé, hué à Montréal, alors qu’il se disposait à grossir encore la liste déjà considérable des bienfaits dont il a doté la ville.
Il a pu entendre, lui aussi, vociférer dans la rue : « la grande trahison de Cartier ! » On ne lui a épargné ni les injures, ni les violences, ni les menaces. Que cela ait chargé son cœur d’amertume, c’est dans l’ordre ; que cela l’ai étonné outre-mesure, non, car tout homme public doit compter sur l’outrage de ceux qu’il a servis ; que cela l’ait dégoûté, découragé et éloigné à tout jamais de l’arène politique, non encore, car Sir George possède une âme de bronze, que l’ingratitude populaire ne fera pas dévier de sa route.

On ne manie pas le bronze comme on veut ; c’est un métal pesant ; on ne peut pas à discrétion le faire aller de droite ou de gauche. Il ne suffit pas d’être ingrat pour déplacer un baronnet en métal ; il faut absolument qu’il y ait eu de plus des raisons d’une très-grande force et une impulsion formidable donnée à la répugnance publique.

On n’est pas ingrat pour le seul plaisir de l’être. S’il en était ainsi, il y a déjà longtemps que les Montréalais se seraient payé cette jouissance ; pour moi, voilà bien certainement douze ans que je suis ingrat envers Sir George, sans que cela m’ait donné toutes les joies de la terre. Malheureusement, nos concitoyens se sont prononcés sur le tard, et cela a donné le temps à Sir George de « grossir » la ville de ses bienfaits.

Je trouve, pour ma part, que d’avoir retardé pendant vingt ans l’explosion de son ingratitude, c’est encore montrer diablement de reconnaissance. Que Sir George, après cela, persiste encore à rester dans la vie publique, quand il en est si épouvantablement repoussé, et qu’il veuille encore nous « grossir » de ses bienfaits, lorsqu’évidemment la reconnaissance nous est à charge, qu’il ne soit pas encore éclairé par ce verdict foudroyant de toute notre grande ville, cela prouve qu’il a non seulement une âme de bronze, mais encore une tête de cyclope, et qu’il ne voit que d’un œil, de cet œil avec lequel il n’a fait que se contempler lui-même toute sa vie durant.

*

Maintenant, Sir George est prévenu ; nous sommes ingrats. S’il veut encore, malgré cet avertissement, se faire élire quand même, c’est donc qu’il y trouve son compte et qu’il a bien plus en vue sa propre personne que celle des Canadiens qui n’en veulent plus. Je crois, du reste, que c’est là tout le secret de la vie publique de Sir George et de ces énormes bienfaits dont il nous a surchargés.

Voyons un peu, faisons du raisonnement. Ne semble-t-il pas, en somme, que le métier d’un homme public est de faire des actes publics et de travailler pour le comté ou la ville qui l’élit ? On ne l’envoie pas en chambre uniquement pour chanter « Vive Ottawa, la capitale des Canadas ». Dès lors que je vous élis et que vous me servez bien, nous sommes quittes. Mais que dire d’un homme qu’on élit malgré tout pendant vingt ans, qui vous sert très-mal, et qu’on ne renvoie qu’à la fin de sa carrière, lorsqu’il n’est plus capable de rien ? Il me semble que si quelqu’un doit avoir de la reconnaissance, c’est bien Sir George, et que si quelqu’un a montré une profonde ingratitude, c’est bien lui pour ses électeurs. Leur avoir donné un drill shed et fait à peu près deux mille discours horribles, incompréhensibles, intraduisibles, irrépétables, et cela pour les remercier de l’avoir élu pendant un quart de siècle, c’est non-seulement la plus noire des ingratitudes, mais encore le plus odieux des forfaits ! ! !

Maintenant, qu’il soit pénible, douloureux même, de renvoyer de la scène politique, à la fin de sa carrière, le baronet malade, après trente ans de services publics et surtout privés, et surtout grand-tronqués[19], je ne dis pas ; mais à qui la faute ? Pourquoi a-t-il persisté à être ingrat envers nous ? Après tout, que diable ! nous ne sommes pas pour nous sacrifier indéfiniment.

Le Parlement n’est ni un hôpital, ni un asile, et s’il fallait y envoyer tous les infirmes, tous les ramollis, sous prétexte qu’ils ont soixante ans et qu’il est difficile, à leur âge, de rompre avec de vieilles habitudes, nous en verrions de belles ! Ce ne serait pas une Législature que nous aurions, mais un musée de fossiles, une collection antédiluvienne, une exhibition vivante de toutes les infirmités humaines. Ce n’est pas avec cela qu’on fait des lois ni qu’on établit ses droits à l’admiration.

Je compatis de toutes mes forces à la douleur de Sir George, mais je ne puis oublier pour cela les vingt années de souffrances qu’il nous a imposées ; et ce n’est pas une raison, parce que nous avons trouvé aujourd’hui le remède, de faire comme si de rien n’était et de recommencer pour vingt années de plus, en supposant même que l’hydropisie[20] soit un « bienfait public ».

*

Le Courrier de Saint-Hyacinthe, organe des électeurs en fil de laiton, s’inspirant des articles métalliques de la Minerve, a publié ces jours derniers un écrit prodigieux, unique, labradorien, tout ce qu’il y a de plus boréal ; les mots me manquent, il faudrait en chercher dans la lune.

Ainsi débute l’écrit en question du Courrier de Saint-Hyacinthe :

AVEUGLEMENT ET INGRATITUDE
L’histoire rapporte qu’un jour, lorsque tous les Grecs s’étaient réunis pour proposer la peine de l’ostracisme ou du bannissement contre un de leurs plus célèbres compatriotes, Aristide, dont ils étaient jaloux de la gloire .....................................

Dont ils étaient jaloux de la gloire ! À cette phrase, l’ingratitude me prend ; je continue, parce que je serais capable de méconnaître toutes les jouissances dont j’ai été grossi par le Courrier en le lisant.

« Le lecteur voit sans doute où je veux en venir », ajoute le Courrier (c’est bien clair). « L’antique terre des Hellènes n’a pas gardé le monopole de la jalousie »... « C’est cela ! » s’est dit le Courrier, dans un moment d’inspiration, « si j’introduis le monopole de la jalousie dans mon article, d’abord c’est très saisissant comme expression, et ensuite, au point de vue des manufactures canadiennes, ça me ménage une transition habile pour arriver à la protection et ensuite à Sir George ». En effet, le Courrier, ayant trouvé le joint, s’écrie : « Cette misérable passion est venue s’implanter sur le sol canadien..... » la jalousie qui s’implante sur le sol ! hein ! Voyez-vous comme ça vient bien et comme chaque chose est à sa place ?

En signalant à mes concitoyens des articles de ce goût et de cette langue, je crois faire assez pour mon pays et mériter d’être élu jusqu’à la fin des siècles.

Quand je vous dirai maintenant que la lecture des journaux conservateurs est, depuis une quinzaine de jours surtout, la source des plus ineffables jouissances en même temps qu’une expérience à bon marché des profondeurs que peut atteindre la bêtise humaine, je ne pense pas m’avancer trop et je reste convaincu que l’ingratitude est, à côté de cela, encore une noble passion, qu’elle s’implante ou non sur le sol.

De tous les grands bienfaits dont Sir George nous a grossis, le plus important, à mon sens, est celui de nous avoir ramenés à l’âge de fer, qu’il ne faut pas confondre avec l’âge d’innocence, celui du Courrier de Saint-Hyacinthe. Tous les métaux ne se ressemblent pas, quoique Sir George les ait réunis tous dans sa seule personne, comme dans un immortel laboratoire pour l’instruction des chimistes reconnaissants. Si nous avons pu méconnaître un pareil homme, c’est que notre éducation a toujours été mal faite ; on n’enseigne pas la métallurgie dans les collèges et les écoles du Bas-Canada, ou du moins, on n’en enseigne pas assez pour rendre les élèves capables de mesurer tout ce qu’il peut y avoir de bronze dans une âme humaine ou d’aluminium dans les bienfaits dont on grossit une population.

Tout est à refaire en ce sens ; et tant que nous ne serons pas plus forts sur les métaux que nous le sommes, nous serons éternellement des ingrats.

*

16 septembre.

Tantôt à Kamouraska, tantôt à la Malbaie, tantôt aux Éboulements, tantôt à Rimouski, puis à Montréal, aujourd’hui à Québec, j’ai rasé de mon aile toutes les plages, et maintenant, las, tirant la patte, avec des cors aux pieds, avec des mains et un visage brûlés par les vents et le soleil, je suis venu m’abattre de nouveau sur le glorieux rocher d’où Frontenac envoya ses boulets rouges à l’amiral Phipps, et d’où reste encore à « être tiré par une main canadienne le dernier coup de canon pour la domination anglaise en Amérique »[21].

Mais partout, en quelque endroit que se portent mes pas, partout me poursuit le fantôme de l’homme de bronze ; il se dresse devant moi avec des yeux flamboyants comme des creusets et une haleine brûlante comme le souffle des forges. Dieu ! quel éternel cauchemar se sont préparé les électeurs de Montréal ! Ils ne savaient pas que chacun de leurs votes allait retentir dans les siècles comme le cri du remords et comme le glas funèbre de notre nationalité. Oui, sans Sir George, tout est fini, tout a sombré, peuple, institutions, histoire, avenir, dans le naufrage où il s’est englouti. Il n’y avait qu’un homme, un seul qui pût porter le poids un peu lourd des destinées de toute une race, et cet homme est tombé comme une grosse cloche sur la tête d’un bedeau.

« Chose étrange ! (dit l’Écho de Lévis) » ce coup qui devait, dans le calcul (quel français) de ses ennemis, frapper Cartier à mort et lui enlever du coup son prestige et sa force, a créé en sa faveur un élan spontané d’irrésistibles sympathies et l’a consacré, pour le reste de ses jours, l’idole du peuple. Ils (Qui, ils ?) ont voulu l’humilier, et, pour le venger, on (Ils ... on ! ... c’est à n’y rien comprendre) l’appelle et on l’appellera avec orgueil : « Le vaincu du 28 août. »

Oui, en effet, ce sera là une grande, superbe et terrible vengeance que de se faire appeler le « vaincu du 28 août ». Quand ce vaincu aura, quel que soit le métal qui le compose, payé, comme tous les hommes, son tribut à l’implacable nature, quand on aura mis l’idole du peuple dans un cercueil de bronze, il en frémira d’aise au fond de sa tombe ; ses os tressailleront d’une joie inconnue ; et lorsque, parfois, son spectre, agité d’un souvenir horrible, se dressera pâle, effaré, grelottant dans son suaire, appelant ses voteurs, et qu’il cherchera ses fidèles disparus, une voix, partant des rives de Lévis, lui criera pour le venger : « Sois tranquille, George Étienne, tu es le ‘vaincu du 28 août’! »

Il n’y a pas de mânes qui résistent à un nom pareil, et si, vraiment, la vengeance est le plaisir des dieux, il y a là de quoi rendre tout le monde fou de joie dans l’Olympe.

Mais si c’est un plaisir ineffable pour Sir George d’être appelé le vaincu du 28 août, qu’est-ce que cela doit donc être pour M. Jetté qui est le vainqueur de la même date ? Il faut reculer ici les bornes de la jouissance humaine et imaginer des raffinements qui ne peuvent se traduire dans aucune langue. Être vaincu le 28 août, c’est tout ce qu’un homme peut désirer ; mais être vainqueur ce même jour-là, c’est se lancer à pieds joints dans le troisième ciel et s’ébaudir avec les Séraphins.

Malgré tout ce qu’il peut y avoir pour Sir George de délectable à se faire appeler le vaincu du 28 août, moi qui me contente de jouissances purement humaines, je trouve qu’il n’y a rien de comparable à celles que donne en ce moment la lecture des journaux conservateurs. Écoutons encore l’Écho de Lévis qui me fera mourir d’allégresse :

« Sans la défaite qu’il vient de subir à Montréal, Sir George E. Cartier n’eut peut-être jamais deviné la nature et la force du sentiment public à son égard. L’injustice de ses ennemis, l’ingratitude d’une portion trop considérable de ceux qui auraient dû mieux reconnaître ses services, hâteront le jugement de l’histoire sur le compte de cet homme, dont la renommée jettera dans l’ombre tous les noms les plus marquants de notre histoire. Sa grande figure apparaîtra maintenant à cette nouvelle auréole
........................................

Et Jacques Cartier, et Champlain, et d’Iberville, et Frontenac, et Montcalm, et Papineau, tout cela, c’est de la pâtée, des objets confus, jetés dans l’ombre. Pardieu ! mes amis conservateurs, si vous nous trouvez ingrats pour méconnaître Sir George tout seul, qu’êtes-vous donc, vous autres, pour dédaigner de si grands noms ? À l’ingratitude ne joignez-vous pas quelque peu de bêtise, tout ce qu’il vous en reste encore, après en avoir tant consommé ? Mais, continuons à savourer l’Écho :

« Sir George, dit-il, malgré cet échec, malgré les brutalités dont on l’a assailli, alors qu’il ne pouvait lui-même descendre dans l’arène, malgré la trahison d’un certain nombre que le dépit poussa à faire cause commune avec ses ennemis, malgré les calomnies, les fausses représentations, est resté le grand homme d’état, le grand patriote, l’intrépide défenseur de nos droits religieux et politiques, l’homme enfin qui, depuis vingt ans, personnifie la véritable politique nationale, celle qui consiste à réunir en un faisceau les intérêts bas-canadiens pour résister à l’oppression étrangère. »

Je ne sais pas quels peuples étrangers peuvent vouloir nous opprimer à ce point, et j’ai beau chercher dans l’histoire, je ne vois que l’Angleterre, cette Angleterre dont Sir George s’est fait le plus opiniâtre adorateur, l’Angleterre qui l’a siré[22], compagnonné, baigné, que sais-je encore ? Ah ! une idée me vient. C’est de l’oppression haut-canadienne qu’il s’agit peut-être. Mais on nous avait tant assuré que la confédération avait surtout pour objet de détruire à tout jamais la prépondérance de la province-sœur, d’enlever à l’Ontario son droit à la représentation basée sur la population, que je ne vois pas qu’on puisse se plaindre d’être opprimé, quand Sir George a vaincu toutes les oppressions ! Sans doute, c’est une belle profession que celle de défendre les opprimés, mais lorsqu’il n’y a pas d’oppresseurs, c’est exposer en pure perte sa grande figure apparaissant à une nouvelle auréole.

Le Constitutionnel, de qui l’on pouvait attendre mieux, tourne la manivelle à son tour et se fait l’écho de l’Écho.

« Aux yeux des hommes, dit-il, qui veulent juger les choses sans passion, sans parti pris, la carrière politique de Sir George est une des plus belles que l’on puisse rencontrer. L’histoire impartiale, ce juge froid et tardif, lui rendra justice un jour. L’histoire dira que cet homme d’une activité extraordinaire n’eut qu’une passion dans sa vie : servir son pays avec honneur. L’histoire dira surtout qu’il a passé quinze ans de sa vie à côté de la caisse gouvernementale et que jamais on n’a pu l’accuser de faire usage de sa position politique pour favoriser ses intérêts pécuniaires. »

Rencontrer une carrière n’est pas absolument de la plus pure linguistique. – Une carrière ne se rencontre pas sur le chemin comme un électeur décidé à faire acte d’ingratitude. Je voudrais, pour ma part, que les seuls hommes au monde qui aient du sentiment et de la reconnaissance sachent au moins l’exprimer, que ceux qui ont fait de Sir George le pilier de la nationalité canadienne, ne le démolissent pas par leur style ; mais on ne peut pas tout avoir. La gratitude, paraît-il, est un sentiment exclusif, et, lorsqu’on est reconnaissant, on oublie la syntaxe.

Mais voyez où l’on en est réduit pour prôner l’homme de bronze ; on l’adule parce qu’il a passé quinze ans de sa vie à côté de la caisse gouvernementale sans qu’il ait profité de sa position pour favoriser ses intérêts pécuniaires. Cette louange ne laisse pas d’alternative. Ou l’on est un croquant, un fripon, ou l’on a tout simplement fait son devoir en ne prenant pas pour soi l’argent du public. Cette vertu me paraît facile, d’autant plus qu’elle est contrôlée.

Ce que j’admire, ce qui me gonfle d’étonnement, c’est qu’un homme qui a eu, pendant de si longues années, la direction d’un pays, ne soit entouré que de braillards et n’ait pas prévu qu’il était mortel. Est-il rien de plus humiliant que de se voir réduit à n’être plus rien parce qu’un homme disparaît de la scène politique ? Est-il une condamnation plus honteuse de la carrière d’un chef de parti et comment veut-on maintenant que nous ne soyons pas écrapoutis par le premier oppresseur venu, puisque vingt années de pouvoir n’ont produit que des impuissants et des pleurnicheurs ? Quoi, pas un homme, pas un seul pour remplacer le dieu d’argile qui, en un jour, a vu ses autels déserts et son temple écroulé sous un souffle ! Deux générations passives, obéissantes, avaient été formées dans l’adoration muette et dans un fétichisme aveugle qui ne laissait plus de ressource à l’intelligence ni d’espoir à la pensée. Tout s’était effacé, courbé, pour ne laisser debout qu’un fantôme revêtu de toutes les apparences de la force.

Autour de lui il avait fait le vide, repoussé toutes les capacités, découragé tous les talents, sans songer qu’il faut avoir à soi le lendemain et commander le temps, qui n’obéit à personne, pour se décréter immuable. Aussi, lorsque le glas funèbre a sonné, Sir George s’est-il trouvé seul en présence de l’Écho de Lévis qui le venge en l’appelant vaincu, du Constitutionnel qui le loue de n’avoir rien volé, et de la Minerve qui le livre aux expériences des métallurgistes. Dressez des autels maintenant, élevez des colonnes à ces hommes-là, et asseyez-vous dessus.

*

Dès que Sir George aura disparu entièrement, le silence, un silence de plomb se fera sur lui, et, pour ma part, je souscrirai volontiers pour qu’on lui élève un monument, n’importe où, n’importe de quoi. Mais tant qu’il restera sur la scène politique, je le poursuivrai sans relâche du souvenir du véritable grand homme d’État canadien dont il n’a pas craint de souiller le noble repos, qu’il a outragé et vilipendé sur tous les tons, de M. Papineau dont la gloire majestueuse et calme, bien différente du fracas du petit sir, ne faisait qu’irriter son envie et gonfler son venin.

C’est pour avoir jeté l’outrage à la plus pure, à la plus élevée de nos illustrations nationales, qu’il tombe aujourd’hui dans la boue si longtemps pétrie de ses propres mains, qu’il tombe honni, conspué, repoussé par ses propres compatriotes qu’il avait voulu, avant tout, faire anglais comme il l’était lui-même, et qu’il n’a jamais servis qu’au point de vue de la politique impériale.

*

On dit que Sir George veut se chercher des électeurs dans le Manitoba, c’est la dernière ressource d’une fortune politique à tout jamais détruite. Les Manitobains en seront probablement peu flattés et trouveront de mauvais goût qu’on leur fasse jouer le rôle de bouche-trous dans la Confédération, de cheville dans la charpente du puissant édifice.

Il y a dans le Manitoba quatre comtés dont l’un compte 21 voix. Concevez-vous l’ébahissement des braves gens de ce pays en voyant le grand chef, à qui ils croient le Canada appartenir tout entier, le grand, le vaste, l’incommensurable vaincu du 28 août, leur demander un asile dans leurs chétives retraites !

Et maintenant apprenez, sirs, métis, Montréalais et autres.

Nunc erudimini.

[21]

[21]

20 SEPTEMBRE.

« Il y aura des pluies, des grincements de dents et du vent de nord-est durant toute l’éternité. Et le vent de nord-est ayant soufflé pendant quarante nuits et quarante jours, tous les Québecquois auront le rhume de cerveau et le nez comme une citrouille. » (Paroles de l’Apocalypse, chapitre II, livre Xe.)

Cette prédiction s’accomplit à la lettre ; peut-être que les impies de la Minerve n’en croiront rien, mais les Québecquois qui, depuis une semaine, ont les deux mains pendues à leur nez comme à une navette qu’ils tordent, savent qu’il n’y a plus de raison pour que ça finisse et qu’ils iront dans l’autre monde en éternuant. Jamais, de mémoire d’homme, on n’a vu pareille boue ; les pavés ont disparu et la ville est un cloaque. Si Québec n’était pas un promontoire, il serait englouti. On dit que les patates pourrissent dans la terre ; c’est bien le moins ; les maisons elles-mêmes pourrissent, l’eau y suinte par tous les toits dans toutes les mansardes et, de là, arrive dans le nez qui sert de dalle. C’est un spectacle inouï que cinquante mille âmes se mouchant à la fois pendant toute une semaine.

Ce qui m’étonne, c’est que plus le nez se vide, plus il grossit ; c’est donc un réservoir infini qu’une tête humaine et il n’y aurait pas de melon plus juteux au monde ! Connaissez-vous rien de plus humiliant qu’un rhume de cerveau ni rien qui témoigne mieux de la faiblesse humaine ? Être pris tout à coup d’un éternuement obstiné, opiniâtre, et être obligé d’y céder sans relâche, c’est tout ce qu’il y a de plus irritant et à la fois de plus instructif. La philosophie du nez, quelle découverte ! et, comme presque toutes les grandes découvertes, elle sera due à un accident. Je mets en fait qu’un nez qui éternue, c’est tout un monde d’illusions envolées et que l’homme, le roi des animaux, en devient le plus bête avec le coryza. De là je conclus que le rhume de cerveau est une affection essentiellement nationale.

Comment après cela bâtir des théories sur cet organe si nécessaire à la sécrétion cérébrale ? Que va devenir la nasomancie, science chérie de M. Bué, devant ce déluge qui confond tous les nez dans un seul type, celui de la pomme cuite ? Avant les pluies torrentielles qui ont changé la ville en un vaste égout collecteur, il y avait encore, même à Québec, des nez qui faisaient rêver et des nez de rêveurs ; maintenant il n’y a plus que des nez de pochards endurcis.

*

Renifler sans cesse était autrefois l’indice d’un caractère moqueur et caustique ; aujourd’hui, n’allez pas croire que votre interlocuteur, lorsque vous le verrez renifler, se moque de vous ; mais éloignez-vous tout simplement de deux ou trois pas. Dire que nous voilà au vingt septembre, au mois des fruits, de la moisson et du feuillage doré, et que la pluie n’a fait que tomber, tomber sans cesse depuis le huit ! Douze jours d’arrosage consécutif, de clapotage et de crottage ! Et remarquez que nous habitons une ville où il n’y a pas de pavés, une ville qui devient un marais à la première pluie et dont on laisse s’entasser la boue depuis l’époque de la conquête. On a commencé au mois de juin à paver la rue Saint-Jean, principale artère de la haute-ville ; cent cinquante pieds de macadam ont été couchés et maintenant l’ouvrage est suspendu. À la basse ville, les goëlettes viennent ancrer sur les trottoirs et chargent ou déchargent leurs cargaisons à domicile.

Là où se trouvaient les quais, il y a quinze jours, les navires jettent maintenant la sonde ; avant-hier, un bateau de la compagnie Richelieu, le Montréal, je crois, a dû mouiller au pied de la citadelle et débarquer ses passagers au moyen de poulies ; tout le trafic se fait dans des chalands, les cochers ont ôté les roues de leurs voitures et le premier essai de chiens de Terre-Neuve, comme moyen de locomotion, vient d’être fait par un riche propriétaire dont les deux chevaux se sont noyés en traversant la rue Saint-Paul ; quant à sa voiture, elle s’est trouvée placée sur un navire en partance pour l’Angleterre, et lui-même n’a pu rester dans la ville de Champlain qu’en sautant sur les remparts qui se trouvent à fleur d’eau. La chute Montmorency se décharge sur l’île d’Orléans dont on ne voit que la cime indécise ; enfin, le gouverneur a lancé une proclamation conviant tous les citoyens à se réfugier dans la citadelle, et le Conseil de ville vient de décréter l’abrogation de la taxe sur l’eau.

Si ce tableau d’une catastrophe semblable à celle dans laquelle le monde fut englouti, il y a cinq mille ans, vous fait frémir, croyez qu’il n’est encore rien en comparaison de la réalité, puisque la réalité, c’est que, malgré le déluge qui nous inonde, il y a encore des feux dans la vieille capitale et des feux que rien ne peut éteindre. Des maisons prendre en feu dans l’eau, conçoit-on cela ! Eh bien ! c’est ce qui arrive ; avant-hier soir, toute une manufacture a brûlé, malgré un immense concours de peuple qui regardait. Rien n’était plus saisissant à contempler que ces flammes jaillissant à travers les flots d’eau versés par les nues et les minces filets des pompes ajoutant leur impuissance à celle du ciel lui-même ! Si une ville, aux trois quarts engloutie, n’est pas à l’abri du feu, où faudra-t-il donc se bâtir désormais et n’est-il pas à craindre que la simple sécheresse ait l’effet de réduire nos os en charpie ?

*

Malgré le déluge, malgré les vents et les rhumes, Québec s’amuse ; c’est un bal quotidien dans la chère et bonne vieille ville. Lord Dufferin est le plus galant, le plus aimable, le plus intelligent des gouverneurs que l’Angleterre nous ait donnés depuis Lord Elgin et de longtemps avant lui. C’est aux Canadiens français surtout qu’il donne ses prédilections, parce qu’étant un esprit cultivé, littéraire, amant des arts, il se porte de préférence vers la race qui a le plus le culte de l’idéal. C’est pour nous, je vous l’assure, un sujet d’orgueil et de réjouissances que d’échapper, sous cette haute protection, à l’épaisse atmosphère qu’appesantit de plus en plus autour de nous le commerce grossier et ignorant des simples enrichis, des parvenus aux grosses mains pleines de gros sous. L’Angleterre nous a-t-elle envoyé Lord Dufferin à la dernière heure pour adoucir les regrets d’une séparation devenue inévitable, ou pour offrir un témoignage d’estime, d’affection pour des colonies si longtemps fidèles ? Certainement, un homme comme celui-là n’est pas un choix du hasard ; il n’est pas venu ici, comme d’autres gouverneurs, simplement pour refaire une fortune ébréchée. À la veille de circonstances décisives, l’Angleterre ne nous envoie pas un homme de plâtre qui ne se recommanderait que par sa position et la suprême autorité qu’il représente ; elle donne, aux uns, l’homme d’État qui sera à la hauteur des événements, aux autres, à ceux dont le cerveau débile frémit à l’idée du self possession, une consolation.

Aussi, toute la presse de Québec est-elle en liesse au sujet du charmant lord qui est venu secouer les vieilles matrones dans leur léthargie et rendre aux jeunes filles leur enjouement animé, le vif incarnat que les plaisirs donnent à la jeunesse. Les Québecquoises ont retrouvé leurs couleurs, elles sont radieuses et ravissantes ; une espèce d’ivresse joyeuse les envahit ; tous les jours il y a une promenade empressée à la citadelle ; le bon vieil esprit d’autrefois se ranime, tout le monde se sent envie de paraître, de briller ; il n’y a pas jusqu’au Journal de Québec qui n’en éprouve le vertige, qui ne tourne aux bons mots et ne fasse des calembours.

Je me suis souvent demandé pourquoi les trois quarts des journalistes canadiens ne renchaussaient pas des patates au lieu de tenir une plume. À force de les lire je suis arrivé à en découvrir la raison ; c’est que ces écrivains ne font pas la moindre différence entre une plume et une pioche.

C’est une épouvantable fatalité que celle qui nous condamne à appeler confrères des gens comme ceux de l’Union des Cantons de l’Est, du Pionnier de Sherbrooke... Le premier ne disait-il pas ces jours-ci que « la confédération et ses légitimes influences avaient renversé le parti rouge, comme le christianisme avait fait de la synagogue ! » Ne disait-il pas encore que « les nationaux faisaient germer dans l’esprit cette ivraie de la doctrine, si funeste aux populations !... Foudroyons l’hydre de la révolution, le libéralisme... » s’écriait-il dans un transport, au milieu d’un orage où le tonnerre devait être à discrétion. Oui, confrère, puisqu’il le faut, arrachez l’ivraie de la doctrine si funeste... ; mais, au nom du ciel, attendez que vous ayez lu quelque chose pour écrire ; cela vous fera peut-être comprendre que vous n’en aurez jamais le droit.

*

Ce qui me console un peu du journalisme canadien, c’est l’exemple que vient de donner le Groënland. Dans cette contrée boréale, séjour des ours blancs et des pingouins, ont paru dernièrement deux journaux dans la langue esquimale ; voilà une perspective pour le rédacteur de l’Union des Cantons de l’Est. L’un de ces journaux s’appelle Atuagagadlutit ; on croit lire, en voyant ce mot, l’en-tête d’un article de l’Union des Cantons.

30 SEPTEMBRE.

House to let or for sale, Shop to let, – Maison à louer ou à vendre, Magasin à louer, voilà ce qui attire l’œil à chaque instant sous forme d’écriteau, dans les rues de Québec. Ô capitale ! on prétend que nous sommes dans une époque de progrès : mille fois non. Du temps de Champlain, il n’y avait pas autant de maisons abandonnées, autant de magasins vides. Il n’y avait pas ces amas de débris, ces rapiéçages et ces rafistolages de masures moisies, ces constructions qui s’affaissent subitement comme des octogénaires qu’un souffle emporte, ces trottoirs vermoulus qui se pulvérisent sous les pas, ces rues jonchées de torrents de pierres, inondées de boue, tous les délabrements, tous les écroulements, toutes les ruines.

Il y a des heures du jour où Québec semble une ville abandonnée dans une sorte de terreur mystérieuse ; un repos sépulcral envahit les rues, quelques fantômes tournent ça et là des coins de maisons et se perdent ; les magasins solitaires bâillent au passant qui a l’air de s’échapper ; tantôt on entend une voiture qui se débat contre les pierres, saute de l’une à l’autre, cahote, bondit et retombe ; tantôt, une chute saccadée, puis un bruit mat, c’est un caillou qui roule jusqu’à ce qu’il s’arrête sur un amas d’autres cailloux laissés là par les soins de la municipalité. D’autres fois c’est un clapotement flasque et des jets de boue qui vont frapper le nez, les yeux, la bouche des piétons indifférents ; monter, descendre, plonger dans les ornières, se crotter des pieds à la tête, se rompre les orteils, se mettre à l’abri des maisons qui croulent ou menacent de crouler, voilà le sort de ceux que la fièvre ou le rhumatisme ne retient pas dans un foyer peuplé d’ennuis.

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La semaine dernière une maison s’est affaissée sur elle-même. Songez-vous un instant à tout ce qu’éveille de pensées dans l’esprit le fait qu’une maison tombe de décrépitude en pleine ville, et que cela ne soit appelé qu’un simple accident auquel rien n’aurait pu remédier ! Dans cet accident il y avait de quoi tuer trente personnes, trente victimes d’un état de société à demi barbare où l’on voit toutes choses laissées à l’abandon ; aucune loi municipale mise en vigueur, si ce n’est celles qui molestent ou fatiguent les citoyens ; rien d’établi, ni même rien auquel on songe pour la sûreté ou simplement la commodité publique ; enfin la négligence, le désordre, le mépris ou l’ignorance des lois les plus élémentaires d’administration civique, une population habituée au laisser-faire le plus sauvage, et un corps municipal siégeant dans l’impuissance !

Une maison écroulée ! ce n’est pas tout. À deux pas de là, dans l’escalier qui mène à la basse-ville, c’est-à-dire dans une impasse large de dix pieds tout au plus, où montent et descendent chaque jour des centaines de personnes, une autre maison allait choir, ses pierres s’ébranlaient, le toit s’enfonçait, le ciment gémissait et s’échappait en débris sur la tête des passants. C’est à la dernière heure, au moment où la maison allait sombrer et bloquer l’impasse sous ses ruines, qu’on s’est décidé à lui appliquer des étais ; mais les étais, eux-mêmes chancelants, ne rassuraient pas les citadins nerveux. Alors, on a commencé à démolir le toit ; c’était un suprême effort, aussi s’y est-on arrêté. Maintenant, la maison béante entr’ouvre au ciel ses profondeurs meurtries, et l’orage s’y engouffre avec des gémissements accusateurs.......

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Le croiriez-vous ? Notre cher Événement, notre Événement bien-aimé, menace aussi de joncher le sol. On lui a mis des étais, à lui, ornement et perle de la presse canadienne ; c’est du fond d’une mansarde ouverte à tous les vents, tremblant au moindre bruit, que partent tous les jours ces fins articles qui font les délices de tous les esprits cultivés. Là, dans un taudis poussiéreux, chevrotant, s’abandonne le plus spirituel et le plus éloquent des rédacteurs. À chaque coup de presse, tout l’édifice gémit, et le visiteur affolé s’élance à la fenêtre. Cependant, Fabre rédige toujours avec une catastrophe sur la tête ; évidemment la Providence a des vues sur lui et les dieux protègent le parti national.

En face de l’Événement, le Canadien contemple, avec une satisfaction perfide et un orgueil barbare, cette ruine qui l’éblouit et qui persiste dans sa gueuserie éclatante. Nonchalamment assis à sa croisée, dans un fauteuil archiministériel, le propriétaire du Canadien[23] étudie tous les jours chaque lézarde qui s’allonge sur son confrère et cherche à voir quel pan de mur croulera le premier.

Lorsqu’il a passé des heures d’attente et de désespérance, il applique à son tour des poutres au pouvoir ; dans cette tâche ingrate, son rédacteur[24] a dépensé le plus beau de ses forces, le plus fort de sa volonté. Jeune, il a cru qu’il lui suffisait de sa jeunesse accolée à cette ruine pour la soutenir. Il n’a pas encore voulu y mettre son talent, tant l’illusion l’a toujours aveuglé, et il le réserve pour le jour de la chute, comme un éclair dans le naufrage. Je le plains, tout en l’estimant comme on estime tous ceux qui se fourvoient avec conviction ; car il n’est pas fait pour chanter des hosannas, mais pour porter la pioche au noir édifice conservateur dans lequel, depuis des années, s’engloutissent tant de talents jetés hors de la voie. Il a un esprit vigoureux, un talent ferme, une science peu commune, mais dont l’éclat ne peut percer à travers les épaisses couches qui l’entourent. Que faire, lorsqu’on est réduit à préconiser deux ou trois « compagnons du Bain » qu’aucune lessive ne peut décrasser ? Comment tirer l’honorable Hector de son néant ? Autant vaudrait entreprendre d’illustrer Charles de Boucherville ou de couvrir Bellerose de lauriers.

*

Il me revient justement à la mémoire en ce moment un entrefilet du Canadien, évidemment dû à une plume étrangère, sinon intéressée. Je le reproduis, parce qu’il me fait tressaillir d’orgueil, mais je ne prétends à aucun autre mérite qu’à celui d’en vouloir prolonger le souvenir. Cet entrefilet était écrit il y a quinze jours ; qu’on le reproduise à outrance dans tous les journaux du pays, et puis qu’on se taise dans une contemplation admirative. Voici comment était conçu ce paragraphe cher à tout cœur canadien :

« Le gouverneur-général a donné samedi dernier, à sa résidence de la Citadelle, un dîner auquel assistaient l’hon. M. Langevin et Mme Langevin, M. le Consul général de France et Mme Chevalier.

Vendredi soir, Son Excellence a donné un bal. Lord Dufferin a dansé le premier quadrille avec madame Langevin et la comtesse Dufferin avec l’hon. M. Langevin.

Au souper, Son Excellence conduisait aussi Mme Langevin et la comtesse Dufferin était accompagnée par l’hon. M. Langevin. »

M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin............. L’écho, affaibli sous le poids de ce grand nom, se tait petit à petit, chuchote, soupire, s’endort et nous laisse rêver aux grandeurs de ce monde, en attendant que les coups de canon tirés en l’honneur du départ de Sir George viennent nous réveiller.

*

Hier, un spectacle m’a frappé. Une trentaine d’artilleurs canadiens remettaient sur leurs affûts quelques vieux canons que les Anglais avaient laissés démontés, croyant sans doute qu’après leur départ on les jetterait à l’eau. La domination anglaise nous a laissés, mais son protectorat nous reste, Dieu merci, et il s’exerce sous la forme de toutes les vieilles ferrailles non commerçables. Donc, hier, quelques obusiers, grinçant sous la rouille, dévorés à demi par ce grand chancre qu’on appelle le temps, reprenaient place, grâce aux bras musculeux de nos artilleurs. C’était par un temps opaque, et la flotte ennemie, si longtemps attendue par Sir George, était retenue par les brumes dans le golfe. Néanmoins, des télégrammes répétés ne laissaient aucun doute sur le péril qui nous menaçait. Nos canonniers étaient en chemise, avec des manches retroussées jusqu’aux coudes, et l’on pouvait voir à nu l’antique vaillance de nos pères courir dans leurs veines. L’officier qui les commandait, en grand uniforme, pantalon collant et martial, tunique flamboyante, terriblement campé sur la batterie, jetait des regards pleins de défis et d’éclairs dans les brouillards que le nord-est balayait à l’horizon ; il cherchait la première voile américaine et sa narine palpitante humait le feu des batailles.

« Holà, hé ! m’écriai-je, y sommes-nous cette fois ? Où faut-il fuir ? Pensez-vous qu’il ne vaudrait pas mieux jeter tous ces canons-là dans le fleuve pour en barrer le passage ? — Passage de quoi ? cria l’officier d’une voix habituée à dominer la foudre, comment ! fuir ? Est-ce que tu rêves, pékin, civil abject ? Ne sais-tu pas que ces canons ne sont pas pour l’ennemi contre qui nous n’avons besoin que de nos porte-plumes ? Nous remontons ces foudres de guerre, pékin, pour fêter le retour de Sir George, lorsqu’il reviendra d’Angleterre. »

Tant de sécurité, un dédain si beau en présence de ces engins qui éclateront infailliblement au premier coup, me laissèrent confus d’admiration ; mais je n’en tremble pas moins à l’idée qu’il ne sera pas besoin de l’ennemi pour abattre nos remparts ; encore quelques bouffées du nord-est et ils seront emportés en poussière dans l’espace, à moins que les déluges d’automne n’en fassent du macadam pour nos rues où vont bientôt s’ébattre les crocodiles et les marsouins.

[22] VOYAGE DANS LE GOLFE  (À bord du steamer Secret)

[22]
VOYAGE DANS LE GOLFE
(À bord du steamer Secret)

Automne de 1872

Puisque le ciel le veut, je m’y soumets. À quoi sert de regimber contre les torrents ? Dieux vengeurs ! s’il est dans vos desseins de faire du Canada un marais, soyez bénis. L’émigration ne s’en sentira guère, et mes compatriotes deviendront des amphibies. Il ne leur manquait plus que cela !...

Il n’y a pas de raison pour que Québec ne soit pas avant quinze jours une ville submergée, et que, dans cinquante ans, des archéologues, aussi savants qu’abrutis, en retrouvant quelques-uns de ses toits à fleur d’eau, ne la proclament un monument d’une civilisation depuis longtemps éteinte.

Quand on voudra savoir, au siècle prochain, de quoi étaient construites les maisons de Québec, il faudra chercher dans les marais, les fougères en décomposition et les racines de chiendent cimentées avec des nids d’hirondelle. Alors, la science aura dit son dernier mot et le nombre des heureux sera incalculable.

Mardi, 8 octobre.

Complaisant lecteur, je m’élance à l’instant du cap de Québec dans le steamer Secret qui m’emporte aux Provinces Maritimes. Il est trois heures et demie. Depuis une heure la pluie a cessé, les brouillards se déchirent et s’élèvent dans le ciel ; une température d’août, un petit vent tendre, empressé, chasse les dernières vapeurs qui somnolaient à fleur d’eau ; nous partons. Le Secret est le plus alerte des bateaux de la Compagnie du Golfe ; il porte un fret énorme et quarante à cinquante passagers qui manquent d’air dans le salon fermé hermétiquement ; la machine du bateau envoie des bouffées d’huile et de charbon qui ne sont pas à dédaigner ; lorsque les passagers se déchausseront pour se mettre au lit, il y aura une agréable complication.

6 heures du soir.

J’allonge le nez sur l’avant du steamer pour attraper les premières senteurs salines ; pas encore. On me dit de revenir dans quarante minutes juste ; tout cela est réglé d’avance par la Compagnie.

7 heures.

J’aspire un varech lointain, mais indubitable. Le temps est suave ; rien de neuf encore, la machine continue toujours de fonctionner et de puer comme un artilleur volontaire en petite tenue.

8 1/2 heures.

Derechef je renifle ; enfin, le salin me pénètre. C’est ici que le voyage commence véritablement. Tant qu’on est encore dans l’eau douce, on reste stationnaire ; l’humanité a besoin de sel pour ne pas croupir, et si les hommes étaient privés de varech, ils moisiraient comme des champignons sur les arbres frappés de la foudre.

Minuit.

Heure solennelle à laquelle il ne fait pas bon d’entrer dans une cabine déjà occupée. Du reste, une odeur horrible partout : l’infanterie allemande tout entière lui est inférieure, après une marche forcée. Le principal objectif du maître-d’hôtel, steward, semble être d’étouffer son monde. Sous prétexte de répandre de la chaleur, on nous calfeutre : encore deux jours de concentration pareille, et il faudra saler les voyageurs. Il y a du fret jusque dans le salon inférieur, qui est une cale bordée de lits ; on respire au milieu d’un amoncellement de balais et de barils de provisions.

Les bateaux de la Compagnie sont tous beaucoup trop petits pour le trafic énorme qu’il leur faut desservir. Le Secret, en particulier, ne jauge que 293 tonneaux ; il est obligé de laisser une grande partie de son fret à Québec. Durant toute la saison, le nombre moyen des passagers a été de trois cents par voyage ; ils se sont couchés les uns sur les autres. Quant aux passagers de pont, il y en avait jusque dans les roues ; c’est pour cela que plusieurs palettes des roues du Miramichi ne peuvent plus fonctionner.

MERCREDI, 6 h. du matin.

Aurore, saluons-nous. Les vagues d’azur chuchotent mollement autour du bateau comme des commères fatiguées de médire. Tous les passagers ont mal dormi ; quelques-uns même se sont réveillés sans connaissance ; l’asphyxie a été complète, dans certains cas même mortelle. Pour moi, que le lecteur ne doit pas perdre de vue, je suis sur le pont depuis trois heures ; j’aime mieux mourir gelé que de tomber en décomposition tout vivant.

Ce qui est choquant, ce qui est superlativement stupide, c’est qu’il n’y ait pas une carte à bord pour orienter les passagers ; il faut voyager dans ces bateaux-là en aveugle. La Compagnie vous donne à manger, vous couche dans des coquilles, prend votre argent, mais ne fait rien pour l’intelligence du voyageur. Il faut fatiguer le capitaine, puis le second, puis le pilote, puis chacun des matelots tour à tour pour avoir des renseignements qui, souvent, se contredisent entre eux. Pourvu qu’on vous rende à destination, comme un ballot de marchandises, c’est tout ce qu’on semble envisager ; le voyageur ne doit rien savoir, si ce n’est l’heure d’arrivée et le prix du passage. C’est comme cela qu’on apprend à l’étranger à connaître notre pays, et aux Canadiens eux-mêmes à en parcourir d’immenses étendues, sans autre notion que celle de la distance et des inconvénients ou agréments passagers de telle ou telle expédition.

*

En ce moment, midi et demi, nous sommes devant Matane, à quatre-vingt lieues en bas de Québec. Ce n’est pas encore le Golfe, mais ça y ressemble bien. Le fleuve a ici quinze lieues de largeur et la côte du nord émerge à peine à l’horizon ; nous suivons la rive sud d’assez près pour qu’avec une longue-vue l’apparence de la contrée soit parfaitement saisissable. C’est encore plat ; peu d’accidents de terrains, peu de variété, si ce n’est une petite chaîne de montagnes qui sert de contrefort au versant de cette région dans le fleuve. Nous arrivons à la limite des paroisses qui se suivent régulièrement ; dans une heure il n’y aura plus que des établissements détachés, de plus en plus rares, des « chantiers », des postes de pêche et quelques villages comme Cap-Chat, Sainte-Anne-des-Monts...

La houle du Golfe commence à se faire sentir, mais personne encore n’a le mal de mer, si ce n’est une jeune et jolie femme qui m’a aimé jadis ; aussi, son cœur est-il plus promptement atteint. On la couche sur le pont, bien enveloppée d’une couverture de voyage, et son regard se porte de moi sur les flots, d’un supplice à l’autre. Moi, cruel, je souris aux éléments.

Nous sommes une cinquantaine de passagers de cabine, dix hommes d’équipage, un capitaine de soixante-et-dix ans, vieux loup de mer qui a un brandy nose[25] où l’on pourrait jeter l’ancre au besoin, et la tête comme une équerre, ce qui ne l’empêche pas d’être un galant homme et un homme galant. Il commande le Secret depuis des années et il a couru le blocus durant la guerre civile des États-Unis : à ce propos, laissez-moi vous dire que plusieurs des bateaux de la Compagnie ne sont ni plus ni moins que d’anciens coureurs de blocus ; c’est pour cela qu’ils sont si étroits. La guerre finie, ils ne pouvaient plus servir qu’à un commerce naissant ; mais la Compagnie du Golfe était loin de se douter alors que le commerce avec les Provinces Maritimes prendrait le développement prodigieux qu’il a acquis depuis lors, et qu’il faudrait augmenter tous les ans le nombre des steamers, jusqu’à établir peut-être bientôt une ligne quotidienne.

Aujourd’hui, la ligne compte un steamer de mille tonneaux qui va jusqu’à Terre-Neuve, un autre de sept cent cinquante tonneaux, le Georgia, et quatre autres d’une capacité moindre, qui ont pour destination Pictou, dans la Nouvelle-Écosse. Ils arrêtent à tous les ports de mer qui se trouvent sur leur route, et mettent ainsi en communication régulière tous les centres de commerce.

La ligne du Golfe n’a pas servi seulement de moyen de transport ; elle a surtout facilité les relations des provinces entre elles et créé un esprit d’entreprise inconnu alors que les communications manquaient. Elle a tout développé, tout avivé sur son passage ; grâce à elle, les populations, qui habitent à cent lieues seulement de Québec, ne nous sont plus étrangères ; leurs ressources, leurs besoins, leurs progrès nous deviennent de plus en plus familiers. À la suite de l’établissement d’une ligne de steamers, d’autres communications sont devenues nécessaires ; il a fallu en conséquence créer des intermédiaires ou en augmenter le nombre ; les produits ont trouvé un débouché certain, et les ports sont sortis de cet isolement funeste qui les aurait condamnés à n’être éternellement que les petits entrepôts d’un trafic limité, purement local.

*

Il faut voir et entendre les gens qui ont l’habitude de voyager sur cette ligne pour se faire une idée de la métamorphose qui s’est accomplie en plusieurs endroits de son parcours. Qu’on se rappelle que, il y a quelques années seulement, la péninsule de Gaspé, dans notre propre pays, était plus éloignée de nous que ne l’est l’Europe ; que de petites goëlettes seules s’y rendaient et en revenaient, que nous n’en connaissions que ce qu’en disait le commandant Fortin dans ses rapports annuels auxquels bien peu s’intéressaient, parce que, pour s’intéresser à un pays, comme aux hommes qui l’habitent, il faut le connaître, avoir avec lui des relations, un contact fréquent d’où naissent une identité de mœurs et une certaine communauté d’intérêts propres à relier entre eux les hommes vivant éloignés les uns des autres. De tout le littoral qui s’étend de Matane à Halifax, nous ne savions rien que par les récits fantastiques des marins, par des traditions tronquées et des bribes d’histoire qui nous transportaient dans un monde tout différent du nôtre. Personne ne se serait avisé de faire le voyage du Golfe pour le voyage lui-même ; aujourd’hui le nombre des touristes est réellement incroyable, et, en ce moment même, à la fin de la belle saison, il y a, à bord du Secret, une vingtaine de passagers qui, comme moi, voyagent pour voir et connaître.

Il y a des Américains qui cherchent de nouveaux endroits de villégiature pour l’été prochain, et qui s’étonnent de ne pouvoir tirer de renseignements des Canadiens eux-mêmes ; ils s’étonnent de voir un si vaste pays isolé pendant si longtemps, sauvage encore et inconnu. Le bas Saint-Laurent, découvert il y a plus de trois siècles, n’a pas été révélé encore ; il faut recommencer la découverte, sacrifier la tradition, abandonner le rêve et embrasser la réalité, maintenant que chacun est à portée de se rendre compte par lui-même.

Le voyage de Gaspé, long de quatre cent quarante-trois milles, se fait maintenant en trente-six heures, à partir de Québec. Par terre, le même voyage prend dix jours, parce que, sur un parcours de cent dix milles, de Sainte-Anne-des-Monts au bassin de Gaspé, le chemin n’est pas encore propre à la voiture ; le postillon, chargé de la malle dans cette partie du pays, la porte sur son dos ; il fait tout ce trajet à pied.

Comment se fait-il que des hommes habitent cette contrée âpre, aride, dure, presque repoussante, qui s’étend de Cap-Chat au bassin de Gaspé ? On le conçoit à peine. Cependant, vous le voyez, ça et là apparaissent des lopins de terre cultivés, des maisons éparses sur le rivage, et, de distance en distance, des petites églises. Mais n’anticipons pas ; il ne faut pas aller plus vite que le steamer.

*

Je vous ai laissé à midi et demi, je vous reprends à six heures du soir. En ce moment, l’ombre des grandes montagnes s’épanche sur le fleuve comme un manteau agité par la brise. D’un côté, à cinq milles de nous, sur la rive sud, la silhouette sévère, hautaine des monts Saint-Louis qui se dressent comme des géants entassés, pleins de colères, sous les rayons doux, craintifs de la lune ; de l’autre, l’espace, un horizon de vagues et le vent qui bondit sur leur cime. Tout est silencieux ; les étoiles nous regardent et le sillon que trace le steamer se remplit d’étincelles. Le jour n’est pas encore éteint et la nuit l’enveloppe de ses replis innombrables ; c’est l’heure où l’on pense en automne, où l’on ferme son ombrelle en été, où l’on soupe dans toutes les saisons. Nous sommes dans le sombre infini. Les cieux, les flots et l’air, le grand air, l’air libre, flottent au-dessus et autour de nous...

Quelle chose délicieuse que d’avoir des poumons ! J’engouffre l’oxygène de l’immensité. Le temps nous cajole toujours ; évidemment, c’est là une plaisanterie qui va bientôt tourner au tragique. Néanmoins, les matelots nous assurent que nous allons avoir beau pendant deux jours. Illusion nautique ! Le marin, fils de l’espace, est candide et se fie aux apparences ; Éole le blague tout en ayant l’air de n’avoir aucun secret pour lui ; le dieu des vents est comme tous les mauvais dieux, ses fidèles ne sont que des dupes.

La soirée est longue à bord, surtout lorsqu’il n’y a ni joueurs de whist, ni musique, et que le hot scotch seul vient couper les heures monotones qui s’accumulent comme autant de sacs de plomb sur la tête. On ne peut pas toujours être à quatre pattes devant l’immensité à lui dire qu’on la trouve superbe. Quand on a reconnu cinq ou six fois en vingt-quatre heures sa petitesse humaine, il semble que cela suffit et qu’un peu de variété à cet exercice rafraîchirait le tempérament ; mais dans le Golfe, à cent milles de Gaspé, l’homme n’a d’autre ressource que de se comparer aux astres et de se mesurer en face de mondes innombrables, des millions de fois plus grands que la terre, qui lui apparaissent comme dans une soucoupe. C’est surtout sur l’eau que le ciel est grand ; entre deux abîmes, l’homme juge et sent mieux la profondeur de la création ; Dieu lui apparaît plus visible, plus éclatant ; il se manifeste dans toute la liberté de sa puissance, et chaque bouffée d’air, qui arrive comme un torrent dans les poumons, est une révélation partielle de l’infini.

9 h. du soir.

J’ai réussi à former une partie de whist ; mais au moment de prendre les cartes, le cœur me monte aux lèvres ; le vent qui souffle à l’encontre de la marée soulève une houle intérieure dans mon thorax. Néanmoins, je tiens bon ; il est absurde de vomir sur l’atout. Ce qu’il faut d’énergie en ce moment rien que pour marquer mes points est incroyable. Ici, je constate que l’homme est bien le roi de la nature. Gagner un rubber dans le tangage, c’est être au-dessus des éléments.

11 h. du soir.

Entre les deux mon cœur balance. Est-ce à droite ou à gauche que je vais déborder ? Tribord et babord me tendent les bras tour à tour. Ô thorax ! tu n’as donc pu contenir le flot montant de mes nausées ! Mais quoi ! qu’est-ce à dire ? qu’y a-t-il ? Borée s’apaise, la vague s’allonge et s’abat, et sur le dos aplani de la prairie liquide, le Secret s’avance comme un héros antique, inébranlé, inébranlable. C’est que la marée change et que le vent est avec elle ; ainsi, tout est contraste dans la nature ; une loi succède à une autre, et de ce contraste passager naît l’harmonie éternelle et le bien-être particulier d’un cœur remis dans son assiette.

Maintenant, la côte sud est montagneuse et sourcilleuse ; l’ombre des montagnes trouve encore le moyen d’assombrir les voiles de la nuit épandus sur le fleuve. Le Secret file le long de la côte comme un pirate ; un sillon rapide, semé d’étoiles, éclaire notre fuite argentée ; nous glissons et nous ne roulons plus, que Dieu est grand ! Je ne me couche pas, rien n’est plus monotone. À quatre heures du matin, assure le second qui passe son temps à remplacer le premier, nous arriverons au bassin de Gaspé. Je vais attendre dans le recueillement et la congélation. Quatre heures sous le dôme céleste, par une nuit d’octobre, lorsqu’on coupe le vent, c’est héroïque ! Mais je m’élèverai avec la souffrance : « Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur » ; c’est Musset qui a dit cela un jour qu’il se chauffait devant une bonne grille, ce qui prouve que tout est relatif dans ce monde.

4 h. jeudi matin.

Nous y sommes, mais je ne vois rien ; j’attendrai que les lueurs matinales glissent sur ma paupière alourdie.

Cinq heures ! Le bassin se dessine et le cadre s’éclaire. Quel spectacle ! Qu’on se figure une baie de vingt milles de longueur se terminant en un bassin où peut loger une flotte de mille vaisseaux ! À droite et à gauche, deux rivières, séparées par le port, descendent le long des falaises de granit ; ça et là des collines sauvages, couvertes de pâturages veloutés ; au bas, une petite suite de quais, des bateaux-pêcheurs, des goëlettes et quelques brigs balançant leurs voiles amollies au souffle tiède qui s’échappe du rivage ; quelque chose d’agreste, de naïf et de vigoureux comme le premier jet d’une grande création. Le bassin de Gaspé a du géant et de l’enfant, il étonne et charme, il a une harmonie délicate et saisissante à la fois ; c’est un bébé qui fait la tempête dans son berceau.

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En quittant le bassin de Gaspé, nous remontons la baie qui, comme je vous l’ai dit, a vingt et un milles de long, jusqu’à Percé qui est sur le Golfe même. Cela nous prend près de deux heures. Notons en passant que Gaspé est le seul port sur toute la ligne des bateaux du Golfe où l’on mouille au quai même ; partout ailleurs, il y a trop peu d’eau et l’on débarque dans des chaloupes qui viennent du rivage chercher le fret et les passagers.

Percé est une des curiosités du Saint-Laurent. Si l’on croyait tous les récits fantastiques, auxquels la tradition ajoute son prestige, qui se débitent sur ce roc formidable, projeté dans une mer toujours houleuse, souvent orageuse, comme un défi audacieux de l’écueil à l’abîme, on n’en approcherait qu’avec une terreur mystérieuse mêlée d’angoisse. Percé proprement dit est un village de deux cents feux, établi sur un promontoire qui semble garder l’entrée du Saint-Laurent : ce promontoire n’a pas de hauteur, il n’approche en rien de nos montagnes du nord ; mais il est rugueux, menaçant, d’une hardiesse violente ; on dirait que sa longue lutte avec l’océan lui a révélé sa force et le pouvoir qu’il tient de Dieu de ne pas laisser les flots dépasser leurs bornes. C’est un archer du moyen-âge, bardé de fer, immobile dans son armure, et qui reçoit, invulnérable, tous les coups de l’ennemi.

Percé, en face de l’Atlantique qui le bat de ses tempêtes depuis des milliers de siècles, frémissant sous l’averse éternelle des flots, mais immuable comme un décret du ciel, morne, pensif, subissant sans murmure les torrents pleins de colères qui l’inondent, penché comme un dieu déchu qui expie dans l’éternité l’orgueil d’un jour, nous remplit comme d’une admiration douloureuse et d’une pitié grande et profonde.

En face du promontoire est ce rocher célèbre, long d’un demi-mille, couvert d’un plateau uni comme une mer calme, fendu verticalement en deux à l’une de ses extrémités, et, à quelques cents pieds plus loin, s’ouvrant dans les flots de manière à former une arche, rocher à pic, roide, droit comme un poids qui tombe, qui a donné son nom à l’espace tout entier de terre qui termine la baie de Gaspé et fait saillie dans le Golfe. Près de là est l’île Bonaventure, longue de quelques milles, où se trouve un des établissements de la maison Le Bouthillier ; et, en face, de l’autre côté de la baie, à trois lieues de distance, un autre rocher analogue, nommé La Vieille, qui a été miné par l’action des flots et qui s’est écroulé en partie, laissant une échancrure béante, noire, où tous les génies malfaisants de l’abîme doivent venir faire leur sabbat durant les tempêtes.

Le plateau du roc de Percé est la demeure des goëlands, des mouettes, des cormorans, des pétrels et des pigeons de mer. C’est là qu’ils déposent leurs œufs, chaque espèce séparément ; jour et nuit ils lui font un dôme de leurs ailes, et l’on entend leurs cris aigus à travers les sifflements de la bise. On raconte qu’un hardi pêcheur avait réussi à fixer une corde au sommet du plateau, et qu’il s’en servait pour aller ramasser, en une seule nuit, sept à huit quarts d’œufs qu’il descendait au moyen de poulies attachées à la corde ; mais, un beau jour, la corde trop usée manqua, et, barils et pêcheur roulèrent dans l’abîme. Depuis lors, toute tentative de ce genre a été interdite par la loi.

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Percé est le plus grand entrepôt de pêche de tout le Golfe. C’est là que les Robin ont leur principal établissement, sans compter ceux qu’ils ont à Gaspé et à Paspébiac. On voit du bateau sur le rivage les longues claies ou échasses sur lesquelles la morue sèche et d’où elle est expédiée aux Antilles, de même qu’au Brésil et au Portugal. Une multitude de bateaux-pêcheurs nous entourent, la plupart faisant la pêche à la morue, au hareng et au maquereau. Quel réservoir inépuisable que ce Golfe Saint-Laurent ! Croiriez-vous que des goëlettes prennent de soixante-quinze à cent quarts de harengs en un seul jour, non-seulement pendant toute une saison, mais encore depuis des siècles chaque année, et qu’il n’y a aucune raison pour que cela finisse jamais !

Il en est ainsi du maquereau, si abondant qu’il fatigue les pêcheurs ; il n’y a qu’à jeter et tirer incessamment la ligne ; l’un met l’appât, l’autre haie, et cela pendant trois mois de l’année, tous les jours. Le maquereau et la morue se pêchent à la ligne, une ligne parfois semée de cinquante hameçons ; le hareng est pris au filet, pêche rapide, mais sans émotions.

Huit heures.

Nous quittons Percé par un temps incroyable en cette saison-ci, merveilleusement beau, brillant, étincelant comme l’étoile du bonheur, et nous nous dirigeons sur Paspébiac, à soixante-douze milles plus loin, en passant par la Pointe-aux-Maquereaux qui est à l’entrée de la Baie-des-Chaleurs.

À la Pointe-aux-Maquereaux, trente milles plus loin que Percé, s’entr’ouvre cette onduleuse, voluptueuse Baie-des-Chaleurs, pleine de longs replis, de languissants contours, que le vent caresse comme un éventail, et dont les grèves amollies reçoivent sans murmure l’épanchement des flots. Quarante milles plus loin, au pied de collines douces, légèrement aplanies, apparaissent Paspébiac et New Carlisle, les deux plus jolis, les deux plus coquets endroits de la Baie.

Ici commencent une nature, des formes, des aspects tout différents de ceux que nous venons de quitter avec les rives du Saint-Laurent. Ce ne sont plus les montagnes abruptes de la côte nord, ni les champs amaigris, fatigués de la côte sud, mais de gras pâturages, des champs bien nourris, une végétation pleine de jeunesse. D’un côté c’est le Canada, de l’autre c’est le Nouveau-Brunswick ; mais, dès maintenant, que le lecteur s’apprête à des usages, à une population, à une physionomie locale qui ne lui rappelleront en rien le Canada.

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Nous sommes, nous, un peuple ancien. Tout est vieux en Canada, les villes, les campagnes, les mœurs, le langage ; tout y est pénétré de l’antique et a la senteur lointaine d’un monde dès longtemps disparu. Nous parlons et nous vivons comme nos ancêtres ; en maints endroits, des souvenirs déjà séculaires attestent une vie, une histoire, des traditions dont nous n’avons fait qu’hériter, et qui sont maintenues par des coutumes pour ainsi dire invariables. Quand on parcourt les campagnes canadiennes, le plus souvent on respire comme la poussière d’une civilisation éteinte ; des ruines, déjà vieilles de cent ans, jonchent le sol dans bien des villages ; il y a des églises et des demeures que le moindre souffle du vent ébranle, et qui remontent au temps de la régence d’Orléans. Des cités entières même, comme Québec, s’enveloppent dans des manteaux de débris et semblent souffrir toutes les atteintes d’une vieillesse trop longtemps prolongée.

Le Bas-Canada est le vieux monde dans le nouveau, le vieux monde resté passif au milieu des secousses modernes, lézardé, mais immuable, sillonné de moisissures et jetant au loin l’odeur des nécropoles. Depuis plus de deux siècles, bien des champs ont la même apparence, bien des foyers ont entendu les mêmes récits des vieux, morts presque centenaires ; les générations se sont succédé comme un flot suit l’autre et vient mourir sur le même rivage, et c’est à peine si, depuis une quinzaine d’années, des mains hardies se sont mises à secouer le linceul sous lequel les Canadiens avaient enseveli les légendes de leur passé et les beautés de leur histoire.

Il y a chez nous des classes sociales, des aristocrates, débris de l’orgueil et de l’ignorance féodaux ; il y a des vieilles familles qui se détachent de la masse et qui conservent intactes des mœurs et des manières surannées ; il y a les parvenus, il y a les enrichis, les petits bourgeois et les ouvriers, tous gens se tenant à part les uns des autres ; il y a des pauvres bien-nés et de gros marchands qui reçoivent dans des palais, et qu’on pourrait atteler avec des bœufs de labour ; il y a à part cela la classe d’élite, fière de sa valeur, dont l’exclusivisme n’a rien d’arrogant, qui se mêle volontiers avec toutes les autres et dont les prédilections s’abaissent maintes fois jusqu’aux rangs les plus obscurs, c’est la classe des hommes de l’esprit et de l’étude. Mais ici, dès que l’on met le pied dans la Baie-des-Chaleurs, et dans tout le reste des provinces maritimes, les distinctions sociales disparaissent ; il n’y a plus que des égaux.

Les communautés sont petites, jeunes et formées invariablement des mêmes éléments. On n’y connaît pas plus la mendicité que les grandes fortunes, et si les hommes en général n’y travaillent pas avec l’ardeur et l’âpreté que nous mettons dans nos entreprises, du moins ils font tous quelque chose. Prenez l’un après l’autre tous les groupes isolés d’habitations, auxquels on a donné le nom de villes, le long de la Baie et sur le littoral du Nouveau-Brunswick, et vous retrouverez, non seulement la même physionomie extérieure, mais encore les mêmes mœurs et les mêmes occupations.

Ce pays n’a pas de passé, pas de coutumes établies ; il n’y a là, pour ainsi dire, pas de lien, pas de solidarité ; chacun y vit de sa vie propre, affermit, développe, élève et embellit son existence comme il l’entend. Les chaudes amitiés qui datent de l’enfance et qui remontent aux vieilles liaisons de famille, sont inconnues. C’est que les hommes, en petit nombre encore, y sont tous dispersés sur une étendue considérable ; pas de paroisses, pas de villages nulle part ; seulement, ça et là, des centres de commerce appelés villes, et qui ne ressemblent en rien à ce que nous sommes habitués à appeler de ce nom.

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En parcourant les rivages de la Baie-des-Chaleurs, vous verrez paraître inopinément un clocher au milieu d’espaces vides, comme ces calvaires qui, dans notre pays, se dressent tout à coup sur les routes solitaires ; c’est la chapelle protestante ou catholique ; mais, autour d’elle, rien de ce rassemblement qui rappelle aussitôt l’idée du troupeau réuni sous la main du pasteur. Les habitations sont disséminées sur la grande route, parfois quelque peu rapprochées, assez suivies, le plus souvent clairsemées ; aucun endroit ne tire son nom d’un village ou du saint auquel il est consacré, mais d’une configuration de terrain, d’une petite rivière, d’un souvenir fortuit, d’un accident et même d’un hasard. On dirait que l’homme est arrivé sur cette terre comme une paille emportée par le vent, qu’il s’est arrêté tout à coup et a planté sa tente sans s’occuper de ce qui l’entourait, ni de son passé désormais perdu dans l’oubli.

Dans une pareille contrée, les mœurs sont nécessairement quelque peu dures. Chacun, renfermé dans une individualité semi-barbare, a peu de notions de la réciprocité sociale, des égards mutuels. On sent que les hommes y ont l’habitude de vivre séparés ; aussi sont-ils défiants les uns des autres. La loi, quand il y a lieu, reçoit son application la plus rigoureuse ; pas de tempéraments, pas d’adoucissements.

Dans une civilisation qui a pris son développement complet, tous les membres de la société sentent qu’ils se doivent mutuellement protection ; on observe moins la lettre que l’esprit de la loi, on l’élude même par mille fictions qui, en somme, ne font que démontrer combien chacun se repose plus sur les mœurs générales que sur les ordonnances, combien on s’en rapporte plus à l’intérêt de tous, dans l’ordre de choses établi, qu’à la contrainte imposée par des textes inflexibles. Mais ici, l’on dirait que la loi, loin d’être faite pour les hommes, est faite contre eux, et qu’il n’existe pas d’autre sauvegarde mutuelle que dans une application draconienne de ses obligations.

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Le lecteur saisira mieux du reste le sens et l’étendue de ces considérations par des exemples.

Nous étions arrivés à Paspébiac jeudi, le 10 octobre, à trois heures de l’après-midi. Il faisait un temps à égayer des croquemorts et à faire chanter des corbeaux ; le ciel était resplendissant, la mer légèrement ondulée par la brise. Dans le port, la Canadienne, tirant des bordées, voletait comme un oiseau-mouche sur des flocons de lilas ; quelques navires blanchissaient à l’horizon ; d’autres, mouillés, attendaient leur cargaison de bois ou de morue sèche pour les Antilles, tandis qu’une centaine de bateaux-pêcheurs se balançaient sur les flots dans toutes les directions.

Nous fûmes accostés par deux énormes barges qui vinrent prendre le fret et les passagers. L’opération dura une heure et demie, pendant laquelle nous pûmes examiner à loisir la physionomie de l’endroit éloigné de nous d’à peu près un demi-mille. À part le site qui est charmant, je dirais presque suave, tant il y a de douceur agreste dans les longues collines qui viennent se baigner à la mer, ce qu’il faut remarquer avant tout à Paspébiac, c’est l’immense établissement de la maison Robin qui constitue à lui seul une petite cité.

La maison Robin emploie environ six cents hommes à la seule préparation de la morue ; ces six cents hommes demeurent tous dans l’enceinte de l’établissement qui est divisé par rues et par quartiers, et qui contient des boutiques de menuisier, de charpentier, de tonnelier, de forgeron, de mécanicien... tout ce qui est nécessaire à une exploitation considérable. Il y a là jusqu’à des petits docks et des chantiers pour la construction des navires ; l’entrepôt général s’élève sur pilotis dans la mer même, et en arrière s’échelonnent les diverses rues qui fractionnent l’établissement.

Une particularité de la maison Robin, c’est qu’aucun de ses commis n’a le droit de se marier ; s’il en est qui ont ce malheur, il faut que leurs femmes vivent au loin et qu’ils n’aillent les voir qu’une fois tous les deux ans. Il y a loin de là au mormonisme.

Un jeune homme qui entre comme commis dans la maison Robin doit faire six années d’apprentissage à vingt-cinq louis par an, puis deux autres années à cinquante louis, puis, successivement de cette façon, jusqu’à ce qu’il finisse par avoir une part dans la société.

Cet établissement célèbre remonte à l’époque même de la conquête. Son fondateur, un Jersiais, vint, dans ce temps-là, établir un petit entrepôt de pêche sur les côtes de la Gaspésie, et, depuis lors, toujours graduellement, ses successeurs ont étendu la société jusqu’à ce qu’elle ait eu des comptoirs dans tous les ports du Golfe. La maison Le Bouthillier, qui rivalise avec la maison Robin, ne compte guère, elle, que trente à trente-cinq ans d’existence et emploie à peu près la moitié autant de monde. M. LeBouthillier, qui est mort conseiller législatif, il y a quelques mois à peine, avait d’abord été commis de la maison Robin, jusqu’à ce qu’il fût élu pour représenter l’immense comté de Gaspé, vers 1838. Ses patrons n’ayant pas trouvé conforme aux règlements de la maison que le premier employé s’occupât d’affaires publiques, il se sépara d’avec eux et fonda l’établissement rival, connu aujourd’hui sous son nom, et dont quatre fils sont maintenant les héritiers. De même que les Robin, les LeBouthillier ont des entrepôts partout ; le plus considérable d’entre eux est sur l’île Bonaventure, en face de Percé.

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Il était près de cinq heures du soir lorsque nous quittâmes Paspébiac. Trois milles plus loin, nous passâmes devant New Carlisle qui est le chef-lieu judiciaire du côté nord de la Baie-des-Chaleurs, et qui ne forme, à proprement parler, avec Paspébiac, qu’une seule et même ville. Nous en avions encore pour quatre heures avant d’atteindre Dalhousie, le terme de mon voyage par eau et le port le plus reculé de la Baie. Là, j’allais commencer un voyage par terre qui devait m’initier à des mœurs et à des usages tout à fait nouveaux.

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Il était passé huit heures du soir lorsque nous arrivâmes à Dalhousie, après avoir parcouru six cents milles de côtes. À notre droite s’étendait la rive canadienne de la Baie-des-Chaleurs et de la rivière Ristigouche, et, à notre gauche, se découvraient les premières campagnes veloutées, fraîches et grasses du Nouveau-Brunswick ; d’un côté, les montagnes de la Gaspésie ; de l’autre, une vallée basse, sinueuse, moitié sauvage, moitié cultivée, où se trouvent les plus belles fermes et où paissent les plus beaux troupeaux de l’Amérique anglaise.

Un coup de canon retentit à notre bord et des milliers d’échos le répétèrent dans les solitudes assombries qui nous entouraient de toutes parts. « Le scow », crièrent alors plusieurs voix de l’équipage, « où est le scow ? » Je dressai l’oreille et j’entr’ouvris des yeux pleins d’éclairs qui durent illuminer le paysage. Le scow ! dis-je à mon tour d’une voix où il y avait de la terreur, que peut bien être le scow ? Le Secret avait jeté l’ancre et sa longue forme noire coupait les ombres qui semblaient menaçantes dans leur immobilité.

Les mouvements de l’équipage étaient devenus silencieux ; le capitaine et le second interrogeaient tour à tour les flots et la rive : les passagers, debout sur le pont, étaient rivés à leur place comme des morts réveillés qui ne savent pas quel côté prendre ; l’anxiété et le mystère planaient dans les longs replis de la nuit ; il ne manquait plus que des hiboux et des chouettes vinssent s’abattre sur les chapeaux des passagers et frétiller dans leurs oreilles.

Tout à coup un objet noir, plat, large, à peine émergeant de la ligne des flots, se détacha du rivage et s’avança vers nous sans qu’on pût distinguer un seul de ses mouvements. Sa marche était lente, on eût dit qu’il rampait et qu’il cherchait à se dérober ; rien n’indiquait qu’il fût conduit par aucune main humaine, et l’onde, autour de lui, n’avait pas la plus légère ride. Il approchait cependant ; quand il ne fut plus qu’à quelques verges du Secret : « Voilà, voilà le Scow ! » cria le maître d’équipage, et aussitôt passagers et matelots, tenant des amarres, s’élancèrent au bord du steamer. En un instant je redevins moi-même, capable d’affronter tous les périls ; mon angoisse fit place à une douce allégresse et à un grand soulagement ; le Scow ! le Scow ! n’était autre que le chaland à bord duquel sont transportés les passagers qui descendent à Dalhousie. C’est ainsi que la Compagnie du Golfe ménage des surprises à ses passagers les plus chers.

Nous sautâmes dans le chaland une douzaine de passagers environ, et deux minutes après, nous abordions au quai Dalhousie. Il faisait nuit noire, de lumière nulle part ; mais des maisons blanches, carrées, dans le style américain, coupaient ça et là l’obscurité.

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Dalhousie est une petite ville de quinze cents âmes environ, qui a des rues larges et dont les habitations sont espacées, comme dans toutes les cités naissantes des États-Unis. Elle est située au point où la rivière Ristigouche se décharge dans la Baie-des-Chaleurs, au sein d’un magnifique panorama qui s’étend à perte de vue. Sa position convient admirablement à l’exploitation agricole et forestière d’une vaste région ; mais, jusqu’à présent, c’est le commerce de bois qui a été l’objet presque exclusif de tous ceux qui se sont livrés à des affaires sérieuses. Le pin et le cèdre, dans toute la région qui forme la vallée de la Baie-des-Chaleurs, sont en quantité incalculable et constituent à peu près les seuls articles d’exportation. Vous voyez les clôtures, qui séparent les champs, construites en troncs de cèdre de six à huit pouces de diamètre sur vingt à vingt-cinq pieds de longueur ; (dans ce pays le bois ne coûte rien, on n’a que la peine de l’aller chercher).

Un fait singulier, c’est que personne ne fait sa provision de bois pour l’hiver ; au fur et à mesure qu’on en a besoin, on va le prendre dans la forêt qui avoisine les établissements, et l’on en chauffe des demeures qui n’ont jamais de doubles fenêtres et dont les cloisons ne sont jamais embouffetées. Toutes les maisons sont en bois, faites de madriers disjoints, sur lesquels on applique immédiatement le crépi et qu’on recouvre ensuite d’une couche de bardeaux ; on dirait que l’homme apporte dans ce pays une négligence calculée pour son bien-être, et qu’il ne fait que juste ce qu’il faut pour conserver la quantité de chaleur nécessaire à la vie.

Du reste, c’est là une observation qui s’applique à tous les actes, à toutes les façons d’agir des gens de la Baie-des-Chaleurs. En général ils travaillent peu, la vie étant pour eux trop facile ; ils n’ont qu’à lever la main pour avoir le plus beau poisson et le plus fin gibier ; les pièces exquises que nous recherchons tant et qui ornent nos tables de festins, ils les dédaignent ; la morue fraîche, le homard, les canards, les perdrix sont pour eux des plats vulgaires auxquels ils ne songent même pas. Pour le chauffage, il n’est d’homme assez pauvre qu’il ne puisse se procurer du bois à discrétion ; les terres sont d’un prix nominal et donnent, pour un peu de culture, des produits magnifiques ; nulle part, sur tout le continent américain, on ne saurait voir d’aussi belles races de bestiaux, des porcs aussi gras, des pommes de terre plus grosses et plus nourries que dans cette contrée fortunée dont bien peu de Canadiens connaissent la richesse agricole. Il n’y a de pauvres, dans ce pays, si toutefois on peut les appeler de ce nom, que ceux qui se font journaliers ou pêcheurs au service de quelque grand établissement. Tous ceux qui se livrent à la culture sont dans l’aisance ; les terres sont moins grandes qu’en Canada, mais produisent infiniment plus ; les quelques personnes qui, cependant, ont voulu faire de grandes exploitations agricoles, sont arrivées à des résultats qui nous jetteraient dans l’admiration. Qu’on aille voir les fermes des Ferguson et des Fraser, où paissent des centaines de bêtes à cornes et trente à quarante chevaux, et l’on s’étonnera qu’un pareil pays soit si peu connu et si peu habité.

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Les Acadiens et les Écossais, qui constituent le plus grand nombre de ceux qui habitent les rives de la Baie, sont tous dans l’aisance ; qu’on entre chez le plus mince cultivateur d’entre eux et l’on y aura du beurre frais comme il serait impossible de s’en procurer à aucun prix sur les marchés canadiens. Jusqu’à l’époque où les travaux de l’Intercolonial ont commencé, tout ce monde-là, à peu près, ignorait la couleur de l’argent ; les journaliers travaillaient aux grandes scieries des Ferguson et des Moffat et étaient payés en bons de provisions qu’ils prenaient dans les stores de leurs maîtres, absolument comme cela a été longtemps et est encore jusqu’à un certain point pratiqué par la maison Price dans le Saguenay. Quant aux cultivateurs, ils vivaient du produit de leurs terres sans songer à l’exportation.

Ce que le chemin de fer a apporté de changements dans les habitudes, dans les relations et jusque dans les exigences de cette population, en moins de quatre années, aurait lieu de surprendre si l’on ne savait, par d’autres exemples, les effets violents et contagieux d’une importation brusque d’argent dans les petites communautés habituées à l’usage primitif de l’échange.

Les mêmes hommes qui, autrefois, gagnaient à peine deux shillings[26] par jour, payés avec du lard et des biscuits, en recevant tout à coup un salaire mensuel de trente dollars soldé en espèces sonnantes, conçurent un désir immodéré d’argent, et s’imaginèrent, dans leur naïve avidité, que le métal du Canada coulait comme l’eau de leurs rivières, et qu’il n’y avait qu’à se baisser pour en prendre comme ils font des homards. C’est ce qui explique plusieurs grèves faites par les travailleurs de l’Intercolonial et la difficulté qu’on eut à se procurer des ouvriers dans les commencements de cette gigantesque entreprise. Aujourd’hui même, cette difficulté existe encore et est une des nombreuses causes qui ont retardé l’accomplissement de cette œuvre qui sera l’une des plus belles de l’Amérique, malgré les préjugés de partis et les fausses idées de ceux qui, placés à distance, ne peuvent juger de ce qui se passe sur les lieux.

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Il y a cinquante-deux ans, Dalhousie n’existait pas. Il n’y avait qu’une chaumière de tonnelier là où s’élève maintenant une petite ville qui, avant longtemps, aura quintuplé sa population. Ce tonnelier travaillait pour les bâtiments qui venaient à l’entrée de la Ristigouche prendre des cargaisons de bois et de saumons. Sur le parcours de la Baie, jusqu’à une distance de dix-huit ou vingt lieues environ, il n’y avait que cinq à six maisons de pêcheurs, et toute la contrée était sauvage. Depuis Métis jusqu’à Dalhousie, à travers la vallée de la Matapédia, une longueur de chemin de quarante-cinq lieues, il n’y avait que des Indiens éparpillés ça et là, les descendants de ceux qui avaient combattu pour le pavillon français. On peut voir encore à Esquiminac, sur le côté canadien de la Restigouche, à dix milles de Dalhousie, l’endroit où une troupe d’Indiens massacra un équipage anglais qui avait voulu pénétrer dans l’intérieur de la colonie française ; et, plus loin, le voyageur peut contempler la Pointe à la Batterie, fortification élevée pour défendre les missions des Jésuites qui, à cette époque, étaient florissantes le long de la rivière Restigouche. Aujourd’hui, il y a là des villages importants, tels que Bourdeau, Cross Point, surtout Campbellton, et les deux plus belles fermes peut-être de l’Amérique anglaise, celles de M. Fraser et de M. Ferguson.

Dalhousie n’a ni gaz, ni trottoirs, ni aqueduc, ni rien de ce qui peut donner l’idée d’une ville telle que nous la concevons, mais c’est un entrepôt considérable de bois et de commerce de poisson. On y voit une prison et une cour qui ont l’air de simples résidences de campagne, et même une école militaire semblable à celles que nous avons le bonheur de posséder, quelques cottages ça et là sur les hauteurs, enveloppés dans des bosquets de sapins et d’épinettes ; voilà tout ce qui constitue l’ornementation de cette ville où s’arrêtent deux fois par semaine les steamers du Golfe et le Rothsay Castle, un grand vapeur qui fait le service de tous les ports du Nouveau-Brunswick, dans cette partie de la province.

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Lorsqu’on arrive à la Baie-des-Chaleurs, le désir le plus légitime qui vient naturellement à l’esprit est bien d’avoir de la morue fraîche, des homards, des huîtres sortant de l’eau, du hareng et du saumon encore ruisselants de l’onde. Longtemps d’avance, le palais s’humecte à l’idée des jouissances que lui donnera le contact de ces chairs délicieuses dans leur succulente fraîcheur. On prendra des huîtres sur les bancs mêmes et on les ouvrira sur le rivage ; tous les jours une éblouissante morue, encore saturée des essences de la mer, viendra réjouir sa table ; on voit les homards à l’écaille de pourpre étinceler dans le plat ; le hareng et le maquereau, rissolant dans la poële, inondés d’une sauce dorée, pétillent déjà sous les regards avides ; on pense au large saumon attendant seulement le contact du couteau pour ouvrir ses chairs tremblantes d’embonpoint et presque animées encore... eh bien ! toute cette eau qui vient à la bouche par anticipation n’est qu’une duperie ; on déguste dans le rêve et ni huîtres, ni saumon, ni morue ne viendront une seule fois jusqu’à ce palais que ses illusions caressent.

Ce qu’il est à peu près impossible d’avoir dans la Baie-des-Chaleurs, c’est du poisson sous aucune forme. Vous dirai-je que j’ai mangé là de la morue sèche revenue de Québec ? On ne le croira pas, et aujourd’hui encore j’enrage d’être convaincu que c’est vrai. Il faut que j’explique ce phénomène.

D’abord, il est très rare que le poisson soit détaillé dans la Baie-des-Chaleurs, ceux qui s’occupent de pêche étant généralement au service des Robin et des LeBouthillier auxquels ils doivent apporter le produit entier de leur travail : puis, les goëlettes et autres bâtiments qui viennent faire la pêche pour leur compte se gardent bien de débiter le poisson là où il n’a aucun prix ; ils l’apportent dans les villes du Canada ou bien vont le vendre aux Antilles ; ensuite, les particuliers n’ont aucun goût pour un produit si abondant qu’ils en sont comme écœurés. Enfin, quoique Caraquet soit à l’entrée de la Baie-des-Chaleurs et que Shédiac soit sur le littoral du Nouveau-Brunswick, il est plus difficile de se procurer des huîtres à vingt milles de ces deux ports qu’à Montréal et à Québec, faute de communications locales.

Et puis, la même raison existe pour les huîtres que pour les autres produits de la mer ; ceux qui en font le commerce le font en grand et se gardent bien de détailler dans des lieux où ce commerce ne serait pas lucratif, et où la population est trop clairsemée. J’ai demandé, je l’ai fait presque avec prière, dans tous les hôtels où je suis allé, qu’on me donnât une bouchée de morue fraîche et une assiettée d’huîtres ; j’ai offert des sommes folles, comme seul un chroniqueur du National peut en prodiguer, et j’ai éprouvé partout les mêmes refus amers. Si l’on en avait eu, on m’en aurait donné pour rien, mais on n’en avait pas ! J’ai passé devant une fabrique où l’on préparait le homard, j’ai vu quinze à vingt champs couverts des carapaces de ce crustacé vermeil, et j’ai dû me contenter d’en aspirer la provocante odeur. À deux cents pas de moi la Baie roulait ses ondes vertes et bleues tour à tour ; on y voyait presque foisonner des myriades de maquereaux et de morues, et j’ai dû les laisser foisonner. Quoi ! j’ai foulé sous mes pieds vainqueurs la rivière aux Anguilles, et je n’en ai pas même pu pincer la queue d’une ! Ainsi, l’une des plus chères illusions de mon voyage s’est effacée à peine conçue, et j’ai dû corriger mon tourment avec du mouton, du lard et des patates, moi qui m’étais élevé jusqu’à l’huître !

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À vingt-six milles plus haut que Dalhousie, sur la rivière Ristigouche, commencent les premières sections de l’Intercolonial dans le Nouveau-Brunswick. C’est toute une histoire que l’entreprise des quatre sections qui s’étendent depuis cet endroit jusqu’à Nipesiguit et qui comprennent en tout soixante-dix-huit milles ; je dirai plutôt que c’est une conquête de l’énergie, du talent, de la persévérance indomptable et du savoir-faire de Messieurs Berlinguet et Bertrand qui ont eu l’entreprise de ces quatre sections, il y a trois ans.

Je ne m’expliquais pas pourquoi le chemin de fer du Pacifique américain, qui a neuf cents lieues de longueur, avait été fait en trois ans, tandis que l’Intercolonial, qui n’est long que de huit cents milles, n’était pas encore fini, et je faisais à ce sujet les comparaisons les plus déraisonnables. Aller sur les lieux, voir par soi-même, s’instruire par sa propre expérience, est un remède souverain pour toutes les erreurs ; je l’ai employé, et, maintenant, mes idées sont toutes différentes de ce qu’elles étaient.

Quand on a vu en détail cette partie du chemin que j’ai visitée, quand on connaît le nombre et la nature des difficultés qu’il a fallu vaincre, et dont quelques-unes subsistent encore, on reste surpris du résultat et l’on se sent fier de ce que ce soient deux Canadiens français qui aient fait le plus bel ouvrage sur toute la ligne. Les diverses constructions élevées par MM. Bertrand et Berlinguet sont vraiment monumentales ; ce sont même parfois des œuvres d’art auxquelles ils ont apporté la perfection, le poli et la finesse de l’architecture. J’ai vu des ingénieurs américains admirer les travaux de maçonnerie exécutés par nos deux compatriotes, et je les ai entendus dire qu’il n’y avait rien qui leur fût comparable aux États-Unis, tant pour la solidité que pour le fini du travail.

« Cela se conçoit, me disait l’un d’eux ; aux États-Unis nous sommes toujours pressés de faire des chemins de fer ; dès qu’une localité en sent le besoin, vite il se forme une compagnie, on se fait donner une charte et l’on construit à la hâte pour les exigences du jour, quitte à faire renouveler la ligne par l’État quelques années après, lorsque la nécessité d’une construction solide et durable est devenue impérieuse. Ici, c’est tout différent. L’Intercolonial est une voie nationale ; il est, pour ainsi dire, le chemin de fer du Dominion ; il faut qu’il ait le caractère et la constitution qui conviennent à toute œuvre publique, patrimoine d’une nation, héritage des générations à venir. Ce que vous élevez aujourd’hui, ce n’est pas seulement une voie ferrée, mais encore un monument de toute une époque. En voyant les magnifiques ponts qui couvrent les nombreuses rivières de la Baie-des-Chaleurs, on comprendra que l’Intercolonial n’a pas été fait seulement pour les besoins vulgaires du commerce, mais encore pour être un témoignage du degré de civilisation et de vigueur de tout un peuple.

« Le chemin de fer du Pacifique s’est fait très rapidement, il est vrai, mais voyez combien étaient différentes les conditions de cette entreprise. Nous avions des ouvriers en foule et des milliers de Chinois qui travaillaient sur la ligne, pour un prix nominal, de l’aube au crépuscule ; tous les mois il arrivait de nouvelles masses d’hommes venus de tous les points de l’Europe et des États-Unis ; aucune saison n’arrêtait les travaux, l’argent abondait ; aucun parti hostile n’entravait la marche de l’entreprise, le chemin du Pacifique était fait pour tous et au nom de tous sans que la politique y réservât un pouce de terrain pour ses batailles ; en outre, c’était une œuvre purement commerciale et chacun était impatient de voir compléter le grand Thorough fare qui apporterait sur le sol américain les produits de la Chine et du Japon.

« Ici, vous avez à peine le nombre d’ouvriers indispensables, et cela à des prix très élevés ; tout s’oppose au progrès de l’entreprise, le bas prix des soumissions, qui ruine presque tous les entrepreneurs, après en avoir réduit quelques-uns à déserter leurs obligations, l’hostilité d’un parti politique qui ne laisse au gouvernement d’autre alternative que de sacrifier les soumissionnaires et la marche même de l’ouvrage aux exigences de l’économie, le climat qui paralyse les travaux pendant plusieurs mois de l’année, l’inaptitude de presque tous les ouvriers et entrepreneurs à un genre d’ouvrage presque nouveau dans votre pays, les rapports inexacts des explorateurs qui, en trompant le gouvernement et le public, ont porté les soumissionnaires à sous-évaluer le coût de plusieurs sections où se trouvent des obstacles presque insurmontables ; enfin, cette dernière et puissante entrave créée par l’idée que l’Intercolonial n’est que l’affaire du gouvernement et que le public n’y a aucun intérêt... »

Peut-être y avait-il dans ces paroles de l’ingénieur américain de la bienveillance et une politesse poussée jusqu’au lyrisme ; mais ce que je sais pertinemment, ce que j’ai vu de mes yeux, ce que j’ai appris par de nombreux témoignages, je vais vous le dire.

*

Lorsque MM. Bertrand et Berlinguet arrivèrent à leurs destinations respectives, les gens de la Baie-des-Chaleurs n’avaient pas encore acquis le degré de civilisation qui est résulté depuis du contact de nombreux éléments étrangers. Une loi féroce, qui n’est pas encore abolie, réglait les rapports commerciaux ; tout homme pouvait vous faire emprisonner pour vingt-cinq centins, que sa créance fût ou non établie ; il n’avait qu’à déposer une plainte et vous étiez emprisonné ou forcé de donner caution. Souvent ces plaintes n’avaient aucun fondement, mais vous étiez tout de même tenu de payer les frais de cour à défaut du poursuivant, s’il n’avait pas le sou ; tel est l’admirable système judiciaire du Nouveau-Brunswick. On se fait un jeu de cette faculté offerte au premier venu et on l’exerce sans discernement, sans motif ; c’est ainsi que MM. Berlinguet et Bertrand se sont vus arrêtés des semaines entières par les caprices barbares de quelques-uns de leurs employés. En outre, ils ont dû subir des grèves systématiques, à peine arrivés sur le sol brunswickois ; chacun cherchait à tirer avantage de leur position, de leur isolement dans un pays étranger et de la difficulté pour eux de transiger dans une langue qui leur était alors presque inconnue.

Le jour même de son arrivée à Dalhousie, M. Berlinguet a vu réunis sous ses fenêtres deux à trois cents hommes, dont bon nombre armés, qui proféraient contre lui des cris de mort et menaçaient de l’exécuter s’il n’augmentait pas leur salaire. Mais il fit tête à l’orage, et sans accorder aucune concession, par la seule force de l’énergie, il contint tous ces mutins qui durent retourner à l’ouvrage aux anciennes conditions. M. Bertrand a été victime des mêmes tentatives de violence, mais il est resté inébranlable et a eu le dernier mot.

Ce que la nature oppose de difficultés dans les quatre sections qui longent la Ristigouche et la Baie-des-Chaleurs est vraiment étonnant. M. Berlinguet a eu à construire cent vingt ponceaux sur les différents cours d’eau qui sillonnent cette région et il a fait un ouvrage remarquable, le tunnel de Morrissy Rock. De son côté, M. Bertrand a détourné les eaux de trente à quarante rivières et il a construit des ponts monumentaux, entre autres celui de Nipesiguit et de Peters’ River.

Près de Bathurst, sur la section N° quinze, entreprise par M. Bertrand, se trouvent de magnifiques carrières de granit. Au dire des vieux Écossais du pays, ce granit est même supérieur à celui d’Aberdeen, en Écosse, lequel sert aux constructions de luxe dans un grand nombre de pays. Il brille, il étincelle comme le diamant ; on reste émerveillé à la vue de cette splendide pierre qui fait l’effet d’un amas compact de rubis ; on ne la mine pas, afin qu’elle ne soit pas fracturée en trop petits morceaux, mais on l’entr’ouvre avec des coins après l’avoir percée en plusieurs endroits ; c’est ainsi qu’on obtient des blocs de sept à huit pieds de longueur sur trois ou quatre de hauteur, blocs qui servent aux constructions maçonniques des sixième et quinzième sections.

Le voyageur qui, dans deux ans, passera en chemin de fer le long de la Baie-des-Chaleurs, admirera peut-être encore moins ce granit que la manière dont il est travaillé ; il demandera le nom de l’homme qui a présidé à cet ouvrage et il me saura gré, s’il m’a lu, de lui avoir rendu d’avance le juste tribut d’éloges qu’il mérite.

[27] [« DE DALHOUSIE À BATHURST »]

[27]
[« DE DALHOUSIE À BATHURST »]

De Dalhousie à Bathurst, ce n’est ni très gai ni très beau. Il y a là dix-huit lieues monotones, coupées de nombreuses savanes et de cours d’eau plus nombreux encore ; pas de villages, mais une suite de maisons plus ou moins espacées ; quatre à cinq chapelles protestantes et deux ou trois églises catholiques, dont la plus grande est celle de Madisco, l’endroit le plus peuplé, le plus riche de tout le littoral. Ces églises sont toutes sur le même modèle et les maisons d’école, qui sont bâties de distance en distance, leur ressemblent à s’y tromper.

On dirait que tout a été calculé d’avance dans ce pays pour reproduire de toutes choses une même image. C’est une stéréotypie énervante ; pas de paysage, pas d’accidents de terrain, pas de variété, si ce n’est que la Baie a parfois quinze milles, d’autres fois vingt milles, d’autres fois trente milles de largeur. À l’un des endroits où elle a vingt milles, j’ai appris qu’un pont de glace s’était formé, il y a quelques années, et que tous les maquignons du lieu avaient concouru pour le prix donné à celui qui traverserait le pont dans le moins de temps. C’était un fait merveilleux que ce pont de glace sur une largeur de vingt milles, et les vieux habitants en parlent encore avec un attendrissement qui vous gagne.

Ces vieux habitants sont en général des Écossais et des Acadiens, pour la plupart cultivateurs et vivant assez à l’aise sur des terres ayant toutes la même fertilité. Ce qui frappe le plus le voyageur qui fait le parcours entre Dalhousie et Bathurst, c’est la beauté des chemins ; le sol est partout sablonneux, et les pluies torrentielles qui, depuis trois mois, n’ont cessé de tomber sur lui presque tous les jours, l’ont à peine détrempé ; il n’y a que les chemins à travers les savanes qui soient difficiles, et encore a-t-il fallu, pour les rendre tels, le lourd charroyage de la pierre pour la maçonnerie de l’Intercolonial.

*

Mais si les chemins sont beaux, il n’en est pas ainsi des femmes. Tudieu ! quelles girafes ! Comment se fait-il que le Nouveau-Brunswick ne soit pas un désert quand il s’y trouve des créatures pareilles ? Ce ne sont pas des monstres, mais ce ne sont pas des femmes ; de grands homards sur des pattes de cinq pieds de long. On conçoit le laid, puisqu’on a l’idée du beau ; mais on ne le conçoit que comme une exception, une négligence coupable ou un mauvais vouloir de la nature ; personne ne s’imaginerait que les femmes de tout un pays s’entendent pour en faire la règle, et qu’elles aient, pour horripiler le voyageur, cette unanimité opiniâtre qui jamais les distingue dans le reste de leurs actes.

Ô Brunswickoises ! vous m’avez fait bien du mal...

Je vous aimais pourtant d’avance et je vous confondais, dans mon ardente imagination, avec les truites et les morues fraîches qui courent dans vos eaux ; j’étais arrivé sur les rivages de la Baie-des-Chaleurs, séduit par ce nom historique et vénérable, comme le cerf altéré s’élance lorsqu’il entend au loin la source jaillissante ; je vous aurais trouvé belles, quoique médiocres, car le voyageur emporté par l’appétit ne s’arrête guère aux nuances ; il mange aveuglément de tous les plats et se contente de tous les lits ; vous m’auriez consolé des huîtres qui me fuyaient, ah !... et vous m’avez fait fuir comme elles !...

Parcourir trente lieues de littoral sous les bouffées tonifiantes de l’air salin ; jouir, pour tous ses mouvements et pour tous ses actes, d’une liberté grande comme la mer ; contempler à chaque instant des vaches laitières superbes qui donnent envie d’être veau ; avoir sous les yeux, dans un heureux accord, les trois races les plus fécondes et les plus vigoureuses, les races irlandaise, canadienne, écossaise, et ne pouvoir trouver une seule femme qui vous révèle le secret de cette harmonie partout ailleurs ignorée, c’est à en devenir exaspéré, et l’on se sent des tisons courir dans la racine des cheveux.

Pourtant, un jour, au milieu même de cette laideur endémique, dans cette poignante uniformité de binettes retorses, j’ai failli faire un rêve, j’ai failli trouver une vraie fille de cette Ève adorée, quoique pécheresse, qui a laissé à toutes ses descendantes un morceau de la pomme fatale.

[28]

[28]

C’était par une nuit terne et crue ; l’atmosphère était pleine de gelées indécises ; on se demandait s’il allait neiger ou pleuvoir ; toutes les étoiles avaient un feutre, et des brouillards gris couraient dans le ciel qui semblait peuplé de saules pleureurs. La Baie était nue et les rivages, recevant les gémissements de ses flots, semblaient se plaindre avec elle ; de temps à autre, la lune s’amusait à jeter des lueurs sur les raies boueuses et les longues flaques d’eau du chemin ; pas un passant, pas même un hibou éclairant la savane de ses deux yeux ronds comme des calus de lave ; seul, le quac, ce gibier morose, éternel vieux garçon qui hante les grèves à la tombée du jour, lâchait par intervalles le cri sec et dur qui lui a valu son nom. Les cieux, la mer, les champs, tout était désert ; tout s’était réfugié, pour garder la chaleur et la vie, dans les entrailles de la nature ; et, dans cette immensité froide, sous ce firmament transi d’où tombaient déjà les longs fils glacés qui couvrent la terre d’un réseau de frimas, seul, le chroniqueur du National s’avançait, de ce pas de géant qui le distingue, vers l’hôtel du père Chalmers, situé à vingt et un milles de Bathurst.

Il était onze heures du soir lorsque le poing formidable et gelé du chroniqueur frappa à la porte de l’hôtel et que son talon, plein de terre glaise, retentit sur le perron du vestibule. Sarah était encore debout. Sarah, c’est la fille et la nièce des géants, c’est la reine de la Baie, une femme de cinq pieds huit pouces, souple, veinée, aux muscles frémissants, comme la cavale d’Arabie qui fait cinq lieues à l’heure.

Le père de Sarah est un homme de soixante-seize ans, qui a six pieds trois pouces, Écossais d’Écosse, venu pour fonder un foyer dans la Baie-des-Chaleurs, il y a quarante-deux ans. D’abord, il construisit une petite auberge, sorte de station pour les quelques voyageurs qui, dans ces temps primitifs, faisaient en voiture tout le littoral du Nouveau-Brunswick. Puis, les voyageurs augmentèrent, et, avec eux, l’auberge du bonhomme qui s’accrût d’une rallonge, puis d’une autre, jusqu’à ce qu’enfin la maison eut quatre-vingts pieds de longueur. Aujourd’hui elle est flanquée de grands bâtiments, et de beaux troupeaux paissent dans la ferme qui l’entoure.

Cette maison est unique sur tout le littoral de la Baie ; elle est la seule où l’on puisse se faire servir, bien manger, être bien couché et chauffé ! c’est là un item, comme nous disons dans notre pays.

Ordinairement, dans le pays que nous parcourons, les portes sont constamment ouvertes à tout venant et il n’y a pas de feu dans les maisons qui n’ont pas de doubles-croisées, mais un seul grand poële dans la pièce la plus reculée où se tient la famille, et un autre dans le vestibule où les voyageurs, quels que soient leurs goûts, leurs habitudes, leur rang, doivent tous se réunir s’ils veulent se dégeler.

Or, l’hôtel du père Chalmers a des poëles dans chaque grande pièce ; c’est merveilleux. La physionomie intime de cette albergo vénérable et l’atmosphère qu’on y respire rappellent ces bonnes vieilles maisons canadiennes du temps jadis, bien avant qu’il y eût des chemins de fer, des maisons qui ne s’ouvraient pas à tous les passants, mais où les gens comme il faut de toute la rive du Saint-Laurent se rencontraient dans des jours de prédilection, et s’amusaient comme on s’amusait alors sans craindre les intrus de catégories quelconques. Jamais ces maisons n’étaient envahies, jamais souillées par des voyageurs de toute provenance aussi elles conservaient cette dignité patriarcale qui répandait au loin leur réputation et l’odeur d’un confortable distingué. En entrant chez le père Chalmers, ce souvenir frappe immédiatement l’esprit, et vous êtes transporté dans le bon vieux Canada d’autrefois.

Le père Chalmers a six frères tous plus longs que lui ; bout à bout, ces sept hommes font une pièce de cinquante-quatre pieds, un vrai cèdre du Liban. Il a en outre quatre filles robustes, vigoureuses comme la mère Ève, debout à cinq heures du matin, prêtes à toute heure pour les voyageurs nombreux qui, depuis deux ans, passent et repassent sans cesse. Mais jamais elles ne se montrent [c’est la règle inflexible de la maison] excepté Sarah, l’aînée, qui a droit d’être partout et de voir tout le monde ; c’est elle qui serre la main des vieux amis et qui fait les honneurs de la maison aux nouveaux venus.

Quand Sarah s’habille, c’est une reine. Jamais plus beau buste ni démarche plus royale n’enchantèrent les rêves d’un poëte. Quand elle met ses habits de travail et qu’elle porte dans ses bras vigoureux les brassées de bois ou les larges plats de mouton, elle a encore la majesté d’une Pénélope qui rehausse et anoblit le travail le plus vulgaire.

*

Dans cette demeure puritaine, mais sans morgue, sans ostentation, il y a une discipline serrée, impitoyable, qu’exige le va-et-vient continuel de toute espèce de passants, dont quelques-uns, comme le chroniqueur, peuvent être dangereux. La mère Chalmers a l’œil là-dessus. Jamais, chez elle, de plaisirs bruyants ni de fêtes, quoique chacun ait la plus grande liberté d’action. Seulement, comme pour montrer les contrastes étranges qui marquent toutes les actions humaines, lorsque les villageois et villageoises d’alentour jugent à propos d’avoir des danses folles pendant toute une nuit, les quatre filles Chalmers fuient comme des hirondelles le vieux toit du bonhomme et se livrent à une chorégraphie infatigable qui met sur les dents les plus intrépides valseurs et giggeurs.

Après la danse, fût-il cinq heures du matin, toutes quatre sont à l’ouvrage, attisant les feux, balayant, charroyant, portant les fardeaux, préparant les repas. C’est un spectacle unique et superbe, quand on peut en jouir à la dérobée, que celui des trois cadettes dans leurs robustes opérations. Le bonhomme Chalmers, pendant ce temps, fume sa pipe à côté du grand poële, ou bien attelle ou dételle des chevaux. Je vous l’ai déjà dit ; dans la Baie-des-Chaleurs, ce sont les femmes qui travaillent, les hommes n’en ont pas besoin. Sarah fait à elle seule plus d’ouvrage et se donne plus de mouvement qu’une compagnie de volontaires un jour de revue.

Maintenant, pourquoi ai-je parlé si au long de l’hôtel du père Chalmers qui semble ne pas mériter un si grand intérêt ? C’est d’abord parce que je lui garderai une reconnaissance éternelle pour m’avoir chauffé et fait voir les seules femmes montrables de toute la Baie-des-Chaleurs, et, ensuite, parce que c’est une maison unique qui, à elle seule, est un tableau des mœurs de toute cette contrée.

L’endroit où habite le père Chalmers n’a pas de nom ; on dit simplement « aller chez Chalmers », comme on dirait « aller à Lachine ». Ce patriarche résume tout dans trois lieues à la ronde. Lorsque l’Intercolonial passera sur sa ferme dans deux ans, il faudra que les lecteurs du National arrêtent chez lui et, en voyant Sarah, lui parlent de ce séduisant voyageur qui, dans l’automne de 1872, l’aida à monter le poële du petit salon privé. Si elle jette un cri, si ses joues s’empourprent, si ses yeux s’illuminent, vous aurez compris de suite et vous saurez pourquoi la blonde brunswickoise a failli me faire faire un rêve.

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[29]

20 Novembre.

Le dix-sept octobre dernier j’étais à Bathurst. Il y a déjà plus d’un mois : ô temps ! ô éternité ! Quand je pense qu’il y a plus d’un mois j’étais à Bathurst, je me demande ce que c’est que l’homme. Il y a trente-deux ans et neuf mois, à pareille date, je n’étais pas encore né ; et dire que j’ai déjà tant souffert ! La coupe des larmes est tarie dans mon cœur et je n’ai pas encore payé le quart de mes dettes. J’ai eu tous les malheurs possibles, et, ce qu’il y a d’étonnant, c’est que mes créanciers le savaient toujours d’avance. Que je cherche dans tous mes souvenirs, je n’en trouve aucun qui me console d’avoir vécu ces trente-deux ans et neuf mois ; je n’ai pas été ministre provincial ni compagnon du Bain, c’est là tout ce qui peut me faire pardonner tant d’années perdues.

Il y a cinq ans et demi, par exemple, je crus faire un beau coup en quittant le Canada, mes amours, pour aller à Paris, capitale du monde civilisé, où des boucheries d’hommes se font en moyenne tous les dix ans. Dans le Dominion nous n’avons pas besoin de ce procédé dépuratif qui enlève le mauvais sang d’un peuple ; ceux qui sont de trop s’en vont aux États-Unis où il est entendu qu’ils pourrissent.

C’était au temps de l’Exposition à laquelle, on le sait, notre pays a figuré par quelques bois, quelques métaux, quelques grains et un commissaire qui ne se montrait jamais, tout comme les quatre mille cinquante-trois émigrants qu’on dit s’être fixés ou figés sur notre sol depuis un an.

Il me plaît aujourd’hui d’initier le lecteur à cette phase de mon passé, de me reporter à ce souvenir déjà vieux, probablement parce qu’il m’a fait beaucoup vieillir ; ensuite, je lui dirai ce qui m’est arrivé à Bathurst. Ça ne traînera pas.

*

Paris ! c’est un nom qui donne le vertige et j’étais allé me jeter dans le gouffre. Force m’est ici de faire des révélations pathétiques. J’étais seul, sans appui, ignoré, ignorant le sombre et délicieux enfer où s’engloutissent tous les jours tant de vigoureuses espérances.

J’avais dit adieu à mes dernières affections et serré la main de mes nombreux amis qui étaient venus me reconduire à la gare Bonaventure, ainsi appelée parce qu’on y éprouve tous les mécomptes possibles à l’arrivée comme au départ. J’étais ruiné, ce qui paraîtra surprenant, et j’étais ambitieux, chose digne de remarque, attendu que je suis arrivé à être chroniqueur éternel.

Mon ambition était d’étonner mes contemporains par mon style. On voudra bien admettre que j’ai réussi ; mais cet étonnement, fort légitime du reste, ne s’est pas encore manifesté par des colonnes ni par des statues ; j’attendrai quelques dizaines d’années après ma mort pour jouir de ce spectacle.

Ne pouvant prétendre à aucune renommée littéraire dans un pays où disparaît de jour en jour la langue de la France, je m’exilais, sans espoir de retour, à la recherche d’un nom dans la ville du monde où il est le plus difficile à conquérir. Un fantôme allait devant moi et me sollicitait à le suivre, je le suivis, ne pouvant résister, faiblesse particulière aux grands hommes que, seule, la réalité ne peut émouvoir. Mille bruits bourdonnaient à mes oreilles quand je songeais aux applaudissements qui m’attendaient ; je me voyais déjà l’auréole de la gloire au front, j’avais franchi d’un pas impérieux les portes de son temple, ne sachant pas que ce temple ne reçoit que des victimes couronnées. Insatiable de sacrifices, la gloire ne donne en échange qu’un vain nom qui n’est même bientôt plus à nous, puisqu’il devient la proie de tout le monde, dès qu’il est célèbre.

Je tombai donc dans cet immense Paris, et dès le premier jour j’eus peur. Il n’est pas de solitude plus déserte qu’une grande ville où l’on ne connaît personne. Je connaissais bien, il est vrai, le commissaire de l’exposition canadienne ; mais, je l’ai déjà dit, il était invisible ; généralement il se faisait remplacer par un Abénaquis, ce qui eût été pour moi une petite protection.

J’errai, et bientôt je sentis le vide, l’angoisse, le vague saisissement de l’inconnu. J’étais venu plein d’illusions et rien ne me frappait. Je marchai sans but, sans volonté, allant toujours devant moi. Je vis passer le flot de la multitude, cet océan de têtes toujours renouvelées qui vont et viennent, confuses, tourmentées, sombres, avides, inquiètes. Je me demandai ce que j’étais pour tout ce monde et ce qu’il était pour moi, et je me sentis seul. Quelque chose de farouche entra alors dans mon âme ; je me pris à haïr, à voir des ennemis dans tous ces indifférents ; puis un accablement subit s’appesantit sur tout mon être, l’angoisse étreignit mon cœur dans ses serres brûlantes, tout mon sang y reflua, rapide ; mon front se couvrit de sueurs et je m’assis haletant, près de défaillir, sur un des bancs qui se trouvaient le long du chemin. Je restai longtemps dans cette prostration ; car, lorsque je me levai, des flots de lumière tombaient sur moi de toutes parts ; la foule joyeuse et blasée se rendait aux théâtres, aux cafés, aux concerts ; les équipages ruisselaient sur le boulevard, les boutiques étincelaient, l’air était chargé de parfums et l’on entendait au loin le murmure bruyant de la grande ville s’ébattant dans les plaisirs avant de se plonger dans la nuit.

Je partis lentement. De sinistres présages commençaient à s’éveiller dans mon esprit ; le doute, ce doute horrible, précurseur du désespoir, saisissait mon esprit pour la première fois ; je me rappelle qu’un lourd nuage flottait sur mes yeux et que j’avançais avec peine. Le bruit retentissant de la ville, les mille séductions de l’élégance, la grandeur des monuments, le raffinement du luxe, tout cela m’apparaissait comme autant de pompeux supplices imaginés pour les malheureux. Oh ! quelle désillusion m’avait surpris tout à coup, dans ce Paris que j’avais tant désiré voir, cette reine des arts et de la pensée dont le nom rayonne sur le monde, éblouissant les imaginations. Je ne le connaissais pas encore et, déjà, j’aurais voulu l’ignorer toujours ; de toutes les figures qui passaient, pas une qui me fût connue... pas une main à serrer dans la mienne !...

Alors le regret amer, le remords déchirant pénétrèrent en moi. Il me vint en souvenir les vieilles forêts d’Amérique où j’avais tant rêvé, les rives profondes du grand fleuve où souvent j’avais bercé avec les flots mes joyeuses pensées d’avenir. Je me rappelai mes amis et mon cœur vola vers eux sur un flot de larmes ; je les nommai tous, je leur parlai ; un instant je fus emporté près d’eux, mais, l’instant d’après, l’affreuse réalité retomba sur moi de tout son implacable poids.........

Il était tard quand je rentrai à mon hôtel. On avait retardé les formalités de police ; on me demanda mon nom, mon état, ma dernière demeure, et quand j’eus tout fait connaître, on me pria de payer un mois d’avance ; je payai et il me resta trente francs.

Trente francs ! et après ? J’oubliai que je n’avais pas dîné ce jour-là. Tout était si changé dans mon existence que ces vulgaires soucis me semblaient désormais étrangers. Ah ! s’il en était ainsi !... Je montai à ma chambre, je m’assis en soupirant et me mis à réfléchir. En ce moment-là j’étais très faible, la lassitude avait succédé à l’accablement. Mais le ciel m’a donné une nature élastique, prompte à la réaction, vite abattue, plus vite encore relevée. Je sentis de nouveau mon sang s’animer, j’eus honte de tant de faiblesse et, m’arrachant à ma torpeur, je me mis à marcher précipitamment. Un flot d’idées nouvelles bondit à mon cerveau ; ce n’était pas la fièvre de l’épuisement, c’était l’énergie réparatrice et vigoureuse qui reprenait son empire. Une voix me dit qu’on n’est pas vaincu avant la lutte et qu’il reste toujours à l’homme quelque chose qui survit à toutes les défaites, l’espérance.

J’étais seul, je me sentis renaître, ou plutôt non, je n’étais pas seul. Qu’est-ce que l’isolement quand la foule des souvenirs vous enveloppe, quand tout le passé vous accompagne, quand l’espoir et le regret, se combattant, forment autour de vous une atmosphère brûlante ? On n’est jamais seul quand on pense et qu’on se souvient. Les désenchantements du passé, les illusions de l’avenir viennent peupler la petite chambre où tout votre univers se concentre, où vous êtes heureux et malheureux tout ensemble. La solitude a des entraînements que le malheureux seul goûte et chérit, parce que rien ne convient au malheur comme l’oubli et le silence. Ceux qui ne pensent pas aiment le bruit, il remplit le vide de leur cerveau ; ceux qui pensent veulent être seuls, parce qu’il faut à la pensée l’espace et le calme.

J’avais quelques manuscrits ; je les rassemblai, je les relus ; je me dis : « On doit être avide de connaître tout ce qui se passe en ce moment en Amérique ; voilà cinq ans que l’Europe a les yeux tournés vers elle ; commençons par un article de journal ; s’il est accepté, je verrai bien ensuite ce que je puis faire. »

Et je me mis à travailler fiévreusement. Un premier article ! Savez-vous ce que c’est qu’un premier article ? C’est l’épreuve terrible de l’initié. S’il en sort victorieux, l’avenir est à lui. Je me creusai la tête pour donner à mon article une originalité saisissante, je dis des choses certainement ignorées, je fis des considérations toutes neuves, je retouchai, je corrigeai et je signai. En voyant mon nom au bas de cet article qui cependant n’était qu’une ébauche inconnue, j’eus un frémissement. Oh ! qui ne connaît pas les émotions d’un début ? Qui n’est pas familier avec ces combats intérieurs de l’espoir et de la crainte qui vous laissent haletant, effrayé, enchanté, inquiet et rassuré tout ensemble ? On se dit que ce qu’on a fait est admirable, qu’il est impossible de ne pas réussir, et l’on est épouvanté. Qui te porte à mesurer le champ de la renommée et à t’y choisir une place, toi, pauvre diable qui ne peux attendre et qui as besoin de vivre avant d’être célèbre ? Mais l’espoir l’emporte ; la jeunesse, la confiance en soi, l’élan de la volonté sont comme le torrent qui bondit sur l’obstacle, ou l’enlève quand il ne peut le franchir.

Je m’endormis au milieu de chimères souriantes ; mon sommeil fut léger, long et bienfaisant ; quand je m’éveillai, vers onze heures, ma chambre me parut enchantée. Le soleil, luttant contre les persiennes, essayait de m’envoyer quelques-uns de ses rayons joyeux ; mille rumeurs s’élevaient du sein des rues, mais ce n’était pas ce bruit de la veille, étourdissant, fatigant, mêlé de notes aiguës, de clameurs douloureuses, c’était un vaste concert plein de force et d’harmonie, la grande ville en travail. Je me levai à la hâte, brûlant de voir Paris dans sa fiévreuse activité ; je ne le redoutais plus : au contraire, il me tardait d’aspirer son souffle puissant, de saisir le sein toujours gonflé où s’alimentent le génie défaillant, l’espérance lasse d’attendre.

Je sortis, emportant avec moi deux lettres de recommandation très flatteuses, l’une pour le rédacteur en chef d’un grand journal l’autre pour un savant très estimé et très répandu, homme précieux pour ceux qui ont besoin d’appui, aimé pour l’inépuisable bienveillance et la générosité de son cœur autant qu’admiré pour ses travaux. C’était M. Cortambert, géographe éminent, frère du rédacteur en chef du Messager Franco-Américain, que toute la jeunesse de Montréal a connu.

Je ne dirai pas tout ce que M. Cortambert et son fils ont fait pour moi ; ce serait trop long et ça m’éloignerait trop de Bathurst, auquel il est temps que je revienne.

[30]

[30]

Ayant quitté Paris il y a cinq ans, je me suis trouvé à Bathurst, dans la Baie-des-Chaleurs, le 17 octobre dernier.

Ce n’est pas tout d’être à Bathurst : il faut s’y loger, et, une fois logé, ne pas se faire jeter dehors à propos de bottes. Vous allez voir où je veux en venir.

Bathurst, soit dit en forme de préambule, est une petite ville de seize à dix-huit cents âmes, bien et mal bâtie en bois, avec des rues larges qui n’ont pas de trottoirs, pittoresquement située au fond d’une baie dont le contour a trois milles, mais où il n’y a d’eau que pour les chalands et les goélettes ; fendue en trois ou quatre parts par des rivières comparativement larges, sur l’une desquelles entre autres est construit un pont d’un demi-mille de longueur ; flanquée à droite, à gauche, en avant, en arrière, de collines magnifiques, de vallons et de pâturages comme ceux des beaux comtés agricoles de l’Angleterre ; faisant un commerce actif, surtout de bois, possédant trois avocats, dont deux sont idiots et le troisième ivrogne ; plus, un chef de douane qui est un bandit de grand chemin, et un vaste établissement pour la préparation de la morue.

Les deux tiers de Bathurst sont peuplés d’Acadiens, dont plusieurs ont des magasins considérables ; l’autre tiers est formé d’Écossais et d’Irlandais généralement employés sur l’Intercolonial. Bathurst possède encore un couvent et la plus belle église de toute la Baie-des-Chaleurs, à côté du plus brillant jardin de l’Amérique anglaise ; ce jardin appartient à l’honorable Ferguson, le roi de ces régions, un rustre consommé.

Cette petite ville est très ennuyeuse ; la vie sociale, qui résulte de positions indépendantes, de la culture intellectuelle et de loisirs élégants, y est à peu près inconnue. À Bathurst, il est rare qu’il y ait une veillée et presque inouï que l’on danse. J’ai déjà dit que cette absence de vie sociale chez les populations de la grande baie influait beaucoup sur les mœurs ; voici un fait brutal qui le démontrera mieux que toutes les considérations et qui fera voir quelle arme barbare peut devenir la loi entre des mains grossières.

*

Depuis trois jours j’étais installé dans une vaste maison somptueusement meublée, ornée avec profusion et avec recherche, ayant des corps de logis distincts comme ceux des châteaux, des chambres à coucher grandes comme des salons et des passages qui sont de véritables vestibules. Cette maison est unique dans Bathurst où il n’y a pas seulement un hôtel tolérable pour les voyageurs habitués au confort. Comment j’avais fait pour m’y introduire, moi, inconnu, étranger, c’est mon secret. On a des ressources ou on n’en a pas.

M. Sutherland, le propriétaire, était, il y a deux ans à peine, le premier négociant de la ville ; il faisait des affaires pour $180,000 par année ; mais la chute subite de deux grandes maisons de Boston l’avait forcé à se mettre sous la loi de banqueroute. Néanmoins il avait payé intégralement, et, pour ne pas être troublé dans son intérieur, il avait fait à son meilleur ami, moyennant $1,600 dollars, une vente nominale de sa maison qui en valait huit mille. Ce meilleur ami était le chef de la douane, Frank Mehan, un homme qui deviendra célèbre s’il se décide à aller dans les Calabres.

Or, le 17 octobre dernier, j’étais tout bonnement enfoui, chez M. Sutherland, dans un fauteuil à ressorts, proportionné à l’ampleur de l’habitation, et je dégustais ma tasse de moka doré en fumant un des cigares princiers de M. Bertrand qui me comblait de largesses, comme font tous mes amis lorsque je les y invite spécialement, ce qu’ils qualifient du mot technique d’exploitation.

M. Bertrand, qui partageait avec moi une partie de la demeure de M. Sutherland, avait pris plaisir à étaler en outre, à côté de la boîte aux cigares, toute une légion de carafes contenant du rhum de Sainte-Croix, du pur whisky écossais, un « Sherry » qui donnait des pâmoisons, du genièvre de Hollande authentique, du Allsopp et du Bass de dix ans et du Sauterne de Barton Guestier. Pour le chroniqueur, c’était là un rêve réalisé, une illusion devenue tangible, prenant forme.

Abandonné à l’ivresse délectable que le moka, savamment combiné avec le rhum, répandait dans mes sens, je ne m’étais pas aperçu que tous les hôtes de la maison étaient partis, qui d’un côté, qui de l’autre, me laissant absolument seul dans ces luxueux pénates, comme font tous les petits dieux de l’Olympe quand Jupiter fait la sieste. Il n’y avait pas jusqu’à une amie de la maison, jeune femme affligée déjà de six années de veuvage, qui ne fût sortie, après être toutefois venue à plusieurs reprises voir si je ne trouverais pas quelques prétextes pour la retenir ; mais, enveloppé dans les vapeurs du bien-être, je n’avais rien compris à ce manège féminin et je me contentais de répondre du coin de l’œil aux regards profonds et obstinés de cette fille d’Ève.

Dans la matinée même on avait pris des dispositions pour l’hiver qui s’annonçait ; la jeune veuve avait rentré les nombreux pots de fleurs et les plantes qui s’épanouissaient dans la serre, et les avait affectueusement étagés devant chaque fenêtre ; on avait fait un ménage général, changé la destination de plusieurs pièces, et chacun, une fois l’œuvre finie, avait voulu faire une promenade par un de ces beaux jours d’automne où le soleil rassemble en deux ou trois heures ses plus éclatants rayons.

Je sommeillais ainsi dans ma solitude enchantée, depuis dix à quinze minutes peut-être, lorsque, tout à coup, j’entendis résonner le timbre de la porte. L’instant d’après la servante alla ouvrir ; j’étais resté seul dans la maison avec cette créature et je n’en savais rien ! mais elle devait le savoir, elle, oh !...

Comment dirai-je ce qui suivit ? C’est un épisode des chauffeurs sous le Premier Empire, un exploit de la « bande noire ».

À peine la servante avait-elle ouvert que cinq hommes se précipitaient à la fois dans la maison. Tout à fait réveillé par ce bruit insolite et par un cri d’épouvante poussé par la fille qui fuyait, je me levai précipitamment. J’avais devant moi cinq gaillards taillés en hercules, armés de marteaux et de grands clous ; deux d’entre eux montèrent à l’instant l’escalier du haut duquel je regardais ébahi, trop étonné encore pour songer à la peur.

Évidemment, c’était à moi qu’ils en voulaient et ils allaient me crucifier. Je songeai à mes tantes, au National, à mes créanciers devenus forcément mes légataires, à mon correcteur d’épreuves qui m’avait fait dire tant de platitudes, et que j’aurais voulu, en ce moment-là, serrer sur mon cœur. Je trouvai que le Canada était un pays superbe, que je n’aurais jamais dû quitter ; j’énumérai toutes les femmes qui m’avaient juré un amour éternel et que je n’avais plus revues après huit jours de soupirs ; tout ce que j’avais aimé, jusqu’à mes plumes d’oie, passa en un clin d’œil devant mes yeux, puis je pris une attitude provocante en face de l’invasion, sans vouloir faire de sortie maladroite, comme le général Trochu et l’on va voir pourquoi.

« Monsieur, me dit le chef de ces galériens échappés, en prenant un ton de crocodile repu, je suis au désespoir de vous déranger ; vous êtes étranger ici sans doute ; c’est pourquoi vous ne comprenez guère ce que signifie ma présence, mais je suis le propriétaire de cette maison et je viens m’en emparer. »

Vous saisissez mon épatement. Ces façons, ces excuses à peu près, ces paroles dans la bouche d’un homme qui profite de l’absence des hôtes d’une maison pour venir s’en emparer à main armée, me jetèrent dans un véritable désarroi. J’avoue que je restai interloqué devant ce pandour de six pieds deux pouces qui avait des bras comme des billots, une barbe et une carrure de burgrave. Après deux minutes d’une stupéfaction voisine de l’hébétement, je me hasardai à dire : « Comment cela ? vous, le propriétaire ! mais il me semble que je suis ici chez M. Sutherland, le seul Sutherland, et qu’il n’a pas eu le temps, depuis une heure, d’aller dans l’autre monde et d’en revenir métamorphosé comme vous voulez me le faire croire. Il me semble que c’est parfaitement Sutherland qui m’a reçu chez lui, chez lui, et non pas chez un autre, que cela s’est fait tout seul, que vous n’étiez pas là pour lui en donner la permission ; que, dans tous les cas, si vous êtes propriétaire de cette maison, c’est du moins Sutherland qui l’habite, qui en est le détenteur incontestable, et que vous ne pouvez venir ainsi armé dans son intérieur, au milieu de ses meubles, avec tous les signes de la violence et de desseins criminels. »

— Monsieur, me répliqua alors en s’avançant vers moi un homme de soixante ans peut-être, mais droit et fort, je suis magistrat ; celui-ci est mon fils, Frank Mehan, propriétaire de cette maison, et je viens lui prêter l’appui de la loi et main forte en cas de résistance.

Ce magistrat, père de l’individu qui se disait propriétaire d’une maison qu’il venait surprendre, ces trois autres grands gaillards qui étaient allés se placer immédiatement à chaque porte comme des sentinelles de bronze, tout cela me déroutait et me confusionnait tellement que je ne savais plus que dire ni que faire.

En un instant, mon nouveau propriétaire et sa famille eurent encloué toutes les fenêtres et toutes les portes, moins une, pour empêcher qui que ce fût d’entrer. À cette dernière porte deux hommes se postèrent, chacun avec un marteau de forge, et Frank Mehan commença aussitôt à parcourir la maison, tout en regardant à chaque moment par les fenêtres comme un homme qui a besoin de se rassurer. Malgré son audace, il était vert et bleu tour à tour. Cette iniquité, fût-elle même légale, était si monstrueuse qu’elle l’effrayait lui-même.

Il paraît toutefois, d’après ce qu’on m’en a dit ensuite, que la loi du Nouveau-Brunswick a de ces guets-apens féroces et que Frank Mehan était strictement dans son droit. Il avait acheté la maison de son ancien ami pour $1,600 dollars ; c’était une vente simulée, mais il s’en tenait à son contrat et il avait refusé plus tard d’accepter même $2,000 de Sutherland, pour rescinder l’acte de vente. De là était venue la difficulté qui n’en était pas une, mais il n’en fallait pas plus à un bandit pour la faire naître. Ne pouvant se faire mettre en possession de la propriété par les tribunaux sans se couvrir d’opprobre et sans avoir à subir un procès qui eût traîné longtemps, il s’était muni d’un bref d’expulsion et il était entré à la sourdine, bien sûr de tenir la maison dès qu’il serait dedans.

Ce qui suivit est horrible à raconter ; aussi je fuis à la hâte devant ce spectacle navrant dont ma mémoire indignée se rappelle tous les détails.

Frank Mehan et ses hommes, dès que toutes les issues furent bien clouées et murées, commencèrent aussitôt le déménagement. Ce ne furent pas seulement les meubles qu’ils enlevèrent, mais la literie, le linge, les fleurs, les articles de toilette, les mille petits objets qui composent l’ornement d’un intérieur, la batterie de cuisine, jusqu’aux mets qui cuisaient dans les poêles, la verrerie, tout fut mis dehors et déposé sur la voie publique.

Sutherland, prévenu, restait impuissant ; il ne put que contempler cette scène poignante, voir sa femme, sa sœur et deux petites filles adoptives jetées brusquement dans le chemin sans aucun avis, sans qu’il eût pu même s’en douter, par le fait de cette barbarie légale qui armait un vaurien jusque dans le foyer d’un citoyen anglais.

Il nous fallut partir, M. Bertrand et moi ; le soir même nous quittions Bathurst sous le poids d’une douloureuse émotion pour n’y plus revenir. Quant à Sutherland, il dut faire transporter tout son ménage à son magasin et se pourvoir d’un logement, pour cette nuit-là même, avec toute sa famille.

[31] DE RETOUR

[31]
DE RETOUR

16 NOVEMBRE.

Aujourd’hui je n’ai nulle envie de rire ni de faire rire. Ceux qui ont dit que Démocrite passait son temps à cela sont des farceurs, comme les ministres des finances qui déclarent invariablement, chaque année, avoir un excédent de recettes. De quelles larmes, versées loin des regards, les grands rieurs ont-ils payé les rires faits pour la foule et qui les ont rendus célèbres, on serait bien surpris de l’apprendre. Pour moi, je crois que le rire est une variété de la souffrance et c’est comme martyr hebdomadaire, à tant de la colonne, que je veux arriver à la postérité.

Je serais bien en peine de savoir le dire, mais c’est un fait certain qu’aujourd’hui j’ai le désespoir dans l’âme. Il y a longtemps que ça ne m’était arrivé, depuis, je crois, le vote sur le double mandat qui a fait triompher l’opposition, mais en la laissant dans l’opposition. Ceux qui diront que ce n’est pas là une opposition systématique, n’ont aucun sens des choses.

Puisque je suis au désespoir, il convient que je m’analyse. Qu’est-ce que le désespoir ? C’est l’état de l’âme qui a perdu toute espérance.

Quand on en est là, on n’a plus de larmes pour les bonheurs passés, les illusions enfuies ; on reste muet, morne et planté comme un poteau de télégraphe. Ôtez au soleil sa lumière, au ciel ses astres ; que restera-t-il ? l’immensité dans la nuit. Voilà le désespoir.

*

En ce moment il est onze heures passées, du soir, bien entendu. Je suis seul et je pense, et la solitude s’agrandit autour de moi comme au crépuscule les ombres s’étendent en s’épaississant. Le feu de mon foyer seul vit et s’agite dans le calme où je suis enseveli ; rêveur, je regarde ses flammes monter dans la cheminée, tantôt par soubresauts, tantôt enlacées et se tordant, comme des serpents roulés ensemble qui dressent la tête. Au dehors le vent passe avec des accents de colère et de furie sur les toits frémissants ; les branches sèches des sapins craquent, des nuages pressés courent sur la lune comme des souffles, pendant qu’elle, terne et solitaire au ciel, semble un grand œil morne ouvert sur l’immensité.

De l’âtre pétillant où plongent mes rêves un murmure s’élève, triste comme les choses passées qu’on ne peut plus ressaisir, avec mille accents comme ceux des souvenirs qui reviennent frapper en foule à la porte du cœur. Dans ce murmure j’entends une voix qui me dit : « Tu as été jeune, tu as été aimé, l’espérance t’a souri, tu as oublié le temps, tu as ouvert la digue aux flots de la vie, et maintenant qu’es-tu ? Vois ce feu qui se meurt ; il a brillé comme toi ; ta main qui l’attisait insouciante a abrégé sa vie d’une heure ; ainsi les hommes ont fait de toi... et les femmes donc !... Déjà ta tête blanchit et ton printemps s’achève à peine. Aujourd’hui tu comptes les heures pendant qu’elles se sauvent ; tu cherches à les saisir et tu ne fais qu’avancer le terme où ta main défaillante ne pourra plus compter que des instants. La coupe de tes jours est séchée. Tu t’effaces de ce monde comme un torrent rapide dont le soleil a dévoré la course et la disperse en vapeurs dans les airs, et quand on dira : « Où est-il ? », et qu’on te cherchera, on ne trouvera plus qu’une vilaine poussière pas même bonne à faire des engrais sur les champs de tes censitaires. »

Ô ciel ! être seigneur, avoir le droit de corvée et se trouver pris de désespoir tout à coup à côté d’un bon feu, avec la perspective de l’Intercolonial passant l’été prochain sur mes domaines, quelle sombre dérision de ma fragilité ! J’aimerais presque autant n’avoir jamais eu de lods et ventes ;... ils sont substitués, malheureusement !

Tu te rappelles, lecteur pour qui je suis en train d’attraper un ramollissement de cerveau national, que tantôt, vers onze heures un quart, je devais m’analyser. Il y a de cela à peu près une demi-colonne. Si je parle par colonnes, c’est que c’est mon métier ; la colonne est mon unité générale à laquelle je ramène tout, qui me sert de mesure en toutes choses. Ainsi, quand j’ai trois dollars dans ma poche, je me dis : « Tiens, j’ai une colonne aujourd’hui », et je m’achemine vers la Maison Dorée ou chez Éthier, si je suis à Montréal, chez Laforce, si je suis à Québec, avec mes amis Lucien et Oscar qui boivent prodigieusement depuis un mois ou deux ; heureusement qu’ils ont plus de colonnes que moi.

M. Le Bas, ingénieur de la marine française, qui avait présidé à l’installation de l’obélisque de Louqsor, à Paris, avait une unité analogue à la mienne ; ainsi il ramenait tout à son obélisque, jusqu’à son nom qui était devenu M. Le Bas de l’Obélisque. Il semble que cela est fatal en architecture.

*

Tu as le droit d’être surpris, lecteur, de ce que je n’aie pas encore analysé le désespoir, et pourtant il est minuit déjà. Minuit ! c’est l’heure du nightcap universel, celle où le lion ronge sa proie s’il a pu l’attraper, après que le crépuscule a descendu ses voiles sur le désert. C’est une heure unique dans la journée, une heure qui fait tressaillir la chrétienté entière une fois par an, une heure où le monde semble retenu un instant dans les abîmes de la durée, où la pensée humaine se repose comme suspendue au jour qui finit, alors que le temps a déjà marqué une seconde au jour qui commence. Ainsi, rien n’est fini pour le temps, pour lui le jour n’arrête jamais. Il marche pendant que les hommes comptent, pendant qu’ils sommeillent et ne se sentent pas durer, comme le remords qui veille et tient l’âme éveillée au milieu des songes.

Non, pas une minute où l’homme puisse dire : « Cette minute ne compte pour rien dans mon existence ; cet instant, je puis en jouir sans qu’il s’ajoute à tous les autres qui m’entraînent dans l’éternité ; pas un, pas un seul où je m’arrête pour contempler le présent entre le passé qui m’a fui et l’avenir qui m’échappe déjà au moment où j’y songe. L’avenir ! qu’est-ce donc que ce mot pour exprimer ce qui ne fut jamais ? Qu’est-ce que cette pensée constante, si ce n’est un rêve où l’homme cherche à se consoler du temps qui n’est plus par celui qui n’est pas encore, et ce rêve dure sans cesse ! Cette seconde insaisissable qu’on appelle le présent n’existe pas elle-même, parce qu’elle se confond de suite avec le passé à l’instant précis où l’on y songe. Dieu seul peut dire « Je suis » parce que Dieu seul possède un présent éternel. Pour nous, mortels, chroniqueurs et lecteurs, nous n’avons qu’un jour pour paraître et disparaître en emplissant le monde de notre néant ; nous ne faisons que passer, croyant avoir vécu ; nous sommes une ombre jetée dans la clarté de l’infini et nous effaçant à notre apparition même.

Mais le désespoir ? ah oui ! c’est vrai ; encore une demi-colonne.

*

Un soir de l’été dernier, je me promenais sur la grève retentissante, retentissante à cause de mes bottes neuves qui craquaient à m’énerver. Dire qu’il y a tant de macadam sur les rives du Saint-Laurent et que nous avons si peu de chemins macadamisés ! Le Canadien évidemment est digne de tous les dons de la fortune, puisqu’il les méprise.

La lune était rousse et sèche ; autour d’elle aucun nuage, mais un ciel cuivré et bas qui semblait descendre sur la terre pour l’absorber ; la marée du fleuve montait lentement, lentement, comme une tache qui s’agrandit ; ses vagues avaient l’éclat terne d’un œil qui s’endort ; tout se taisait, excepté mes bottes. Il y avait dans cette nuit indécise quelque chose du voile qui s’ouvre en laissant passer la lumière comme un éclair, puis se referme soudain, épaississant les ténèbres. Je marchais la tête basse et le diable bleu dans le corps, – à quel endroit précis de ma personne ? je ne saurais dire.

C’était dans les premiers jours d’octobre. Le souffle de l’automne refroidissait déjà les vallées attristées, les épis penchaient leurs têtes jaunissantes en attendant la faux ; les foins séchaient entassés dans les granges où le colon met son espoir. Déjà le crépuscule donnait à peine quelques instants à la nature pour préparer son sommeil ; j’avais vu mourir les fleurs, je ne trouvais plus rien à aimer dans la campagne qui se dépouillait tous les jours sous mes yeux et j’avais hâte de m’enfuir sous des cieux plus propices, fatigué de la monotonie de la solitude.

Il y avait dans tout cela une préparation au désespoir, mais ce n’était encore rien. J’arrivai à Québec après avoir fait mille détours, comme dans mes chroniques, notamment après avoir fait le tour de la Baie-des-Chaleurs. La session était commencée et les séances allaient leur train qui est celui d’une rosse des concessions. M. Chauveau et M. Cauchon s’étaient déjà pris aux cheveux sans se faire mal, et l’opposition préparait avec science ces sorties glorieuses où la fortune, toujours marâtre, a de nouveau trahi son courage.

M. Joly adressait journellement ses philippiques veloutées et M. Holton décrassait les rouages. M. Marchand, tirailleur obstiné, toujours sur la détente, envoyait à droite et à gauche des calembours inouïs, oubliant que la gloire l’attendait le 4 décembre, à la représentation de sa ravissante petite comédie Erreur n’est pas compte ; M. Bachand compilait les statuts, et M. Fournier faisait ses terribles interpellations qui tombent dans le camp ministériel comme des boulets de soixante tout rouges.

Piqué de l’aiguillon de la chose publique, je m’acheminai vers le Parlement ; j’entrai, il faisait sombre et horriblement chaud. Je montai en sueurs les deux escaliers qui mènent à la galerie de la presse ; j’arrivai... qu’entendis-je ? M. Bellerose faisant une péroraison !... Alors je baissai la tête et je sondai les abîmes de mon malheur ; je n’eus pas une plainte, pas une larme, mais je sentis le vide de la vie et mon âme me sembla un désert où tous les sables tourbillonnaient.

M. Bellerose parla une demi-heure et je restai une demi-heure à l’entendre. Qu’est-ce donc si ce n’était pas là du désespoir ?

Enfin, je l’ai...

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30 NOVEMBRE.

Enfin, voilà le franc et joyeux hiver qui s’annonce, l’hiver blanc et net, pur et sain. Cela date d’hier seulement, 29 novembre ; cette année il y a du retard, mais nous ne perdrons rien pour avoir attendu. Quelle journée que celle d’hier, et quelle vie, quel bonheur, quel entrain dans la rue Saint-Jean, à quatre heures de l’après-midi, heure des équipages, des dandies, des filles à marier, des paresseux et des chroniqueurs ! Dans Québec il n’y a qu’une rue, pour ainsi dire, c’est la rue Saint-Jean, large comme un trottoir de la rue Saint-Jacques de Montréal, et longue comme un des corridors du Mechanics’ Hall ; mais quand toute la gent élégante s’y précipite par un temps qui rajeunit de dix années comme celui d’hier, c’est un hallali, une fanfare, un chassé-croisé enivrant, des figures jeunes et fraîches qui passent avec un sourire qu’on retrouve cinq minutes après en les revoyant ; des matrones, enveloppées de fourrures, qui s’abandonnent au glissement de leurs sleighs longs et dociles, un tintement de grelots sur tous les tons, sans vacarme, mais joyeux et heureux, le trot mis en musique.

Tout se montre, tout se pare, éclate et pétille d’allégresse.

Ah ! de toutes les choses suaves de ce monde, il n’en est pas de comparables à une belle soirée d’hiver en Canada, sous la lumière égale et douce d’une lune sans rayons qui illumine l’espace entier de son regard. Qu’il est beau, durant ces éclatantes nuits, sous un ciel blanc comme le lait, de regarder les longues raies des aurores boréales courir sur la neige éblouissante ! Quelle mélancolie profonde, quelle poésie méditative se répandent sur les campagnes endormies dans un lointain horizon ! Tout est plainte et murmure parmi les branches dépouillées des bois de sapin. La lune, solitaire, dans un ciel sans nuages, regarde avec une sorte d’attendrissement maternel cette terre inanimée que la neige couvre comme un linceul. Les montagnes, moitié ombre, moitié lumière, apparaissent informes. Le Saint-Laurent, emprisonné par les glaces jusqu’à une lieue du rivage, roule loin de ses bords des eaux pesantes et muettes qu’aucun navire ne sillonne plus. Mais, dans cette transparence lumineuse du firmament, dans cet immense désert de l’espace muet, il y a parfois quelque chose de désolé, semblable aux couvercles de marbre des tombeaux dont le froid éclat se détache dans une nuit étoilée. C’est l’heure où les rêves arrivent comme des flots pressés dans l’âme des poètes ; c’est aussi parfois le moment où le chroniqueur cherche une transition pour passer du style descriptif aux choses vulgaires de ce monde que l’exigence du lecteur ne lui permet pas de dédaigner.

Et voilà pourquoi la chronique est si difficile ; tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, bondissant à perpétuité sur la corde roide, le chroniqueur est un vrai nègre. Avec cela que le moindre écart le rend ridicule ou insupportable ; il faut être un génie pour braver tant de périls. Croyez-vous que je n’aimerais pas mieux faire un discours en parlement ou rédiger un bill ? Cela ne demande ni style, ni idées ; au contraire. Aussi a-t-on imaginé un mot baroque et dédaigneux pour exprimer ce que cela vaut. On dit « une indemnité parlementaire », comme on dirait « je vous rends la monnaie de votre pièce ; vous m’assommez pour mon plus grand bien, je vous flanque six cents dollars ; allons, que ça ne traîne pas » : voilà pourquoi les sessions sont si courtes.

[33] À L’HON. M. LAFRAMBOISE  Propriétaire du « National »

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À L’HON. M. LAFRAMBOISE
Propriétaire du « National »

2 DÉCEMBRE

« Mon cher propriétaire, vous à qui je dois la vie, vous qui me tenez lieu tous les jours de père et de mère, de boulanger et de restaurateur, vous qui ne mettez pas de bornes à vos largesses pour moi comme je n’en mets pas aux contes que j’invente exprès pour les lecteurs du National, c’est à vous que je dois dire que votre chroniqueur a reçu une bien profonde humiliation ces jours derniers. Je veux vider ma douleur dans votre sein.

Figurez-vous qu’un grand journal de votre ville m’a offert formellement dix dollars par semaine, pour lui rapporter les débats parlementaires ! Outrage plus sanglant ne me fut onques infligé. Pour qui prend-on le chroniqueur, by Jingo ? Eh quoi ! rien que pour écouter ces messieurs du Parlement, cela vaut au moins vingt dollars par semaine. Je ne parle, bien entendu, que des ministres et de leurs partisans, car, pour les députés de l’opposition, rien ne saurait donner une idée de leur éloquence.

J’ai une très mauvaise réputation depuis que j’ai écrit ma chronique sur l’Intercolonial. Il a suffi qu’un niais ridicule, un de ces hébétés, comme il en existe même en Canada, pays superfin, ait dit une fois que je m’étais vendu pour que cette infâme calomnie ait été reçue avec plaisir par bien des gens qui voudraient m’acheter peut-être, mais qui ne l’osent pas, me croyant incorruptible. Dans tous les cas, il n’y a que les gens d’esprit à qui cette tentative pourrait sourire ; pour les imbéciles, je ne suis d’aucune valeur. Mais le diable veut que les gens d’esprit soient toujours pauvres. Donc, je ne suis pas achetable.

Si le grand journal dont je viens de parler veut faire un marché avec moi, je noterai toutes les ineffabilités qui se disent en parlement dans un français inconnu, et il me paiera au poids de l’or ; je lui promets qu’il en aura pour son argent.

Oh ! si l’on savait tout ce qu’il m’en a coûté pour faire la chronique en question sur l’Intercolonial, on ne m’accuserait pas d’être un vil mercenaire ! Ce reproche m’est sensible, attendu que je puis le mériter ; mais il sera toujours temps de me prendre en flagrant délit et j’espère que ça ne tardera pas... Écoutez mon récit, amis trop chers qui connaissez mon dévouement, parce que vous en avez souffert autant que moi, vous que j’ai exploités sous toutes les formes et qui m’avez prêté de l’argent comme d’autres en feraient le sacrifice !

*

« C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit » ; il était six heures du soir. J’avais fait mes malles et la diligence était prête à partir de l’hôtel Fraser, sur la rivière Ristigouche, pour suivre toute la vallée de la Matapédia jusqu’à Sainte-Flavie, sur le Saint-Laurent, un parcours de trente-cinq lieues. Faire trente-cinq lieues en voiture lorsqu’on est déjà à moitié moulu et aux trois quarts gelé, cela exige un héroïsme surprenant chez un mercenaire.

Or donc, je voulais me rendre jusqu’à Sainte-Flavie par terre afin de connaître cette fameuse vallée de la Matapédia dont on parle tant et qui, en réalité, vaut mieux encore que sa réputation.

J’avais revêtu deux gros capots, mis une paire de grandes bottes et des jambières en caoutchouc, plus un casque[27], de sorte que j’étais immobilisé dans une enveloppe qui aurait pu m’être fatale si la Providence n’avait des vues sur moi.

Il faisait noir comme dans les comptes publics de la province, lesquels présentent toujours un excédent de recettes invisible. Il avait plu sans interruption depuis deux mois et la pluie menaçait de tomber encore, de sorte que j’avais toutes les raisons de craindre l’humidité.

Dans la diligence, qui ne pouvait raisonnablement contenir que trois personnes, se trouvaient avec moi deux autres gaillards, ouvriers du chemin de fer, avec leurs malles, plus le postillon qui, étant ivre mort, comptait pour un homme et demi. Nous partîmes.

La diligence avait l’air d’une pyramide ; c’était affreux ; un pied de boue dans le chemin qu’on ne voyait pas à trois pas devant soi, et des ornières qui rappelaient l’ancien chaos d’où Jéhovah fit sortir des mondes qui n’en valent guère mieux pour cela.

Nous allions donc, enfonçant, bousculant, cahotant, deux sur l’avant, deux sur l’arrière, nous cognant la tête l’un contre l’autre avec une précision muette, mais expressive. Il s’agissait de faire trente-deux milles avec les mêmes chevaux qui étaient déjà éreintés dès le départ. Remarquez que M. Fraser, le conducteur de la malle, est obligé par son contrat de tenir le chemin en bon ordre, ce qu’il exécute en laissant le chemin s’entretenir tout seul. Cela ne suffit pas, quoiqu’aux yeux du gouvernement paternel qui nous étouffe, cela puisse paraître du zèle. Le postillon, la tête renversée en arrière, avait dégobillé deux ou trois fois sur les malles, et il envoyait des exhalaisons combinées de gin chaud et de whisky qui refoulaient le vent à quinze pas.

Le passager à sa gauche avait pris les rênes et fouettait les chevaux comme un homme qui n’a aucune idée de l’anatomie. « Nous allons rester en chemin, c’est clair », me disais-je à chaque minute. Et quel chemin pour y rester ! D’un côté, la montagne coupée à pic ; de l’autre, le précipice sur le bord duquel, de distance en distance, aux endroits les plus dangereux, on a élevé un rempart en palissades ou en perches superposées. Nous descendions les côtes au galop et nous les tournions sur le même train. Notre conducteur improvisé disait qu’il profitait des descentes pour aller plus vite ; en effet, c’est comme cela qu’on va dans l’autre monde avec la rapidité de l’éclair.

Je me sentais amincir dans mes deux gros capots ; je devais avoir l’air très pâle ; il me semble que j’aurais pu prendre le mors aux dents.

Vers dix heures, la lune, depuis longtemps levée, parvint à dépasser la crête des montagnes qui nous la dérobaient ; alors elle apparut brillante et superbe derrière les nuages qui fuyaient devant elle ; je n’oublierai jamais cette clarté subite sur ce terrible paysage. À droite, des rochers énormes, en escalade, comme des flots de pierres poussés l’un sur l’autre par une tempête ; à gauche, des vallons, des ravins, des forêts comme des manteaux qu’on déploie lentement, et la rivière de la Matapédia, tantôt se heurtant parmi ses mille îlots, tantôt coulant large et puissante et se développant en lacs successifs qui sont comme des réservoirs où elle puise et se déverse tour à tour.

La vallée de la Matapédia, au point du vue pittoresque, est admirable pendant les trente à quarante premiers milles. Ensuite elle s’enlaidit petit à petit, devient monotone ; ses horizons se rétrécissent, et l’on se trouve enveloppé dans une ceinture de bois qui n’ont ni beauté, ni charme, ni même de gibier. Mais quelle superbe région agricole ! C’est là que sera un jour le grenier du Canada...

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10 DÉCEMBRE.

Savez-vous, lecteurs, que nous ne savons rien, et que c’est presque toujours le hasard qui apprend aux hommes le peu de choses qu’ils savent ?

Sept matelots, naufragés dernièrement sur la côte d’Afrique, se sont sauvés un à un en s’attachant aux pattes d’un énorme oiseau herbivore ; puis ils ont vu le même oiseau se jeter sur des tortues colossales, les briser sur les rochers et en manger cinq ou six dans le même jour. Dans notre pays il y a une espèce d’oiseaux qui ressemblent beaucoup à celui-là ; on les appelle vulgairement des contracteurs (entrepreneurs). Leur mets de prédilection est le bank note ; il y en a qui en avalent en hors-d’œuvres pour plus de cinq cent mille dollars en deux ou trois ans.

Dans les parages de la Cafrerie, un capitaine de navire a vu capturer un oiseau gigantesque qui avait saisi et mis en pièces un éléphant et en avait déjà mangé le quart, quand on parvint à le tuer à l’aide de flèches empoisonnées. Une des grandes plumes des ailes ayant été coupée, on vit que le tuyau pouvait contenir deux outres d’eau et plus.

Il n’y a aucune raison de s’étonner de ces prodiges. La nature est partout conséquente et judicieuse. Dans les pays où les arbres atteignent une hauteur de trois cents pieds, il n’est que juste qu’il s’y trouve des oiseaux d’au moins vingt pieds de long pour se nicher dessus. Chose étrange toutefois ! C’est dans ces mêmes pays qu’on voit le plus d’insectes ; mais cette apparente disparité se concilie aisément au moyen du proverbe : « Les extrêmes se touchent. »

L’homme est rarement embarrassé dans ses explications de l’inconnu ; pour les choses qu’il ne comprend pas, il imagine la loi des contrastes qui répond à tout. Avec cela on va loin, et quand par hasard on se trompe, on s’en console au moyen d’un autre proverbe : errare humanum est. Si la loi des contrastes est si naturelle et si vraie, il me semble qu’on ne peut guère voir un moucheron sans songer de suite à un éléphant, ni de même voir le gouvernement provincial sans se porter immédiatement vers le système solaire au sein duquel notre globe tourbillonne, gros en proportion, comme une pilule. Mais passons.

*

Les découvertes géologiques qu’on fait depuis quelque temps sont vraiment merveilleuses ; sans doute, l’homme, dégoûté de ce qu’il est aujourd’hui, cherche à se rattraper par ce qu’il pouvait être il y a cinquante mille ans. On ne trouve plus dans les cavernes du vieux et du nouveau monde que des squelettes de sept à huit pieds, avec des armes en pierre de cinq à six formes différentes.

Aujourd’hui, c’est dans les tavernes qu’on trouve les hommes, et, s’ils sont moins longs qu’autrefois, en revanche ils sont beaucoup plus épais. Moralement, il n’y a pas de bornes à cette épaisseur. Pour faire des recherches spéciales sur l’homme, il faut être atteint d’une misanthropie incurable, et détester ses semblables au point de vouloir se suicider pour ne pas leur ressembler. Quand on pense qu’il a fallu des centaines et des centaines de siècles pour arriver de la connaissance à l’usage de quelques métaux maintenant familiers, on admire cet incommensurable idiot qui s’intitule le roi de la création et qui a fait socialement de la femme son inférieure, sans doute pour se venger de la nature qui l’avait faite infiniment sa supérieure.

Au reste ce bipède n’en fait jamais d’autres.

N’ayant pu apprivoiser le renard, parce que le renard est beaucoup plus fin que lui, il a eu recours à la force, et quelle force ! dix, vingt, trente hommes, et dix, vingt, trente chevaux contre un renard !

La nature a vengé la faiblesse en lui donnant des ressources inconnues ; il n’en est pas moins vrai que la force bête continuera encore de se pavaner à cheval pendant des siècles à la poursuite d’une queue[28] ! Il paraît que le Canada produit beaucoup de fromage depuis deux ou trois ans ; c’est, dit-on, un résultat de la Confédération.

Le fromage est une variété de la chaussette de gendarme ; nous avons donc fait beaucoup de progrès sous la constitution nouvelle. Ce que nous avons exporté de fromage l’année dernière se monte à près de vingt millions de livres ; il y a même une petite ville du Haut-Canada qui, tous les jours, en a expédié cinquante wagons pleins pendant trois mois.

Le fromage ayant été donné à l’homme pour déguiser son haleine comme la parole pour déguiser sa pensée, il est manifeste que, sous le rapport moral comme au point de vue commercial, nous sommes devenus extrêmement raffinés[29]. Oh !...

Les adversaires de la réciprocité avec les États-Unis disent que la production du fromage est un des traits de l’énergie que nous avons mise à ne dépendre que de nous-mêmes et à développer nos propres ressources. Je suppose que cela est vrai ; mais les bêtes à cornes y sont bien pour quelque chose ; tout seuls, nous n’aurions jamais pu produire tant de fromage que cela. On dira que c’est nous qui élevons et qui exploitons les bêtes à cornes ; soit. Toujours est-il que c’est à un grave symptôme, et que de pareils monceaux de fromage sont un signe du temps. On ne se serait jamais douté, sans les indiscrétions de la statistique, qu’il y eût tant de bêtes à cornes utiles dans le Dominion. Que dire maintenant de ce qu’il adviendrait si elles se mêlaient toutes d’être aussi fertiles ?

*

Passons maintenant aux mines. Le Canadien se croit un fin-fin, il croit dire une grande chose lorsqu’il chante sur tous les tons « qu’il faut développer cette richesse naturelle, exploiter ce trésor de notre sol », phrases de journaux et d’agents de colonisation. Eh bien ! il y a longtemps que ce trésor a été exploité. On a découvert dernièrement sur l’île Royale, dans le lac Supérieur, un certain nombre de mines de cuivre qui avaient été travaillées par une race d’hommes depuis longtemps disparue. Jusqu’où faut-il remonter pour retracer ce peuple éteint, je n’en sais rien ni ai-je envie de le savoir : je trouve que cela est tout simplement insupportable et que l’idée de progrès reçoit tous les jours de tels démentis, que c’est à dérouter les plus fermes croyances. On dirait que le grand livre de la nature est ouvert et refermé périodiquement pendant des siècles, mais que nous sommes seulement à une époque où il a été ouvert le plus largement ; voilà tout.

Depuis que les sciences naturelles ont été assises sur leur base véritable, grâce à la méthode expérimentale de Bacon, nous avons marché si vite et si vigoureusement qu’il semble qu’aucun effort de la barbarie ne puisse désormais refermer le livre. Le dépôt de la science n’est plus circonscrit à un ou deux peuples privilégiés, mais il est le trésor commun de l’humanité entière ; je ne parle pas des Hottentots ni des Cafres qui ne sont hommes qu’à certaines conditions.

Quoique nous n’en soyons encore qu’aux premiers feuillets du grand livre, je maintiens que nous avons raison d’avoir des idées arrêtées sur le progrès et les principes sur lesquels il repose.

*

En effet, si le progrès n’était point, il faudrait admettre que les hommes sont parfaits dès aujourd’hui ; il serait inutile que l’existence du genre humain se continuât, puisqu’il n’aurait plus de but à poursuivre, puisque la recherche de la vérité et l’étude de la nature seraient d’absurdes tentatives.

Chaque pas que l’homme fait dans la science est une révélation de plus qui apporte un nouvel appui à la vérité. Est-ce que cette agitation particulière à notre époque, en vue d’une amélioration successive et sans limite de la condition sociale, n’est pas un des caractères saillants de cette idée de progrès qui se présente à l’homme moderne sans cesse et sous toutes les formes ? Elle offre le plus parfait contraste avec le monde ancien, avec ses plus nobles interprètes, les Cicéron, les Sénèque, les Marc-Aurèle qui, tout en déplorant et en méprisant leur époque, n’imaginent rien pour la réformer, ne découvrent dans leur esprit aucune vue d’avenir, aucune perspective d’un nouvel ordre politique ou moral.

L’image d’une perfection idéale et toujours fugitive ne s’est jamais présentée à l’esprit humain avec une force aussi transcendante et expansive que depuis les deux dernières générations. Les nations démocratiques et libres, placées en face des continuels changements qui se passent à chaque instant dans leur sein, toujours cherchant, tombant, se redressant, souvent déçues, jamais découragées, découvrent sans peine que rien ne les borne ni ne les fixe, et tendent incessamment vers cette grandeur immense qu’elles entrevoient confusément au bout de la longue carrière que l’humanité doit parcourir...

De tout ce dont je vous parle en ce moment, lecteur, il n’est jamais question dans le parlement provincial. Pourquoi ? Je ne saurais le dire en vérité. Et cependant, le procureur-général a l’habitude de passer à l’étamine de l’examen philosophique toutes les questions qui se présentent, et M. Bellerose ne se lève jamais que pour enfoncer Platon.

*

Ce qui prouve que nous sommes dans une époque de progrès incontestable, c’est qu’on vient de faire la plus grande des découvertes, à mon sens, une découverte exprès pour les parlements qui ont besoin, plus que toute autre institution, que le génie de l’inventeur vienne à leur secours. Cette découverte, c’est la tribune mécanique.

Vous êtes dans une assemblée parlementaire. Le premier orateur inscrit se place à la tribune ; les autres, dans l’ordre de leur inscription, sur des sièges préparés ad hoc. Chaque auditeur est muni d’une balle de plomb. Quand l’orateur commence à l’embê... pardon ! quand la conviction de l’auditeur est formée, il laisse couler la balle de plomb dans un tube qui se trouve à côté de chaque siège ; et, quand la moitié plus un des assistants a lâché sa boule, grâce à un ingénieux mécanisme, le poids de ces balles de plomb réunies fait basculer la tribune, l’orateur est englouti dans les dessous, et le suivant lui est mécaniquement substitué. On rend les balles et la fête recommence.

Sans doute cette invention n’a pas été faite pour le conseil législatif qui n’en a pas besoin ; car, là, il n’y a pas plus d’auditeurs que d’orateurs. Depuis un mois que siége le parlement provincial, personne n’avait encore entendu parler de cette chambre haute, lorsque, tout à coup, la discussion sur le double mandat est venue subitement révéler son existence. Oh, grands dieux ! quelle dérision imprévue ! J’ai vu des hommes entichés de cette institution, qu’ils regardaient comme un contrepoids nécessaire, s’en revenir accablés après cette séance.

Nos honorables étaient pris comme des rats dans un filet ; ils gigotaient, piaillaient, questionnaient, abasourdis d’avoir à rendre une décision, chose insolite. Toute la presse s’amuse de cette scène bouffonne, et la ville en fait des gorges chaudes, heureuse de trouver dans son désœuvrement un objet risible.

La session tire à sa fin ; il le faut bien, le gouvernement a épuisé presque toutes les mesures conçues par l’opposition.

L’année prochaine il se présentera avec les autres mesures des députés de la gauche laissées de côté pour cette année, et cela constituera le discours du trône. De cette façon, on s’éternise au pouvoir ; le moyen est simple et à la portée de la majorité.

L’année prochaine, si le gouvernement ne fait pas encore des questions ouvertes[30] de toutes celles qu’il a fermées jusqu’à présent, nous pouvons compter sur un début triomphal.

[35] POUR LES DÉSESPÉRÉS

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POUR LES DÉSESPÉRÉS

Je viens de voir une statistique désolante. L’année dernière il s’est commis, dans la France seulement, plus de quatre mille suicides, dont 734 par amour !

Si la statistique se met à constater et à fixer le nombre des faiblesses humaines, elle a du champ devant elle.

On dit que notre siècle est froid, matériel, calculé, dur. Voilà pourtant un chiffre effrayant, 734, qui montre qu’il y a encore du cœur de reste dans cette pauvre humanité tant calomniée. Se suicider par amour, quelle chose navrante ! Mais ce qui est plus navrant encore, c’est ce qu’il faut avoir souffert pour en arriver là. Qu’on ajoute la folie de se tuer à la folie d’aimer, c’est à se révolter contre sa propre nature. Si encore cela servait à quelque chose ! Mais plus on se révoltera, plus on se tuera ; plus il y aura de femmes méchantes, égoïstes, cruelles, plus il y aura de cervelles sautées en leur honneur.

Hélas ! rien n’est plus puéril que l’amour, et cependant rien n’agit si fortement sur l’esprit humain. Qu’y a-t-il de plus déplorable en effet que de voir un homme faire d’une créature l’objet de toutes ses pensées, de toutes ses affections, de toutes ses actions, de voir que l’humanité entière est jetée dans l’oubli pour l’amour d’une femme qui souvent n’est qu’un monstre de duplicité, d’égoïsme et de vanité féroce qu’aucune immolation ne peut assouvir. On se tue pour cette femme qui, probablement, ne viendra pas verser une seule larme sur la tombe qu’elle aura creusée et qui n’aura pas même la peine de se consoler de vous avoir perdu.

Comment la femme peut-elle prendre sur le cœur de l’homme un empire aussi funeste, aussi inévitable, c’est là un de ces mystères douloureux, une de ces fatalités horribles que la chute du premier homme a attachées à notre espèce maudite.

« Qu’il est doux d’être aimé ! » dit-on de toutes parts. Oui, mais à la condition de l’être tout seul et de ne pas payer de retour. Que de maux naissent en effet du lien formé entre deux cœurs ! Est-il une seule douleur, est-il quelque amère déception, quelque désespoir que l’amour mutuel ne renferme en lui et ne fasse éclater à travers toutes les fibres de l’âme ? Est-il une illusion qu’il n’ait détruite, une vie qu’il n’ait brisée ?

Plus la passion est grande, plus elle est malheureuse, plus elle renferme de jalousies cuisantes, de craintes qu’un rien éveille, de supplices à chaque instant renouvelés, de tortures morales que le moindre soupçon ou la moindre chimère enfante en un instant. Tous nos maux viennent de l’amour et le cœur de l’homme n’en soupire pas moins après lui ! Pauvres mortels ! Tristes jouets de toutes les faiblesses, vous désirez l’éternel, l’infini, et le moindre choc des choses périssables suffit à vous anéantir !

*

Tu veux te donner la mort, malheureux ! parce qu’une simple illusion, la première peut-être, vient de sombrer en toi ; tu dis que la vie est un fardeau trop lourd quand l’espoir ne la soutient plus ; tu dis que lorsque les liens du cœur sont brisés, l’homme devient insensible au sentiment ou au bienfait de l’existence. Oui, cela serait vrai sans doute si l’homme pouvait être un seul instant isolé sur la terre, et s’il pouvait trouver le vide quand la vie s’agite tout autour de lui.

Tu te plains de la chute de tes espérances. Mais vois d’abord si elles étaient légitimes ou si elles étaient autre chose que des chimères enfantées par ton imagination. Compare les espérances légitimes à celles que nourrit un cœur malade et dévoyé, et dis-moi si celles-là périssent. Insensé ! Tu crois donc avoir fait à vingt ans tout ce que tu devais faire sur la terre ? Tu crois donc pouvoir mettre toi-même un terme au bien que tu peux accomplir, aux services que tu peux rendre, à l’utilité dont tu peux être pour tes semblables ? Tu te crois donc seul dans le monde, affranchi de tous les devoirs et de la solidarité qui lie les hommes entre eux ? Tu dis que ta vie t’appartient et que tu as le droit de la détruire... Eh bien ! non, ta vie n’est pas à toi ; j’y ai autant de droit que toi-même, et, ce droit, je veux l’exercer, parce que chacun se doit à tous ; j’exige que tu vives, parce que ta vie est un contrat fait avec la mienne.

Que peux-tu me répondre ? Ton découragement, tes désillusions ? Enfant, qui te crois malheureux et qui as encore des illusions à perdre ! Attends donc que tu ne puisses plus t’affliger de rien, que tu ne saches plus comment ni pourquoi pleurer pour croire à la souffrance.

Chaque homme en naissant reçut une coupe que sa vie entière se passe à remplir de fiel. A vingt ans, âge des sourires de l’amour, quand le premier rêve est brisé, le flot monte subitement dans la coupe jusqu’aux bords, et l’homme, qui n’a pas la mesure de ses forces, se croit perdu. On a tant de confiance à cet âge que le premier malheur semble irréparable ; la douleur est une chose si nouvelle, si inattendue, elle saisit tellement à l’improviste, et ses premiers coups sont si violents que le malheureux, ne sachant comment résister devant cette terrible inconnue, fléchit, s’épouvante, et se croit anéanti parce qu’il est accablé.

Mais ce que la douleur à cet âge a de plus redoutable, c’est la volupté même qu’elle inspire. Ce qu’on redoute le plus lorsqu’on est frappé pour la première fois, c’est la consolation ; on repousse tout espoir de remède comme un outrage fait à son mal, que l’on croit éternel, et l’on préfère mourir afin de n’avoir pas à se reprocher une vaine affliction.

« Qu’importe la consolation, t’écries-tu, si le mal subsiste ! c’est le mal qu’il faut détruire. » Mais, mon ami, n’est-ce pas le temps qui fait naître, qui a agrandi et approfondi ta souffrance ? Eh bien ! laisse-le donc maintenant détruire ce qu’il a fait. Quelques jours il t’a donné le bonheur, il te l’ôte aujourd’hui : attends pour le voir revenir.

*

Ce qui est triste et malheureux en amour, c’est que la femme aimée remplace le monde entier pour soi, et, quand on l’a perdue, on croit qu’il ne reste plus rien à désirer. On aime encore plus sa souffrance que la femme qui en est la cause. On ne veut pas se consoler, parce qu’on craint de ne pas aimer autant en souffrant moins ; on craint le calme des passions comme si l’on devait sentir moins en se résignant davantage.

Le secret de la résignation, il est vrai, est dans le caractère. Un homme bouillant et emporté préfère la mort à la souffrance calme et patiente ; mais l’homme vraiment fort accepte son destin et conserve l’espérance.

Pourquoi le cœur de l’homme serait-il seul immuable, éternel dans ses affections ? Pourquoi se révolter contre la nature qui veut que tout périsse ? Quoi ! mon ami, il est donc possible que ton âme se nourrisse toujours d’une seule pensée et que ton esprit succombe parce que ton cœur est malade ! Si tu as le courage de vivre, un jour tu trouveras dans la satisfaction de tes vœux, dans le sacrifice de ta personne au bonheur des autres, assez de jouissances pour aimer encore la vie, et, si tu es condamné à souffrir, du moins ce ne sera pas sans compensation et sans utilité.

Ah ! ce qui empêche d’être tout à fait malheureux, c’est de savoir que ses maux peuvent servir au bonheur et à l’expérience des autres hommes. Si tu ne veux plus vivre pour toi, vis au moins pour ceux qui auront besoin de savoir comment dompter la souffrance et retremper leur courage dans le malheur même, pour ceux qui auront besoin de savoir que la vie doit être un exemple et une leçon, non une possession, un métier.

Oublie-toi, si tu le veux, mais songe à l’humanité. Songe que depuis que tu as reçu le jour, tu as vécu sans cesse parmi les hommes, et qu’ils ont besoin tous de se fortifier entre eux, s’ils veulent pouvoir vivre. Dieu a voulu que nous ayons une intelligence et des sentiments pour comprendre nos maux et pour en souffrir ; mais l’intelligence et le sentiment nous crient d’accord de ne pas nous borner seulement à nous-mêmes. Sache bien ceci : personne n’est heureux, et cependant tout le monde aime la vie ; elle a donc certaines jouissances qui l’emportent sur tous les maux possibles.

Quel est l’homme qui n’a pas eu dans le cours de sa vie une pensée dominante, un but suprême auxquels il a sacrifié tout ce qui pouvait lui assurer une vie tranquille et heureuse, auxquels il a consacré toutes ses inclinations, toutes ses énergies, toutes ses facultés ? Et, que serait aujourd’hui l’humanité si chacun de ces hommes se fût donné la mort pour n’avoir pas réussi ? Non, non ; l’homme en naissant était fait pour la lutte, car tout lui montrait un obstacle. Luttes dans son cœur, luttes dans sa pensée, luttes pour l’accomplissement du moindre de ses vœux. Dans son cœur était le foyer de l’amour ; mais dans son cerveau était le foyer de son immortelle grandeur. Dans son cerveau était le remède à toutes les passions, à tous les maux ; car l’homme, par la pensée, devait s’élever au-dessus de toutes les misères qui rattachent son cœur à la terre ; là étaient l’énergie, le travail, la foi, l’avenir. Dans le cœur il n’y a que faiblesse et découragement ; dans la pensée il y a l’espérance, la force et l’élévation.

Que serait donc notre œuvre ici-bas si tout se bornait à fléchir sous le premier sentiment qui envahit notre âme, ou devant les tristes déceptions des affections rompues ? À quoi servirait l’existence si l’on ne devait pas être plus fort que tous les maux et si le premier souffle devait tout emporter ? Il n’y aurait aucune dignité à vivre, et loin d’être les maîtres, nous serions les esclaves de la nature.

*

Avant de vouloir mourir, sache donc au moins ce que c’est que de vivre. Embrasse un instant l’immensité des choses de cet univers qui toutes se rattachent à l’homme ; vois ce que tu quittes en quittant la vie, et reporte ensuite ta pensée sur l’objet misérable qui égarait ta raison ; tu rougiras de ta faiblesse. Écoute ! tu as vingt ans et tu as connu le bonheur ; il est donc possible pour toi ! Ton cœur s’est brisé ; mais lorsque tu étais heureux, tu ne concevais pas que ton bonheur pût finir. Aujourd’hui tu souffres, et tu ne veux pas croire que ta souffrance cessera. L’homme étant le jouet des événements, l’espoir seul peut le rendre heureux. Avant d’y renoncer, demande-toi donc s’il est des choses éternelles ici-bas, et si la cause de ton malheur présent ne sera pas celle de ton bonheur futur.

Tu désires ce qui est éternel. Eh bien ! vis pour savoir que tes affections ne le sont point. Vis pour souffrir, puisque c’est là ta condition ; plus tard tu trouveras que la souffrance est un bien. Si l’homme était fait pour être heureux, il croupirait dans l’oisiveté et laisserait la fortune se charger de son bonheur ; tout végéterait et l’existence elle-même perdrait de son prix à cause du peu de cas qu’on en ferait. Le bonheur qu’on ne peut apprécier lasse et tourmente ; mais le bien qu’on sait tirer, même de ses maux, est ce qui fait le mérite, la force et la consolation du sage.

[36] ANNÉE 1873  LE NOUVEL AN

[36]
ANNÉE 1873
LE NOUVEL AN

Est-ce une année de plus ou une année de moins que nous avons aujourd’hui ? Hélas ! c’est bien plutôt une année de moins. Alors, conçoit-on tout ce monde qui se félicite d’en être arrivé là ? Conçoit-on tous ces souhaits insensés, toutes ces salutations à la vieillesse qui s’avance, toutes ces cajoleries à cette cruelle nouvelle année qui vous apporte des chagrins en perspective et le sceau éternel, ineffaçable, mis sur le passé ?

Pour moi, j’avoue que je ne suis nullement gai ce jourd’hui, et je compte bien le dire à tous ceux que je vais voir. Ce ne sont pas des félicitations qu’ils entendront de ma bouche, mais une litanie d’agonisant. Je leur parlerai de ce qui n’est plus au lieu de leur parler de ce qui sera, on court moins risque ainsi de se tromper. Du reste, si le passé laisse des regrets, il n’en est pas moins le passé, et ce qu’on a souffert est une affaire faite.

Puisque le bonheur est impossible, je ne vois pas pourquoi l’on persiste à se le souhaiter régulièrement à un jour fixe sur tous les tons connus de la doucereuseté.

Mais ce que j’admire le plus, c’est ce bon saint Sylvestre qui ne se lasse pas, depuis le pape Grégoire XIII, qui l’a institué à cette fonction, de suivre le convoi funèbre de chaque année qui disparaît. On sait que le 31 décembre est invariablement le jour de la Saint-Sylvestre ; les saints ne doivent pas être entre eux d’aussi bons amis qu’on serait porté à le croire, puisqu’il ne s’en trouve pas un qui veuille épargner à saint Sylvestre une pauvre petite fois cette besogne funèbre. C’est un métier qui me paraîtrait pénible, à moi, simple mortel, que de rogner toujours, toujours, tous les ans, au temps un bout de ses ailes, sans jamais en finir, et je trouve que d’habiter le ciel à ce prix, ce n’est pas en jouir.

Il y a un vieux proverbe qui dit : « tout nouveau tout beau », comme si c’était du nouveau que de vieillir, et comme si c’était bien beau que de s’enlaidir de plus en plus ! Hélas ! je connais bien des choses déjà vieilles qui sont beaucoup plus belles que toutes celles que j’attends désormais, et le proverbe ne m’en consolera pas.

Vieillir, quelle horrible chose ! S’acheminer lentement, mais irrévocablement, à la perte de tout ce qui faisait sa force et sa gloire, se sentir miné sourdement sans jamais éclater, voir ses dents jaunir petit à petit sans que le Philodonte, ou le Sozodonte, ou tous les odontes du monde y puissent rien, s’approcher tous les jours du terme fatal au bout duquel est la mort qui ne manque jamais son coup ; voir tout autour de soi se faner, se flétrir et disparaître, avec la certitude qu’il nous en arrive autant à chaque instant de plus que l’on croit vivre pendant que l’on meurt à petit feu, quelles autres perspectives puis-je vous offrir, lecteurs bien-aimés, quand bien même je vous ferais les souhaits les plus radieux et les plus savamment trompeurs ?

Attendez-vous de moi que j’aille m’asseoir aujourd’hui une minute dans cinquante salons différents pour débiter la même banalité perfide ? Croyez-vous que je vais répéter avec mille autres imbéciles comme vous et moi cette formule, la même dans toutes les bouches, de la « bonne et heureuse année », quand je sais d’avance à coup sûr que l’année qui commence sera plus triste encore que toutes celles qui l’ont précédée ? Non, je ne vous ferai pas cette atroce plaisanterie, moi qui vous en fais tant d’autres dans le cours des trois cent soixante-cinq jours qui composent l’année calendaire. Je vous prédis au contraire que plusieurs d’entre vous mourront cette année même, peut-être moi le premier, ce qui n’en sera que mieux, et, quand vous m’aurez perdu, vous trouverez qu’il n’y a plus rien à désirer au monde.

Que puis-je donc souhaiter pour vous ? Rien. Ah ! si l’on pouvait un seul jour arrêter cet impitoyable et indestructible vieillard qui s’appelle le Temps, je ne dis pas, je vous ferais sans doute pour ce jour-là des souhaits comme jamais vous n’en avez entendu dans aucune langue ; mais à quoi bon, puisque, malgré tous les bonheurs que vous pourriez entasser ce jour-là, il est irrévocablement perdu pour vous ?

*

Toujours des feuilles qui tombent, toujours des larmes nouvelles pour remplacer celles qui sont séchées, Dieu sait comment ; toujours recommencer pour finir et recommencer encore, éprouver les mêmes sensations, souffrir des mêmes misères, c’est plus que monotone, c’est accablant, et je ne comprends pas pourquoi les gens ne s’évitent pas soigneusement aujourd’hui plutôt que de se féliciter d’avoir encore cette besogne à accomplir pendant toute une année.

Connaissez-vous rien de plus assommant que cette habitude de se plâtrer en règle les uns les autres, et sur le même ton, une fois par année ? Tout le monde l’exècre et cependant tout le monde la suit. Mais que dire de ceux qui, non contents de faire cent visites à leurs amis et connaissances, en font cinquante autres à ceux qu’ils ne connaissent même pas, dans l’espoir d’être invités à leurs bals ou soirées du carnaval ? qui choisissent précisément le jour où le nombre des amis vous accable pour y ajouter celui des inconnus ? Oh ! Dieu bon ! heureusement que vous n’êtes pour rien là-dedans. Ce sont les hommes qui ont divisé les années ; vous qui êtes éternel, vous ne connaissez pas ces distinctions qui nous mènent au supplice avec des gants lilas et des cravates neuves. Vous durez toujours, et nous, pour nous consoler et ne durer qu’un temps, nous avons inventé la bonne année, comme si une année valait mieux qu’une autre.

Allons ; puisqu’il faut grimper toujours le même rocher comme Sisyphe, grimpons. La vie est un promontoire ; quand on est rendu au sommet, on meurt ; c’est là une petite consolation, mais ça n’en est pas moins une, car alors on n’a plus à recommencer. Il est triste tout de même de finir comme cela ; mais puisque c’est la loi, soumettons-nous. Dura lex, sed lex. Si quelqu’un aujourd’hui, madame, vous parle latin, dites-lui qu’il s’est inspiré du Chroniqueur. Vous n’y comprendrez pas un mot, mais j’en serai fier pour vous qui aurez évité ainsi une banalité de plus en langue française, la langue de nos aïeux, qu’il faut conserver sans doute avec nos lois et nos institutions, mais qu’il est pénible de faire servir à toutes les niaiseries consacrées.

Maintenant, voulez-vous savoir ma pensée entière ? Je ne vous en veux pas, au contraire, puisque je me morfonds régulièrement pour vous une fois par semaine (trouvez donc quelqu’un qui en fasse autant parmi tous ceux qui, aujourd’hui, vous inondent de félicitations) ; mais il m’est impossible de vous faire des souhaits. Je vous dirais plutôt :

« Regardez dans le passé ; il est plus ou moins lugubre, mais il est passé ; vous n’avez plus rien à en craindre ; vous savez ce qu’il vous a coûté et ce qu’il vous réserve. Quant à l’avenir, c’est l’inconnu. Or l’inconnu, malgré ses attractions, épouvante. Vous n’êtes pas tous des poètes qui cherchez l’idéal, et je vous en plains tout en vous enviant. Pour moi, hélas ! malgré toutes les désillusions, je me lance encore dans le mystère, je me précipite dans l’insaisissable, pensant y trouver encore mieux que ce que je saisis depuis que je fais des chroniques ; mais les désirs humains sont insatiables, et si vous avez un souhait à me faire pour l’année nouvelle, adressez-vous à mon éditeur qui a le cœur tendre et qui comprend ce qu’il en coûte pour vivre au même prix toute une année de plus. S’il est content de moi, j’ai une bonne chance. Sinon, ô dieux ! il me faudra grimper encore sur les flancs du rocher de Sisyphe, mais je n’y grimperai plus avec les mêmes forces »

[37] APRÈS

[37]
APRÈS

C’est le trois janvier enfin !... On a fini de serrer et de resserrer ma pauvre main tout ampoulée. On a fini d’avoir du bonheur par-dessus la tête et de s’en souhaiter mutuellement à s’en rendre malade. Les paresseux ont eu leur congé du deux de l’an sans compter celui du premier, lequel est obligatoire, mais non gratuit. De braves gens, mes compatriotes, que je ne vois pas une heure de toute l’année durant, ont voulu rattraper le temps perdu ; ils se sont précipités sur ma main comme sur des étrennes, et l’ont engloutie dans leurs transports ; il me semble qu’ils la tiennent encore... Pendant deux jours, elle a été à tout le monde, excepté à moi, et j’ai peine à la reconnaître maintenant qu’elle m’est revenue.

Je regarde cette pauvre main qui essaie de reprendre la plume, et j’ai envie de lui souhaiter la bonne année. Si je me la serrais !... C’est une vraie frénésie. Le jour de l’an est épidémique : j’ignorais cela ; s’il durait seulement une semaine, on ne pourrait plus se lâcher.

Les amis de nos amis sont nos amis ; c’est le cas de le dire. Pour moi, j’en ai vu de nombreux, qui ne sont certainement pas les miens, ce que je regrette, car ils m’eussent sans doute épargné, – je les ai vus s’élancer vers moi, du plus loin qu’ils me voyaient, frémissant d’allégresse, transportés de bonheur. « Je vous la souhaite ! » s’écriaient-ils tout à tour comme hors d’eux-mêmes. D’autres, ne faisant qu’un bond à travers la rue : « Je vous la souhaite ! » s’écriaient-ils aussi, et crac, c’était encore un serrement de main à me faire trouver mal. Il y a même des amis de mes amis qui m’ont souhaité les compliments de la saison ; d’autres, beaucoup d’heureux retours !... chacun fait et dit comme il peut ; le jour de l’an étant le jour de tout le monde, il ne faut pas se montrer trop difficile sur la langue.

Cette opération du serrement de main étant subie deux ou trois cents fois, j’avoue que, pour ma part, je ne déteste pas le jour de l’an. Mon triste état de vieux garçon m’oblige malheureusement à tout apprécier à un point de vue personnel ; eh bien ! je le déclare, le jour de l’an me plaît, malgré le danger que je cours d’une paralysie absolue du bras droit. Ce jour-là, je me distingue des sept-huitièmes de mes compatriotes ; ce jour-là, plus que tout autre, je suis libre et je savoure ma sauvage indépendance, comme si je devais la perdre pour le reste de l’année ; je ne fais pas une visite, non, pas une, je m’affranchis de ce supplice ridicule et je ne vais pas marmotter à deux cents personnes indifférentes mes souhaits de convention.

Si le jour de l’an est vraiment un jour de bonheur, j’entends en jouir. Je garde au fond de mon cœur des trésors de souhaits pour mes amis, mes vrais amis, et je me garde bien d’aller confondre ces souhaits avec le flot de banalités qu’ils se condamnent à entendre. Pour les autres, les personnages, les gens à position, dont un abîme me séparera toujours, je me contente de les plaindre. Je les plains d’avoir tant de devoirs à remplir en un seul jour, et d’en avoir si peu tout le reste de l’année, puisqu’il est entendu que nous vivons dans un pays de cocagne où la sinécure est l’objet légitime des plus honnêtes ambitions.

Mais, d’un autre côté, je les envie. La plupart d’entre eux ont une famille... oh ! la famille... Le matin, avant le jour, avant l’aube, il n’est pas encore cinq heures, les petits, ces petits qui donnent tant de mal et qui causent tant de joie, les petits enfants sont déjà debout : ils courent, ils accourent les bras ouverts, la bouche pleine de baisers, vers le lit où la maman, qui les épie déjà depuis plus d’une heure, sans faire semblant de rien, les reçoit sur son cœur frémissant, les couvre de caresses, leur trouve à chacun une place sur son sein gonflé de bonheur, les prend tous dans ses bras et les passe au papa qui pleure de joie et qui devient presque une mère, en oubliant tout dans cette heure unique, excepté ce qu’il a dans son cœur.

On entend ensuite, on voit les petits, tout rouges encore de tant de baisers, tout essoufflés, courir à la cachette des étrennes, ces trésors légers, parcelles fugitives détachées de cet autre trésor inépuisable, l’amour maternel.

Mais moi, ah ! moi qui n’ai même pas eu de berceau et qui n’ai pas connu ma mère, moi, condamné solitaire dès ma naissance, je ne connais le jour de l’an que le bonheur des autres, et son fatal retour et son inexorable fuite. Comme chaque jour de ma vie, je me suis éveillé le jour de l’an de cette année dans le froid et dans l’étreinte de l’isolement. J’ai regardé le ciel ; pour moi, il était vide. J’ai promené mon regard désolé autour de ma chambre... elle était muette : pas une voix, pas un écho, si ce n’est celui des souvenirs qui, en un instant, en foule, se sont précipités sur mon lit silencieux. Être seul ce jour-là, se réveiller seul, se sentir seul surtout, c’est plus qu’une infortune, c’est une expiation, et l’on éprouve comme un remords de ne pas mériter ce bonheur dont tant d’autres jouissent, sans le comprendre souvent et sans avoir rien fait pour en être dignes.

Le bonheur que tout le monde s’obstine à croire introuvable, est pourtant facile et vulgaire ; mais comme toutes les choses de ce monde, il est purement négatif ; il suffit, pour être heureux, de n’être pas malheureux. Réalisez toutes vos espérances, tous vos projets, vous en concevrez d’autres, et vous serez tout aussi inquiets, tout aussi impatients, tout aussi malheureux que vous l’étiez d’abord. Être heureux, c’est jouir de ce qu’on a et s’en contenter ; mais être malheureux, c’est ne pouvoir jouir de rien, comme les vieux garçons qui sont toujours pauvres, fussent-ils millionnaires ; ils manquent du premier des biens, celui d’une affection sûre qui partage leur fortune comme leur détresse. Les avares seuls croient trouver une jouissance dans ce qui n’est qu’une aberration, car on ne peut être heureux que du bonheur qu’on donne et de celui qu’on reçoit. Thésauriser est une maladie, répandre est un remède ; et l’homme se soulage par la générosité comme l’arbre qui écoule sa sève et en nourrit les lianes qui se tordent en suppliant autour de sa tige. Ah ! de tous les souhaits qu’on m’a faits le premier de l’an, on n’en a oublié qu’un seul, celui d’une compagne assez parfaite pour suppléer à toutes mes imperfections, assez indulgente pour ne pas m’en tenir compte et assez discrète pour ne pas s’en apercevoir. Montrez-moi ce trésor, ô mes amis ! et je le garderai pour moi seul, au risque de passer pour ingrat.

*

Il est envolé déjà, ce premier jour de l’année qui entr’ouvre l’inconnu. Quelques heures de soleil, beaucoup de tapage, des félicitations et des poignées de main innombrables, voilà tout ce qui l’a marqué dans le cours du temps.

Maintenant, il faut songer à l’avenir, prévoir, préparer, édifier : c’est la tâche toujours nouvelle, toujours ancienne. Qu’allons-nous faire en 1873 ? Il ne suffit plus de se démener, de politiquer, de pousser dans une ornière de plus en plus profonde le coche boiteux et branlant de vieilles rivalités sans motif et de divisions sans objet ; il faut marcher, sortir du sentier ingrat où nous épuisons notre jeunesse trop prolongée, il faut secouer nos langes, nous défaire du vieil homme dont les loques pendent obstinément à nos bras, il faut rompre avec les petitesses et les traditions mesquines, jeter hors du chemin les débris fossiles qui l’obstruent et devenir un peuple jeune de fait, comme nous le sommes de nom, avec toute l’activité, la souplesse et l’énergie qui conviennent à la jeunesse.

Voici les élections générales qui s’annoncent : profitons-en pour renouveler non seulement les hommes, mais les choses. Nous avons tout à faire ou à refaire ; eh bien ! faisons et refaisons. Cessons de languir ; les peuples jeunes qui ne croissent pas, s’étiolent et meurent sur leur tronc plein de sève. Nous sommes déjà aux trois quarts anémiques ; nous n’avons guère vécu, depuis vingt-cinq ans, que de la force que nous ont laissée les générations antérieures. Si nous ne fouettons pas notre sang qui s’épaissit et se caille à vue d’œil, nous allons mourir d’une syncope nationale. Ce n’est pas la peine que les années se renouvellent pour nous, si nous reculons au lieu d’avancer avec elles.

Ce qui a toujours manqué au peuple canadien, c’est l’action. Il en faut bien peu pour que nous fassions de grandes choses, car nous avons tout en main. Les ferons-nous ? Que la jeunesse réponde ; qu’elle mette hardiment le pied sur le vaste terrain qui s’étend des deux côtés du triste chemin que nous parcourons, qu’elle conquière cet espace qui s’offre à elle, et, en moins d’une année, nous aurons grandi de tout ce que nous avons négligé de faire en vingt ans.

Depuis un quart de siècle, notre race subit une décroissance qui la mène à une infériorité aussi évidente que douloureuse pour les esprits qui savent voir les choses, au lieu de se payer de mots et de présomptions puériles. Rien n’est plus fatal que de vieillir en se croyant toujours jeune ; l’impuissance vient et l’on compte encore sur l’avenir. Il ne suffit pas de se souhaiter de bonnes et heureuses années ; il faut les rendre telles. Se féliciter, puis se croiser les bras, mène droit à la momification. Avant un autre quart de siècle notre peuple serait pétrifié, et les Canadiens orneraient les musées de l’Europe.

Un trait distinctif de notre race, c’est la fossilisation dès le bas âge ; il semble que nous ne soyons bons qu’à être mis en bocal ou conservés dans l’esprit de térébenthine. Tout Canadien a une peine infinie à sortir de l’écaille ; s’il pouvait y vivre indéfiniment renfermé, comme l’huître, il attendrait, dans une immobilité satisfaite, le réveil des morts à la vallée de Josaphat, sans se douter un instant que le monde s’agite autour de lui. Pourvu qu’il puisse dire tous les ans : « Je vous la souhaite ! » qu’il soit rond comme une balle le lendemain de chaque fête, qu’il en ait de ces fêtes à tout propos, inventées uniquement, je crois, pour faire concurrence aux innombrables fêtes d’obligation de son pays, c’est tout ce que le Canadien désire ici-bas. Le reste, il sait bien qu’il l’aura dans l’autre monde, pour lequel seul il semble vouloir vivre.

[38] CHRONIQUE D’OUTRE-TOMBE

[38]
CHRONIQUE D’OUTRE-TOMBE

16 JANVIER.

Être seul près d’un feu qui rayonne et pâlit tout à tour, par une de ces nuits d’hiver où les rafales du vent font crier les toits et gonflent les cheminées de bruits qui courent dans tous les sens ; quand l’ombre des arbres, luttant avec le froid et monotone éclat de la lune, s’étend sur la neige comme un crêpe sur un front de vierge, est-il rien dans la vie qui approche de cette jouissance que l’on concentre et que l’on réchauffe pour ainsi dire autour de soi ? Est-il une heure plus propre à la rêverie, aux tranquilles retours vers les tourmentes du passé, à la douce fréquentation de tant de fantômes chéris qui reprennent un instant leur forme réelle pour inonder l’âme avide de se retrouver et de se rajeunir par l’illusion ?

Veiller aussi tard qu’on le peut, étendre les longues soirées d’hiver jusque bien avant dans la nuit et se lever ensuite avec le jour, c’est un moyen de prolonger la vie, de fixer quelques minutes son éclair rapide. D’autres diront que c’est le plus sûr moyen de l’abréger : ils se trompent. On vit double, on vit triple durant ces longues et cependant fugitives heures que l’on donne à la méditation, à la revue silencieuse des années envolées, au bienfaisant espoir de revivre plus tard dans un monde sans regrets et sans alarmes.

Pour échapper aux misères qui nous entourent, à la certitude désolante que tout est faux, périssable, qu’il n’est rien, rien sur lequel on puisse fonder une assurance absolue, sans faire une large part aux défaillances humaines et à l’égoïsme d’autrui qui est l’écueil de toute confiance, il n’y a qu’un remède, se plonger dans l’idéal et créer par la pensée une existence en dehors de toutes les atteintes.

Lorsque je m’abandonne ainsi à cette divinité familière qu’on appelle la réflexion et qui m’attend toujours, patiente comme une veilleuse, dans quelque coin de ma chambre solitaire, il est une chose qui me frappe souvent, c’est l’impossibilité de la mort. Pourquoi la même pensée revient-elle toujours, sous une forme presque réelle, comme un ami qui me parle pour me rassurer ? Je ne l’explique pas, si ce n’est que rien ne peut me contenter de ce que je vois, de ce que j’ai et de ce qui me charme un jour pour me laisser le lendemain le dégoût ou le regret.

La mort, comme toutes les choses de ce monde, est relative. On est dissous, on est disséminé, pulvérisé, mais on reste quelque chose. Il n’y a pas une petite parcelle de cadavre qui ne se trouve un jour, sous une forme ou sous une autre, mêlée à d’autres objets. Être quelque chose indéfiniment, toujours, faire partie d’une multitude d’existences futures qui, à leur tour, se transformeront, se mêleront, voilà pour le corps. Quant à l’âme, qui est entièrement séparée de son enveloppe, quoi qu’on en dise, elle reste immortelle, invariable dans son essence. Elle embellit, se spiritualise, se purifie de plus en plus, mais ne change pas.

*

L’autre soir, comme je songeais, fatigué des mille agitations du jour, et cherchant en vain à fixer ma pensée sur quelque chose de saisissable, moitié assoupi moitié rêveur, je me sentis comme emporté dans une atmosphère inconnue, et une voix d’outre-tombe, une voix de trépassé, que je reconnus pour l’avoir entendue souvent, vint frapper mon oreille :

« Tu ne mourras point, tu ne mourras jamais. Ton âme, étincelle divine, purifiée, flottera libre dans les cieux que tu ne fais qu’entrevoir. Ce qui pense ne peut être enfoui dans un tombeau. Tu seras toujours, parce que rien ne peut détruire ce qui est insaisissable, ce qui est à l’épreuve du temps. La poussière de ton corps seule ira se perdre dans la source sans fond, dans le creuset de la nature où tout se transforme, où la vie se renouvelle sans cesse en changeant d’aspect et de nom. Qu’étais-tu avant d’être un homme ? Quelque chose que tu ne connais pas, mais qui a existé et qui s’est brisé, détruit, pour te donner à ton tour l’existence. Tu es né dans le mystère : mais ce mystère, devras-tu toujours l’ignorer ? Non ; en quittant ta forme présente, tu deviens un esprit qui s’agrandit, s’élève, passe par tous les degrés de la perfectibilité et arrive ainsi à la connaissance de toutes choses.

« Si cela n’était point, autant vaudrait dire qu’en devenant un homme, tu n’étais pas plus que l’objet inconnu, le germe mystérieux où tu as pris le jour, et que ta pensée est restée aussi faible qu’elle l’était à ton berceau. La nature entière marche au progrès ; chaque être est dans un état continuel de perfectionnement. Cet état durera-t-il toujours ? Oui, puisque le temps n’a pas de fin. Éternité veut dire perfection.

« J’ai habité comme toi la terre et je l’ai arrosée de larmes. Aujourd’hui l’espérance me porte sur ses ailes dans l’infini des cieux. Mon âme embrasse des mondes inconnus de toi ; je vois comme un jour éclatant ce que les hommes appellent des mystères, parce qu’il n’y a de mystères que pour l’ignorance. Je contemple face à face la vérité que les hommes appellent souvent l’erreur, parce que leurs passions perverses leur cachent la lumière............................................................... »

*

Mourir ! c’est une chose que je ne comprends pas. Il faudrait pour mourir, ce qui serait vraiment la mort, c’est-à-dire l’extinction complète de la vie et de la pensée, une philosophie au-dessus des forces humaines. Non, je ne me sens pas capable de tomber dans le néant ; non, je n’ai pas le courage de n’être un jour qu’un cadavre hideux, masse infecte rongée par les vers. Cette seule pensée me fait plus d’horreur que si je voyais la terre éclater, jetée à tous les vents de l’espace, et moi-même précipité de mondes en mondes dans l’infini.

Je dis qu’il est absurde, illogique, impossible de naître pour mourir. Je dis que si l’homme devait mourir, il n’aurait pas eu la pensée en partage, car la pensée et le néant se repoussent.

Peu importe d’où vient la pensée, qu’elle soit une sécrétion, qu’elle ait son siége invisible, mais certain, dans un lobe du cerveau, qu’elle soit un fluide électrique, qu’elle soit l’essence de la vie, la résultante de l’organisme, je dis qu’elle ne peut s’éteindre.

Cela ne se démontre pas, cela se conçoit, et cette conception est dans mon esprit si forte, si irrésistible, que j’ai beau me raisonner moi-même, invoquer les démonstrations les plus irréfutables du matérialisme, j’en viens toujours à me heurter à l’absurde.

Il faut que toute créature ait une raison d’être et un objet, et quand cette créature est intelligente, il faut qu’elle ait un but. Or, si l’âme n’est pas immortelle, nous n’avons plus ni raison d’être, ni but à atteindre.

Dites-moi, que servirait de venir au monde, jouer un jour la ridicule comédie de la vie et puis disparaître ? C’est à cela que se bornerait notre fonction, à nous qui mesurons le cours des astres et qui cherchons le secret de tous les mondes, non contents d’approfondir celui où nous sommes ? Qui ne voit que si ces mondes ne devaient pas être un jour habités par l’homme, il n’y penserait même point ? Qui ne comprend que si sa vie devait cesser avec sa disparition de cette terre, il se bornerait uniquement à la poursuite des choses dont il a immédiatement besoin, à la satisfaction de ses goûts et de ses penchants, à mesure qu’ils naissent ? Il n’aurait aucune aspiration, aucun désir de se perfectionner, de se perpétuer par des œuvres qui lui survivront, et il se bornerait à l’horizon étroit qui entoure la petite scène où il s’agite.

Qu’est-ce qui me pousse à écrire ces lignes pour d’autres, au lieu de les penser tout simplement ? C’est que j’ai une vie en dehors de ma vie propre, et par conséquent toute mon existence ne se borne pas à l’enveloppe qui entoure mon corps.

*

Je dis que si l’âme n’était pas immortelle, l’idée n’en pourrait même pas venir à l’homme. Comment lui viendrait-elle ? qu’est-ce qui pourrait la faire naître ? Mais cette idée tombe sous les sens...

Quelques-uns diront qu’elle n’est qu’une aspiration. Soit. Mais cette aspiration, quelle serait sa raison d’être si elle n’était pas justifiée ? Encore une fois, comment existerait-elle, comment surtout viendrait-elle au cœur de chaque homme, la même, oui toujours la même, partout, et dans tous les temps, si elle n’était pas comme une nécessité de son existence ?

Je sens que cette aspiration est invincible, qu’elle résiste à tous les chocs, à toutes les réfutations scientifiques, et c’est pour cela que je réponds sans hésiter à ceux qui demandent des preuves, que « l’immortalité de l’âme étant au-dessus de la science, ce n’est pas la science qui puisse la démontrer, ce n’est pas elle non plus qui puisse la détruire. »

Si l’âme n’était pas immortelle, l’homme ne pourrait pas vivre ; car le désespoir le prendrait à ses premiers pas dans le monde. Comment en effet résister aux déceptions, aux injustices, aux persécutions, à la méchanceté, aux illusions perdues, à ces peines profondes du cœur, plus cuisantes que toutes les blessures, si la certitude d’une vie plus heureuse ne soutenait pas la défaillance humaine ?

Et cette certitude l’accompagne dans toutes ses espérances, le suit jusqu’au dernier jour, jusqu’au dernier soupir. L’homme, en mourant, espère encore. Pourquoi cela, si tout est fini ? Pourquoi souffrir pour le bien, pourquoi se dévouer, pourquoi se rendre inutilement malheureux ? Le voyez-vous ? Le voyez-vous ? Si l’âme n’est pas immortelle, il n’y a plus de vertus possibles, les hommes ne sont tous que d’horribles égoïstes et chacun d’eux est l’ennemi naturel de l’autre.

Qu’est-ce qui peut soutenir contre la méchanceté envieuse, contre le préjugé cruel, contre la calomnie envenimée ? Est-ce la volupté d’accomplir le bien ? Cela ne peut suffire longtemps. Est-ce le sentiment de sa supériorité ? Il n’y a certes là rien de bien consolant, et toutes les fois qu’on veut se renfermer dans son orgueil, on fait au dedans de soi un vide plus affreux que tout le mal qu’on peut recevoir du dehors. Ce qui soutient, ce qui uniquement soutient l’homme, c’est le sentiment de son immortalité, c’est la certitude qu’il n’est pas né seulement pour souffrir, et que, s’il souffre, cela doit être en vue d’une récompense.

*

Hélas ! j’ai longtemps nié moi-même l’immortalité de l’âme, sans réfléchir. Aujourd’hui je ne la trouve même pas niable ; et, à mesure que j’avance dans la vie, que j’approche du tombeau, l’espérance grandit et me soulève, et j’entends de plus en plus distinctement les voix de l’infini qui m’appellent. Peu disposé à croire en général, n’admettant que ce qui est irréfutable, dans l’ordre des démonstrations scientifiques, c’est-à-dire très peu de chose, je ne demande cependant pas de preuves de mon immortalité, parce que je la sens, je la sens, elle me frappe comme l’évidence et résulte à mes yeux de mon existence même.

Qui ne voit que la vie humaine, même la plus longue, n’est dans aucun rapport avec l’infini des désirs ? qu’on ne saurait avoir des aspirations qui n’ont pas de limites et ne vivre que soixante à quatre-vingts ans ? Cela est naturellement, physiquement impossible.

Voici encore une preuve que l’âme est non seulement immortelle, mais encore indéfiniment perfectible, car c’est là la condition de son immortalité. La vie se passe à enfanter des désirs qui, aussitôt satisfaits, se changent en dégoûts. Mais remarquez la progression ascendante de ces désirs. Ils passent toujours d’un ordre de choses inférieur à un autre ordre plus élevé ; ce qu’hier on convoitait ardemment, aujourd’hui semble indigne de soi ; et, ainsi de désir en désir, d’aspiration en aspiration, on arrive à ne plus pouvoir se contenter de ce qu’offre la terre, et l’on se porte vers les mondes inconnus où désormais tendent tous les vœux. Ces vœux doivent être satisfaits, car ils sont légitimes ; ils naissent d’eux-mêmes, inévitablement, comme une conséquence propre de notre nature, et, ce qui prouve que la vie future sera meilleure que celle-ci, c’est qu’on y aspire.

*

Souvent je suis allé contempler sur le bord de la mer le firmament profond d’une nuit étoilée. Oh ! l’océan ! l’océan ! c’est l’infini réalisé, c’est l’insondable aperçu, devenu tangible, c’est l’immense inconnu qui se fait larme, murmure, harmonie, caresse ; c’est l’éternité qui se circonscrit et se rassemble pour que l’homme puisse l’embrasser au moins du regard.

Je restais là des heures, des heures que j’ignore, car, alors, je n’appartenais plus à la terre. Parfois j’ai cru avoir des ailes et j’étais soulevé ; tous les mondes lumineux m’attiraient et j’étais prêt à prendre mon vol. Oh ! combien je sentais alors que je ne suis ici-bas qu’en fugitif, que j’y traverse une phase de mon existence, et que je ne peux pas plus avoir de terme que l’espace lui-même que je gravite par la pensée, jusqu’au dernier astre qu’atteint mon regard !

Malheur, malheur, à celui qui ne s’est jamais arrêté une heure pour contempler une nuit semée d’étoiles ! Il a peut-être raison de se croire mortel, puisque sa pensée ne dépasse pas sa sphère ni son horizon.

J’ai lu peu de choses sur l’immortalité de l’âme, à peine même l’entretien de Socrate avec ses amis la veille de sa mort. Je n’en ai pas besoin, parce que je ne tire pas mes arguments de la philosophie, mais de la nature des choses. Je n’ai qu’à me demander pourquoi je vis, je n’ai qu’à regarder un homme, chercher son regard presque toujours porté vers le ciel, contempler son front que les mondes ne peuvent remplir, pour savoir que ce qui, de cet être-là deviendra l’aliment des vers, n’est que son enveloppe de nerfs et de muscles, semblable à celle qui retient le papillon jusqu’au moment où il s’envole dans les airs.

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25 JANVIER.

Lecteurs, je suis à Montréal aujourd’hui, c’est-à-dire depuis huit jours, à Montréal, ville terrible et superbe !

Il est heureux que je sois immortel, comme je l’ai déclaré dans ma dernière chronique ; sans cela la vie que je mène ici me tuerait en moins d’une semaine. Quels féroces bambocheurs que ces Montréalais de tout âge ! Depuis huit jours, ils me plongent dans le mixed bitter, le cocktail, le kirsch et le bitter havrais, cet apéritif olympien inventé par un grec du Bas-Empire pour les estomacs fatigués et cependant encore pleins de convoitises.

Grands dieux ! quelle jauge il y a chez l’homme, quelle immense capacité d’absorption ! Je ne suis pas un ivrogne, non, certes ; tous ceux qui me connaissent ont pu en juger à ma physionomie de cénobite ; c’est pour cela que je m’épouvante de la quantité que j’ingurgite, et je me demande combien il faut s’être logé de tonneaux dans l’abdomen pour devenir un vrai pochard.

Ô ma génération ! tu mourras embouteillée ; tu mourras de tes propres mains qui tremblent et peuvent à peine tenir le verre homicide ; tu mourras ginée, cocktailisée, whiskyfiée ; toi, je te le jure, tu ne seras pas immortelle, tu dureras ce que durent les futailles et tu te lanceras dans le néant la main dans les cheveux.

C’est la position dans laquelle je me suis trouvé ce matin. Ah ! quel moment délicieux ! Y a-t-il une ivresse qui égale les titillations du cuir chevelu ?

Pour être vraiment grand comme le monde, il faut s’être couché la veille avec l’aide de plusieurs amis chancelants, mais dévoués, et quand on s’éveille le lendemain, on est maître de l’univers autant qu’on l’est peu de soi-même.

C’est le moment ou jamais d’entamer une chronique, œuvre difficile lorsqu’on est à jeun, œuvre de prédilection lorsqu’on se souvient juste assez du lecteur pour lui rendre d’un coup tout le mal qu’il nous fait en une semaine.

Pour moi, je le regrette, je n’ai pas les lendemains féroces ; c’est sans doute là un des signes du ramollissement prématuré qui m’envahit. Quand un homme a le feu dans la tête et qu’il n’est pas furieux, c’est qu’il est bien près d’être idiot. Juste ciel !... Mais parlons des événements d’Europe.

*

Napoléon III est mort, c’est incontestable, et on lui en sait généralement gré, quoiqu’il se soit fait un peu tirer l’oreille pour en venir là. Malheureusement pour lui on ne peut l’oublier, et c’est le souvenir qu’il laisse qui est son plus terrible châtiment. Sedan n’était qu’un stigmate, la mort est un sceau impérissable, ineffaçable, mis sur sa vie. Il s’éteint sans avoir rien racheté, en prolongeant même les impuissantes espérances du crime avorté. Il a traîné jusqu’à la tombe le boulet de l’ambition coupable, et, ne pouvant plus dominer, il n’a pas cessé d’être nuisible.

Pendant deux ans, à Chiselhurst, il a eu l’audace de conspirer encore et a voulu léguer à son fils l’héritage sordide de son règne. Spectacle hideux et qui donne bien la mesure d’une époque ! Ce qui épouvante, c’est qu’il y ait des gens qui s’appellent encore eux-mêmes bonapartistes ; il y a donc dans l’infamie un certain degré où le cynisme devient nécessaire, et quand on n’a plus rien à redouter de sa conscience, c’est donc une loi fatale qu’il faille l’étouffer pour échapper à ses retours possibles ? Napoléon soudoyant des journalistes pour défendre l’Empire, après l’opprobre de Sedan, c’est le gouvernement provincial payant des agents d’émigration pour hâter le dépeuplement du pays.

Cette comparaison peut surprendre comme toutes les vérités crues dites brusquement, mais elle est aussi juste qu’une décision de l’empereur d’Allemagne.

Puisque je suis à Montréal, laissez-moi me reporter, seulement quelques minutes, au temps où je l’habitais d’un bout de l’année à l’autre, à cette époque où mes amis et moi nous étourdissions la ville de nos bruyants ébats, des éclats fantasques de notre gueuserie.

Quel temps ! nous étions une dizaine de fous qui n’avions d’autre souci que d’abréger notre existence ; quelques-uns d’entre nous ont réussi, hélas ! beaucoup trop vite ; ils sont restés sur ce chemin retentissant que je foule encore de mes talons usés ; les autres sont mariés, sont pères, sont presque riches, ô profanation ! Ils ont épousé et ils se couchent avec des bonnets de coton, et ils paient les robes de leurs femmes, et ils ont des cuisinières... et des bonnes, dieux vengeurs ! et ils font des spéculations, les apostats, les déserteurs de notre glorieuse bohème.

Puisque je suis resté seul, je me venge d’eux et je leur fais des chroniques en échange des dîners et des lunchs dont ils m’accablent, s’imaginant, par ce procédé vulgaire, étouffer la voix du passé et le cri de mon orgueil qui ne se refuse à rien et qui accepte par pitié pour leur splendeur. Grâce à eux, grâce à tous ces traîtres qui m’ont laissé comme un chardon envieux sur la route qu’ils sèment de fleurs, je n’ai pas eu le temps de faire des visites à des familles qui me sont chères et qui me prennent sans doute pour un ingrat. C’est ainsi ; jusqu’à présent je n’avais passé que pour insolvable, aujourd’hui je suis un oublieux ; j’arriverai à ne plus être rien du tout, ne laissant pas même de quoi payer mon épitaphe. Ô mes amis ! vous auriez bien dû me prendre en société, et j’aurais pesé de tout mon poids dans la colonne des dépenses ; quant aux recettes, nous aurions noblement partagé en frères. Aujourd’hui vous me faites des politesses ; c’est bien joli, mais vous gardez les revenus. Soit ; je vous charge de mes obsèques.

*

Maintenant, faisons des appréciations. Savez-vous, Montréalais, que vous habitez la première ville du monde ? Croyez-m’en, moi qui suis un voyageur, un cosmopolite ; je ne connais pas de ville qui ait grandi et se soit métamorphosée comme la vôtre en si peu d’années ; j’entends le développement suivi, régulier, constant, et non pas ces soubresauts qui tiennent de la magie, ces élancements électriques qui ont fait jaillir Chicago et quelques villes semblables comme par des coups de foudre. Montréal va vite, mais sans emportement ; les particuliers qui ont de la fortune semblent fiers d’en consacrer une bonne partie à l’embellissement de leur ville, et ils se bâtissent pour cela des palais qui, toutes proportions gardées, n’ont pas d’égaux dans le monde.

Ce qui étonne, c’est que cela se fasse dans une ville où l’accroissement de la population n’est nullement en rapport avec celui du commerce et de la richesse. On dirait de Montréal : « C’est une ville de millionnaires », mais on la croirait habitée par 500,000 âmes ; elle a l’étendue, le déploiement d’une grande métropole, tandis que sa population ne dépasse pas celle d’une cité de quatrième ordre. Cent vingt mille âmes pour Montréal, c’est presque humiliant. Allons ! qu’est donc devenue notre race de patriarches ? Où sont-ils ces enfants qui se comptent par dizaines autour de chaque foyer ? Tudieu ! est-ce que nous dégénérons ? Pas encore ; mais cela viendra vite ; car nous faisons pis, nous émigrons ; les plus forts partent, laissant derrière eux tous les rabougris et les vieux garçons comme moi dont on ne peut plus rien attendre, et qui s’éreintent à prouver qu’ils sont inutiles.

[40] MATHIEU vs. LAFLAMME  (BREACH OF PROMISE.)

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MATHIEU vs. LAFLAMME[31]
(BREACH OF PROMISE.)

18 FÉVRIER.

Je trouve que cela est odieux ; je trouve que les lois humaines sont trop souvent en contradiction flagrante avec la nature. Enlever à la femme le droit d’être trompeuse, perfide et parjure, droit qu’elle exerce depuis le temps de sa mère Ève, c’est supprimer la femme. Il n’y en a plus : là, vous êtes bien avancés, juges de la terre qui judicatis mulieres.

D’abord, le suprême du ridicule, c’est de vouloir juger les femmes : ces reptiles suaves ne veulent pas être jugés. La femme aime qu’on l’adore ou qu’on la batte ; l’amour ou la force, la crainte ou la passion ; mais être condamnée aux termes de l’article XX... d’un code saxon quelconque qui date de bien avant la conquête normande, cela est pour elles aussi humiliant qu’illogique et monstrueux.

De même que la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée, de même le mariage a été donné à la femme pour déguiser son inconstance ; mais lorsque, malheureusement, cette inconstance éclate avant les épousailles, il y a un tarif qui règle tout. L’homme se souviendra éternellement de la pomme et il s’en vengera de toutes les manières. Ce qu’il ne reconnaît pas toutefois, c’est que le père Adam n’a pas été plus mal inspiré, il y a six mille ans, que ses fils ne le sont tous les jours. On n’est pas plus avancé aujourd’hui que l’était ce père commun de tant d’imbéciles ; peut-être l’est-on moins. Si l’homme a découvert la vapeur, la femme a découvert la flirtation, qui est la vapeur et l’électricité combinées. Découvrons et employons, si nous voulons, toutes les forces de la nature, nous viendrons toujours nous briser contre cette créature en apparence faible, molle, craintive, mais qui résume en elle toutes les forces connues et inconnues.

La femme ! profondeur mystérieuse et terrible ! pour bien y voir il faut être aveugle. Les tribunaux ! elle s’en moque bien ! Est-ce que Dieu ne l’avait pas condamnée dès le premier piège qu’elle tendit à l’homme, et cela l’a-t-il corrigée ? Au contraire ; puisqu’elle était tombée, elle s’en prit à sa victime ; c’est toujours comme cela que la femme raisonne. Il lui fallut, dès sa chute, un souffre-douleur, une pelote sur laquelle elle plantât ses épingles à travers les âges ; et l’homme, avec son air bête et sa confiance bonasse, lui sembla l’objet propre à la chose.

Maintenant il y a un tarif, cela devient sérieux ; les rôles vont changer. L’homme a eu là une lueur d’intelligence : dans un siècle où tout est affaire d’argent, si la femme est prise par la bourse, on court le risque qu’elle soit constante ou du moins qu’elle le paraisse ; épouvantable perspective ! Car, remarquez bien que la femme est tout apparence, tout dehors ; c’est son talent à elle de paraître aussi vraie que la vérité, aussi franche que l’acier trempé. Si donc elle paie, nous sommes coulés, rasés, flambés. Il faut y réfléchir, législateurs, maris et futurs maris. Mieux vaut cent fois faire une expérience qui coûte mille dollars en voitures et en meubles que d’en faire une qui rend ridicule pour la vie, sans même avoir pour soi les sympathies de son sexe.

Pour moi, homme, si j’avais le malheur de m’être fiancé dans un moment d’oubli, je tâcherais de me sortir de là coûte que coûte ; j’engagerais mes chroniques pendant dix ans, s’il le fallait, et je paierais même pour qu’on me poursuive en dommages-intérêts, préférant payer de ma bourse que de ma personne.

*

Depuis le récent arrêt qui vient de condamner une descendante d’Ève coupable seulement de s’être trompée d’époque, les jeunes filles sont furieuses, surtout les héritières, bien entendu. Dans les premiers transports de leur effroi, elles s’imaginent qu’elles ne pourront plus tromper personne et que, dès lors, leur rôle ici-bas est fini. J’ai reçu d’elles une vingtaine de lettres, toutes plus pressantes les unes que les autres, qui me supplient de revendiquer leurs droits. Je leur rendrais avec enthousiasme ce service si je pouvais compter que l’une d’elles seulement voulût me tenir en dehors de la loi commune, me faire l’honneur de ne pas me prendre à priori pour une dupe, simplement parce que je suis un homme ; je lui assurerais en échange un droit exclusif sur moi.

Ce que je demande à cette femme idéale est bien difficile, c’est vrai ; mais aussi, diable, ce que j’offre l’est bien plus. Arriver ainsi d’un bond à la vertu absolue, sans apprentissage !............

En principe, j’approuve le docteur Mathieu et je le déclare hautement : dans la pratique, ce qu’il a fait ne vaut rien. L’homme a déjà tout contre lui dans sa lutte avec la femme ; s’il ne peut au moins avoir avec lui la loi, la loi qu’il a faite pour se protéger, pour se garantir surtout contre cet être prétendu faible qui le terrasse invariablement, chaque fois qu’il ose se mesurer avec lui, alors fermons boutique, donnons notre démission. Je sais que ce que j’écris en ce moment ruisselle de contradictions, qu’un paragraphe dément ou détruit celui qui le précède : mais comment parler autrement lorsqu’il s’agit des femmes ? Vouloir faire de la logique avec elles, c’est vouloir aller jusque devant le tribunal : or je ne suis pas prêt à conclure avec ce rigorisme, fût-ce même en vue de faire payer mes meubles.

Cependant l’exemple donné par le malheureux ou l’heureux docteur peut avoir du bon pour les gens d’affaires. Faire sa cour deviendra une nouvelle spécialité financière ; il y aura des hommes exprès qui entreprendront des fiançailles et les feront souscrire par actions. À chaque petite visite rendue par le futur à sa fiancée, les actions feront hausse ; à chaque chaise de paille, à chaque oreiller qu’il achètera, prime. S’il se fait serrer l’index ou l’annulaire de cette façon éloquente qui est le langage du silence, deux cent, trois cent pour cent ! Il y a des fortunes à réaliser dans ce genre d’opérations, comme on dit en style de commerce. Il est malheureux que je manque de l’esprit d’entreprise nécessaire.

Avant de quitter ce sujet appétissant qui est pour moi, vieux garçon, intarissable, (car j’en sais long là-dessus, moi qui ai été traité comme le docteur Mathieu au moins trente-trois fois), je veux donner un conseil. Le suivra qui pourra. N’allez jamais devant les tribunaux contre une femme ; c’est parfaitement juste, logique, sensé, mais c’est détestable.

Malheureusement ce n’est pas la raison qui gouverne le monde, c’est le préjugé. Or, le préjugé sera toujours plus fort que la loi. Votre exemple ne sera jamais beaucoup suivi, quelque louable qu’il soit dans un cas particulier. Il ne servira tout au plus qu’à donner des espérances aux pleutres et à tous ces petits cuistres vils qui se faufilent dans les familles en calculant d’avance le prix de leur évincement. Ne poursuivez pas la femme, parce qu’il n’y a pas de tribunal qui puisse l’atteindre ; elle est au-dessus comme en dehors de la loi ; ce qu’elle vous paierait en dommages, vous le perdriez dix fois en considération ; et puissiez-vous monter à ce prix trois maisons, vous ne monteriez plus un seul ménage. Mais, servez-vous de ses armes, rendez-lui ce qu’elle vous fait, jouez son jeu. Quand elle vous verra aussi fort qu’elle, soyez assuré de sa loyauté et de sa constance. Rien ne plie, rien ne cède comme la femme, mais à la condition qu’on la batte sur son terrain. Essayez cela et vous réussirez, dût-il vous en coûter d’abord vingt défaites. Ce noviciat fini, vous serez le maître et toutes les femmes seront folles de vous ; mais, hélas ! vous ne serez plus fou d’elles..........

27 FÉVRIER.

Enfin je l’ai vu, je l’ai vu, je l’ai vu... le contrat ! Il a été traduit dans ce style particulier aux traductions, incompréhensible en langage ordinaire. J’ai saisi toutefois, ou plutôt j’ai deviné certains passages ; l’un d’eux m’a épouvanté. Il était pourtant bien entendu que le gouvernement ne devait pas construire le chemin du Pacifique, qu’il l’abandonnait aux compagnies privées et que le peuple, le pauvre peuple, ne serait pas soumis à de nouvelles taxes pour payer cette monstrueuse splendeur. Eh bien ! voilà une déception nouvelle. Il est dit que la Confédération ne fera que des dupes.

Pour ce chemin que le gouvernement ne devait pas construire, il donne trente millions ! Or, c’est là une taxe de trente millions payée du coup. À la session prochaine, pour une raison ou pour une autre qui ne sera pas la véritable, on nous flanquera un droit de cinq pour cent plus élevé sur un objet quelconque. Sous prétexte de moralisation, on rendra le tabac et les liqueurs inaccessibles aux petites bourses, qui sont les plus nombreuses. Je n’ai jamais compris, entre parenthèses, pourquoi les petites bourses, étant les plus nombreuses, ce ne soient pas elles qui gouvernent. Le régime constitutionnel est donc aussi lui une duperie !

Nous paierons, c’est superbe, et dans vingt ans nos petits-fils, au fieu d’aller à Cacouna, iront prendre les bains dans le lac Supérieur ou dans les ondes de la Saskatchewan. Quelle perspective ! Avoir à soi, sillonnée par un chemin de fer à voie large, (il faut bien que ce soit une voie large, il y a tant de terre dans ce pays-là !) avoir à soi, dis-je, toute cette immense région de l’ouest entre le 49e et le 57e degré de latitude nord ; faire reculer les ours blancs, les visons et les chats sauvages jusqu’au pôle, qui est l’adossement de l’Amérique Anglaise, comme l’a dit un ministre célèbre ; posséder avec cela des embranchements qui multiplieront les aspects du désert ; faire venir le bois de corde du flanc des montagnes Rocheuses, expédier aux innombrables populations de la Colombie Anglaise du fromage raffiné et même de la tire, par des trains spéciaux, c’est là une de ces grandes conceptions qui exigent que tous les membres d’un ministère soient des hommes de bronze ! En revanche, les directeurs de la nouvelle compagnie seront des hommes d’acier... hein ! quoi ?...

*

Avez-vous remarqué une chose toute naturelle et qui cependant arrive rarement ? c’est que l’abdication du roi Amédée coïncide exactement avec celle de nos ministres. Je ne soupçonnerai jamais le roi Amédée de s’être entendu avec le chef du gouvernement provincial pour laisser ainsi au dépourvu deux peuples dont l’avenir est maintenant brisé ; mais il y a au moins là quelque chose de fatal ; c’est la logique de l’imprévu. Amédée s’en va absolument comme l’honorable Hector Langevin laisse Ottawa pour Québec ; pas de bruit, pas de violence, pas de révolution. Voici un fait singulier. Depuis vingt ans, ce n’est que lorsque des prétendants quelconques montent sur un trône qu’il y a des massacres. Quand ils sont obligés de le quitter, on s’en aperçoit à peine. Pauvre roi d’Espagne ! il était pourtant un des meilleurs et des plus rares, puisqu’il n’a pas voulu gouverner contre la volonté nationale. Il lui eût été si facile pourtant de faire tuer une vingtaine de mille hommes ! Décidément les rois vont devenir méconnaissables.

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10 MARS.

Depuis trois ans je cherchais un principe auquel me rattacher dans la confusion des choses sociales, politiques et morales ; le bleu et le rouge ayant disparu pour être remplacés par des nuances, toutes les transformations et les atténuations me laissaient perplexe. J’étais comme dans une mêlée où je me connaissais à peine moi-même. Arriver à douter de soi, c’est l’idéal du scepticisme ; je glissais donc sur cette pente où mon identité devenait de plus en plus incertaine à mes yeux, lorsque, tout à coup, la Minerve m’a tiré de ce chaos par un de ces aphorismes vainqueurs, une de ces maximes lumineuses qui font le soutien des peuples et les ramènent au sentiment de leurs destinées.

Cette maxime peut se formuler ainsi :

« Quiconque n’est pas chef de parti, mais simplement sous-chef ou lieutenant, n’a pas le droit de donner des dîners. »

Cela n’admet pas de réplique et il ne manque à cette formule que d’ajouter ce qui en découle comme corollaire rigoureux : « Quiconque n’est que simple membre d’un parti et n’y exerce aucun pouvoir, n’a pas le droit de manger. »

Si l’on veut savoir maintenant ce qui a amené la Minerve à rappeler cet axiome, méconnu dans la longue possession du pouvoir et le soin assidu des intérêts privés, nous dirons que c’est à propos du premier dîner public donné par M. Hector Langevin après dix années de ministère. M. Cauchon, dans un récent article du Journal de Québec, blâmait l’honorable ministre de s’être un peu fait attendre et de ne recourir à la ressource suprême de la table que dans un cas désespéré. Ce reproche paraissait plausible aux esprits non familiarisés avec les vérités fondamentales, mais la Minerve eut bientôt rétabli le caractère et les devoirs de chaque condition :

« De quel droit, dit-elle, M. Langevin, jusqu’à ce jour simple lieutenant de M. Cartier, aurait-il convié à un banquet les membres du parti conservateur ? La modestie, le désintéressement de M. Langevin durant le cours d’un commandement subalterne, sont non seulement des titres réels à la considération, à l’estime et au respect de tous, mais encore l’assurance la plus formelle de ses capacités de chef. »

S’il ne faut d’autre garantie, pour devenir un bon chef, que de ne jamais déboucher le champagne ni offrir des perdreaux aux choux, il est indéniable que notre pays est une pépinière de gens propres aux rôles secondaires. La frugalité de M. Langevin, qu’il n’a pas hésité à faire partager, pendant dix ans, aux dociles adhérents de l’homme de bronze, devient un signe de mérite assez commun. « Pour savoir commander, ajoute la Minerve, il faut savoir obéir. » Faut-il conclure de là que l’honorable ministre, à force d’assister aux dîners de son chef, a appris à en donner à son tour ? C’est fort méritoire ; mais que l’on mette dix ans à acquérir cette capacité, voilà ce qui rend l’axiome d’une pratique trop restreinte et d’une conception trop difficile.

J’admets que le principe établi par la Minerve n’a même pas besoin d’être discuté, mais il met lord Dufferin dans une situation formidable. En effet, lui seul va être chargé désormais de faire manger à tour de rôle les députés de droite et de gauche ; les lieutenants-gouverneurs n’y auront plus aucun droit. En outre, et ce qui est bien plus terrible, l’honorable Langevin, en supposant qu’il reste au pouvoir une session de plus, va y laisser toutes ses épargnes. Avant de formuler son axiome, la Minerve aurait bien pu songer qu’il va devenir ruineux pour son chef d’occasion, celui que la fatalité lui impose aux dernières heures, et qui n’est à la tête que pour avoir bien su tenir la queue, comme la Minerve le reconnaît elle-même.

*

En voulant trouver une excuse à la longue persévérance de son chef dans l’obéissance, la Minerve ne craint-elle pas de le réduire au désespoir et de lui enlever le fruit de tant de labeurs parcimonieux ? Mettre l’honorable Hector dans une obligation semblable à celle où se trouvait l’homme de bronze qui, lui, n’épargnait rien, et qui ne gouvernait souvent qu’à force d’omelettes et de galantines, c’est ériger la cruauté en principe, c’est vouloir faire une victime au nom d’un axiome, sacrifier le compagnon du Bain à une formule, et, pour le plaisir d’émettre une vérité éclatante, imposer un carême général à une population affamée.

Il y a plus. Les députés ministériels, auxquels la Minerve envoie cet axiome absolument comme si elle leur jetait un biscaïen, seront décontenancés. Ils ne croiront pas à sa réalisation ; et, par suite de la faiblesse inhérente à la nature humaine, ils sacrifieront le principe en écartant l’homme si peu fait pour le représenter.

Voilà où conduisent les formules gastronomiques.

L’honorable Langevin n’aura pas seulement la consolation d’avoir osé à propos, en escomptant les devoirs de la conscience par les sensations de l’estomac, comme le dit encore la Minerve dans un style qui ne manque pas d’ampleur, ni même d’ampoule, ni même de pathos inintelligible. Il aura préparé un dîner pendant dix ans, et cela ne lui donne pas un seul comté dans le district dont il prétend représenter les opinions ! Il aura fait casser des œufs et beaucoup de mâchoires d’électeurs,...... pour voir ses créatures repoussées unanimement dans chaque élection ! Ô principes ! que vous coûtez cher, et que l’obéissance est une vertu funeste !

M. Langevin a fait présenter M. Jean Blanchet à la Beauce : battu par douze cents voix. – Il a fait présenter M. Philias Huot dans Québec-Est : battu par huit cents voix. – Il a fait présenter M. Brousseau dans Portneuf : battu. – Il a fait présenter M. Routhier dans Kamouraska : battu. – Il a fait présenter M. Cimon dans Charlevoix : battu par sept cents voix. – Il a fait présenter M. Adolphe Caron dans Bellechasse : battu aussi par sept cents voix ; de telle sorte que M. Langevin, repoussé partout, devra chercher sur la carte une nouvelle province à annexer au Dominion, pour combler tant de vides et se refaire une majorité.

Toujours entraîné par cette vertu de l’obéissance que les singes possèdent à un degré surprenant, M. Langevin a voulu imiter son maître jusqu’au bout et s’entourer de nullités, de pantins, d’automates. Il n’a pas compris que le règne des crétins n’est pas illimité, et que c’est un fait anormal que le gouvernement des peuples par les imbéciles. Un homme, à force d’audace et de mensonge, et servi par la profonde ignorance de la masse, peut quelque temps escamoter le pouvoir, mais il ne peut être suivi impunément et remplacé par un homme qui n’a que velléités, des convoitises, et seulement les obliquités louches du cynisme dont le premier avait toute l’impudeur agressive et dominatrice. Pour succéder à M. Cartier, il ne faut pas attendre le moment où il croule ; il faut avoir tous ses vices et non pas seulement les afficher ; il faut avoir autre chose que les vertus négatives qui ne conviennent qu’aux impuissants.

*

Nous assistons à un réveil de l’opinion aussi subit qu’il est général. Jamais pareil revirement ne s’était vu dans notre pays. Cela a commencé du jour où Sir George, jusqu’alors possesseur par le droit de la force de Montréal-Est, s’est trouvé tout à coup n’être plus que le représentant de vingt et un métis, de six Blancs et de trois ou quatre Sauvages. Encore a-t-il fallu qu’on les lui offrît. Maintenant il ne peut pas même voter par procuration dans ce parlement où il étouffait tout avec sa majorité accroupie.

Pendant son règne, les Canadiens français n’avaient de voix à la Chambre que pour voter. Quant à la langue, ils n’en avaient pas ou n’osaient s’en servir de peur de lui donner le coup de grâce[32]. Aujourd’hui la belle langue française a repris ses droits et se fait écouter, par la seule raison que les députés bas-canadiens nouvellement élus savent la parler. Aux ignorants, aux aplatis et aux satisfaits opaques a succédé une phalange de jeunes députés instruits, formés à la parole, connaissant leur histoire et leur droit, et faisant figure, quand leurs prédécesseurs ne faisaient que des ombres. Désormais la province de Québec ne joindra plus au désavantage de la minorité celui de l’incapacité et de l’ineptie ; ses représentants ne seront plus des automates mus par des dîners et des cocktails. S’il leur arrive, par condescendance, de manger de la dinde officielle, ils n’en seront pas farcis, et le champagne, au lieu de les abrutir, prêtera des ailes à leur imagination.

L’honorable Hector n’a pas compris, en donnant son premier dîner si tardif, que les estomacs diffèrent en même temps que les cerveaux. Que de choses il n’a pas comprises, toujours parce qu’il n’était qu’obéissant, et qu’il ne suffit pas, malgré le proverbe, de savoir obéir pour savoir commander ! La Minerve a tort d’en vouloir faire un chef par la seule raison qu’il a été bon soldat. Si on lui ôte l’exercice de l’obéissance, que lui restera-t-il donc, grands dieux ! et quelles destinées nous réserve-t-on avec un homme qui n’a appris que l’usage des signes, et qui veut s’en servir avec une armée formée à une tout autre école !

Dans le district de Québec, nous ambitionnons aujourd’hui autre chose que de danser sur la corde et d’exécuter des battements de pas au commandement d’un jongleur. L’obéissance y est devenue une vertu fort compromise ; la docilité n’a plus d’avenir et les traînards restent en arrière tout seuls sans pouvoir retenir plus longtemps la masse rendue à l’intelligence et aux idées. Si M. Langevin avait appris autre chose qu’à emboîter le pas, il se rendrait compte du changement des temps, et en se rendant ce compte facile, il les jugerait désormais impossibles pour lui.

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28 AVRIL.

Il pleut, il grêle, il neige ; un rayon de soleil par ci par là, des entassements de glaçons dans les rues, des chaos insondables, des trottoirs à moitié dénudés, des passages étroits entre des monceaux de glace et des ornières pleines de neige fondue, un fumier flasque qui vole en éclats sous le pied, des maisons qui suintent, des chariots que mille travailleurs, interceptant le passage, emplissent de glace souillée et d’ordures de toutes sortes, des débris s’ajoutant aux eaux crottées qui se cherchent en tous sens une issue vers les égouts, voilà le printemps à Québec, précurseur de la belle saison, rénovateur de la vie ; ce qui s’appelle retrouver les beaux jours, sortir d’une léthargie de six mois et renaître sous le soleil !

Cette année, renaître sous le soleil signifie passer à travers dix pieds de neige, quelquefois vingt ; il y a même des poteaux de télégraphe complètement enfouis qui, eux aussi, vont renaître sous le soleil. Dans les cours de certaines maisons, la neige domine les toits ; il y a jusqu’à des rues entières où, pendant un mois, les locataires n’ont eu d’autre issue que par les lucarnes. Maintenant que la neige a fondu de moitié, ils sortent par les fenêtres du troisième ou du deuxième étage, suivant le cas ; c’est ainsi que fait John A. MacDonald, bloqué par la motion Huntington. Il lui faut descendre d’étage en étage jusqu’à ce qu’enfin il arrive à la porte qui l’attend avec la débâcle.

Tous les printemps c’est la même chose dans cette ville en compote où tout le monde se plaint et où tout le monde laisse à l’abandon s’entasser devant sa porte des monceaux de fumier et les ordures de toute la province. Avec cela que le pont de glace est inébranlable ; il résiste à la pluie, au vent, au soleil, aux prières de 60,000 âmes en état de grâce et toutes puissantes au ciel. Les ponts de glace sont des châtiments, ils ont l’impassibilité d’une sentence ; jour par jour, je dirai heure par heure, on va regarder si l’un des grands dissolvants de la saison entame sensiblement cette épaisse couche qui tient notre fleuve captif, et, chaque fois, c’est une déception nouvelle.

Depuis trois jours le pont n’a pas bougé d’une ligne. À trois ou quatre cents pieds seulement de l’endroit où il s’arrête, les voitures passent comme en plein cœur d’hiver, et l’on voit, presque sur la limite même de cette prison de glace, un bateau à vapeur tenter d’impuissants efforts pour en sortir. « Quand on aura le chemin de fer du Nord, disent les pauvres Québecquois, on se moquera du pont de glace ». Eh oui ! mais en attendant, ils ne l’ont pas ce chemin tant désiré, et c’est le pont de glace qui se moque d’eux.

*

Je vois des choses inouïes. Figurez-vous qu’au lieu de ramasser le fumier délayé qui inonde les rues et de le porter sur les terres, quelques pauvres diables s’amusent, ça et là, à en détacher, avec de petits grattoirs, de légères parties et à les pousser dans les égouts, pour les boucher sans doute. Le soir, il n’y a plus de gaz dans les rues. Pourquoi ? parce qu’elles sont impraticables et que, le jour même, on a toutes les peines du monde à ne pas se rompre le cou dans les mille trous et bosses qu’y pratique la débâcle. On se fie à la lune pour l’éclairage des rues, comme si la lune n’était pas le plus inconstant et le plus perfide des astres, comme si le moindre nuage n’était pas pour elle un prétexte excellent pour nous envoyer paître. Du reste, la lune est le satellite de la terre, c’est tout dire.

Depuis quelques jours on démolit deux portes, celle du Palais et celle de la côte Léry. Il en restera encore une, renouvelée à grands frais il y a sept ans, celle de la rue Saint-Jean. Combien faudra-t-il de temps encore pour qu’on se décide à démolir tous ces vieux remparts qui font à la capitale comme un bandeau de débris ? Nul ne peut le dire ; c’est le secret de l’honorable M. Langevin, ministre des travaux publics, qui est trop occupé d’élargir les canaux pour élargir les rues et donner de l’air à une population suffoquée. Pourtant, c’est au milieu de cette population que se trouvent ses commettants. Mais il en est partout ainsi ; l’homme, arrivé au faîte des grandeurs, oublie toujours les vils instruments qui l’y ont porté ; et M. Langevin, qui n’est pas du tout une exception aux mortels vulgaires, se venge de la bassesse de son élection en tenant, dans le même statu quo et ceux qui l’on élevé et ceux beaucoup plus nombreux qui l’ont ignoré.

*

Que c’est ennuyeux de dire toujours les mêmes choses ! Eh ! morbleu, donnez-m’en donc de nouvelles. Est-ce que nous n’habitons pas également, vous et moi, les villes du Canada, les plus monotones de l’univers ? Y a-t-il ici des théâtres, des cafés, des places publiques, des endroits de réunion où les hommes se rencontrent, échangent des idées et reçoivent le contact quotidien des hommes d’autres pays ? Y a-t-il enfin une vie sociale chez nous ? Y a-t-il même, dans ce pays constitutionnel, une vie publique qui fasse naître des incidents et fournisse des objets dignes d’occuper l’attention ? Non, tout est muré, claquemuré, chacun vit chez soi ; mille tonnerres, mille sabords ! est-ce qu’on ne sortira pas de là avant la fin du monde ? Je me morfonds et je m’étiole dans le vide, je m’entoure de visions, je me crée une vie factice et j’enfante des mondes tout autour de moi, afin de pouvoir me débattre dans quelque chose et d’échapper aux étreintes glacées du néant. Mais crac ! dès que j’ai amoncelé des chimères infinies, que j’ai peuplé ma solitude de fantaisies innombrables, je me retrouve tout à coup tout seul, plus seul qu’auparavant. Par le sang-dieu ! ce n’est pas vivre, cela, et les Modocs ont cent fois plus de plaisir que tous les Canadiens ensemble.

Dans le cours de l’hiver nous avons été plus d’une fois trois, quatre et cinq jours sans malle ; il n’y avait plus qu’à répéter les vieux cancans, à redire les médisances cent fois rebattues sur le compte de tous les amis possibles. Maintenant la malle arrive à peu près tous les jours, entre trois et quatre heures de l’après-midi ; mais chose étrange ! les cancans sont restés les mêmes. Oh ! les cancans, voilà une industrie nationale qu’aucune grève n’atteint. Pour les autres industries, c’est une grève continuelle dans Québec, une grève sans grévistes ! voilà le prodige de l’art. Vous en étonnez-vous ? C’est bien simple, c’est aussi simple que c’est accablant. Vous voulez, par exemple, fonder une entreprise nouvelle ; c’est une entreprise dont le besoin se fait sentir, dont les avantages sont démontrés, reconnus ; depuis longtemps on en parle, depuis longtemps on regrette de ne pas la voir établie. Vous vous mettez à l’œuvre avec des capitaux, mais pas tout à fait assez pour compléter le matériel ou l’outillage nécessaire ; naturellement vous vous adressez à ceux qui sont en mesure de vous faire des avances, de favoriser cette entreprise destinée immanquablement à réussir.

Vous frappez à la porte des capitalistes. Ici, un capitaliste, c’est un thésauriseur, un homme qui place dans les banques ou prête aux pauvres diables d’habitants afin de prolonger de deux ou trois années leur séjour en Canada. Il y a aussi un certain nombre de vieux bonshommes chétifs, râpés, aux collets reluisants, sorte de rats émaciés, sur deux pattes, qu’on croirait sortir de quelque ruine grecque ou romaine, parfois très corrects dans leur redingote demi-séculaire ; ceux-là vivent de leur argent prêté à quinze ou vingt pour cent. Ces compères ont leurs commères, vierges ou veuves antiques, détachées des liens de ce monde dont elles ne perçoivent que l’intérêt, jaunes, tannées, on les dirait même salées et fumées, dans un bon état de conservation pour l’autre monde. Ces tendres haridelles n’ont qu’un souci, savoir au juste de combien elles peuvent dépasser dans leurs prêts l’intérêt canonique, sans se précipiter dans les feux infernaux à côté de Belzébuth, dont elles ont horreur en sa qualité de démon masculin. Prêteurs des deux sexes sont les taupes qui habitent la ville en ruines et se font des trous dans sa poussière.

Mais vous frappez, comme nous le disions, à la porte des capitalistes. « Ah ! c’est vous, mon cher monsieur, enchanté de vous voir ; vous voulez de l’argent, n’est-ce pas ? bien, bonjour ; pas d’affaires. » Vous ferez ainsi le tour de la ville pour trouver deux mille dollars et vous ne les aurez pas, et ceux qui les refuseront se plaindront comme vous de la mesquinerie et de la léthargie des Québecquois. Ici, il n’y a que trois ou quatre genres d’affaires qui se maintiennent ; les gens à moyens n’osent sortir de la routine, de la seule et même chose à laquelle ils ont été habitués ; ils ne comprennent pas la solidarité des industries et ne voient pas que du succès de l’une dépend celui de l’autre. Le commerce est ignorant et puéril comme tout le reste : « Si ce que je fais réussit, pourquoi vous aiderais-je à faire autre chose ? faites comme moi. » Voilà le langage que l’on tient en tout temps ; aussi toute l’activité humaine est-elle comprimée dans une sphère étroite et forcée de subir les étreintes de traditions invariables.

*

Voilà deux ans passés que je dis la même chose sur Québec, et Dieu sait combien longtemps encore on le dira après moi. Mais je ne me lasserai pas quand bien même je lasserais tout le monde ; je suis plus énervé encore que mon lecteur, mais j’irai jusqu’au bout. Si vous voyiez comme moi tout ce qu’il y a d’étroitesse et de lésinerie, jusque dans les détails les plus ordinaires, si vous étiez témoin journalier de cette façon de vivre retenue des petits bourgeois de France, si, comme moi, vous aviez été enfermé durant trois hivers consécutifs dans ce tombeau de glace, coupé du reste du monde, battu par l’infatigable nord-est, abasourdi par les cancans de milliers de langues jeunes et vieilles, vous seriez pris de cruels accès d’hydrophobie et vous mangeriez de vos compatriotes.

Heureux ceux qui peuvent s’échapper ! j’envie tous les Canadiens qui émigrent et qui peuvent gagner soixante à quatre-vingts dollars par mois aux États-Unis. Hier, il en arrivait trois cents dans le même train, venus des paroisses d’en bas ; on a beau répéter au peuple qu’il y a toutes espèces de grandes entreprises publiques en perspective, que les chemins de fer, les canaux, les havres, les routes vont donner de l’emploi à des milliers d’ouvriers, c’est comme si l’on chantait un refrain chimérique. Des salaires qui, il y a quelques années, eussent retenu chez nous toute une population industrieuse, sont aujourd’hui regardés comme une misère : « Nous gagnons le double aux États-Unis » ; voilà la réponse invariable. Aussi, pour conserver le reste des travailleurs, va-t-il falloir élever à un niveau excessif le prix de la main-d’œuvre. Hé quoi ! que voulez-vous ? Après un hiver où il est tombé de dix à quinze pieds de neige en moyenne, voilà qu’il neige encore, aujourd’hui, le 28 avril ; il y a déjà deux pouces de cette manne sur le sol, les rafales soufflant du fleuve nous aveuglent, on reprend ses fourrures et ses mocassins ; c’est éternel. Et dire qu’à la fin de septembre on recommencera encore à geler, on reviendra de la campagne tout grelottant, et la neige retombera comme de plus belle à la fin de novembre pour ne pas cesser pendant six mois ! Ô mon Dieu ! est-il donc vrai que, dans votre justice infinie, vous ayez voulu que les Canadiens expiassent les péchés du reste des hommes !

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11 JUIN.

La mort, l’horrible mort frappe, abat, fauche, moissonne de tous côtés ; on a beau prier l’odieuse invisible, plus elle frappe, plus elle se bouche les oreilles et nous laisse prier. Il semble qu’il y ait comme un crêpe constamment suspendu sur la pauvre vieille capitale ; nombreux sont les foyers en deuil, nombreux sont les cœurs attristés. On meurt, on meurt partout, à chaque porte ; les églises frémissent du chant des libera, les cortèges funèbres défilent à toute heure et les vivants ne semblent avoir plus d’autre office à remplir que de reconduire à la tombe leurs amis disparus.

Ce matin, on enterrait ce cher et regretté Dessane, un artiste éminent qui, depuis vingt années qu’il est en Canada, s’est voué à une vie d’incessants et pénibles labeurs. On avait conservé pour sa mort, arrivée dimanche dernier, toutes les décorations funéraires qui ornaient la cathédrale lors du libéra officiel chanté en l’honneur de Sir George. Ces décorations étaient de longues draperies noires et blanches s’étendant d’un côté à l’autre de la nef, des crêpes couvrant les autels, des tableaux, enfin des tentures déployées du haut des jubés en entourant la vaste église d’un cercle lugubre.

Je ne sais pourquoi, mais toutes ces décorations, disposées à grands frais et rendues imposantes bien plus par la pensée de la mort que par leur seul aspect ou la solennité de la circonstance, avaient, au simple enterrement de Dessane, une physionomie de douleur et de regret qu’on eût en vain cherchée lors de l’orgueilleuse et excessive démonstration faite à la dépouille du ministre canadien.

Jamais, non jamais, malgré tout l’éclat dont on a voulu l’entourer, malgré la pompe de commande et toutes les marques extérieures d’un deuil public, cérémonie funèbre laissa-t-elle moins d’impression, eût-elle une physionomie plus indifférente, plus froide, plus étrangère, pour ainsi dire, à son objet. Une foule énorme de curieux assistaient à un spectacle, mais il n’y avait pas un visage, pas même un visage officiel capable de revêtir seulement l’apparence de la tristesse. On avait convoqué les différentes professions, les différents corps sociaux à former en ordre le cortège funèbre ; on avait fait un programme qui annonçait la participation sans restriction de toutes les classes au malheur qui frappait une famille, un gouvernement, un parti ; longtemps à l’avance une somptueuse manifestation était organisée, le canon retentissait du haut de la citadelle, le parlement et le bureau de poste, deux édifices du gouvernement, déployaient dans l’air d’immenses tentures qui traversaient les rues ; une chapelle ardente avait été dressée par des mains habiles à bord du bateau qui contenait les restes du chef tory, un corbillard, traîné par six chevaux et accompagné de huit honorables portant les coins du drap, avait été commandé pour la circonstance, rien enfin ne manquait aux apprêts, et le 9 juin 1873, jour de l’arrivée du steamer Prussian, allait devenir un jour à jamais mémorable, à jamais empreint dans la mémoire du peuple de Québec.

Hélas ! l’administration propose et le peuple dispose. Jamais convoi d’homme public ayant joué un grand rôle n’a reçu moins d’hommages spontanés, ni ne fut à la fois entouré d’un pareil déploiement de démonstrations extravagantes, excentriques, frisant presque le ridicule par leur exagération, je dirai même par leur inconvenance. Ce n’est pas un jugement que je porte en ce moment ; je ne fais que constater, je ne me fais que l’écho d’un grand nombre d’appréciations plusieurs fois répétées et presque toutes analogues.

À la place des différentes professions, des différents corps convoqués, pour ainsi dire sommés de marcher dans leur ordre respectif à la suite du cercueil, et de la foule énorme qu’on s’attendait à voir accompagner la dépouille de celui qui était représenté comme un des grands types de notre nationalité, comme une gloire chère à tous les Canadiens, quels qu’ils fussent, qu’a-t-on vu ? Quelques militaires, personnages très officiels, avec des sabres très retentissants et des bottes imposantes ; huit ou dix avocats, trois ou quatre médecins, tous les élèves des Frères sans exception, tous les hommes de police urbaine et riveraine, un certain nombre d’employés, des ministres fédéraux, des ministres provinciaux surtout, puis plus rien, si ce n’est la foule stationnant sur la marche du convoi et retenue par un irrésistible instinct de curiosité.

Voilà à quoi s’est réduite cette cérémonie dont on a absolument voulu faire une démonstration. Jamais les dehors, l’affectation du deuil n’ont été poussés plus loin ; mais rarement aussi le sentiment public y a-t-il aussi faiblement répondu. Bien des pauvres gens y trouvaient un prétexte d’envie et murmuraient contre ce déploiement fastueux qu’ils ne trouvaient pas justifié. D’autres, des hommes éclairés et intelligents, cachaient à peine la mauvaise impression que leur faisaient tant d’honneurs rendus à un cadavre qu’on allait promener ainsi de ville en ville et apothéoser dans cinq ou six endroits différents avant de le livrer au repos de la tombe, honneurs bien plus grands, bien plus pompeux qu’on n’en aurait rendu à un bienfaiteur public, tandis qu’il ne s’agissait ici que d’un homme politique, exclusivement et absolument homme de parti, qui jamais n’avait pensé, agi et voulu que pour son parti ; qui, dans maintes occasions, avait montré un profond dédain de la justice, pour qui la violence était un moyen habituel, qui, en somme, n’avait aucune grande qualité morale ni aucun talent supérieur, mais seulement une forte capacité de travail, une énergie que rien ne déroutait et une obstination plus grande encore qui le rendait indifférent quant aux moyens à employer pour atteindre son but.

Voilà quels étaient les sentiments chez les uns et les autres, chez un grand nombre, à la vue du corbillard hermétiquement fermé, traîné par six vilains chevaux qui gravissaient péniblement la côte de la haute ville, et suivi d’un aussi maigre cortège. Évidemment, on sentait que le mort qui passait silencieux sous les nombreuses tentures déployées avec ostentation sur son chemin n’avait jamais rien fait qui allât au cœur du peuple, rien qui laissât de lui un souvenir immortel, une mémoire chérie, qu’il n’avait jamais mis son âme et sa vie en rapport avec l’âme et la vie du peuple qu’il avait été appelé à défendre et à servir ; on sentait que c’était presque un inconnu, sans doute très haut-placé, sans doute superbe, qui, ce jour-là, couché dans une bière, passait comme parmi des étrangers ; on se rappelait qu’il était mort en Canada de véritables grands hommes, de beaucoup supérieurs sous tous les rapports à ce chef de parti pour qui le canon tonnait, pour qui se pavoisaient les édifices publics et les églises, et qu’on n’avait pas fait en leur honneur la moindre démonstration pour témoigner de l’empreinte impérissable qu’ils laissaient dans l’âme de plusieurs générations, comme aussi de la trace immortelle qu’ils laissaient dans l’histoire ; on se demandait pourquoi cette pompe purement officielle, purement organisée, à laquelle ne répondaient aucune impulsion, aucun élan publics, et l’on s’étonnait qu’on eût fait tant de frais au milieu d’un si grande vide.

Mais laissons là ces idées et ces impressions du moment ; l’histoire ne tardera pas à parler à son tour ; peut-être sera-t-elle plus exacte, plus sûre dans son appréciation, mais sera-t-elle plus clémente ? Cela n’est guère possible, à moins qu’elle ne pardonne, aussi elle, comme tant d’autres l’ont fait, sur la tombe à peine fermée d’hier, et où reposent pour un jour les passions et les inimitiés politiques en attendant qu’elles éclatent demain, peut-être plus violentes et plus acharnées.

Jamais temps plus doux, jamais soleil plus bienfaisant, plus pur et plus calme ne s’offrit à nos regards, que le soir où les restes mortels de Sir George furent transportés à la cathédrale de Québec. Il semblait qu’un seul et même concert de la nature, suave et doucement solennel, se joignît à la voix profonde du libera pour ne faire qu’un chant qui montât avec des accords toujours plus imposants vers les cieux. On n’eût jamais pensé à prendre un pareil jour pour un jour de deuil, ni à faire contraster les lugubres ombres des tentures avec le blanc et le bleu limpides du firmament. Le lendemain et le surlendemain, encore un temps délicieux : mais la mort n’arrêtait pas son œuvre ; elle a frappé indistinctement à bien des portes depuis.

C’est donc au moment où tout renaît, où la nature se pare, où tout aspire à la vie, où tout ce qui respire en jouit avec plus de force et de bonheur, où, jusqu’aux plus tristes vieillards, tout se sent rajeunir, c’est à ce moment-là, dis-je, que la mort se montre cette année plus avide, plus aveugle, plus impitoyable que jamais !

*

Ah ! c’est toujours bien étrange, et c’est vraiment parfois insupportable qu’aux deux actes les plus solennels qui marquent son passage sur la terre, la naissance et la mort, l’homme ne soit absolument pour rien.

Il reçoit inconscient le misérable cadeau de l’existence et il le perd de même, après des efforts inouïs pour conserver ce qui est vraiment un supplice et une expiation. Heureux ceux qui ne sont plus ! Ils sont certains du moins que c’est une affaire faite et qu’ils n’auront pas à recommencer, comme tant d’autres qui sont menacés de naître. Fût-on grand chef politique ou simple journaliste, on a le même sort et la même consolation, celle de ne faire qu’une fois ce détestable voyage où il n’y a de relais nulle part, pendant lequel on marche toujours, même en dormant, et dont on ne voit le terme que lorsque tout nous quitte à la fois.

Ce qui est étonnant, c’est que tout le monde voudrait retarder le terme de cette étape dans la vie éternelle. Ce qui étonne, c’est qu’un simple instinct de conservation, purement matériel, soit plus fort que tous les raisonnements et l’emporte sur l’évidence ; on veut vivre quand même, comme si ce n’était pas déjà assez d’être né quand même ; et, quand arrive la mort, on tremble. Hélas ! que serait-ce donc à la naissance si l’on savait trembler alors, et si l’on savait tout ce que nous coûtera cette vie qui cause autour du berceau tant de réjouissances ?...

Il fait bon de vivre jusqu’à vingt-cinq, et rarement jusqu’à trente ans. Passé ce terme, on a des rhumatismes, des dyspepsies, des maladies du foie, du cœur, des reins, des bronches, et alors ce n’est plus vivre, c’est se défendre avec un tronçon d’arme pour garder un souffle qui s’éteint quand la mort nous étrangle.

[44] À LA CAMPAGNE

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À LA CAMPAGNE

8 JUILLET.

Ô campagne, ô nature, varech, montagnes, sapins, clôtures, moutons, flux et reflux ! Enfin nous avons secoué la poussière de nos semelles ainsi que de nos poumons et de nos lèvres ; nous voilà en plein dans le grand air, dans le souffle des vents qui balayent les fleuves, qui courbent les rameaux et font frissonner les feuilles. Ici on respire, on s’épanouit, on engouffre l’oxygène et l’on boit du lait épais comme de la mie de pain. Les grands coteaux ondulent à la limite des champs, les oiseaux chantent comme au jour de la création, les bœufs et les moutons broutent sur l’herbe que dore et assombrit tour à tour le soleil ou l’ombre ; on voit le grand Saint-Laurent arriver doucement, doucement sur les galets, verdâtre, vaseux, sali comme un coursier qui a traversé les marais et les plaines, bondissant encore quand un obstacle se présente, couvert d’écume et laissant flotter sa crinière sur son cou comme des flots indociles.

Le Saint-Laurent monte pendant cinq heures et baisse pendant six. Pourquoi cette différence ? J’ai beau interroger les plus vieux habitants, ils répondent qu’ils ont toujours vu cela de même et qu’ils n’ont jamais cherché à se l’expliquer. Tirez d’eux autre chose, si vous le pouvez. Pourtant, c’est une chose bien élémentaire que ce phénomène du flux et du reflux.

Des vieux habitants !... Il n’en reste plus guère, et les jeunes s’en vont presque tous. L’émigration aux États-Unis est un fléau qui ne diminue pas, qui est devenu endémique ; on prend bien des précautions contre le choléra, contre la petite vérole et autres désagréments, mais on n’en prend aucune contre cette terrible épidémie qui décime nos campagnes et dépeuple chaque foyer. Les laboureurs surtout, ces fournisseurs du pain quotidien, partent en foule, s’enfuient, comme s’ils désertaient à l’envi une terre maudite. Ô Canada ! c’est pourtant bien un grand homme, un sir de bronze qui t’a appelé nos amours ! Sol ingrat, il te faut du fumier maintenant bien plus que des sueurs, et tu ne tiens nul compte de l’effort de nos bras ; aussi on te quitte.

C’est bien simple. Les trois quarts des terres sont hypothéquées ; la plupart des jeunes gens sont partis et les hommes de journée se font payer cinq dollars par semaine outre la nourriture, ce qui équivaut à hypothéquer le dernier quart des dernières terres qu’on cultive encore.

Je vous le dis en vérité : tant qu’on n’en finira pas avec la routine en toutes choses et partout sur la terre de nos aïeux, il en sera toujours ainsi. La routine dans un jeune pays, c’est non seulement stupide, c’est encore contre nature et c’est criminel ; par elle on étouffe dans le germe tous les œufs qui veulent éclore, on se condamne à la stérilité au milieu d’innombrables richesses, on foule éternellement dans les mêmes sentiers un sol gorgé de trésors sans vouloir l’ouvrir, et on le fuit avant même d’avoir joui d’une part infime de ses dons. Il y a de tout ici. Les rivières foisonnent de l’infinie variété des poissons, les montagnes et les sables étincellent de l’éclat du métal ; l’homme seul languit, végète, emprunte, ne rend pas et s’exile.

Les habitants ! bonnes gens à qui nous devons tant, ils s’en vont, ils s’en vont ! Que restera-t-il, dans quelques années, du vieux Canada de nos aïeux ? Rien que les mauvaises terres. Ceux qui ont des faucheuses et des charrues de Chinic et Beaudet prolongeront leur agonie et mourront solitaires, dans un foyer déserté de presque tous leurs enfants.

Je ne vous l’ai jamais dit peut-être, mais mieux vaut tard que jamais. Le Canada est un pays avant tout, par-dessus tout, essentiellement industriel. Tant que nous n’aurons pas d’industries, nous perdrons nos fils et nos frères. Que vont-ils faire aux États-Unis ? Travailler aux fermes ? Jamais. Ils se précipitent dans les manufactures, ils y foisonnent, ils s’y comptent par centaines de mille ! Des centaines de mille qui nous manquent ! Devant ce chiffre je m’arrête éperdu. Il en faudrait si peu de tous ceux-là pour renverser le gouvernement et nous garder au pouvoir jusqu’aux générations les plus reculées ! La Confédération qui devait tout guérir et enrichir tout le monde, n’a fait que coaliser des misères et mettre ensemble des provinces qui se dépeuplent. Rendez-nous les Canadiens du pays, ô mânes de Sir George ! sinon, nous allons tous, unanimement, adopter Hector pour chèfre et vous en grincerez des dents dans l’éternité que je vous souhaite.

Pauvre peuple ! Le voilà donc qui abandonne en masse, par paroisses entières, ces champs concédés depuis deux siècles, ces longues terres de trente à quarante arpents, les régions fertiles où l’on compte tant de chemins de colonisation énumérés dans les rapports officiels, et tout cela malgré les nombreux agents d’émigration envoyés en Europe pour en revenir seuls ! malgré tant de brochures où le Canada paraît comme le premier pays du monde ! Il lui faut fuir cet Éden, ce paradis ignoré, parce qu’il y meurt avant d’y avoir connu la vie, parce qu’il n’a pas d’engrais, parce que les hivers sont trop longs et que sept mois perdus dans l’année sont plus que n’en peuvent supporter les plus fortes races ; parce qu’aujourd’hui il faut de l’argent, de l’argent comptant pour tout ce qui ne se payait autrefois qu’après un quart de siècle, parce qu’il y a une foule de besoins nouveaux qu’on ne peut satisfaire rien qu’avec de l’orge, de l’avoine et du sarrasin, et qu’il faut absolument des fabriques, des usines, des manufactures, des travaux enfin de toutes sortes pour ne pas chômer dans la misère et ne connaître du lendemain que l’effroi qu’il inspire.

*

Et pourtant ! quelle chose suave, adorable, limpide, purpuréenne et azurée que la campagne ! Voyez : C’est maintenant le crépuscule ; les grands, les moyens et les petits bœufs reviennent avec leur compagnes des limites des champs ; ils reviennent pensifs, en songeant à l’avenir de leur race ; le soleil gigote parmi les derniers nuages qui s’étalent à l’horizon ; il s’en échappe des reflets de toutes les couleurs qui s’ébattent un instant parmi les épis, les herbes et les foins ; la lune arrive déjà, prête à disputer au soleil endormi l’empire du ciel qui nous attend dans une vie meilleure ; au loin, de longues clôtures, qui ont souvent besoin d’être réparées, s’étendent parallèlement jusqu’aux concessions, images et limites de la propriété. Ailleurs, à côté, ce sont les moutons qui arrivent, parfois courant, parfois broutant, mais toujours ensemble. Je ne sais si c’est par patriotisme, mais je me reconnais un amour particulier pour ces douces et innocentes bêtes qui ne se séparent jamais, qui ont un air ministériel à les confondre avec les majorités conservatrices, qui ne raisonnent pas, qui subissent tout ce que l’on veut avec une résignation que rien n’altère et qui bêlent absolument comme on vote pour le Pacifique.

Les bêlements de moutons ! quels accords bucoliques, quelle harmonie champêtre ! Ils se ressemblent tous, c’est ravissant ! Pas d’opposition, pas de discordance possible chez la race ovine. Quand un mouton saute, tous les autres sautent au risque de sauter les uns sur les autres ; et quand l’un bêle, c’est un concert universel et uniforme qui vous transporte en plein parlement provincial. Vous direz ce que vous voudrez, mais j’affirme qu’on ne peut voir un mouton à l’étranger sans ressentir une sombre nostalgie et sans voir accourir en foule comme dans un rêve tous les souvenirs des campagnes électorales.

Maintenant, il est presque nuit ; tout a changé de couleur et d’aspect ; les ombres de la terre s’entendent avec les grands voiles du ciel pour projeter à droite et à gauche toute espèce de formes bizarres, inaccoutumées, presque épeurantes. Les rochers aux noirs profils ont l’air de se précipiter sur vous ; les arbres, tout le jour silencieux, si ce n’est dans les caresses de la brise et les gazouillements des oiseaux, s’emplissent de bruits étranges ; on les dirait chargés de souffles mystérieux et d’esprits qui se jouent de nos terreurs. La lune, qui était venue avant son heure, se cache, se blottit derrière les nuages comme si elle soupçonnait quelque trahison du ciel ; les maringouins bourdonnent, horrible espèce qui commence son vacarme à l’heure où tout se tait ; les moutons et les bestiaux pioncent sans souci du lendemain, et dans l’air courent de grands fils à peine visibles qui sont comme les franges aériennes de quelque voile de séraphin.

Où suis-je ? Je le sais à peine. Pourquoi suis-je venu ici et par quel vent poussé ? Je n’en sais rien. Tout ce que je puis dire, c’est le chemin que j’ai fait et la manière dont je l’ai fait.

*

Lecteur, le Canada est un pays appelé à de grandes destinées nautiques ; c’est dans l’empire des loups marins et des morues que nous faisons les plus rapides progrès. Dans presque tout ce que nous tentons sur terre, nous échouons ; mais dès que nous abordons le domaine des tritons, c’est presque immanquable, nous y trouvons le succès ou du moins l’aisance. Il n’y a pas de compagnie maritime sérieuse qui n’arrive à la fortune ; mais lorsque le succès est dû à un esprit d’entreprise qui ne recule devant rien, à une intelligence large des besoins de notre époque, comme en font preuve les directeurs de la compagnie des Remorqueurs, il semble que tout le monde doive en être fier et que chacun de nous reçoive sa part de cette prospérité.

C’est dans un bateau de cette ligne que j’ai quitté Québec pour le Bas-Saint-Laurent ; le même jour il en partait deux autres qui allaient aux mêmes endroits, ou à des endroits, soit intermédiaires, soit plus éloignés. Trois bateaux se suivant à un intervalle de quelques heures, pour prendre une même route, tous appartenant à la même compagnie, et cela pour de simples stations d’eau où ne vont guère que les touristes, voilà certes qui est inouï chez nous !

Il y a deux ans seulement on eût crié au prodige, à l’extravagance, à la folie, en voyant arriver trois bateaux en un seul jour à la Malbaie et à la Rivière-du-Loup ; maintenant ils peuvent à peine tenir à la tâche. Eh quoi ! L’année dernière encore, deux bateaux suffisaient aux pérégrinations des Américains et des promeneurs indigènes ; cette année, la compagnie des Remorqueurs a dû, non seulement en augmenter le nombre, mais encore créer de nouveaux services, toucher à de nouveaux ports, et doubler, tripler les anciennes destinations. Il n’y a pas aujourd’hui une seule station d’eau, de quelque renommée même naissante, sur une des rives quelconques du Bas-Saint-Laurent, où ne vienne, au moins deux fois par semaine, un bateau de cette compagnie.

Ses directeurs, hommes entreprenants, fort intelligents, larges en affaires, ont compris cette vérité si simple que « quelque nombreux et quelque jolis que soient les lieux de villégiature, si l’on ne peut en sortir pour aller de l’un à l’autre, si l’on ne peut se déplacer, varier enfin son séjour, on aime mieux rester chez soi que d’aller dans un endroit magnifique où l’ennui vous accable au bout d’une semaine. » Ils ont donc institué des services intermédiaires entre les diverses stations jusqu’alors tenues dans l’impossibilité de communiquer entre elles, et par cette simple facilité offerte aux voyageurs, ils en quintuplent le nombre ; et ce n’est pas tout, cela, c’est ce qu’on pourrait appeler, bien à tort, sans doute, mais enfin le préjugé le veut, c’est ce qu’on pourrait appeler, dis-je, le progrès purement matériel. Qu’à cela ne tienne ! Il y a mieux.

À l’esprit d’entreprise, les directeurs de la compagnie joignent l’esprit de prévoyance, une politesse intelligente qui ne se borne pas à des formes, mais qui a par-dessus tout un objet utile. Ainsi, non seulement les passagers sont traités à bord avec toute espèce d’attentions, non seulement des instructions sévères sont données pour que les employés fassent plus que leur devoir, qu’ils y mettent du zèle et une complaisance sensible, mais encore ils peuvent, grâce aux soins intelligents des directeurs, suivre d’étape en étape, le voyage qu’ils font et acquérir quelque notion exacte des lieux par la seule inspection des cartes géographiques, accompagnées de descriptions, qu’ils peuvent prendre au bureau avant de quitter le port de Québec. Partout ailleurs cela manque ; on est réduit à voyager aveuglément, à regarder sans pouvoir se rendre compte, et quand on demande des informations, on trouve des gens qui n’en savent pas plus long que soi.

Une fois à bord, comptez en outre que vous faites un voyage ravissant. Vous quittez Québec par un brillant jour d’été ; les campagnes sont pleines de rayons et de lumière ; devant vous s’étend l’île d’Orléans, cette île vraiment royale, aux bosquets touffus, aux paysages dorés, aux longues collines assoupies sous le soleil ; puis, au-delà, d’autres îles se succèdent à profusion dans le plus majestueux des fleuves ; vous suivez la côte du nord, cette série ininterrompue de montagnes formidables, coupées ça et là d’oasis enchanteresses, telles que Saint-Joachim, la Baie-Saint-Paul et ce petit paradis du Canada, la Malbaie, qui est un morceau de la Suisse jeté sur les Laurentides à travers l’océan. Vous voyez le cap Tourmente qui se dresse inopinément jusqu’à une hauteur de deux mille pieds, et que suivent d’autres montagnes dans un désordre grandiose, jusqu’à ce qu’elles atteignent le point culminant de la chaîne, le plateau des Éboulements, qui est à une hauteur de deux mille six cents pieds au-dessus du fleuve ; enfin Tadoussac et la far famed rivière Saguenay, large en moyenne d’un demi-mille, profonde de huit cents pieds, avec des escarpements, des surprises, des changements à vue dont rien n’interrompt le cours sur une longueur de soixante-dix milles.

Vous voyez tout cela sur la rive nord. Puis, du côté sud, c’est Kamouraska, la Rivière-du-Loup, Cacouna, Rimouski ; Kamouraska, l’endroit du plaisir ; Cacouna, le rendez-vous des fashionables et des dames qui ont des robes trop longues pour les porter à la ville ; la Rivière-du-Loup, pays de renom et qui attend, pour devenir un très grand centre commercial, qu’un chemin de fer le relie à Saint-Jean du Nouveau-Brunswick. Déjà ce chemin de fer est en partie livré à la circulation, et l’on espère le voir complètement terminé en 1875 ; enfin, Rimouski, la future métropole du Bas-Saint-Laurent, qui, dans deux ans, aura son havre de refuge où les grands vapeurs transatlantiques arrêteront en passant, et qui attirera tout le commerce de l’immense région de la Matapédia, un des greniers agricoles de notre pays.

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C’est la première année qu’un vapeur vient toucher à Kamouraska, et cela est dû à l’initiative de la compagnie des Remorqueurs. Auparavant, il fallait s’y rendre en chemin de fer et faire encore cinq milles en voiture, de la station au bord du fleuve où se trouve le village. Voilà pourquoi Kamouraska, malgré une supériorité incontestable sur Cacouna et sur la Rivière-du-Loup, était tenu cependant dans un oubli relatif et n’attirait guère que les mêmes familles légèrement augmentées tous les ans. Mais aujourd’hui voilà en un clin d’œil un changement inespéré.

Si vous voulez vous promener dans de très-beaux yachts, dans des chaloupes qui défient tous les ouragans ; si vous voulez habiter, ne serait-ce qu’une quinzaine, le plus animé et le plus gai village de toute la rive sud, si vous voulez faire de jolies petites excursions à des îles qui ne sont qu’à un mille de distance, venez à Kamouraska.

Ici, respirons, roulons-nous sur l’herbe, attrapons les mouches, plongeons-nous dans la marée montante, couvrons-nous de varech. Parfums des bois, âcres senteurs du fleuve, arrivez en foule sur nos tempes humides et dans nos narines desséchées ; prairies de trèfle et de foin, champs d’avoine et d’orge, épanouissez-vous sous nos yeux, envoyez-nous à profusion de ces bouffées fraîches et tièdes à la fois qui succèdent à la pluie. Nos gosiers sont secs comme des mâchoires de fossiles ; ils ont avalé, pendant deux semaines tropicales, la poussière des métropoles et des exhalaisons de cours qui font rêver au défunt Augias, l’inventeur du choléra et le patron de toutes les commissions de voirie ; nous avons la langue roide et dure comme l’oreille d’un juge de la cour d’appel ; il nous faut la rosée, l’air qui enfle et réjouit les poumons, la grande paresse, des allongements infinis de tibias, des ronflements sonores sous l’ombre des épinettes ou des trembles, et des bourdonnements, des gazouillements, des frémissements et des tremblements de nom d’un nom dans tous les alentours et les autours.

Voilà ce que c’est que la nature.

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Mon cher directeur, savez-vous que la moitié des campagnes s’en va chez le diable ? Dans le mois dernier on a compté cent quatorze familles qui sont parties de trois paroisses du seul comté de Kamouraska pour se rendre aux États-Unis. La propriété diminue, diminue constamment de valeur ; ceux qui ont des terres ruineuses sont obligés de les garder, ne pouvant pas les vendre, et ils s’endettent jusqu’à ce que, pour un misérable petit compte, ils en soient chassés. L’habitant est prêt à accuser qui que ce soit et quoi que ce soit de ses maux, il s’en prend à tout ; son for intérieur est en ébullition. Joignez à cela qu’il a les bras liés, qu’il est comme cloué à la terre qui le ronge, qu’il ne peut rien faire pendant sept mois de l’année et qu’il lui faut vivre avec la perspective de jour en jour grossissante de sa ruine et de sa misère finissant par son départ pour l’étranger. Quelle condition, quelle fatalité ! Sans doute, pour nous consoler, on nous dira que nous sommes jeunes, que nous avons l’avenir, que nous jouissons du meilleur des gouvernements politiques, toutes phrases stéréotypées qui se débitent depuis un temps immémorial.

À force d’être jeunes, d’avoir de l’avenir, des ressources, des mines et des libertés à ne savoir qu’en faire, nous croupissons, nous devenons rassis, rances, nous usons nos pantalons à nous asseoir sur tant de sacs d’écus sans pouvoir y toucher, et tout cela finit par aller dépenser ce qui nous reste de « jeunesse » dans les États de l’Ouest ou dans les manufactures de la Nouvelle-Angleterre J’entends de vieux habitants me dire que le gouvernement ferait bien mieux de payer les votes moins cher et de protéger davantage les industries naissantes.

Bonnes gens ! ils ignorent que les gouvernements que nous avons, depuis dix ans surtout, n’ont pas pour objet le progrès ou la prospérité de la population, mais bien uniquement de resserrer, de visser de plus en plus la dépendance et de nous rendre à tout jamais incapables de rien par nous-mêmes, paralytiques avant d’avoir seulement déployé nos bras. Nous réduire graduellement à l’état de fœtus, puis nous mettre en bocal, voilà la pensée constante de tous les sirs qui se succèdent comme chèfres et de tous les imbéciles qui les suivent.

Ô mon peuple ! meurs donc plutôt que de dépérir sans honneur et sans inspirer d’intérêt, crève tout de suite plutôt que de moisir sur des terres que tu ne peux plus ni engraisser, ni égoutter, ni clôturer ; laisse tes cochons, tes poules, tes vaches efflanquées, jette au loin toute cette misère qui pend à toi, quitte ta demeure à moitié déserte et lance-toi dans les opulentes prairies de l’Ouest. Là, du moins, ta jeunesse te servira à quelque chose ; et, si tu n’en as plus, tu trouveras bien d’autres choses qui la remplaceront ; tu ne t’épuiseras plus dans une existence condamnée ; et si tu veux garder ta race, ta religion, le génie et la langue de tes pères, tu le pourras cent fois mieux qu’ici où tu cours le risque de tout perdre avant deux générations.

J’ai dit.

[45] DERNIÈRE ÉTAPE  LE LAC-SAINT-JEAN

[45]
DERNIÈRE ÉTAPE
LE LAC-SAINT-JEAN

Lecteur, je suis sur un plateau, à je ne sais combien de cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et de cette hauteur où je plane sur ma patrie encroûtée, tu m’apparais comme un maringouin. Je flotte dans la plénitude du calme et de l’espace. Il est vrai que ce n’est pas là absolument du nouveau ; en Canada il y a du calme, de l’espace et des plateaux tant qu’on en veut ; mais dans cette monotonie générale on trouve encore de temps à autre à varier la scène ; le fond reste le même ; c’est toujours des montagnes, des forêts infinies, des rivières et des lacs, mais le degré d’intérêt diminue ou augmente suivant l’histoire, la physionomie et l’avenir probable des lieux qu’on parcourt.

Cette fois, je me suis enfoncé dans une région intérieure, déjà célèbre quoiqu’à peine ouverte, quoique toujours négligée par les gouvernements corrompus et corrupteurs ; je suis à trente-cinq lieues du grand fleuve, dans la vallée féconde et dédaignée du lac Saint-Jean, en compagnie d’un Romain des premiers âges qui s’appelle Horace, et d’un charretier, autre Romain, mais moins antique, qui s’appelle Néron. Le Bucéphale qui nous transporte est un latin de la décadence, qui a nom Rossus, ainsi baptisé, il y a seize ans déjà, par un collégien en vacances, très fort en thème, qui n’est jamais parvenu à la célébrité.

Il faut voir avec quelle méthode Rossus modère son allure ! Quand le tyran Néron le fouette, il lève les quatre pattes à la fois, fait un bond, un seul, et s’arrête court, puis, l’instant d’après, il reprend son train de route qui est celui d’un crapaud estropié. Cela donne le temps de faire des observations.

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Que l’homme est petit quand on le contemple des hauteurs que mon pied foule, au milieu de nuées de mouches, dont une seule suffit à donner la rage ! Les moustiques du Saguenay sont une race unique, indomptable, supérieure. Unies entre elles, par myriades de millions, elles affrontent tous les moyens de destruction connus. Elles ravagent et dévorent tout ce qui existe ; aucune peau d’animal n’est à leur épreuve. Pour les anéantir on dit des messes, mais cela ne suffit pas toujours ; on fait du feu, on enveloppe les maisons de fumée, on s’étouffe littéralement, mais sans jamais étouffer ces maudites petites bêtes, grosses comme des pointes d’aiguilles et que le vent emporte ainsi que des nuées invisibles. Ce ne sont ni des maringouins, ni des cousins, ni des brûlots ; c’est une espèce à part, presque microscopique, armée d’une pompe terrible et d’un appétit colossal.

Vues au microscope, elles sont d’une beauté ravissante ; ô perfidie des apparences ! Être si petit et si vorace ! Elles ont un dard plus long que leurs corps tout entier, la racine duquel est une sorte de réservoir ou d’estomac ; elles enfoncent ce dard dans les pores de la peau, à travers n’importe quelle peau, fût-ce celle d’un crocodile, arrivent jusqu’à la chair, la mordent et en arrachent un morceau qu’elles vont manger ensuite sur les piquets de clôture, ou sur les souches. Elles ne sucent pas le sang, elles mangent, de sorte qu’elles finiraient par avaler des corps d’hommes tout entiers, si on les laissait faire. Elles ne demandent pas mieux.

Dans les champs, sur les pauvres bêtes à cornes, sur les chevaux et les moutons, c’est une fureur. Pour les combattre, les moutons se tiennent ensemble, serrés les uns contre les autres, et ils courent droit devant eux afin de faire du vent. Les chevaux deviennent fous ; on les voit s’élancer dans des courses vertigineuses jusqu’aux limites des champs, puis revenir, tourner pendant des heures, blancs d’écume, ne s’arrêter que pour prendre haleine et s’élancer de nouveau, tout ensanglantés, aveuglés par la colère et la douleur. Quant aux bestiaux, ils passent la journée à chercher partout un souffle d’air, se précipitent dans le moindre vent, se battent les côtes sans relâche, se lèchent et se frottent incessamment, et, de guerre lasse, tombent épuisés sur l’herbe et se laissent dévorer. Alors, les horribles moustiques font rage ; elles entrent par centaines dans les oreilles, dans les yeux et à travers les poils des bêtes couvertes de sang ; elles s’y repaissent, se gonflent de chair et meurent en éclatant, frappées d’apoplexie.

Vous ne voyez rien, vous n’entendez aucun bourdonnement, et, en moins de cinq minutes, votre corps n’est qu’une suite de boursoufflures brûlantes ; c’est la trahison organisée, savante, impitoyable. Rien ne saurait vous protéger ; les mouches passent à travers votre chapeau et entrent jusque dans vos bottes ; vous avez un moustiquaire ? Elles le dévorent ou le déchirent, et arrivent jusqu’à vous dans votre sommeil confiant. Le plus horrible, c’est qu’on aggrave soi-même et que l’on complète l’œuvre de ces odieuses bêtes : la démangeaison est irrésistible ; on se déchire après avoir été mordu, et l’on se met la plaie à vif, absolument comme celui qui, dans sa douleur aveugle, arrache le fer de sa blessure béante en arrachant avec lui des lambeaux de sa propre chair.

J’ai vu de pauvres vaches, la queue tout épilée, sèche et rude comme une queue de tortue à force de s’en être fouetté les flancs ; j’ai vu des chiens tellement éreintés, morfondus par leur lutte avec les moustiques que, pour aboyer aux voitures qui passaient, ils étaient obligés de s’appuyer sur les clôtures, et qu’à peine ouvraient-ils la gueule qu’une nuée de brûlots s’y engouffraient comme au lit d’un ravin se précipitent les sables ardents.

Partout où les animaux des champs se réunissent, on fait un grand feu, de même que lorsqu’il faut aller traire les vaches. Toute action extérieure est impossible ; on ne peut aller pêcher dans les lacs innombrables et poissonneux de cette région sans se voir, en deux ou trois minutes, les mains gonflées sous les piqûres de ces monstres atomiques que rien n’éloigne, que rien n’arrête. Ils sont surtout friands de sang étranger. Ô dieux de mes pères ! que j’en ai laissé de pâture artérielle dans les pompes de ces acharnés invisibles ! J’en tremble encore de colère et de faiblesse ; ils m’ont sucé jusqu’à l’imagination, et je les sens à cette heure, même en souvenir, comme s’il me passait un orage de feu entre la chair et la peau.

Horace, le Romain, qui leur a payé tribut pendant dix ans, ne les sent plus. Du reste, outre qu’il est un héros, Horace est encore un philosophe ; je vous le présente. C’est un ancien compagnon de collège devenu arpenteur de presque toute la région qui s’étend du Saguenay à Betsiamis, sur une profondeur de cinquante lieues. Quatre ou cinq fois propriétaire dans la vallée du lac Saint-Jean, il lui a pris fantaisie un jour de se bâtir un toit sur une petite île de deux milles de tour, située en plein dans le lac, à l’abri des hommes, et d’en faire sa résidence principale. Cette île s’appelle Héléna, détail insignifiant, s’il ne me servait à faire une réflexion philosophique sur les faiblesses des héros. Horace a aimé jadis, une première fois, la meilleure pour lui comme pour nous tous, et c’est en souvenir de cet amour printanier qu’il a baptisé son île.

Ermite, philosophe, arpenteur, Horace, en cette triple qualité, a une barbe longue de quinze pouces, une charpente vigoureuse, un torse athlétique. Il possède les sciences par intuition ; seul, dans une région sauvage, sans livres, pendant de longs mois de l’année, il a réfléchi et observé au milieu de la vaste nature, il a questionné ce grand volume, toujours ouvert, où sans cesse s’ajoutent des pages nouvelles à des pages impérissables : aussi a-t-il découvert de nombreux secrets de géologie et explique-t-il, comme s’il l’avait vu se faire, la formation de cette étrange, gigantesque et fantastique région du Saguenay qui ne ressemble à rien de ce qui existe.

Néron, le charretier, abominable tyran, nous mène sur une « planche », seul véhicule connu dans cette primitive contrée. Cette planche a deux siéges, hélas ! entre chacun desquels il y a un espace de quinze pouces pour nous permettre d’allonger nos jambes. Sa largeur est de trois pieds environ ; mais, je viens de le dire, Horace a de l’ampleur, ce qui me réduit à un amincissement que je n’aurais jamais rêvé, même en dormant dans un étau. Seul, sur le siége de devant, Néron devise de choses politiques, agricoles et autres. Il a oublié d’emporter de l’avoine pour Rossus, de sorte qu’il s’arrête à toutes les maisons de la route, pendant deux heures, et en demande au nom de tous les saints, mais inutilement. Il n’y a pas d’avoine dans le Saguenay, malgré les prodigalités du gouvernement provincial et l’envoi de semences qui a lieu régulièrement, mais qui n’arrive presque jamais à destination.

Rossus, qui a déjà monté un nombre infini de côtes, commence à battre de la rate, son pas fléchit ; le despote Néron le flagelle en vain, Rossus ne répond que par un hoquet de croupion de plus en plus fréquent à chaque coup qu’il reçoit ; c’est sa manière à lui d’objecter. Le philosophe et moi nous avons des crampes ; cependant je descends de voiture pour monter chaque côte, j’ai fait ainsi près d’une lieue, car, il faut vous le dire, quoique nous soyons sur un plateau qui conserve un niveau uniforme jusqu’au lac Saint-Jean, en partant des hauteurs qui s’élèvent de Chicoutimi, ce plateau est néanmoins coupé, presque à chaque minute, de ravins et d’ondulations de toutes sortes qui le rendent extrêmement accidenté et, par suite, pénible à parcourir en voiture.

Toute la vallée du lac Saint-Jean, vallée vaste et féconde, est ainsi formée de mamelons, de collines et de gorges creusées en tous sens, qui sont une histoire vivante et une explication manifeste de sa formation géologique. Le lac, jadis large mer intérieure s’étendant entre les Laurentides et la chaîne des Périboncas, à trente lieues plus loin, s’est retiré petit à petit en déposant, suivant le cours capricieux de son retrait, d’énormes quantités de terre d’alluvion. En même temps, comme le mouvement de ses eaux était fort irrégulier, il y eut des endroits laissés absolument à sec, tandis que, dans d’autres endroits voisins, il s’est formé de véritables petites rivières qui ont creusé leur lit à des profondeurs très variées.

Ailleurs, ce sont des lacs qui se sont trouvés paisiblement installés dans des précipices qu’ils remplissent à moitié ; ça et là, vous voyez de nombreux monticules, tous formés de terre d’alluvion, s’ébouler en partie dans les ravins et les rivières ; cette terre marche toujours, même après la retraite des eaux du lac, et le travail qui se fait en elle, visible aujourd’hui, sert merveilleusement l’intelligence de l’observateur et lui dévoile le phénomène dans toute sa clarté. Les cours d’eau, grands et petits, qui se déchargent dans le lac, entraînent avec eux beaucoup de terre ou de sable qui se détache et roule du sommet ou du flanc des monticules ; vous les voyez, épaissis et chargés, rouler péniblement leurs ondes et faire çà et là des dépôts qui servent à combler insensiblement les ravines, ou à exhausser les rivages. Des lacs apparaissent à chaque instant ; il y en a un nombre incalculable, les uns très petits, d’autres assez grands, comme le lac Kénogami qui a cinq lieues de longueur, mais tous sont extrêmement profonds : dans chacun d’eux, la truite et le brochet abondent.

Le chemin public, ouvert au milieu d’un terrain aussi accidenté, en a tout le pittoresque et les inconvénients ; il faut monter et descendre à toute heure des côtes qui n’en finissent plus. Tantôt, c’est un sable chaud qui aveugle et qui étouffe pendant deux heures de marche ; tantôt ce sont les grands bois brûlés qui forment de chaque côté du chemin une forêt désolée, nue, noire et absolument dépouillée de rameaux et de feuillages. Tous les arbres sont rongés jusqu’au sommet, et, dans l’espace qui les sépare les uns des autres, l’œil ne distingue plus rien des lianes nombreuses, des taillis impénétrables qui les rassemblaient autrefois en forêts touffues, à moins que ce ne soient des souches calcinées qui dressent leurs débris noirs et informes, en attendant que la pluie et le vent les rongent et les rendent au sein de la terre pour fertiliser les arbustes naissants.

Ailleurs, les bois s’éloignent et l’on a des champs de blé et des prairies, mais toujours sans horizons ; la vue ne peut échapper au-delà des innombrables mamelons et coteaux, suivis à plus ou moins de distance de chaînons montagneux qui la bornent dans toutes les directions ; on a beau vouloir percer l’espace devant soi et chercher quelque éclaircie, quelque ouverture qui soulage de cette monotonie en quelque sorte asphyxiante, on ne découvre rien que des monticules nouveaux s’ajoutant à ceux qu’on a laissés derrière soi et à ceux qu’on a sous le regard. L’homme qui vit enfermé dans cette région presque sans issue, comme sans air libre et sans les vastes aspects auxquels sont habitués tous les enfants de l’Amérique, finit par s’y croire absolument isolé du reste du monde et par borner son idée comme son regard au cercle qui l’entoure.

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Pendant que j’observe, que je raisonne, que je questionne et que je scrute, Rossus a fini par réduire son allure au pas d’une grenouille parmi les cailloux ; Néron est arrivé à l’apogée de l’humiliation ; pas encore d’avoine, et nous avons fait plus de quatre lieues ! La paroisse voisine de Chicoutimi, le Grand-Brûlé, est franchie, et, à cinq lieues plus loin, nous avons la perspective d’une autre paroisse, tout aussi brûlée, aussi ensablée, aussi montueuse, aussi mélancoliquement boisée, dont le nom indigène, Caskouïa, a été converti en celui moins harmonieux et beaucoup plus barbare de Saint-Cyriac. Comment se rendre jusque-là sans offrir à Rossus au moins un simulacre de céréales ? Il est cinq heures passées, et déjà nous marchons depuis bientôt trois heures ; j’ai descendu de voiture au moins trente fois pour gravir les côtes. Horace, philosophe et stoïque, est resté immobile ; il prétend que la canicule est antipathique au mouvement ; Néron est devenu sombre et il sonde l’avenir en regardant les flancs mouillés d’écume de son Bucéphale qui a décidément abandonné le trot ; mais il veut toutefois reconnaître en termes éloquents mon abnégation et l’agilité de mes muscles : « Monsieur, dit-il, vous avez dû coucher longtemps sur des fougères, vous ; vous m’excuserais de vous parler comme ça ; mais je suis bien curieux, je voudrais savoir si tous les messieurs de la ville se graissent les jambes avec de la gomme. »

« Parle, continue, réponds-je aussitôt, parle monstre de cruauté, pétroleur de la ville éternelle, exterminateur de patriciens ; chacune de tes paroles me vaut de l’or ; je te chroniquerai, tyran abominable ; tu paraîtras sur le National avec ton masque sanglant et tes doigts teints de crimes ; le lecteur, qui est toujours une bonne croûte, sache bien ceci, fauve, le lecteur me paiera généreusement chacun de tes mots et gestes ; tu es l’Eldorado et le Colorado de mes convoitises monétaires ; en toi je puise, Néron ; donc, continue, questionne, abonde, déverse-toi, etc... » Tout à coup je m’arrêtai ; Néron était devant moi immobile, stupéfié, cloué sur place ; son regard fixe était comme béant, et sa bouche entr’ouverte avait la profondeur sombre et redoutable d’une caverne ; Rossus gisait sur place, en proie aux taons, la queue basse, les oreilles inertes. Alors Horace, le Romain des premiers âges, républicain convaincu et par conséquent ennemi juré des autocrates, crut utile d’intervenir : « Ne savez-vous pas, s’écria-t-il, Néron, massacreur horrible, ne savez-vous pas que monsieur que voici est un feuilletonniste, un humoriste, un chroniqueur ?...

— Un chroni... quoi ? » hurla Néron sortant d’un abîme d’hébétement. À ce cri, un voile passa devant mes yeux ; j’entendis comme en un rêve toutes les facéties idiotes de mes amis de Montréal et le quoi monstrueux qui est encore en vogue ; je m’affaissai, je trébuchai inconscient, puis je tombai raide mort..............................

Être mort et en avoir connaissance, voilà un horrible supplice ! c’est celui qu’endure le gouvernement de sir John depuis la publication des documents sur le Pacifique. Ainsi je fus annihilé pendant cinq minutes. Quand je revins à moi, je me sentis faible et creux, ce qui ne veut pas dire que les syncopes donnent de l’appétit, mais je signale un fait ; j’avais faim, et il nous restait encore cinq lieues à parcourir avant d’arriver chez le père Jean, qui tient un halfway house, entre Chicoutimi et la paroisse d’Hébertville. Cinq lieues avec Rossus, c’est le tour du monde en perspective. Comme je l’avais déjà fait à peu près en réalité, cela me suffisait.

Je regardai Horace qui regarda Néron, lequel n’avait qu’une idée fixe, le minot d’avoine pour Rossus ; mais plus l’idée se vrillait dans sa tête, plus le minot s’éloignait. « Horace, m’écriai-je, ô stoïque, ô fortissime ! arrêtons-nous, je t’en prie, à cette première maison, et demandons une bouchée de pain et de lait, car je succombe... et la vie peut être encore si belle pour moi ! Voir le lac Saint-Jean et puis mourir ! ... je ne demande que ça ; mais je ne voudrais pas mourir d’abord et le voir ensuite. »

Horace, aussi attendri que convaincu, mais toujours bref, ne dit qu’un mot : « Néron, stop[33]. » Rossus comprit le premier ; il ne faut qu’un mot pour que Rossus arrête, tandis qu’il faut dix coups de fouet pour qu’il marche.

Nous étions devant une maison d’assez bonne apparence pour cette contrée encore à la fleur de l’âge ; je sautai de voiture, Horace derrière moi, calme, grave et surtout lent, Rossus déjà à moitié enterré dans le foin vert qui borde la route. Nous arrivons... portes ouvertes, maison vide ; pas même un chat, pourtant le plus domestique, le plus casanier des animaux. Nous regardons de tous côtés ; Néron découvre une huche, je me précipite ; il y avait cinq à six pains tout frais ; Horace entrouvre une espèce d’armoire, et soudain brille à nos yeux toute une rangée de bols de lait disposés avec autant de symétrie que de séduction. Devant une telle abondance, au lieu de me plonger, je restai coi avec des scrupules.

Ô lecteur ! des scrupules, ... tu ne sais peut-être pas ce que c’est, mais moi ! ! ! Le ciel, vois-tu, m’a donné une âme timide et douce, lorsque je crève de faim, et alors j’ai le respect des huches.

Comme je continuais d’être perplexe, la bouche immense et les mains immobiles, voilà que, subito, nous voyons arriver à la maison deux gamins tenant chacun une brochetée de truites qu’ils venaient de prendre dans la rivière Chicoutimi.

La rivière Chicoutimi, (entre parenthèses) pleine de méandres et de détours inattendus qui la font perdre de vue à chaque instant, se faufile comme une couleuvre, prend sa source je ne sais où, se décharge dans la rivière du Saguenay, déborde au printemps comme s’il n’y avait qu’elle dans le monde, renverse et démolit tout sur son passage, arrache aux collines des monticules entiers de sable, charroie de nombreux billots destinés aux scieries, contient beaucoup de truites comme tous les cours d’eau et les lacs de cette région et, finalement, présente tout l’intérêt qu’on peut attacher à une chose lorsqu’on n’est pas difficile à satisfaire.

De même que les autres rivières de la région saguenachienne, la Chicoutimi mange ses rives, aujourd’hui absolument nues et déboisées, car les feux périodiques dévorent les bois ; les terres cultivées y paraissent à intervalles inégaux, quoiqu’il y ait des habitations sur tout le parcours du chemin qui est un des plus beaux qu’on puisse voir dans n’importe quelle partie de la province. Oui, je le répète à haute voix et suis prêt à le soutenir par un affidavit, dussé-je paraître devant une commission royale, le chemin qui va de Chicoutimi au lac Saint-Jean, sur une longueur de cinquante-six milles, est un chemin doux, agréable et léger, grâce au sol du pays, envers et malgré la mauvaiseté du gouvernement à son égard : mais aussi, c’est le seul.

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Abonnés du National, je vais vous dire au juste ce qui en est de cette vallée du lac Saint-Jean dont on vous casse les oreilles depuis tant d’années.

C’est un grenier d’abondance qu’on laisse moisir.

Au point de vue agricole, c’est une des plus précieuses portions de notre cher pays qui n’en a pas de reste ; il y a là trois cent mille milles carrés de terres d’alluvion qui n’ont pas de débouchés, et dont les produits ne peuvent se vendre, parce que ces terres sont séparées de la ville par un espace de quarante lieues, encore sauvage et sans moyens de communication d’aucune espèce.

Quand on atteint le lac Saint-Jean, on est arrivé à un véritable cul-de-sac ; il n’y a plus d’issue nulle part, et il faut revenir sur ses pas si l’on veut regagner les bords du Saint-Laurent. Il y a vingt à vingt-cinq ans, cette partie du Bas-Canada, qui contient aujourd’hui près de 30,000 âmes, n’était encore fréquentée que par les Indiens chasseurs et ne contenait, en fait d’habitations, que les postes de la compagnie de la Baie d’Hudson, laquelle, on s’en souvient, avait un droit exclusif de chasse sur l’immense étendue de territoire que lui reconnaissait sa charte.

Ce fut un Écossais, au service de la compagnie, qui, le premier, eut l’idée d’exploiter les incomparables richesses forestières de cette région, en s’associant pour cela avec M. Price qui devait fournir les fonds. C’est de là que datent la fortune et l’influence de la maison Price, en même temps que la colonisation du Saguenay. C’est là aussi le secret de l’ascendant que cette maison a conservé jusqu’à nos jours au milieu d’une population qu’elle a pour ainsi dire formée. En effet, les premiers travailleurs, ainsi que bon nombre de ceux qui y vinrent plus tard avec leurs amis ou compagnons, furent tous les employés de feu M. Price ; grâce à eux, les premiers défrichements se firent, puis s’étendirent, puis gagnèrent jusqu’au lac Saint-Jean, toujours en suivant le cours de la rivière Chicoutimi. Pendant longtemps, la maison Price fut seule à fournir des provisions et des vêtements aux nombreuses familles qu’elle tenait pour ainsi dire sous sa tutelle, de telle sorte qu’il y avait à peine un homme des chantiers ou un cultivateur des environs qui ne lui fût endetté.

Voulez-vous vous faire une idée de ce qu’était le bois dans la vallée du Saguenay il y a quelque dix-huit ou vingt ans ? notez ce simple fait. Un navire d’outre-mer, venu pour prendre une cargaison, avait trouvé le marché vide ; tout le bois disponible était expédié depuis quelques jours. La saison était fort avancée ; il ne fallait pas à tout prix que le navire repartît sur l’est ou passât à Québec. On s’adressa à M. Price qui fit venir le navire à son chantier, et, en quinze jours, le bois abattu dans le seul voisinage du chantier, puis coupé et scié, était mis à bord du bâtiment et expédié en Angleterre. Aujourd’hui, on ne trouverait pas dans le même lieu assez de bois pour construire un canot d’écorce ; mais en revanche il y a des terres jeunes, fertiles, qui, pour alimenter la moitié de la province, ne demandent que des bras et surtout des moyens de communication.

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Dans la province de Québec, oui, dans la seule province de Québec, il y a l’une à la suite de l’autre, sur le même côté du Saint-Laurent, trois vallées admirables, vastes, coupées d’innombrables cours d’eau, capables de contenir et de nourrir plusieurs millions d’hommes, séparées l’une de l’autre par un espace relativement insignifiant, et qui seraient aisément réunies, si l’homme voulait tant soit peu aider la nature qui a tout préparé d’avance ; ces trois vallées, qui sont celles du Saguenay, du Saint-Maurice et de l’Ottawa, connues et explorées déjà depuis longtemps, n’ont pas encore un chemin, non seulement qui les relie l’une à l’autre, mais qui leur donne une issue, un simple débouché vers les grands centres situés dans leurs régions respectives ! Combien de temps avons-nous perdu en disputes oiseuses, en rabâchages et en bêtises dans les journaux, c’est quelque chose d’incroyable, de douloureux surtout, et cela pendant qu’autour de nous les peuples marchaient à pas de géants et comptaient par autant de conquêtes sur la nature chaque progrès qui entr’ouvrait devant eux des espaces nouveaux et leur apportait de nouvelles richesses !

Quoi ! Voilà vingt-cinq ans bientôt que la région du Saguenay est ouverte ; il y a là de jeunes paroisses admirablement situées, dont l’enfantement avait été salué avec un véritable enthousiasme, et qui ont été arrêtées dès leur premier essor, paralysées dans leur berceau. Oui, cette contrée nouvelle, qui promettait tant, ce nouveau-né venu juste au moment où les ressources agricoles des vieilles paroisses allaient s’épuiser, ce pays de l’avenir, comme on l’appelait encore, il n’y a pas plus de douze ans, déjà se dépeuple, et déjà le découragement aux sinistres inspirations y souffle de toutes parts, comme le vent du désert qui brûle ou détruit tout sur son passage.

Parlons donc de notre jeunesse maintenant ! À quoi cela nous sert-il, puisque nous n’arrivons jamais à l’âge mûr, puisque nous mourons étiolés, impuissants, avant même d’avoir atteint notre majorité ; puisque nous ne sommes, d’une part, que des plaignards et des criards à qui l’action est inconnue, et, de l’autre, d’infatigables louangeurs qui trouvent tout admirable, délicieux, splendide, unique, incomparable ?

Nous n’avons pas seulement le moindre principe d’établissement ou de colonisation, pas le moindre sentiment des moyens pratiques de progresser. Qu’on ne parle pas du climat ; c’est là une excuse trop facile. La faute en est dans notre incurable esprit de routine. Est-ce par hasard le climat qui empêche de mettre de l’engrais sur les terres et d’améliorer la culture par tous les moyens possibles ? Il me semble au contraire que, plus un climat est rigoureux, plus on doit redoubler d’énergie et de travail pour en compenser les désavantages ; mais, au lieu de cela, on braille, et des terres excellentes, jeunes encore et fertiles, deviennent la proie des ronces.

*

Voyez comment procèdent les Américains. Eux raisonnent le progrès ; ils ont un principe de colonisation régulièrement et partout également appliqué ; tout le sol des États et des Territoires est arpenté d’avance, symétriquement, d’après une même règle invariable. Dès qu’un certain nombre de pionniers vont s’établir dans un endroit, la première chose à laquelle ils pensent est d’avoir un chemin de fer, bâti tant bien que mal, pour répondre aux seuls besoins du moment, quitte à le remplacer plus tard par une voie perfectionnée. Des chemins de fer ainsi construits ont parfois plusieurs cents milles de longueur à travers des espaces plus ou moins déserts ; mais voilà : aussitôt que le grand nombre de ceux qui attendent et qui n’ont pas voulu s’aventurer dans un pays inconnu savent qu’ils ont désormais une voie de communication rapide, ils arrivent en foule dans les nouveaux établissements, et bientôt on y voit surgir de véritables petites villes qui, en peu d’années, deviennent des cités importantes.

C’est là ce que j’appelle un principe de colonisation ; faire des routes d’abord. Nous, nous procédons à l’inverse, et, même, nous ne procédons pas du tout ; aussi nous perdons tout notre monde qui se lasse d’attendre et qui quitte d’admirables terres, parce qu’on est ruiné et que, pendant vingt ans, on s’est nourri d’espoir, pendant vingt ans on a fixé ses yeux sur les gouvernements qui se soucient comme de l’an douze que telle ou telle région se développe... et qui gardent toutes les allocations budgétaires pour les comtés amis où il n’y a souvent aucun travail à exécuter, mais des faveurs à prodiguer aux membres qui votent bien.

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Telles, dans leur ingénuité et leur simplicité éloquente, m’assaillaient ces réflexions, pendant que la huche, ci-haut mentionnée, restait béante devant moi et que les deux gamins, aussi susnommés, arrivaient sur le seuil de la porte avec leurs brochetées de truites. Ô Providence ! ô nature secourable et généreuse ! Dans un pays où la viande fraîche est aussi rare pour les hommes que l’avoine pour les chevaux, des truites sortant de la rivière, encore vivantes ou à peu près, m’apparaissaient comme une manne miraculeuse, comme un bienfait qui ne se renouvellerait plus dans le cours de ma vie. Je ne savais pas, hélas ! que je dusse en être rassasié bientôt au point d’en sentir le dégoût. C’est toujours ainsi pourtant ; l’homme est un être indescriptible ; il souhaite et rejette, voilà toute sa vie. Ne venir au monde que pour accomplir deux fonctions, désirer et repousser, je ne trouve pas que le jeu en vaille la chandelle.

« Viens ci, boy, dis-je d’un ton bref à l’un des deux gamins, combien veux-tu vendre tes truites ? » Celui à qui je parlais regarda l’autre ; ils se consultèrent savamment du regard. — « Une piastre », répondit-il, comme quelqu’un qui risque beaucoup et qui redoute d’avoir fait une gaucherie. Or, le boy avait tout au plus deux douzaines de truites ; son compagnon n’en avait pas la moitié. — « Une piastre ! repris-je en le regardant avec attention, si je t’offre dix centins, penses-tu que ça soit assez ? Tiens, je vais te donner trente sous. — Oh ! oui, trente sous ! s’écria le boy avec transport, oui, oui, monsieur, donnez-nous trente sous pour le tout. »

Et les deux gamins se mirent à danser chacun d’une patte en battant des mains. Trente sous ! c’était un rêve. Ils croyaient que cela faisait beaucoup plus qu’une piastre et n’avaient jamais pensé avoir le quart de tant d’argent. Une piastre, c’était quelque chose de féérique, d’absolument idéal, dont ils ne pouvaient jamais se faire aucune idée, qu’ils savaient de nom, mais sans en avoir jamais appris la valeur, tandis que « trente sous » était une somme appréciable, un terme humain, susceptible d’être compris, d’une vertu pratique, et, pour nos deux gamins, c’était la limite de la convoitise, le dernier terme de la fortune.

Dès qu’ils virent mon trente sous[34], mon vrai trente sous, en argent pur, avec sa forme irréprochable, son éclat métallique, ils se regardèrent tous deux comme pour se demander à qui le prendrait. Cela leur faisait peur ; peut-être ça les brûlerait-il ? Qu’allaient-ils pouvoir faire de ce trésor, de ce trésor acquis en un clin d’œil pour quelques truites prises en quelques minutes ? C’était là la conquête d’un empire ! ô innocence ! ô enfance des forêts ! Et dire qu’en naissant, nous citadins, nous sommes déjà insatiables, et que cela va toujours en augmentant, et que, malgré tout, il y aura toujours plus d’or que nous n’en pourrons avoir ! Que voulez-vous qu’on devienne avec un gouvernement comme ça ?

*

Je ne veux pas me plonger dans une mer de réflexions à propos d’un incident, d’autant plus qu’il y a tant à dire sur des choses capitales et que j’ai à peine commencé. Nous n’avons fait encore que cinq lieues dans la vallée du lac Saint-Jean. Nous n’allons pas vite, lecteurs ; c’est du reste l’allure nationale ; le Canadien ne se précipite pas. Quand on voyage sur une planche avec un ennemi de l’humanité, conduit par un vieux cheval qui ne peut trouver d’avoine, en compagnie d’un philosophe indifférent aux mouvements de ce monde, on n’a aucune raison d’être fougueux. Au demeurant, je suis classique : « Hâte-toi lentement », a dit Horace, conseil cher à ceux qui ne savent pas où ils vont, ni comment se tirer d’affaire.

Pour moi, je suis toujours en face de cette huche qui semble grandir avec le vide de mon estomac ; les bons pains tout frais, dorés, continuent de m’éblouir, et de gras vaisseaux de lait, avec leur crème comme une couche de neige vierge, illuminent encore le bahut entr’ouvert. Que faire ? Il faut bien attendre, puisque les gens de la maison ne sont pas arrivés... Holà ! oh ! les voici : ils sont trois, quatre, puis d’autres ; en cinq minutes, voilà dix à douze indigènes. Nous nous prosternons ; Horace explique le cas avec le calme qui convient aux grandes occasions, je me penche mélancoliquement dans la huche en signe de défaillance, et Néron, toujours barbare, plonge un couteau dans le plus vaste des pains qui se trouvent à sa portée.

En un clin d’œil la table est mise : « Vous m’excuserais », dit la maîtresse du lieu qui se multiplie et se dépêche comme dans les bonnes années.

Les truites lavées, éventrées, farinées, gémissent sur la braise ; dix minutes après, elles sont dans une assiette, sous mes yeux remplis de larmes de bonheur. Horace n’a aucune espèce de faim, mais il a pour principe de manger quand une table est mise ; sa philosophie est pratique. Pour moi, je suis rendu à la limite extrême de l’inanition ; on sait que les dyspeptiques sont des gouffres ou des bardeaux, et je me prépare à engloutir. C’est étonnant de ce qu’un homme est insondable quand il s’y met. Un estomac vide, c’est comme un trou dans le néant ! Oui, c’est bien ça.

Ô faim ! Ô faim ! que de crimes on commet en ton nom et que de truites on avale pour apaiser tes sanglantes fureurs ! Le crépuscule n’avait pas encore teint l’horizon de ses tremblantes nuances ni semé dans le ciel ses incertitudes blafardes que déjà quinze ou dix-huit truites se disputaient l’empire de mon abdomen ; ce qui me donna l’idée de regarder quelle heure il était. Des yeux je parcourus les murs de la chambre où nous étions pour découvrir une pendule : dans un coin, sous la poussière, silencieux, oublié, enveloppé de fils d’araignée qui lui faisaient comme un voile, semblable à un vieux Lare abandonné dans sa niche, gisait un de ces coucous d’il y a cinquante ans, qui ont émigré tour à tour de la ville dans les paroisses, des paroisses dans les townships[35] et des townships jusqu’au dernier asile de la colonisation moderne, la vallée du lac Saint-Jean. Le coucou s’était arrêté dans sa dernière migration peut-être perclus, peut-être trop vieux pour pouvoir aller plus loin. Il ne battait plus : son reste de vie s’était brisé quand il lui avait fallu partir encore une fois pour un foyer inconnu, peut-être ingrat ; sitôt arrivé sur les bords de la Chicoutimi, il s’était arrêté net comme la colonisation devait le faire quelques années plus tard.

Mon œil restait fixé sur ce pauvre vieux bon meuble qui avait mesuré la vie de deux ou trois générations, qui avait entendu les histoires d’une dizaine de foyers successifs, et qui, maintenant, moitié relique, moitié débris, apparaissait lui-même comme une légende muette avec d’intarissables secrets. Je le regardais sans lui demander l’heure du présent, mais les nombreuses heures du passé pour chacune desquelles il avait eu une voix, qu’il avait comptées une à une lentement, quoique déjà si vite disparues.

Horace avait déjà tendu à Néron deux ou trois fois son flacon de genièvre ; le tyran y puisait à gorgées profondes, oubliant Rossus tout à fait abruti du reste par la bonne chère qu’il faisait le long de la clôture, parmi les grandes herbes vertes. Je songeais, pétri de satisfaction et gonflé de pain de ménage : le pain de ménage est une des gloires du Saguenay ; quiconque n’en a pas mangé ne connaît pas la moitié de la vie. Ce qu’il y a dans le froment dont il est fait, je l’ignore, mais il a un goût unique, délicieux ; il paraît lourd et il est plus léger qu’une promesse de femme ; on en mange deux fois plus que de pain blanc et on s’en aperçoit deux fois moins ; comparé à lui, le pain de la ville n’est autre chose que du mortier, et cela pour deux raisons ; d’abord, il est toujours fait avec de la farine médiocre, sans précaution, sans art ; ensuite, il n’est jamais cuit, d’où vient chez nous la grande et mauvaise habitude des toasts[36], qui supplée à l’ignorance du boulanger et corrige son œuvre malsaine. Quand nous aurons de vrais boulangers français, nous saurons alors ce que c’est que du pain ; jusqu’à présent nous ne connaissons encore que la pâte.

Ne trouvant pas l’heure au coucou, je regardai ma montre ; il était six heures passées, détail à peu près indifférent aux trois quarts des lecteurs, et j’avoue qu’aujourd’hui cela m’est presque indifférent à moi-même. Toutefois, je venais à peine de refermer ma montre que j’entendis autour de moi des chuchotements, des questions, et que je vis toutes les têtes s’avancer vers moi et me regarder avec une curiosité visible.

Évidemment je venais de piquer les indigènes. L’un d’eux, s’approchant d’Horace, lui demanda à demi-voix si j’étais un orfèvre, à quoi le philosophe, toujours flegmatique, répondit que j’étais simplement un accordeur de pianos venu pour s’établir dans la vallée du lac Saint-Jean !...

Cela dit, il n’y avait plus qu’à fuir honteusement : nous fuîmes. Nous fîmes quatre lieues au galop... Rossus était évidemment gris.

À la nuit tombante, nous arrivâmes chez le père Jean qui tient le halfway house[37], une maison qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans ces parages barbares, tant elle a de propreté, tant on y trouve de choses inattendues. Figurez-vous que j’y ai mangé de la viande fraîche, quand, dans le Saguenay tout entier, un morceau de bœuf ou de mouton est introuvable. Et pourtant le Saguenay est le pays des veaux. Il n’y a sorte de maison pauvre, de chaumière misérable au seuil de laquelle on ne voie un veau de trois à quatre semaines, la queue raide, les oreilles retroussées, le nez couvrant la face, les flancs comme une vessie dégonflée et les jambes tricolant comme une dénégation ministérielle. Les mères ne peuvent les nourrir, parce qu’elles ne peuvent rester en place ; les mouches les dévorent ; aussi, dès que vous arrivez près d’une de ces maisons et que vous vous arrêtez seulement quelques instants, vous sentez-vous tout à coup tiré soit par le bas de votre habit, soit par vos pantalons ; vous vous retournez... c’est un veau qui vous tette.

Donc, chez le père Jean, nous mangeâmes de la viande, sur une table nette, avec du linge blanc et des fourchettes, puis nous filâmes vers Hébertville, la plus grande paroisse de la vallée du lac Saint-Jean.

Il était alors dix heures du soir et la pluie avait battu les sables, de sorte que nous allions avoir de la fraîcheur et des chemins durs. La lune, combattant avec un amas de nuages de toutes les formes et de toutes les couleurs, se frayait son chemin comme un pionnier à travers les feuilles d’arbres et de touffes entremêlées. Tantôt elle apparaissait soudaine, entière et éclatante, jetant sur toute la vallée comme un flot de rayons qui éclairaient en un clin d’œil les précipices, les lacs, les rochers noirs et les longues traînées de pins et de cèdres brûlés jusqu’au sommet : alors, c’était un spectacle ravissant et formidable. La lumière de la lune a toujours quelque chose, ou de doux qui semble couler comme une onde de perles sur les yeux, ou de farouche qui ajoute à l’horreur des ténèbres, en les remplissant de mille formes insaisissables et souvent monstrueuses. Tantôt, elle ne montrait d’elle-même qu’un segment rompu, qu’un cercle coupé par le passage rapide de quelque nuage, et alors il n’y avait plus que du farouche tout seul ; Rossus lui-même devenait fantastique ; on ne lui voyait plus qu’une oreille et deux pattes galopant sur le chemin. Néron, abandonné aux dieux nocturnes, se balançait comme un épais fantôme sur le siège de devant ; Horace, complètement abruti, cognait des clous en cadence sur son manche de parapluie ; moi seul, bien vivant, bien éveillé, mesurant des yeux le vaste plateau qui se déroulait comme à l’infini devant nous, je songeais à tout le mal que peuvent faire les mauvais gouvernements, et combien dix ans de charlatanisme peuvent aplatir un peuple !

Çà et là les maisons apparaissaient comme des jalons antiques qu’aurait plantés une race disparue ; parfois nous faisions jusqu’à deux milles sans en voir une ; d’autres fois elles se suivaient à quelques arpents de distance pendant dix ou quinze minutes ; puis, la forêt, les bruyères et les chaînons montagneux reprenaient l’empire du sol ; enfin, après quatre heures d’une marche précipitée, comme les dernières couches de la nuit commençaient à se disperser sous le petit jour naissant, nous vîmes poindre le clocher d’Hébertville comme une aiguille argentée trouant les nuages.

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Hébertville est une paroisse de trois à quatre mille âmes, la plus grande, la plus florissante de la région du Saguenay ; elle est tout entière sur des vallons et des coteaux, et semble onduler sous le regard. Partout, à droite, à gauche, devant, derrière, surgissent de petits lacs, remplis de truites, qui noient la base des collines et se plongent dans la terre à des profondeurs souvent prodigieuses ; ces petits lacs donnent naissance à une foule de cours d’eau qui fuient dans toutes les directions et se creusent les lits les plus capricieux ; souvent aussi ils disparaissent tout à coup, et on les retrouve un mille plus loin, débouchant au détour d’un mamelon ou rasant le fond de quelque précipice.

Ce qu’il y a de fertilité, de richesse agricole, d’abondance perdue dans cette admirable région est vraiment indicible ; on se sent exaspéré d’être pauvre au sein d’une pareille fécondité et l’on envoie paître les gouvernements qui paraissent tous idiots ou criminels. Qu’on marchande aux habitants du Saguenay quelques milliers de dollars pour leur ouvrir un chemin jusqu’à Québec, quand il faudrait dépenser de suite deux à trois cent mille dollars pour unir les vallées du lac Saint-Jean et du Saint-Maurice et les relier aux deux villes de Québec et de Trois-Rivières, c’est ce qui semble encore plus odieux que stupide. Pour moi, j’en suis révolté. Ça suffit.

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Que la civilisation soit l’œuvre du temps, c’est possible, mais je ne vois pas pourquoi les hommes ne s’en mêleraient pas aussi un peu. Avant un demi-siècle il est bien certain que tout le rivage du lac Saint-Jean sera bordé de groupes de villas et peuplé par plusieurs milliers de touristes qui s’y rendront chaque été pour faire la pêche et canoter sur cette grande nappe d’eau de douze lieues de longueur sur dix de largeur, et dont on ne voit pas la rive opposée, en quelque endroit qu’on se place. On y trouvera aussi sans doute deux ou trois grands hôtels en style américain, avec larges galeries, pavillons, belvédères, jardins jetant à l’air mille parfums variés, petits parcs, équipages étincelants, robes longues d’un demi-arpent et chignons défiant les nues, cocodès flûtés, valétudinaires goutteux, asthmatiques et chercheurs de dots. Tout cela y sera comme aujourd’hui à tant d’autres places, et l’on ne comprendra pas alors qu’un simple chemin de colonisation ait été si difficile à faire ; on ne comprendra pas que pour une chose indispensable, inévitable, il ait fallu autant de mensonges, autant de tromperies officielles qu’on en prodigue à ce sujet depuis dix ans ; nos petits-fils s’étonneront de leurs grand’pères... En attendant, les colons du Saguenay auront tous blanchi la terre de la poussière de leurs os, et c’est à peine si l’on saura qu’ils ont vécu !

Sic transit defrichatorus.

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D’Hébertville au lac Saint-Jean il y a encore quatre lieues à faire dans la partie de la vallée la plus pittoresque, la mieux arrosée et la plus fertile. Deux lieues plus loin se trouve le premier poste de la compagnie de la Baie d’Hudson, autour duquel se groupent quarante familles de Montagnais qui vivent de la chasse et trafiquent avec la compagnie.

Le 24 juillet, à six heures du matin, nous partions, Horace et moi, d’Hébertville pour le lac Saint-Jean. Néron nous avait quittés la veille ; pour moi, Rossus n’était plus qu’un rêve. Retrouverai-je une autre année ce type de la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite ? Je l’ignore et le crains également ; j’aime moins Rossus en perspective qu’en souvenir ; et pourtant, il avait galopé comme un lapin les derniers dix milles que nous avions faits ensemble. Aussi, je lui dois une épitaphe :

À Rossus, débris équestre ;
« Voyageur, salue ce coursier et prends-en un autre. »

Quant à Néron, l’exécration de l’humanité pèse sur sa tête et je ne lui dois rien, attendu qu’Horace, aussi généreux que stoïque, l’a payé pour nous deux.

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Trois heures après notre départ d’Hébertville, nous arrivions au premier poste situé sur le lac et tenu par M. Ross, jeune homme de vingt et quelques années, au service de la compagnie de la Baie d’Hudson.

Un poste est une maison unique avec hangar, magasin, dépôt de provisions, autour de laquelle se groupent un certain nombre de cabanes indiennes. Malgré la cession au gouvernement canadien de l’immense étendue de territoire qu’elle possédait, la compagnie de la Baie d’Hudson a néanmoins conservé tous ses établissements, parmi lesquels se trouvent en première ligne les postes nombreux qui sont disséminés dans tout le Nord-Ouest britannique. La compagnie avait autrefois un droit de chasse exclusif, de sorte que les Indiens qui parcouraient, à la poursuite des fourrures, les vastes solitudes qui s’étendent des montagnes Rocheuses au Labrador, ne pouvaient trafiquer qu’avec elle. À elle seule ils vendaient tous les produits de leur chasse et, en échange, recevaient des vêtements, des armes, des provisions... Depuis la cession du Nord-Ouest, la compagnie a perdu son monopole, mais les Indiens n’en continuent pas moins de trafiquer surtout avec elle, parce qu’elle a ses agents sur les lieux, parce que ses postes sont autant de centres de réunion et d’établissement depuis longtemps connus, parce que les Indiens sont toujours sûrs d’y trouver tout ce dont ils ont besoin en même temps qu’un marché régulier, stable, pour les fourrures qu’ils apportent, enfin, parce qu’ils sont à peu près tous endettés envers la compagnie et qu’ils ne peuvent se passer d’elle.

Dans les environs du poste où nous étions arrivés, on compte environ quarante familles de Montagnais qui font la pêche en été et la chasse en hiver. Dès que les premières neiges se sont durcies sur le sol, ils partent par groupes nombreux, emmenant, femmes, enfants, chiens, tout. Ils se munissent au poste de provisions pour trois ou quatre mois, et comptent sur la chasse pour vivre le reste du temps. Alors, ils s’enfoncent jusqu’à une profondeur de cent lieues et au-delà dans le nord, et ne reviennent souvent qu’avec un maigre butin, car les animaux à belles fourrures deviennent de plus en plus rares, et il faut aller jusqu’à la vallée de la Saskatchewan et au territoire d’Alaska pour retrouver les espèces opulentes. Une fois partis en campagne, les sauvages marchent à petites journées et dressent leur camp chaque soir dans la neige épaisse des bois. Ce sont leurs femmes invariablement, appelées squaws, qui vont de l’avant, faire les reconnaissances et dépister les traces du gibier : pendant ce temps, l’Indien, étendu sur une peau quelconque, fume son calumet. Quand les femmes ont découvert une trace, fût-ce à trois, à quatre lieues du camp, elles reviennent, indiquent à leurs hommes la direction et repartent avec eux.

Bien des fois il se passe de longs jours, des semaines même avant qu’on ait tracé le moindre vison ou le plus petit castor ; les orignaux et les caribous ont fui bien au loin vers le nord, la poudre est restée intacte, l’Indien compte encore toutes ses balles et les provisions ont baissé, baissé de telle sorte qu’on est déjà à la ration et que, dans quelques jours, il ne restera plus rien au fond des coffres ni des sacs. Alors c’en est fini de la petite troupe qui campe, à moins qu’elle ne soit providentiellement rencontrée dans la vaste forêt par une autre troupe, également à la recherche de fourrures, et qui puisse lui venir en aide. C’est alors qu’on voit l’instinct et le dévouement admirables des chiens indiens. Dès qu’ils s’aperçoivent que les provisions sont devenues rares, ils se privent de manger plutôt que de diminuer de la plus minime partie le peu qu’il en reste à leurs maîtres. Mais si une troupe étrangère arrive et campe dans le voisinage, ils se glisseront furtivement la nuit et enlèveront tout ce qu’ils pourront, le transporteront aux huttes de leurs maîtres et feront ripaille, afin de pouvoir jeûner ensuite deux ou trois jours si c’est nécessaire. Quant à l’Indien il se laissera crever silencieusement.

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Les Montagnais n’ont pas encore acquis le goût de la culture, malgré que le gouvernement ait envoyé chez eux un agent des terres chargé de leur distribuer des lots et de leur apprendre à les faire produire. Fils de l’espace, libre comme le renne sauvage qui parcourt des centaines de lieux sur la neige, l’Indien, à quelque tribu dégénérée qu’il appartienne, ne peut se renfermer dans les limites d’un champ ni s’assujétir aux soins méthodiques, calculés, de la vie agricole. La prévoyance et l’attachement à un lieu précis lui sont étrangers. Pour lui, la terre, c’est ce qu’il peut en mesurer dans sa course annuelle à travers la solitude, et, pour mourir, il ne croit pas avoir besoin d’un foyer ou d’un tombeau.

Fataliste sans le savoir, enfant inculte de la nature, il se laisse aller à elle et n’écoute que sa voix sans songer à lui rien demander au-delà de ce qu’elle offre. Aussi, lorsqu’il a épuisé le peu qu’elle lui donne, lorsqu’il a tari son sein, avare surtout sous un ciel comme le nôtre, n’a-t-il plus qu’à se résigner et à subir en silence la mort inévitable. Pour vivre il ne veut rien apprendre de ceux dont l’apparition sur le sol d’Amérique a été le signal de la chute de ses pères et de sa propre déchéance. Il se laisse effacer, comme s’il comprenait sa faiblesse devant l’homme armé des forces ingénieusement créées de la civilisation.

Il n’y a pas plus d’un siècle encore, il se battait avec d’autres enfants de la forêt, sauvages comme lui et qui se défendaient avec les mêmes armes grossières, la hache et le javelot, et cela dans un espace illimité dont toutes les tribus réunies n’occupaient qu’une infime portion, comme autrefois nos ancêtres, à nous tous, s’égorgeaient pour la possession des cavernes les mieux à l’abri du mammouth et du rhinocéros velu. L’Indien de nos jours, n’ayant plus à lutter, à longueur de bras, avec des hommes aussi faibles que lui, se laisse détruire en paix par la civilisation qui l’envahit et le circonscrit de toutes parts, dont il prend rapidement tous les vices sans pouvoir acquérir une seule de ses vertus ; il ne lui reste que la dignité ou la résignation du silence. Partout il succombe, laissant le blanc seul debout. Ainsi, rien ne peut arrêter la diminution et la mort des races faibles, condamnées d’avance à cause de leur haine d’une demeure fixe, de leur répugnance pour la vie d’ambition et de travail, ou de leur infécondité devenue de plus en plus sensible.

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Autour du lac Saint-Jean il y a plusieurs postes ; je n’en ai vu qu’un, mais cela suffit, les autres n’étant qu’une répétition de celui-là. Ah ! je n’oublierai jamais le long soupir de soulagement que je poussai en revoyant devant moi une large nappe d’eau et un espace libre, après avoir été quatre jours enfermé dans les ravins et les coteaux. L’air m’arriva comme à l’improviste des fraîches profondeurs du lac et des vents qui courent sur son manteau flottant ; je le respirai en ouvrant ma poitrine gonflée de bonheur et de vie ; mille bouffées rafraîchissantes s’y précipitèrent comme pour lui rendre sa puissance et sa force ; je m’élançai hors de la voiture et me mis à courir aux côtés du cheval jusqu’à ce que nous fussions arrivés au poste où rien n’avait pu faire présager le chroniqueur, et où je me croyais certes bien aussi inconnu qu’au fond de la Laponie. Mais, hélas ! j’ai déjà jeté à tous les vents de mon pays tant de chroniques, envolées à peine enfantées, que leur fantôme me poursuit partout ! Oui, hélas ! j’étais connu au Lac-Saint-Jean, et à peine annoncé que je me voyais, de la part de monsieur et de madame Ross, l’objet d’une réception aussi flatteuse qu’inattendue.

Saluons de suite la fleur de ces lieux, inclinons-nous devant la douce et fraîche beauté qui orne la rive du lac, comme un lys étend sa blanche corolle sur une couche de feuillages détachés de leur tige. Je veux présenter à la belle et charmante Mme Ross les hommages de tous les lecteurs du National, et je la prie d’accepter les miens comme les plus empressés, quoique peut-être les plus indignes de lui être offerts.

*

Après un déjeuner sous la tente dans lequel Horace, rendu subitement expansif et très vif dans ses allures, rivalisa d’appétit avec moi, nous engageâmes deux Indiens, nous nous couchâmes au fond d’un canot d’écorce et nous partîmes pour l’île d’Héléna située à trois lieues du poste. Trois heures après, en longeant toujours la côte nous arrivâmes à l’île. Il était temps ; j’étais à peu près rôti et Horace versait à grosses gouttes des sueurs philosophiques qui le détrempaient comme un navet dans la soupe.

Des bords du lac je ne puis dire grand’chose, si ce n’est qu’ils sont habités généralement du côté sud ; quant au lac lui-même, c’est une grande nappe d’eau d’environ cent vingt lieues en superficie (douze lieues de long sur dix de large), entourée d’un côté par une rive assez plate, assez monotone, et de l’autre par le pied des Périboncas, chaîne de montagnes qu’on aperçoit vaguement au nord et dont la silhouette bleue se mire avec éclat dans les eaux transparentes du lac.

Aussitôt arrivés sur l’île, nous en fîmes le tour ; c’était une marche de deux milles à peu près, pas davantage. Ici nous sommes en plein sur le domaine d’Horace ; l’île entière est à lui ; il a droit de haute et basse justice sur tous les veaux et dindons qui s’y trouvent : pas un moucheron qui ne lui paie tribut et ne fête l’arrivée d’un de ses hôtes par des baisers brûlants ; tout, sur l’île d’Héléna, appartient à son seigneur et maître, jusqu’aux bolides qui tombent du ciel, et dont quelques-uns ont depuis orné mon musée d’objets célestes. En mettant le pied sur son île, Horace est le roi et le conquérant de tout ce que foulent ses pas ; conquérant en vérité ! car, pour chaque pouce de terre livré à la semence, il lui faut combattre les bois touffus, les broussailles entremêlées et les ravages des glaces du printemps sur les flancs fragiles d’Héléna.

Île bizarre ! Île mystérieuse ! Est-ce elle qui a surgi des profondeurs du lac, ou bien est-ce le lac qui l’a laissée à sec en se retirant petit à petit ? Toujours est-il que sa formation ne ressemble à rien de ce que nous voyons sur les rivages et les îles du Saint-Laurent. Elle abonde en coquillages et en squelettes antédiluviens pétrifiées. J’ai vu des centaines de coquillages pris ensemble dans une seule masse de pierre, d’innombrables éclats de pierre à chaux, enfin une rangée de couches schisteuses, formant l’ardoise la plus brillante et la plus polie, s’élevant en amphithéâtre du rivage jusqu’à une hauteur de vingt pieds ; à leur sommet ces couches se pulvérisent d’elles-mêmes, et toute leur poussière retombant sur le sol le féconde et le vivifie. Ce travail de pulvérisation est presque sensible à l’œil nu, quand on regarde attentivement les racines des arbustes qui y prennent naissance. J’ai vu encore des cèdres, des pins et des ormes superbes qui forment comme un dôme feuillu à ce petit domaine réellement féérique qu’on croirait être une poignée de terre échappée à l’étreinte d’un titan ; j’ai vu de plus des bolides, tombés là on ne sait quand, et dont l’éclat jaillissant quand on les frappait l’un contre l’autre produisait une odeur de souffre enflammé. Que n’ai-je pas vu encore ? je ne saurais tout dire ; j’étais sur un sol absolument étranger à tout ce que j’avais contemplé jusqu’alors, et j’oserais dire magique. Parmi les sables et la poussière des ardoises poussent des pruniers sauvages, petits arbrisseaux de vingt pouces de hauteur, dont le fruit est aussi savoureux que les prunes de nos vergers. À côté de ces arbrisseaux s’en élèvent d’autres qui donnent une fève également sauvage, en apparence semblable à la fève de jardin.

Pendant deux heures je contemplai, j’étudiai. À chaque pas je trouvais du nouveau ; je voudrais bien qu’il en fût ainsi de mes chroniques, mais je n’ai pas toujours des pruniers sauvages, des bolides et des coquilles pétrifiées à offrir à mes chers lecteurs qui doivent être, à l’heure qu’il est, complètement ahuris par le tableau de tant de prodiges. Et pourtant il n’y a pas dans ce récit un mot de trop ; mais je m’arrête ; me voilà parvenu à la fin de mon voyage et je veux me recueillir quelques instants pour conclure.

*

Lecteur, j’ai fait, depuis mon arrivée à Chicoutimi, vingt lieues en voiture et dix lieues en canot d’écorce ; j’en ai encore autant à faire pour retourner ; je t’ai raconté cela en quatre chroniques qui paient tout juste mes frais de voyage. As-tu quelque chose à me reprocher devant un pareil aveu que je ne saurais faire si je ne t’aimais plus que moi-même ? Pour toi je me suis assis, pendant dix heures, sur une planche sans dos, en proie à la rage des moustiques et aveuglé par le sable brûlant ; j’ai traversé un pays sans issue et j’ai été obligé de revenir sur mes pas pour en sortir, content d’avoir encore dans mes veines quelques gouttes de sang échappées à la fureur des brûlots. Pendant quatre jours je n’ai pas mangé de viande, ce dont il faudra que je tienne compte au carême prochain ; j’ai voyagé, la nuit sous l’orage, le jour sous un soleil mordant, parmi des sables fins et cuisants comme ceux du désert, toujours sans m’arrêter à peine, me bourrant à chaque étape de pain de ménage et de confitures de framboises, de truites et d’omelettes au lard ; j’ai recueilli en quatre jours plus de renseignements sérieux et j’ai fait plus d’observations que tu en a lues dans les journaux depuis cinq ans, sur la même région du Lac-Saint-Jean ; je suis revenu à Chicoutimi juste comme un coup de vent épouvantable, jetant en un clin d’œil d’horribles ténèbres sur la rivière Saguenay, enlevait autour de moi cinq à six toitures et enfonçait je ne sais combien de portes, pendant que le tonnerre et les éclairs s’arrêtaient exprès au-dessus de ma tête pour y carillonner sur tous les tons du diable. J’ai vu, durant sept à huit minutes, le plus terrible ouragan qui puisse passer sur un fleuve, dans quelque pays que ce soit, en une seconde le jour devenir la nuit et le ciel disparaître sous les flots rapides de nuages noirs comme l’âme d’un entrepreneur. Lorsque les squalls[38] s’élèvent sur la rivière Saguenay, on dirait que c’est une portion de l’enfer, avec tous les démons déchaînés qui se ruent sur elle, et qu’alors, se hérissant terrible et formidable, elle lutte avec l’abîme de ses eaux sans fond, avec ses énormes montagnes, avec ce visage souvent horrible, toujours menaçant, que la nature lui a donné dans un jour de colère.....

J’ai vu tout cela, oui, et je l’ai raconté ; aujourd’hui, je m’en repens presque autant que toi, lecteur chéri. Si, l’an prochain, de nouveaux squalls n’ont pas changé le lit des torrents et des rivières, transporté le Saguenay au-dessus des montagnes, ouvert subitement et gratuitement un chemin du Lac-Saint-Jean à Québec ; si quelque tremblement de terre n’a pas fait en deux minutes ce que les gouvernements sont déterminés à ne pas faire avant un demi-siècle, alors je t’invite à faire le même voyage que moi, pour constater avec quel scrupule je narre. Néron sera certainement au débarcadère du bateau, conjointement avec Rossus, pour te guetter... Quant à moi, je dis adieu, pour toujours peut-être, au lac et à sa merveilleuse vallée, abandonnant à mes petits-fils le plaisir d’y aller à ma place, quand il y aura un chemin de fer à voie étroite ou des planches considérablement améliorées.

[46] LE « TEETOTALISME »

[46]
LE « TEETOTALISME »

De toutes les aberrations, voilà certainement la plus irritante. Qu’on soit maniaque tant qu’on veut, je n’y peux rien ; mais vouloir imposer sa manie à tout le monde, c’est un peu prétentieux, et je m’insurge.

Il y a, à l’heure même où j’écris, dans la bonne ville de Québec, (bonne est une manière de parler) un individu, du nom de Rine, qui prêche la tempérance à outrance, une tempérance forcenée, furieuse, qui oblige tous les hommes à ne boire que de l’eau froide, comme si Noé, le sauveur de l’humanité, n’avait pas, depuis quatre mille ans, protesté contre cette bêtise impie, contre cette ingratitude envers les présents du Créateur. Il paraît que ce M. Rine a tellement bu jadis qu’il a réussi à être écœuré de la boisson et qu’il s’en venge sur le reste des humains. Ainsi, voilà un monsieur qui veut absolument me faire jeûner, moi, parce qu’il n’est pas capable de manger, lui, sans se donner des indigestions ! Et cela se prêche, et le « teetotalisme » devient une doctrine, et l’on voit de formidables croisades organisées sur tout le continent pour faire rentrer sous terre le seigle et la vigne. On en est envahi ; pas une ville n’y échappe, et ce n’est pas du teetotalisme seulement qu’on devient la proie, mais encore de toutes ses conséquences, qui semblent être l’abstinence sous toutes les formes, la privation volontaire ou forcée d’une foule de choses, surtout le dimanche. Oui, en effet, il ne peut y avoir que des abstinenciers pour faire du dimanche ce qu’il est dans la plupart des villes anglaises et américaines.

La défense de boire le dimanche n’est qu’un premier pas ; on dirait justement que ce n’est qu’un prétexte pour arriver plus sûrement à l’interdiction de tout le reste. En effet, dès qu’un homme fait le sacrifice d’une habitude ou d’un goût, pendant vingt-quatre heures de la semaine, il peut bien en faire d’autres. C’est ainsi que se développe cette succession vraiment merveilleuse de suppressions et d’interdictions qui, si elles continuent, feront du dimanche un jour abhorré et en rendront une nouvelle définition nécessaire ; on dira : « Le dimanche est un jour où l’homme est privé de tous ses droits. »

*

Il y a bon nombre de villes américaines qui, grâce aux abstinenciers, sont devenues absolument ridicules, tout à fait inhabitables le jour du Seigneur. Les nôtres ne tarderont pas à l’être également ; elles ont déjà bien commencé. Voyez par exemple Ottawa ; il n’y est même plus permis de se promener le jour où l’on n’a rien à faire, et les cochers sont tenus, de par injonction municipale, de laisser leurs stations désertes.

Oh ! les conseils de ville ! Quelle bonne pâte, quels instruments excellents de teetotalisme ! Il est impossible que le nôtre échappe longtemps à la tentation de nous encarcaner, de nous museler et de nous presser comme des bottes de foin le dimanche, afin de pouvoir répondre de notre salut éternel, dont on le convaincra aisément qu’il a charge. Il en a déjà donné un commencement de preuve, le printemps dernier, en faisant fermer les hôtels le jour dominical et tous les soirs de la semaine à onze heures.

Personne n’osera contester à nos conseillers municipaux la profonde sagesse qu’ils apportent dans l’administration de la ville, mais ce qu’on ne pourra se lasser d’admirer, c’est le discernement avec lequel la loi prohibitive a été adoptée et l’époque qu’on a choisie pour la mettre à exécution. C’est justement au commencement des chaleurs, dans la seule saison où les étrangers viennent nous visiter, alors que les soirées ne commencent guère avant neuf heures et demie, que la circulation est encore abondante dans les rues longtemps après que le conseil municipal ait fini ses éloquentes séances, c’est à cette époque-là précisément où la vie reprend parmi nous, que les hôtels, seuls endroits de la ville qui accusent une certaine existence sociale, ont dû faire le vide et les ténèbres.

Nous ne savons où passer les soirées ; (tout le monde ne se couche pas à l’heure des poules, tout le monde n’a pas le bonheur d’avoir des yeux de conseiller municipal qui se ferment à heure fixe dans toutes les saisons) nous sortons à peine de l’écrasante monotonie de six mois d’hiver, nous voulons jouir un peu du temps ; pour nous, les jours doivent être doubles dans la belle saison afin de compenser six à sept mois d’engourdissement ; nous cherchons de tous côtés quels sont les établissements publics où l’on puisse se rencontrer, causer, discuter, passer en revue les événements, jeter un regard sur le monde, mener enfin la vie d’hommes civilisés, comme nous croyons l’être, et nous ne trouvons rien, rien que les hôtels, et ce seul refuge, ce dernier centre de réunion nous a été enlevé à l’heure même où chacun, las de la promenade, énervé par la chaleur, sent le besoin d’un entretien agréable à côté d’un bon verre qui appelle le sommeil et asseoit le système nerveux pour la nuit !

*

Pauvres hôteliers qui paient de lourdes, de très lourdes taxes, et qui mangent l’hiver ce qu’ils gagnent l’été, nous les plaignons ! Avant longtemps, sans doute, Québec n’aura rien à envier aux lugubres et funèbres villes de la Nouvelle-Angleterre qui, le dimanche, sont comme autant de tombeaux refermés sur des êtres vivants. Est-ce là l’idéal qu’ont cherché nos conseillers de ville et n’auraient-ils fait que remettre à plus tard de marcher jusqu’au bout sur les traces des puritains ? Car il faut bien qu’on le sache ; sur cette pente comme sur celle de la fausse dévotion, il est difficile de savoir où s’arrêter. La vertu extérieure a des exigences incontentables ; on commence par prohiber la vente des boissons, et l’on arrive aux magnifiques résultats que tout le monde connaît, la loi éludée, bafouée, l’hypocrisie encouragée et l’amour funeste de l’alcool se déguisant sous mille formes pour se satisfaire davantage. Puis, on fait disparaître les tramways, comme il en a été question sérieusement à Montréal, ville de haute moralité, puis les voitures de louage, comme cela se pratique dans bien des villes américaines, puis, l’exercice du piano, cet instrument si indécent que, dans plusieurs cités de la Nouvelle-Angleterre, on le recouvre d’une vaste tunique et on lui enveloppe soigneusement les jambes, pour que la seule vue de cet objet servant à des divertissements profanes ne trouble pas des regards détournés de la terre.

Après les prohibitions, qui sont purement négatives et qui consistent dans l’interdiction de faire certaines choses, viendra l’obligation positive, formelle, de faire certaines autres choses, comme de ne se montrer en public qu’aux heures de l’office divin, de faire sa cuisine avant le lever du soleil, d’être debout avec les coqs, d’empêcher son chien d’aboyer, de marcher en glissant, de se laver comme les chats afin de faire le moins de bruit possible, enfin, de n’ouvrir la bouche que pour chanter des psaumes n’importe sur quel ton.

Voilà le dimanche tel qu’il sera inévitablement dans cinq ans d’ici, pour peu que nous voulions avoir autant de vertu qu’il est possible d’en montrer. Aussi, il faudra voir alors comme les gens se jetteront tête baissée dans tous les excès, afin d’échapper à l’ennui, l’ennui, ce patient tentateur auquel ne résistent guère les vertus modernes.

Or, c’est là précisément ce que nous voudrions empêcher, et, pour cela, nous allons faire à notre tour un peu de morale, car nous supposons bien que c’est au nom de la morale que se font les prohibitions dominicales, et que c’est avec des arguments prétendus moraux qu’on tourne nos conseillers de ville en vrais Dracons promenant le fer rouge dans tous les gosiers. Voyons un peu.

Une loi, pour être respectée et avoir de l’autorité, doit s’appuyer sur une nécessité, sur un besoin, soit pour protéger des droits, soit pour sanctionner de bonnes habitudes ou empêcher des abus qui troublent l’ordre public. Toute loi, faite uniquement pour contraindre, est vexatoire et immorale, immorale, oui, certes. Prenez par exemple New York ; depuis que la vente des liqueurs y est interdite le dimanche, on voit la foule, une foule énorme quitter la ville et se rendre à Hoboken et à Staten Island, et y faire d’épouvantables orgies souvent accompagnées de rixes et de crimes. Le soir, tout ce monde-là revient à la ville, et il faut voir alors quel spectacle présentent les ferry-boats et les rues qui bordent les quais !

Cette conséquence est toute naturelle et il serait surprenant qu’il n’en fût pas ainsi. Laissez aux hommes l’usage ordinaire, quotidien d’une chose ou d’un droit quelconque, il est rare qu’ils en fassent un abus ; la licence, dans ce cas, est exceptionnelle, et ce n’est pas pour l’exception qu’on doit faire les lois. La répression, qui est un châtiment, ne doit s’appliquer qu’aux délits ; or, on en fait ici une mesure générale qui atteint tout le monde. Pour justifier une loi comme celle qui interdit la vente des liqueurs le dimanche, il faut l’existence de graves abus de nature à troubler l’ordre ou la décence publics. Comment les abus sont-ils constatés ? Par la plainte qu’on en fait ou par le cri général qu’ils soulèvent. Or, quels sont les citoyens paisibles, quelles sont les familles que la vente des liqueurs a troublés le dimanche plus qu’aucun autre jour de la semaine ? Le commerce des liqueurs est mauvais en soi ou il est indifférent : s’il est mauvais, qu’on le supprime tout à fait ; s’il est indifférent, en quoi peut-il l’être moins le dimanche qu’un jour quelconque de la semaine ?

En vain l’on voudrait assimiler la vente des liqueurs au verre à celle de toute autre marchandise, on n’y parviendra pas. Ce n’est pas une question de commerce que nous examinons en ce moment ; c’est une simple question de nutrition quotidienne, c’est un besoin qui se renouvelle tous les jours comme tout autre besoin physique, et dont on ne peut prévoir les exigences. On a souvent aussi bien besoin d’un verre de cognac ou de vin qu’on a besoin d’un rosbif ; alors, il vaut autant supprimer les restaurants et les tables d’hôte que les buvettes.

Il y a des abus, dira-t-on. Soit, mais faut-il supprimer une chose, parce qu’elle donne lieu accidentellement à un abus ? N’y a-t-il pas d’autres moyens à employer ? Ne peut-on pas sévir contre les hôteliers qui donnent à boire à ceux qui sont en état d’ivresse ? Et l’abus, dans le cas qui nous occupe, a-t-il jamais été porté assez loin pour donner lieu à un scandale ou à un trouble public ? Au contraire, les citoyens de notre ville n’ont eu qu’à se féliciter jusqu’aujourd’hui de la manière paisible et digne avec laquelle le dimanche est observé ; l’intérêt même des maîtres d’hôtel est d’empêcher tout abus provenant de la vente des liqueurs au détail, et nous serions fort surpris d’apprendre que tel ou tel cas d’ivresse provient de la boisson servie inconsidérément dans l’un des hôtels respectables de notre ville.

*

Mais qu’importe ! Supposons que cela fût ; aurait-on remédié au mal en faisant fermer toutes les buvettes ? Non, l’expérience nous montre au contraire que le mal n’est qu’aggravé ; tout le monde se donne la main pour éluder une loi dont chacun sent l’injustice tant que la vente des liqueurs au détail n’est pas absolument prohibée ; les agents de l’autorité eux-mêmes sont souvent obligés de fermer les yeux, quand ils ne vont pas jusqu’à participer au délit, comme cela se voit souvent dans plus d’une ville, et c’est ainsi qu’une loi, faite au nom de la morale et de l’ordre, va directement contre son objet et devient plus immorale que l’absence même de toute loi.

Il est si déraisonnable de défendre aux gens un usage convenable des boissons un jour plutôt que les autres, que personne n’en attribue la prohibition au sentiment de la décence ou de la morale publique : on en cherche le motif dans un besoin pécuniaire et on accuse les conseils de ville de chercher à se faire, par des amendes faciles à imposer, une nouvelle source de revenus. On dit que l’on compte sur la désobéissance des hôteliers et sur celle du public pour faire arriver de temps à autre quelques centaines de piastres dans le coffre municipal ; pour ne pas décourager complètement les hôteliers, on tolérera pendant plusieurs semaines qu’ils éludent la loi, comédie fort pratiquée à Montréal, puis on les frappera tout à coup, on les laissera ensuite se refaire de ce qu’il leur en coûte, et l’on recommencera.

Au lieu de permettre un commerce légitime et modéré, qui ne peut avoir qu’exceptionnellement de mauvais effets et ne mener que rarement à des abus passagers, on crée un grand mal pour en corriger un petit et l’on inflige un remède mortel, car rien n’est plus immoral qu’une loi que personne ne respecte, et rien ne corrompt plus une population que l’habitude de désobéir aux lois ou de les éluder.

Au mal de prendre un verre de boisson, puisque c’en est un, l’on ajoute celui de faire fi de la loi qui le défend ; il est donc facile de voir que, de quelque côté qu’on l’examine, une pareille prohibition, loin de répondre à son objet, lui est directement opposée et devient plus condamnable, plus immorale que le vice même qu’elle prétend faire disparaître.

*

En voulant décréter l’abstinence, on donne à l’intempérance une impulsion plus grande et on lui fournit des excuses, car le bien même, dès lors qu’il est imposé, devient odieux. On ne peut pas condamner à la sobriété, parce que c’est faire de la sobriété un châtiment, c’est la dépouiller de toute vertu, c’est la rendre indigne d’être recherchée pour elle-même, et, par conséquent, enlever tout mérite à ceux qui la pratiquent. Dès lors que l’abstinence devient la loi, l’intempérance n’est plus qu’une contravention ; le principe moral est détruit, et une hypocrisie plus ou moins habile ne tarde pas à se glisser dans les actes, comme il en est toutes les fois qu’on veut imposer la vertu ; la contrainte n’amène que le relâchement et le dévergondage, sous des dehors trompeurs qui cachent une corruption plus profonde. Ce n’est pas avec des lois qu’on établit les mœurs, et les goûts et les habitudes seront toujours au-dessus de toutes les prescriptions ; il y a du reste, dans les mille moyens mis en œuvre pour éluder les lois prohibitives des boissons fortes, comme une protestation de la conscience gênée dans le choix libre de ses actions et comme une réclamation déguisée de ceux qui savent modérer leurs goûts, contre la tyrannie aveugle qui ne connaît pas de différences.

*

On n’a jamais raison d’entrer en lutte avec la nature, parce qu’un certain nombre d’hommes abusent de ses dons et tournent en maux ce qu’elle leur offre en bienfaits. Ce qui est un abus se corrige de soi-même ; dans tous les cas, les lois ne sont pas faites pour l’exception, et l’on ne peut priver le très-grand nombre d’un usage légitime afin de punir la minorité de ses excès.

Qu’ont produit au reste toutes ces lois aussi barbares que ridicules dans les pays où l’on en fait l’expérience ? Le contraire de ce qu’on attendait d’elles. Voyez dans le Maine, par exemple, la ville de Lewiston qui, la première, a arboré le drapeau de l’abstinence totale ; les plus récentes statistiques établissent que c’est la ville la plus adonnée à l’ivrognerie de tout le continent américain. Voyez l’Angleterre ; dernièrement, sur la demande de plusieurs centaines de ministres de l’église établie, l’archevêque de Canterbury a demandé la formation d’une commission pour étudier les remèdes à porter aux progrès de l’intempérance qui, on le sait, fait d’épouvantables ravages dans toutes les classes de la société anglaise. Il a proposé des licences, une surveillance rigoureuse sur les maisons publiques et d’autres moyens également futiles ; mais l’évêque de Peterborough a démontré l’inefficacité de toutes ces entraves ; il a démontré que l’intervention du parlement ferait plus de mal que de bien, et que le meilleur remède était dans une éducation plus répandue des masses en même temps que dans le bon exemple. De son côté, le marquis de Salisbury, parlant au nom du gouvernement, a dit que le parlement avait fait tout en son pouvoir pour contraindre le peuple à la sobriété, mais que chaque effort avait été suivi d’un accroissement d’intempérance. En 1828, le cabinet Wellington avait cru faire une grande réforme en obligeant les aubergistes à obtenir des licences, ce qui n’a pas empêché que les auberges ne devinssent la pire plaie de la nation ; et il en a été ainsi du reste toutes les fois que la loi a voulu intervenir.

Non, mille fois non ; ce ne sont pas les lois qui corrigent les mœurs ; elles peuvent les contrarier, mais jamais les détourner de leur cours ; et quand l’homme n’a plus d’autre frein que la loi, il ne tarde pas à en perdre le respect, parce que l’obéissance à la loi suppose avant tout un principe moral qui fait reconnaître en elle une sanction légitime et nécessaire, et non pas une simple mesure vexatoire. L’idée de traiter tous les hommes comme s’ils étaient des ivrognes est un peu trop monstrueuse pour conquérir les esprits, et l’on ne peut attendre d’elle que des effets aussi monstrueux que son principe.

*

L’abstinence et la tempérance sont deux choses bien différentes ; la première est une violation des droits que Dieu nous a donnés d’user de ses dons ; la deuxième est l’exercice même de ces droits dans la mesure qu’il convient à des êtres intelligents et raisonnables ; or, on ne peut obliger à cette mesure en décrétant des lois farouches qui visent l’exercice légitime et modéré aussi bien que l’abus. C’est vouloir réduire tout à un même niveau et ne voir dans les hommes, sans exception, qu’un amas de brutes incapables de se gouverner, incapables de faire la moindre distinction dans les choses qu’ils doivent ou ne doivent pas faire ; c’est leur enlever leur libre arbitre, et, par conséquent, toute responsabilité, et par conséquent le principe moral qui les conduit, pour le remplacer par le fatalisme.

Voilà ce que veulent les teetotalers, ces instruments d’un fanatisme nouveau qui prétend régénérer la société et apporter à l’homme la perfection en le rendant assez sec pour la combustion spontanée ; despotes étroits et ridicules qui se croient appelés à refaire la création et qui travaillent, de concert avec le phylloxera, à faire disparaître la vigne, l’un des plus généreux dons de la Providence.

Qu’ils continuent leur œuvre, nous n’en avons souci. Il restera toujours quelque chose, avant la fin des siècles, pour arroser les pauvres humains à qui le teetotalisme fait tirer la langue.

Chroniques II

Chroniques II

Chroniques, voyages, etc., etc.

Chroniques,
voyages,
etc., etc.

[1] LE PREMIER DE L’AN 1874
[1]
LE PREMIER DE L’AN
1874

Encore une année de plus : encore une année de moins. Et quand on a répété ce calcul vingt, trente, quarante, quatre-vingts fois, on s’arrête tout à coup, et l’on reste muet pour l’éternité.

Le plus souvent même on n’attend pas que l’année soit finie ; il y a bien peu de gens qui meurent le 31 décembre, de même qu’il y en a bien peu qui naissent le 1er janvier. C’est sans doute par un esprit de haute impartialité et pour couper court à bien des réclamations, qu’on a choisi spécialement deux jours, l’un pour être la fin, et l’autre pour être le commencement.

Ces deux jours se suivent sans aucune interruption, sans le moindre intervalle. À la minute, à l’instant qui achève l’un, l’autre commence. Sur la route du temps, on n’en peut jamais revenir ; il faut marcher, marcher sans cesse ; courbé, flétri, déchiré aux ronces du chemin, hors d’haleine, n’ayant plus même ce souffle de l’âme qui est l’espérance, sans ressort, souvent sans lumière, on marche toujours, éternel supplice, condamnation implacable !

Eh bien pourtant ! ils sont nombreux, ceux qui se hâtent, se précipitent, surtout dans notre siècle ; c’est une manière de tromper la durée. Ne pouvant rien enlever au temps, ni se dérober au terme fatal, ne pouvant détacher sa vue du gouffre aux éternels mugissements, l’homme veut s’éblouir, il court en désespéré sur les bords de l’abîme, s’élance vers l’endroit où il doit être englouti et se jette lui-même en pâture à l’oubli, comme le gladiateur épuisé se jetait sur le fer pour abréger le supplice.

Pourquoi compter les années à venir ? Qu’oses-tu souhaiter aux amis qui t’entourent ? Malheureux ! tu n’as même pas un lendemain à toi ! Tu te félicites, et déjà peut-être la mort s’apprête à cueillir le souhait sur ta bouche. Tu serres la main de tes amis !..... prolonge un instant cette effusion, et peut-être sentiras-tu cette main froide. Le tombeau est sous tes pas...... et tu t’enivres de l’ivresse de la vie ! Eh quoi ! ton passé même, ce passé que tu appelles le tien, n’est pas à toi, puisqu’il n’est plus. Toutes tes prières et tous tes efforts réunis ne pourraient t’en rendre une minute. Tu n’as rien, rien, si ce n’est l’espérance, plus trompeuse encore que tout le reste, puisqu’elle fait croire à un bonheur que jamais tu ne pourras saisir.

Cette année que tu appelles nouvelle, que tu reçois avec des transports trompeurs, avec une allégresse menteuse, qu’aura-t-elle de nouveau pour toi avant que le premier de ses trois cent soixante-cinq jours ait apporté sa première veille ? Oublies-tu donc qu’elle vient à toi malgré toi ? que, voudrais-tu repousser un seul de ses dons funestes, tu n’en as ni le loisir, ni le temps, ni le pouvoir ? C’est un vainqueur qu’il te faut accueillir à ton foyer et auquel tu souris pour qu’il te ménage quelques jours de plus.

L’année nouvelle ! quelle dérision ! Et les hommes saluent cet astre qui va bientôt éclater sur leurs têtes ! Ils emplissent leur regard de ce rayon qui va les aveugler ! Ah ! sous tant de visages joyeux, sous ces rires éclatants, combien n’y a-t-il pas plutôt de larmes, combien de regrets pour la pauvre année qui s’en va, à toujours insaisissable, à jamais envolée !

Oui, toujours le deuil et l’espérance, côte à côte dans le sentier de la vie, jumeaux éternels enlacés sur le même tombeau, l’un se parant des fleurs flétries de l’autre et, l’instant d’après, mourant avec elles. Sur le berceau de l’année qui s’avance, tombe de l’année écoulée, nous restons, nous, tristes humains, comme ces crêpes qui tremblent suspendus au seuil d’un foyer que le mort chéri va bientôt délaisser pour toujours.

La mort ! la vie ! deux choses qui se tiennent l’une l’autre, inséparables comme les deux années dont l’une part en même temps que l’autre arrive. La terre que nous foulons aux pieds est remplie de la poussière des générations éteintes ; nous nous agitons sur des sépulcres ; nous vivons par la mort d’une foule d’autres existences, jusqu’à ce qu’à notre tour nous allions engraisser de nos corps inertes ce sol qu’aujourd’hui nous arrosons de nos larmes................................................................

Offrez, offrez, puisque cela vous sourit, offrez vos souhaits à l’année nouvelle qui vient accumuler les ruines et hâter la chute de vos espérances. Pour moi, je me retourne vers l’année qui expire : elle seule m’est chère, parce que je ne la redoute plus ; je n’avais pas salué son aurore, mais aujourd’hui je lui crie avec toute mon âme :

« Ah ! pauvre et chère année ! ne t’en va pas si tôt. Reste encore un jour, une heure : tu emportes trop de nous-mêmes avec toi ; tu emportes tout, hélas ! et tu ne laisses rien, rien que des regrets. Tu n’avais que trois cent soixante-cinq jours à vivre ; pour toi, le terme fatal était marqué, connu d’avance, et dans ton berceau tu portais ton linceul.

« Comme l’année nouvelle qui arrive aujourd’hui, empressée, joyeuse, rayonnante, les mains chargées de promesses et la figure de sourires, tu t’annonçais toi-même il y a un an, un an seulement, et déjà tu meurs ! Combien d’entre nous qui t’avaient embrassée avec des bras vigoureux, un cœur plein d’illusions, et qui t’ont précédée dans la tombe ! J’ai compté mes jeunes amis disparus qui avaient plus le droit de vivre que moi, et je regarde en tremblant l’année qui te suit. Il me semble qu’elle porte un crêpe mal caché dans les fleurs éclatantes qui la parent.

« Non, je ne puis te saluer avec une âme joyeuse, toi qui viens m’annoncer une année de moins dans la vie, une année de plus dans l’amertume des souvenirs. Pour toi je ne prendrai pas cet éclat de fête dont s’entourent à ton approche les malheureux que tu séduis. Va, je connais ton faux sourire ; tu viens, comme toutes tes devancières qui promettent le bonheur, et qui s’en vont avec des cœurs brisés, des existences flétries : j’ai trop longtemps salué ces trompeuses aurores ; j’ai trop longtemps mêlé mes souhaits et mes caresses aux réjouissances qui les accompagnent. Pour toi, nouvelle venue que tout le monde choie et adore comme un soleil levant, je n’aurai pas une flatterie, pas un baiser............

« Aujourd’hui, l’on s’embrasse, on se fait tous les souhaits de bonheur ; on se réconcilie. Ceux qu’une vétille ou un faux amour-propre a tenus éloignés pendant des mois, saisissent cette bonne chance de se serrer de nouveau la main ; il est si bon de se rapprocher ! Mais cela dure un jour, et je n’ose compter les baisers que le lendemain on regrettera peut-être.

« Si, du moins, année nouvelle, tu venais apporter le pardon à tous les cœurs qui souffrent, si tu venais vraiment pour couvrir d’un voile éternel les regrets que nous laisse l’année mourante, alors je te saluerais comme une bienfaitrice, toi que je crains de maudire.

« Qui sait, pourtant, qui sait...... si tu ne portes pas l’espérance ? Sur ton front vierge, que rien ne ternit encore, n’y aurait-il donc place que pour le mensonge ? Ne ferais-tu que succéder à l’année qui s’en va, sans ensevelir avec elle tous les maux qu’elle a semés ? Non, non, viens. Et qu’importe après tout ! Qu’importe que tu ajoutes ton poids à celui que nous traînons tous, que je traîne, moi, depuis trente-quatre ans, trente-quatre ans que je n’ai plus aujourd’hui, et l’avenir !...... l’avenir, qu’il va falloir subir !

« J’ai passé l’été de la vie, mais je cherche en vain maintenant le soleil qui l’a échauffé. Que me feraient du reste ses rayons impuissants ? Pourraient-ils arriver jamais dans la nuit de mon cœur ? Avant même que les fleurs eussent paru sur l’arbre de ma vie, les orages en avaient déjà emporté et balayé au loin toutes les feuilles.

« Et maintenant je m’arrête sur le tombeau de ma jeunesse et de ma force ; je voudrais retenir un instant l’heure qui fuit en ne me laissant pas même le loisir de pleurer. Mais non, non, inutiles efforts !

« Allez, passez, effacez-vous, jours à jamais perdus. Vous n’êtes plus maintenant que des souvenirs. Il faut briser, nous séparer pour toujours...... Toutes les images chéries que vous m’aviez montrées à votre aurore sont déjà depuis longtemps évanouies ; elles ne vous ont pas attendus pour s’envoler loin de moi. Suivez-les, suivez-les dans leur tombe ; nous, nous restons avec notre deuil, avec nos douleurs qui, seules, vivront autant que nous. »

[2] L’HIVER EN PLEURS  (Au propriétaire du National)
[2]
L’HIVER EN PLEURS

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(Au propriétaire du National)
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Une pluie battante depuis deux jours, et c’est le 23 janvier ! Ô Canada de nos pères ! où es-tu ? Neiges éternelles, n’êtes-vous donc aussi qu’un mensonge ?

On dit qu’il pleut tant aujourd’hui parce qu’il n’est presque pas tombé de pluie l’automne dernier, et qu’il faut que le seau d’eau céleste se vide comme le sac de neige, un peu plus tôt, un peu plus tard. Belle consolation, vraiment ! Et pourquoi n’a-t-il pas plu l’automne dernier ? Qui l’empêchait ? Qui objectait ? Ce n’est pas vous, certes, qui ne vous mêlez absolument que de politique, ni moi qui ai décidé de ne plus faire que de la littérature, et cela au moment où mes amis vont devenir omnipotents, tellement omnipotents qu’ils nous donneront un parlement inouï, un parlement sans opposition.

Ce n’était pas la peine en vérité de tant ménager la pluie durant l’automne, s’il faut que nous payions ces quelques beaux jours déplacés par des rhumatismes, des catarrhes et des bronchites qui ne nous lâcheront plus jusqu’au tombeau. Pas de pluie l’automne dernier ! les Canadiens étaient ravis : « Quel beau temps ! » se disaient-ils avec reconnaissance, et ils remerciaient le ciel. Oui, mais ce beau temps amenait les glaces et fermait les rivières à la navigation quinze jours plus tôt que d’habitude. Ensuite, deux ou trois bordées de neige coup sur coup, qui ont enseveli la campagne et noyé la ville, puis plus rien. On demande de la neige en suppliant depuis cinq semaines ; pas d’affaires. Le ciel n’a pas de sac cette année ; il l’a tout vidé l’année dernière, mais en revanche il ouvre ses cataractes. Au lieu d’être gelés, nous sommes trempés : l’été prochain, il neigera tout le mois d’août et l’équilibre sera rétabli ; voilà comment il faut raisonner.

Or, avant-hier, il pleuvait à verse, c’était le deuxième jour de pluie, chacun sait ça. Nous sommes en plein hiver ; mais cela est indifférent aujourd’hui. Depuis que les principes subversifs des Libéraux triomphent, on n’est plus sûr de rien ! Les communeux canadiens ont bouleversé le ciel habitué à n’obéir qu’à notre politique. L’honorable Hector, qui voit là des signes célestes évidents, ne veut plus se présenter dans un pays qui rompt si brusquement avec la routine, et pour qui rien n’est plus sacré, pas même l’ordre des saisons. Non, pas même cela. Le désordre est partout et le cataclysme menace toutes les têtes qui ont repris le feutre et le chapeau de castor. De minute en minute on attend le tonnerre ; un craquement terrible, un éboulement formidable à chaque instant retentit ; ce sont les toits qui rejettent leur épaisse couche de glace. Les chevaux se sauvent épouvantés, et les passants, voulant fuir, enfoncent dans des abîmes : les voitures plongent et replongent ; sous chaque pas, les cahots s’entr’ouvrent béants ; les gouttières gémissent et ploient sous les torrents de cristaux glacés qui les entraînent dans leur chute ; le givre, en longues grappes étincelantes, pend aux arbres courbés jusqu’à terre, aux fils télégraphiques partout brisés et courant sur le sol, poussés par le vent, comme des serpents en déroute. Les chapeaux, les yeux, le nez, le menton, les mains, tout ruisselle et se couvre de paillettes étincelantes comme les stalactites des grottes. Au loin, tout partout, jusqu’aux montagnes où s’assemblent les brouillards, la campagne ploie sous un large manteau de glace sur lequel glissent en bondissant les gouttelettes de pluie, comme des larmes sur le sein d’une marâtre. Des vapeurs blanches pendent comme des haillons aux flancs des Laurentides, ou se déchirent sur leurs cimes hérissées en voulant s’enfuir avec le vent qui les fouette ; quelques-unes flottent indécises ; les autres se précipitent affolées à travers champs et ravins.

Tantôt elles dérobent le ciel sous leurs longs plis humides ; tantôt, s’entr’ouvrant tout à coup, elles versent sur le sol les torrents condensés qui gonflent leurs flancs. La rafale balaie en vain la plaine ; elle n’a plus qu’un son étouffé, et les arbres, enfouis sous le givre, compacts, ramassés ne rendent plus ses échos mugissants. Le vent vient mourir à leurs pieds ; aucun souffle ne pénètre leurs branches inexorablement enlacées, et qui craquent, et qui tombent ensemble en jonchant le chemin de débris retentissants. L’œil qui cherche l’horizon ne voit rien que les flottantes épaves des nues qui, tantôt s’affaissent jusqu’au ras de terre, tantôt se déploient péniblement dans une atmosphère étouffant de son propre poids : la fumée des maisons ne peut s’élever et tombe en couvrant la ville d’un vaste bandeau qu’aucune brise ne soulève, qu’aucun regard ne peut pénétrer. Cette fumée brûle les yeux, mais tous les tuyaux la vomissent à l’envi ; il a beau faire doux, on se chauffe toujours, d’autant plus que le bois a diminué de prix. Ô sagesse de la nature !

Depuis deux jours le soleil est sans éclat ; il n’a pas un rayon. Un disque siroteux et bistré l’entoure, et la terre ne semble éclairée que par la froide et dure transparence de son linceul de glace ; des lambeaux de crêpe, déchirés et tremblants, pendent du haut des cieux ; on dirait que la nature agonise et que, n’ayant plus même la force de gémir, elle se dissout et s’écoule en torrents silencieux. Dans la clarté éplorée du jour, on croit voir comme les longs cils chargés de pleurs d’un vaste regard qui s’éteint ; la vie, le mouvement ont disparu, la destruction seule est active ; on entend à chaque instant le bruit de son œuvre et l’on se demande s’il restera rien au printemps de la splendeur de nos bois, du macadam des chemins et des toits des maisons.

Dans l’avenue Sainte-Foy, tous les arbres chargés d’arôme et de feuillage qui, durant l’été, arrondissent au-dessus de la route leur dôme parfumé, et versent sur le passant les fraîches harmonies de leurs ombres, sont presque tous pliés jusqu’à terre, incapables de se redresser sous l’averse froide qui multiplie et entasse les bandelettes de givre sur leurs branches. Ils courbent la tête sans lutte, sans frémissement, sans bruit, si ce n’est lorsque leur tronc, pénétré jusqu’au cœur, s’entr’ouvre violemment, et que d’innombrables rameaux s’en arrachent pour aller joncher le chemin de leurs débris.

Quel spectacle ! Le ravage, aussi magnifique que terrible, a fait de chaque arbre, tout le long de l’avenue, comme un groupement et un échafaudage de prismes étincelants où le jour pâle vient revêtir tout à coup des couleurs aussi vives que fantastiques. On dirait qu’une mer de feu passait comme un torrent, balayant, brisant, ployant tout dans sa course brûlante, et que, subitement, elle s’est trouvée glacée, figée dans le sein même des arbres qu’elle entraînait avec elle. – Les ormes, les trembles, les érables descendent leurs branches chargées, comme une draperie qu’aucune main ne retient et qui s’affaisse lentement. Ces branches, arrondies par leur propre poids, et qui ne s’arrêtent qu’en touchant le sol, donnent à chaque arbre l’aspect d’un grand saule pleureur gémissant avec éclat, baigné de torrents de larmes auxquels le soleil lui-même, impuissant à ranimer la nature, vient mêler de lumineux sanglots.

Seul, le haut et superbe peuplier reste droit, infléchissable ; ses rameaux, dressés vers le ciel, défient la chute des nues ; il ne plie ni ne casse ; à peine a-t-il de temps à autre un gémissement étouffé, quand tout autour de lui se brise, s’arrache et tombe avec fracas ; il ne donne aucune prise à la destruction, et il la regarde impassible, dans sa dédaigneuse inviolabilité ; le givre veut en vain se fixer à ses innombrables petits rameaux qui semblent sans défense et sans force ; aussitôt il le secoue et le repousse sur les arbres voisins où le vent le jette et l’imprime en longs sillons.

Quand finira la douloureuse clémence de cet hiver sans charme, sans beauté et presque sans neige ? Déjà l’on peut à peine marcher dans les rues, comme aux matinées d’avril, lorsque le soleil n’a pas percé les gelées étendues par la nuit sur les torrents de la veille. Les maisons, les murs, les remparts, les trottoirs sont enduits d’un crépi glacé qui donne à tout ce qu’aperçoit le regard l’aspect d’un vaste suaire. On n’ose regarder où l’on marche, obligé qu’on est d’avoir toujours l’œil sur les toits des maisons qui n’ont pas encore fini de se décharger sur la tête des passants. Mais si l’on fait un faux pas, on est sûr de se casser une jambe ou de se tordre les reins. Entre deux périls presque inévitables, l’un menaçant les pieds, l’autre la tête, que doit-on faire lorsqu’il faut sortir ? On ne peut pas ahurir l’Éternel en lui recommandant son âme vingt fois par jour, et tout le monde n’a pas la ressource suprême de faire une chronique à côté d’un bon feu, en narguant les caprices destructeurs de la nature.

L’appel nominal même, en plein vent, loin des toits, n’offre aucune garantie. J’ai vu hier, un brave habitant de la banlieue, venu pour acclamer Fréchette, et qui avait négligé d’essuyer quatre à cinq gouttes de pluie qui lui étaient tombées sur le nez. Rapidement ces gouttes s’étaient figées sur place ; d’autres étaient venues s’ajouter à elles, de sorte que le pauvre homme avait fini par avoir sur le plus chatouilleux des organes une véritable corne de plus d’un pouce de hauteur. Il n’osait l’ôter, de peur de s’enlever le nez en même temps : « Qu’allez-vous faire avec cette bouture ? » lui demandai-je timidement. « Je pense bien qu’il va me falloir attendre le printemps pour qu’elle dégèle », me répondit-il.

Voilà comment notre peuple est éprouvé, même aux plus grands jours de son histoire. Voilà comment tout tourne en ce monde, par quelque côté ou par quelque fin burlesque, même la chronique qui débute par les éléments en démence et qui termine par un nez de Canadien.

Je m’abstiens pour aujourd’hui de vous donner des nouvelles électorales, quoiqu’elles soient toutes fraîches, et quoique je puisse facilement faire concurrence au télégraphe aux trois quarts démoli sur toutes les lignes. Le vent du succès, d’un succès inouï, aura déjà soufflé jusqu’à vous. L’opposition ! on ne la voit nulle part. Déjà je signale un danger pour le parti Libéral trop puissant. Il a attendu trop longtemps et la fortune lui est venue trop subitement ; qu’il prenne garde qu’elle l’étouffe. Par bonheur, un parti se compose de bien des éléments, et il y en a toujours qui restent bien maigres, quand les autres gémissent dans l’embonpoint.

[3] MORITURI MORTUO  (Ceux qui vont mourir à celui qui n’est plus)
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MORITURI MORTUO[39]

(Ceux qui vont mourir à celui qui n’est plus)

Avant-hier matin, un télégramme de deux mots annonçait tout à coup la mort de Lucien Turcotte, l’ami, le compagnon de toute la jeunesse de notre ville. Pas d’autre détail. Il s’est éteint sans doute doucement, sans agonie, après une maladie qui, depuis près d’un an, le conduisait à pas comptés et certains vers le tombeau ; sans effort, comme sans lutte peut-être, il a franchi l’obstacle suprême qui sépare l’homme de l’éternité.

Aucun de nous ne pouvait être près de lui ; aucun de nous n’a pu apprendre à mourir de celui dont la vie avait été pour tous un exemple. Jusqu’au dernier moment nous avions espéré, quoique le dénouement fatal fût presque certain : on ne peut pas croire que la mort soit inexorable pour la jeunesse et qu’elle abatte la force brillante comme elle enlève d’un souffle les existences flétries. Mais maintenant elle a fait son œuvre. – Nous avions pensé toujours qu’au moment de livrer le combat de la dernière heure, elle reculerait devant ce jeune homme de vingt-sept ans, armé contre elle de toutes les promesses de l’avenir ! nous pensions qu’elle serait arrêtée violemment devant cet âge à qui la nature apporte tout à coup, dans les crises suprêmes, une force inconnue et des ressources mystérieuses.

Mais pour la mort, rien n’est sacré ; pour elle la jeunesse, le talent, la vertu n’ont pas de privilèges : sous son terrible passage, les têtes les plus hautes sont celles qui tombent les premières, et elle se hâte de frapper les cœurs les plus vaillants, comme si elle craignait de s’attendrir aux sanglots qui retentissent autour d’elle.

Pauvre cher Lucien ! Eh bien ! non, la mort n’a pas tout fait encore. Elle ne nous ôtera pas cette heure où nous nous rassemblons tous autour de ton lit funèbre avant qu’on te descende dans cette fosse glacée qui t’attend. Tous, tous tes amis sont autour de toi en ce moment pour presser encore une fois ta pauvre main amaigrie par une année de souffrance ; jusqu’à ton dernier jour tu pensas à nous ; jusqu’à notre dernier jour, nous penserons à toi ; nous nous rappellerons combien tu étais bon, généreux, sympathique, discret, dévoué ; tu ne savais pas que tu avais une santé à conserver, et c’est peut-être cela qui t’a fait mourir. Tu te serais tué par le travail, si la mort jalouse ne se fût hâtée de mettre sur ta route un piège inattendu où tu es tombé tout entier, à l’heure où l’avenir t’enveloppait de ses plus brillantes caresses, et tes amis de leur plus chaude affection. Tu pouvais tout espérer et atteindre à tout, car, avec l’âme, tu avais l’intelligence et la science ; tu brillais au premier rang d’un groupe d’élite, et la fortune te ménageait le plus rare de ses bienfaits, celui de ne pouvoir faire d’envieux.

Tu n’as pas eu le temps de rien laisser de toi que le vide irréparable que fait ta mort dans nos rangs et nos éternels regrets. La renommée avait déjà promené ton nom de bouche en bouche, et la gloire t’attendait avec de frais lauriers ; mais tu n’as pu arriver jusqu’à elle, et, peut-être, Dieu dédaignait-il pour toi cette gloire profane, indigne de ses élus : tu es mort avec la gloire bien plus noble et bien plus haute, quoique moins éclatante, d’une vie sans tache et d’un nom aussi cher qu’il était pur.

Et, maintenant, qu’es-tu ? Un pauvre corps déjà flétri, une dépouille brisée que nous ne reconnaîtrions peut-être pas si nous la voyions, sur un lit que couvre ton linceul, à côté d’une bière entr’ouverte, et, quelques pas plus loin, le fossoyeur courbé dans l’ombre, qui attend les dernières instructions de la mort.

Et voilà tout ce qui reste d’une vie que tant de choses avaient faite précieuse et chère. Tu avais tous les dons de l’esprit et du cœur, devant toi une brillante carrière qu’avaient préparée de fortes études, et déjà même tu avais connu le succès à l’heure où tant d’autres se cherchent seulement un chemin. Tout te souriait ; l’espérance te tendait ses larges bras, et pour toi c’étaient ceux d’une mère ; elle ne voulait pas te tromper, toi qui avais été heureux avant d’avoir pu à peine désirer de l’être ; tu étais cher à l’ambition elle-même, cette marâtre qui étouffe sur son sein presque tous ses enfants, et elle t’avait comblé alors même que tu pouvais à peine bégayer son nom.

Subitement, santé, avenir, succès, renommée, tout s’est évanoui. Il n’y eut d’égal à cette fortune rapide que l’envahissement non moins prompt de la mort. Un an t’avait suffi pour élever ton piédestal ; un an a suffi pour qu’il s’écroulât sous tes pieds. Mais, dans le calme anxieux qui entourait ta longue maladie, dans le détachement graduel de toutes les choses d’ici-bas, tu avais appris à mépriser la mort, à balancer les choses périssables avec ce qui est immortel, et tu t’étonnais du néant des agitations humaines.

Plus grand et plus utile exemple ne nous fut jamais donné, et nous qui te pleurons si amèrement, nous regardons encore avec une satisfaction jalouse ton entrée si victorieuse dans l’éternité que tu ne redoutais plus bien des jours avant ta mort. À l’aurore nouvelle tes yeux se sont ouverts avant même de se fermer à la pâle lumière de notre misérable vie, et, avant de quitter la terre, ton âme dégagée volait déjà libre dans les cieux. Oh ! apprends-nous les secrets de cet autre monde si redouté et qui n’est pourtant qu’une délivrance, une éclosion au bonheur que nous cherchons en vain parmi les ténèbres que tu as franchies ; fais rayonner dans nos cœurs les immortelles espérances de la tombe ; reste avec nous comme la lumière de notre âme, nous qui allons maintenant te dire adieu et qui nous éloignons pour toujours de ces pauvres restes qui sont tout ce que la mort a laissé d’une vie que nous avons si longtemps et si tendrement partagée.

Adieu, adieu, cher ami ; nous ne tarderons pas à te rejoindre. Notre jeunesse à nous est déjà aux trois quarts envolée ; ce qui en reste ne pourra longtemps retarder la mort et son œuvre sera facile. Heureux toutefois d’avoir trouvé dans la tienne un enseignement et une force qui raniment nos défaillances ! Plus heureux encore si, comme toi, nous méritons de laisser après nous d’aussi inconsolables et d’aussi justes regrets ! !

[4] NOS INSTITUTIONS, NOTRE LANGUE ET NOS LOIS
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NOS INSTITUTIONS, NOTRE LANGUE ET NOS LOIS

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C’était le 14 février 1874, cent douze ans après la conquête du Canada par la Grande-Bretagne et un mois après la clôture de la session locale, pendant laquelle notre langue avait reçu de nouvelles atteintes plus terribles que les précédentes, et où nos institutions et nos lois auraient sombré sans retour si un ancien honorable ne se fût hâté d’être défait par acclamation dans tous les comtés gardés en réserve pour amortir sa chute.

Il faisait un temps doux, tellement doux, que le pont de glace devant Québec était couvert de longues nappes d’eau ; un vaste miroir, plein de cahots et de perfidies, s’étalait sous le regard inquiet ; la route directe au dépôt du Grand-Tronc à Lévis était devenue impraticable et il fallait traverser droit en face de la ville, pourvu toutefois qu’on osât faire ce trajet la nuit.

Or, il était samedi, huit heures du soir, et j’avais à prendre le train pour Montréal. Retarder mon voyage était impossible ; l’homme ne dispose pas du lendemain, surtout quand ce lendemain est un dimanche, jour que Dieu se réserve spécialement. Je partis donc, je franchis héroïquement le noble fleuve retenu captif, et j’arrivai juste à temps pour prendre le train.

Le Grand-Tronc, depuis un mois, partait exactement à l’heure indiquée, ce qui avait été cause de nombreuses déceptions et récriminations. On était habitué à se plaindre, depuis quinze ans, de ce qu’il était toujours deux ou trois heures en retard ; on s’était formé à cette plainte, devenue l’accompagnement invariable de tout départ ; et voilà que tout à coup on en était privé ; le Grand-Tronc allait être exact comme un chemin de fer d’Europe ou des États-Unis, on n’aurait plus rien à reprocher à cette compagnie maudite, si richement subventionnée par le public pour se moquer de lui ; on n’aurait plus raison de récriminer, comment faire ? Rester Canadien sans se plaindre, tel était le problème, et il avait fallu le résoudre brusquement, inopinément, sans avoir reçu avis.

On avait bien essayé de reprocher au Grand-Tronc son exactitude même, pour inattendue, inespérée, dérogatoire, mais cela n’avait pas pris : les gens désintéressés se moquaient des voyageurs pris en flagrant délit de retard et l’on était réduit à partir sans grommeler ; on évitait une heure d’attente à Lévis et l’on arrivait à Richmond assez tôt pour faire la connection avec toutes les autres lignes, c’était prodigieux !

*

Le soir du 14 février, le Grand-Tronc partit comme il avait coutume de le faire depuis un mois ; je pris un Pullman car, sorte de boîte à ressorts douillets, au mécanisme moelleux et silencieux, dans laquelle on serre un passager, jusqu’à ce qu’il ne donne plus signe de vie. L’asphyxie y est lente, réglée, mutuelle ; la chaleur, l’acide carbonique renvoyé par les poumons, la poussière, les chaussettes, un entassement de toute espèce d’objets presque innommables y forment les éléments variés et certains d’un empoisonnement insensible. Pour deux piastres, on a la liberté de recourir à ce suicide réciproque autorisé par la loi ; il n’y a qu’un moyen d’y échapper lorsqu’on fait tout le trajet entre Montréal et Québec, c’est de se faire réveiller par le conducteur, à Richmond, où il y a une demi-heure d’arrêt, et où l’on peut descendre pour faire une nouvelle provision d’oxygène au-dehors. C’est ce que je fis.

Il était en ce moment deux heures du matin ; je laissai mes compagnons de voyage inconsciemment en proie aux derniers spasmes de l’asphyxie, et je sautai sur la plateforme de la gare qui offre une promenade d’environ deux cents pieds de longueur. Au bout d’une minute, mes poumons, mes jambes et mes reins avaient repris leur élasticité, et je marchais superbement à grands pas, en regardant les étoiles qui me le rendaient au centuple.

La nuit était calme, tendre, presque souriante ; ni plis, ni voiles, ni nuages descendant sur la terre comme pour épancher les tristesses d’un monde inconnu ; sur un fond clair, que ne rayait aucune ride, les étoiles secouaient leur tremblotante clarté, comme des perles suspendues dans l’air et frémissant au moindre souffle ; on entendait au loin les sifflets des locomotives qu’un écho discret laissait doucement s’amortir ; les trains, venus de tous les points, se faisaient chacun, dans la gare, une place tranquille, et semblaient vouloir obéir au vœu de la nature qui, cette nuit-là, avait l’air de se recueillir ; les cris mêmes des conducteurs n’étaient qu’une note assoupie, et le « all a’board » réglementaire ne frappait que sourdement l’atmosphère languissante. De temps à autre, quand s’ouvrait la porte d’un car, quelques ronflements étouffés passaient à travers ; on voyait des allongements de jambes enchevêtrées menacer le plafond, des corps pliés en deux, tordus, renversés, et l’on sentait comme des souffles rapides s’agiter un moment et puis disparaître, ne laissant d’autre trace qu’un souvenir étrange, péniblement dissipé.

*

La fin de la demi-heure d’arrêt approchait : conducteurs de tous grades, chauffeurs, garde-malles s’étaient repus au buffet ; notre train, après mille déplacements et combinaisons, s’était enfin constitué, et nous allions repartir... Alors, comme je faisais une dernière fois la longueur de la plateforme, ayant repris une merveilleuse vigueur et capable de supporter une asphyxie prolongée, je vis arriver à moi, presque en courant, un homme effaré, qui, d’une voix pleine d’angoisse, s’écria : « C’est-il là la traine qui descend à Québec ? celle qui monte à Montréal n’est pas sur c’te lisse cite ? »...

En ce moment, quelques étoiles se couvrirent, la lune passa derrière un nuage, la locomotive jeta dans l’air son cri lugubre, comme une plainte aux échos du passé ; la vapeur, jaillissant des soupapes, enveloppa la gare, tout fut confondu dans un brouillard rapide, je m’élançai dans le car, et seul, étendu sur un divan, je me mis à rêver.

*

L’accent et les paroles de l’homme qui était accouru vers moi restaient ineffaçables dans ma pensée. Pourquoi avait-il dit « la traine » au lieu du « train » ? Par quelle fantaisie ou quelle préférence bizarre un mot aussi ordinaire avait-il été si aisément féminisé ? Qu’y gagnait-il, que gagnait de son côté le peuple par cette corruption inutile d’un mot à la portée de tous ?

Alors, je pensai que les langues en elles-mêmes ne sont que des instruments, qu’elles n’existent que comme l’expression de ce qu’on veut représenter, et que les mots n’ont de sens que celui qu’on y attache ; que ce nom de train, du reste rarement entendu dans le sens actuel par l’homme du peuple, ne signifiait rien à ses yeux ; qu’au contraire la traine disait beaucoup plus et rendait bien mieux ce qu’il avait dans l’esprit ; je réfléchis en outre que les langues ne sont pas seulement l’expression des idées, mais encore l’image vivante des sentiments, des habitudes, de l’éducation, des manières de voir et de comprendre les choses, d’organiser et de passer la vie, propres à certains groupes d’hommes, qu’elles sont le fruit direct du caractère ou du tempérament, qu’elles ne sauraient être indifféremment substituées l’une à l’autre ; que le français, par exemple, ne conviendrait jamais à la nature des idées et au genre de vie d’un Anglo-Saxon, et, qu’en ce sens, le mot de nationalité est d’une conception beaucoup plus étendue et plus haute que celle à laquelle on l’astreint généralement.

Je pensai que le mot propre, exact et grammatical, était réservé seulement à un petit nombre d’élus, et que le peuple avait d’autre part sa langue à lui, irrégulière, fantastique, si l’on veut, mais tout aussi raisonnée que la première ; que le mot propre était à ses yeux celui qui rendait le mieux l’idée, et qu’il n’avait malheureusement pas pour cela le choix varié d’expressions familières aux esprits cultivés. Je compris alors que le nom de traîne venant du mot traîneau et signifiant un véhicule quelconque glissant sur la neige ou sur des lisses, avait une signification plus saisissante que celui de train qui est tout spécial et technique ; je jugeai en conséquence, que ce qui eût été une faute dans ma bouche ne l’était plus dans celle de l’homme qui m’avait abordé, et qu’il restait tout aussi bon, tout aussi vrai Canadien français que moi qui eusse reculé d’horreur à la seule idée de ce pauvre e muet à la fin du train ; seulement j’en vins à penser au titre de ce chapitre, et je sondai de nouveau les abîmes du raisonnement.

*

Qu’est-ce qui gouverne le monde ? C’est le préjugé. La raison n’y est encore pour rien, et la routine n’est que le préjugé sous un nom différent. Avec des mots on conduit les hommes ; telle devise prend l’autorité et la force d’un principe ; elle se transmet de génération en génération, et, même lorsqu’elle n’a plus de sens, elle conserve encore une consécration poétique, un prestige qui écarte la puissance et la vertu des faits. Le souvenir a une attraction merveilleuse, et le passé, mis sous forme d’adage, a un charme qui captive jusqu’aux esprits les plus sûrs et les plus précis. Le fond des choses disparaît sous la forme qu’elles revêtent, et voilà pourquoi l’on se passionne pour certaines institutions, à cause du nom qu’elles portent bien plus que pour le principe d’où elles sont sorties. Qu’importe aux hommes que le pays où ils naissent et meurent soit une monarchie ou une république ? C’est l’ensemble de leur éducation et de leurs goûts, ce sont les mœurs républicaines ou les mœurs monarchiques qui déterminent la question. Les gouvernants ne sont en somme que ce que les font et ce que sont eux-mêmes les gouvernés. On n’est pas plus libre avec une forme de gouvernement qu’avec une autre ; montrez-moi un pays où les hommes ont le sentiment de leurs droits et le respect de la liberté d’autrui, et je vous dirai de suite que le caractère des institutions de ce pays est essentiellement républicain, quel que soit le nom qu’elles portent ou qu’elles ont gardé du passé.

Montrez-moi au contraire une république parfaitement organisée, avec tous les instruments et tous les rouages qui répondent à cette forme de gouvernement, mais où la liberté n’existe ni dans l’éducation ni dans les mœurs, et je comprendrai aussitôt qu’une telle république est le meilleur outil possible aux mains des tyrans, parce qu’il n’y a pas de peuple plus avili, plus propre à l’esclavage, que celui qu’on peut asservir avec les instruments mêmes de la liberté.

Que valent des institutions dont l’essence et le principe sont bannis ? Et cependant c’est pour elles, c’est pour le nom qu’elles portent bien plus que pour la liberté, qu’elles sembleraient garantir, que des nations entières déchirent leur propre sein et se vouent fatalement au despotisme par l’épuisement.

Voilà ce que c’est que le préjugé. Voilà où mène l’amour des institutions substitué à celui des principes et des droits. Les institutions en elles-mêmes sont indifférentes, elles peuvent prendre à discrétion toutes les formes ; mais ce qui n’est plus indifférent, c’est l’objet pour lequel elles sont faites, c’est le principe qu’elles renferment. Les institutions peuvent changer, être remplacées par d’autres suivant la nécessité des temps ; à quoi sert alors de les élever à la hauteur d’un culte et d’en faire des fétiches ? fétiches dangereux, parce que le peuple les respecte encore alors même qu’elles ont perdu tous les droits au respect.

*

Tout est préjugé et la fiction règne partout ; c’est à peine si l’on peut trouver, clairsemées dans le monde, quelques rares habitudes, quelques pratiques sociales, politiques ou autres, qui ne soient basées sur une idée fausse et maintenues par la tyrannie de la routine. Si ce n’était pas le préjugé qui gouverne le monde, ce serait la raison ; et, alors, il n’y aurait plus besoin de rien établir ni de rien maintenir ; les lois et les institutions deviendraient inutiles ; la liberté, maîtresse souveraine et universelle, n’aurait plus à craindre aucune atteinte, enfin, toutes les formes de gouvernement se fondraient en une seule, forme idéale, étrangère aux préceptes, mais impérissable comme le bon sens et la justice mêmes, qui seraient ses seuls éléments.

Oui, tout est préjugé, tout, hélas ! jusqu’à ce brillant axiome devenu chez nous une vérité élémentaire – qu’on parle mieux le français en Canada qu’en France. Comment faisons-nous pour cela ? Je l’ignore ; mais il est certain que cela est, tant de gens le croient, et puis, on le leur a dit !... Ah ! Le « on le dit », voilà encore un préjugé formidable. Quoi qu’il en soit, il est entendu que les Canadiens parlent mieux le français que les Français eux-mêmes. Je ne peux pas discuter l’universalité d’une croyance aussi absolue : je m’incline, mais je reste étourdi.

Où diable avons-nous pris la langue que nous parlons ? Il me semble que nous la tenons de nos pères, lesquels étaient de vrais Français, venus de France, et qui n’ont pu nous transmettre un langage plus pur, plus en usage que celui-là même qu’ils avaient appris. Mais j’entends ! c’est en Canada, pays privilégié, favori de la Providence, que la langue française a revêtu cette pureté idéale qui nous étonne nous-mêmes et nous ravit, quand nous daignons nous comparer aux barbares Français. C’est depuis que nous sommes enveloppés d’Anglais et d’Irlandais, comme noyés au milieu d’eux, obligés de nous servir à chaque instant de leurs mots propres pour toutes les branches de l’industrie, du commerce et des affaires ; c’est depuis que nous avons perdu jusqu’au dernier reste des habitudes domestiques et des coutumes sociales de la France, depuis que son génie s’est retiré de plus en plus de nous, que nous en avons épuré, perfectionné de plus en plus le langage ! Ce qui serait une anomalie partout ailleurs devient, dans un pays étonnant comme le nôtre, où l’on voit les enfants en montrer à leurs pères, une vérité tellement évidente qu’on ne sait pas comment la prendre pour la combattre.

Un tel prodige a tout l’attrait du merveilleux, et voilà pourquoi tant d’esprits assez sérieux au fond, assez raisonnables, s’y sont laissé prendre. Le merveilleux ! voilà encore un préjugé. Il n’y a rien de merveilleux ; c’est notre ignorance qui crée partout des prodiges, et, ce qui le prouve, c’est que le plus grand des miracles aux yeux d’un étranger ignorant de toutes nos perfections, n’est pour nous qu’un fait banal, depuis longtemps reconnu.

Étant admis que nous parlons un français qui ferait rêver Boileau, je me demande pourquoi nous consentons à y mêler un tel nombre d’expressions, absolument inconnues, même des Anglais de qui nous prétendons les tirer, mais en les arrangeant à notre façon.

Ah ! c’est ici que je reconnais l’étonnante supériorité du Canadien français. « Notre langue ! que signifie-t-elle, se dit-il, dès lors qu’elle ne peut plus servir aux trois quarts des choses qu’il nous faut exprimer journellement ? Nos institutions ! qu’est-ce que c’est ? où sont-elles ? on ne les voit plus que dans la devise du Canadien, de Québec, devise noble, s’il en fut, mais fort incomplète, puisqu’elle ne représente que le passé. Nos lois figurent aussi dans cette devise patriotique ; mais qu’est-ce encore ? Sans aucun doute les lois subsistent, tant qu’on ne les détruit ou qu’on ne les modifie pas. Mais quel est donc le peuple, dans cet âge de changements profonds et rapides, qui ne modifie pas ses lois de façon à les adapter aux conditions nouvelles de la société ? Quel est donc le peuple qui change ou détruit ses lois pour le simple plaisir de le faire ? Qu’est-ce qu’une devise peut ajouter, que peut-elle retrancher de plus ou de moins aux circonstances de la vie politique ? Les lois, les institutions, la langue, tout change ; et, si elles seules devaient rester immuables, il y aurait une confusion, une anarchie qui serait pire que le chaos, si seulement elle était possible. »

Qui songe à attaquer les lois, qui songe à attaquer les institutions existantes et utiles ? Et qui pourrait nous ravir notre langue, si nous y tenons nous-mêmes ? Préjugé, préjugé ! Pense-t-on qu’une devise empêche ce qui est ? Pense-t-on qu’elle ne forme pas un contraste brutal entre l’époque d’où elle est sortie et ce qui se passe sous nos yeux depuis vingt-cinq ans ? Quelles lois, quelles institutions voulez-vous dire ? Celles du passé ? cherchez-en les débris. Quant à la langue, elle est immortelle dans son essence et par son génie propre, quelques nouveautés qu’on y ajoute, quelque altération qu’elle subisse du temps, des besoins et des créations nouvelles. L’homme du vingtième siècle ne parlera pas assurément comme celui du dix-neuvième, et nous sommes loin de parler aujourd’hui comme le faisaient nos ancêtres ; mais la langue française conservera, tant qu’elle existera comme forme distincte, son caractère essentiel, sa tournure, sa physionomie, l’ensemble de ses traits.

Le malheureux qui dit la traine pour le train, ne cesse pas d’être français parce qu’il n’est ni grammatical, ni exact ; et personne n’empêchera le peuple de franciser à sa façon les mots, étranges pour lui, qu’il entend dire, pourvu qu’il en connaisse le sens. Nous-mêmes, gens communément appelés instruits, qui parlons une langue monstrueuse, qu’y a-t-il cependant de plus vraiment français que nous ?

Il en sera ainsi pendant bien des siècles encore, jusqu’aux dernières générations de l’homme conservant son organisation actuelle ; aucune forme ne se perd. On a beau dire que l’avenir du monde appartient à la race saxonne ; il se dit bien d’autres absurdités ! Autant vaudrait prétendre que la terre est le domaine d’une classe d’êtres spéciale, et que l’infinie variété des produits de la nature ne convient qu’à une seule espèce. Au contraire, plus l’homme se perpétuera et multipliera, plus augmentera le nombre, la diversité des types humains. Le développement actuel de la race saxonne n’est autre que la prédominance du progrès matériel ; il est utile, il est nécessaire au progrès général, mais seulement pour une période plus ou moins prolongée. Dans le mouvement ascensionnel, indéfiniment multiple de la grande famille humaine, quelle race peut prétendre longtemps à primer toutes les autres ? Déjà la race saxonne donne elle-même des signes d’affaiblissement manifestes ; dans les pays où elle se propage, en dehors de son foyer propre, elle a déjà reçu des modifications profondes, tandis que des peuples nombreux, encore jeunes, ne font que poindre à l’horizon de l’avenir, à peine initiés aux splendeurs scientifiques du monde moderne.

*

La race saxonne, par elle-même, est très-peu productive ; elle n’a pas une grande vitalité, et il lui manque l’élasticité, la souplesse qui se prêtent à toutes les formes ou qui se les assimilent. Elle couvre le monde, parce qu’elle s’est répandue partout, mais elle ne se multiplie guère, et, quand elle aura accompli son œuvre, déjà aux deux tiers parfaite, il faudra qu’elle fasse place à d’autres. L’avenir du monde appartient en somme à l’idée, à l’idée qui est la mère féconde, la grande nourrice de tous les peuples, et dont le sein est intarissable ; l’avenir du monde appartient à la race dont la langue, mieux que toute autre adaptée aux démonstrations scientifiques, pourra mieux répandre la science et la vulgariser.

L’élément saxon, proprement dit, s’efface rapidement, lorsqu’il est placé au milieu de circonstances qui le dominent ; l’élément latin, au contraire, ne fait qu’y puiser une énergie et une vitalité plus grandes ; c’est que l’homme des races celtes et latines porte en lui les traits supérieurs de l’espèce humaine, ses traits persistants, indélébiles ; c’est qu’en lui la prédominance morale et intellectuelle, qui donne sans cesse de nouvelles forces à l’être physique, en font bien plus l’homme de l’avenir que ne l’est celui de toutes les autres races. Je suppose la France amoindrie de moitié, réduite aux anciennes provinces qu’elle avait sous Charles VII ; je suppose qu’elle ait perdu son prestige politique, sa prépondérance dans les conseils de l’Europe, aura-t-elle perdu pour cela la prépondérance de l’idée ? Que les nombreux essaims saxons envahissent l’Amérique ; qu’ils se répandent dans l’Australie, dans l’Inde, dans la Malaisie, dans la Polynésie, ils ne s’assimilent pas les populations et ne communiquent aucun de leurs traits particuliers, tandis que le Français, par son caractère d’universalité et sa nature sympathique, attire aisément à lui tous les éléments étrangers.

Les peuples civilisés ne disparaissent jamais, quelque petits, quelque faibles qu’ils soient, parce que leur concours est nécessaire aux modes variés du perfectionnement humain. Les plus petits ne sont pas toujours ceux qui ont le moins d’action sur la marche de ce progrès, et la race saxonne aura beau avoir encore pendant longtemps le nombre, elle n’aura jamais l’ascendant réel, l’ascendant intellectuel et moral sur le reste des hommes.

Réjouissez-vous donc, descendants des Normands et des Bretons qui habitez l’Amérique, en face de cette perspective splendide. Pendant un siècle, vous êtes restés intacts ; rien n’a pu vous entamer, parce que vous étiez supérieurs, comme types, à toutes les atteintes ; vous avez multiplié admirablement ; faites-en autant pendant un siècle de plus et vous serez les premiers hommes de l’Amérique. Il est à cela toutefois une condition, une seule, bien simple et très-facile :

Apprenez à lire.

[5] LA PEINE DE MORT
[5]
LA PEINE DE MORT

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Si l’exécution par la main du bourreau n’était pas définitive, irréparable, je l’approuverais peut-être. Un homme casse la tête à un autre, on lui casse la sienne et on lui en remet une meilleure, très-bien ! Tête pour tête, c’est la loi du talion. Belle chose en vérité que cette loi-là ! Ce n’est pas la peine, si la société, être collectif, froid, sans préjugés, sans passion, n’est pas plus raisonnable qu’un simple individu, ce n’est pas la peine qu’elle se constitue et se décrète infaillible. Vaut autant revenir à la justice par soi et pour soi, qui a moins de formes et tout autant d’équité.

Au moyen âge et plus tard, on trouvait que la mort ne suffisait point, qu’il fallait torturer et faire mourir un condamné des milliers de fois avant de lui porter le coup de grâce. La société moderne fait mieux ; elle admet les circonstances atténuantes, elle n’inflige pas de supplices préalables, elle s’est beaucoup adoucie, et c’est beau de la voir balancer un pauvre diable, pendant des semaines entières, entre la crainte et l’espérance, et lui accorder ensuite, s’il est condamné, plusieurs autres semaines, pour bien savourer d’avance toute l’horreur de son supplice.

Que penser de la loi qui impose à un homme pour fonction et pour devoir d’en tuer un autre ? Il faut pourtant bien, dit-on, qu’il y ait un châtiment pour punir le crime. Eh ! mon Dieu ! si cela même était une erreur ? D’où vient cette nécessité du châtiment ? Pourquoi ne pas prévenir au lieu de punir le crime ? En médecine, on dit qu’un préservatif vaut mieux que dix remèdes. Il en est ainsi dans l’ordre moral. Mais les sociétés, encore barbares, quoi qu’on en dise, plongées dans une épaisse nuit d’ignorance, en sont encore au moyen primitif de la répression, tandis qu’en faisant un seul pas de plus, elles toucheraient à la vraie civilisation, qui n’a pas besoin d’être armée, parce qu’elle n’a rien à craindre.

Ce qu’on a compris jusqu’à présent par la civilisation n’en est pas même l’image. Chaque peuple célèbre, qui a laissé des monuments de littérature et d’art, n’avait qu’une surface très restreinte, ne couvrant qu’un petit groupe d’hommes policés, pendant que la masse restait sauvage, brutale et toujours féroce. La véritable civilisation ne peut exister sans une égalité parfaite de lumières et de conditions qui détruit l’envie, cause commune de tous les crimes, qui élève et purifie l’intelligence.

Niveler, dans un sens absolu, est un mot destructeur et criminel ; il faut le repousser sans merci. Aspirer doit être le mot des sociétés modernes ; aspiration des classes inférieures, des masses au niveau conquis par le petit nombre d’esprits éclairés qui servent comme de phare à chaque nation. Qu’il n’y ait plus d’ignorance ni de couches sociales, mais que toutes les classes soient également éclairées et humanisées, et le crime disparaîtra.

Ce n’est pas en donnant le spectacle du meurtre qu’on peut espérer de détruire le crime ; on ne civilise pas en faisant voir des échafauds, on ne détruit pas les mauvais instincts en faisant couler le sang, on ne corrige pas et l’on n’adoucit pas les mœurs en entretenant le germe fatal qui porte en lui toutes les passions criminelles. La société n’a plus aujourd’hui l’excuse des siècles passés qui ne savaient se débarrasser d’un criminel qu’en l’immolant ; elle doit prendre sur elle le fardeau des principes qu’elle proclame et rendre efficaces les institutions qui ont pour objet de prévenir le crime afin de n’avoir pas à le châtier.

L’horreur des échafauds s’est inspirée de chaque progrès de l’homme dans sa réconciliation avec les principes de la véritable justice. La peine de mort pour les hérétiques, pour les magiciens, pour les voleurs, a disparu ; la peine de mort pour les assassins même recule de plus en plus devant la protestation de l’humanité. Les circonstances atténuantes ont marqué la transition entre une époque barbare et les efforts que la société a faits pour détruire ses vices ; il ne reste plus qu’à accomplir le dernier triomphe de la civilisation sur les préjugés qui seuls arrêtent encore le progrès des mœurs.

*

Je dis que le châtiment, de même que le remède, est impuissant à guérir le mal tant que la cause de ce mal subsiste. C’est elle qu’il faut attaquer et détruire. L’ordre moral est analogue à l’ordre physique. Dans les pays où la fièvre jaune entasse ses victimes, si l’on ne faisait que soigner les sujets atteints, combien d’autres ne tarderaient pas à succomber au fléau ? Mais ce qu’on cherche avant toutes choses, c’est de détruire les éléments corrompus de l’air ; on combat l’épidémie dans ses causes permanentes, on dessèche les marais et l’on entretient la salubrité par tous les moyens connus de l’art. Souvent, ces moyens simples et faciles ne sont pas ou sont mal employés, parce que les préjugés, les discoureurs, les gens d’école et de routine s’y opposent au nom de l’usage et des procédés consacrés par le temps ; il en est ainsi de l’état social où le mal subsiste, parce qu’on ne veut pas en reconnaître la véritable cause et parce qu’il y a toute espèce de classes d’hommes intéressés à ne pas le détruire.

« Quand un membre est gangrené, s’écrient les apôtres du talion, on le coupe ; ainsi faut-il que la peine de mort délivre la société de ses membres corrompus. » Ah ! si c’était là un raisonnement sans réplique, sont-ce bien les meurtriers seulement qu’il faudrait conduire à l’échafaud ? Mais non ; tant qu’il y aura une loi du talion et que la justice n’aura pas trouvé d’autre formule que celle-ci : « œil pour œil, dent pour dent ; » tant qu’il y aura des lois de vengeance et non des lois de répression et d’amendement, la société n’aura rien fait pour se rendre meilleure et ne peut que consacrer par certaines formes ce qui redevient un crime quand ces formes disparaissent. Qu’on y songe bien un seul instant, en mettant de côté toutes les idées reçues, toutes les tromperies de l’éducation, et la peine de mort apparaîtra plus horrible que le plus épouvantable des crimes. La justice n’est-elle donc que l’appareil formidable d’un juge, d’un jury et d’un bourreau, ou bien est-elle ce sentiment profond, indestructible, éternel, de ce qui doit faire la règle des hommes ?

Or, ce que je nie, ce que je nie avec toute l’énergie de la pensée, c’est que la société ait le droit d’élever des échafauds. Je dis le droit, le droit seul ; je ne m’attache pas à l’opportunité, aux effets produits, à une nécessité de convention, à l’exemple de l’histoire, toutes choses qui sont autant d’armes terribles contre la peine de mort, je n’invoque que le droit, exclusivement le droit, et voici sur quoi je m’appuie :

Personne, pas plus la société que l’individu pris à part, n’est le maître de la vie humaine ; elle ne l’est pas davantage sous prétexte de rendre la justice, car la justice des hommes ne peut aller jusqu’au pouvoir de Dieu. La société ne peut tuer non plus pour rendre au meurtrier ce qu’il a fait, car alors la justice n’est plus que la vengeance, et retourne à la loi rudimentaire et barbare du talion qui regarde le châtiment comme la compensation du crime. Or, toute compensation veut dire représaille : cela ne résout rien, car la compensation est arbitraire et relative. Vous voulez que le sang efface le sang ; les anciens Germains se contentaient d’imposer une amende à l’assassin ; d’un côté comme de l’autre, il n’y a pas plus de justice, car le châtiment ne doit pas viser à compenser, mais à prévenir le mal.

Voici un homme qui a commis un crime, deux crimes atroces ; il se trouve en présence de la société vengeresse. La société vengeresse ! voilà déjà un mot qui étonne. Le penseur se demande si une société qui se venge a le droit de juger et de condamner : il se demande si la justice, qui est éternelle, peut bien aller de concert avec la loi qui n’est souvent qu’une convention fortuite, une nécessité qui emprunte tout aux circonstances et qui varie avec elles, parfois même au détriment de ce qui est juste.

Le criminel est en présence de son juge ; il a un avocat pour le défendre. Tout se fait dans les formes ; il a le bénéfice des circonstances atténuantes ; mais rien ne peut le soustraire au sort qui le menace. On va le condamner ; à quoi ? à la peine de mort. Il a tué ; n’est-ce pas juste ?

Un instant ! Qui dit que cela est juste ? Vous, vous-mêmes, la société. Vous vous décrétez de ce droit qui n’appartient qu’à Dieu, et puis vous le proclamez, vous l’érigez en maxime, il fait loi. Vous ne voyez donc pas que vous vous faites juge dans votre propre cause ? Et si cette loi, contre laquelle la conscience humaine aujourd’hui proteste, n’est qu’un manteau qui couvre votre ignorance ou votre impuissance à trouver les vrais remèdes, n’est-elle pas cent fois plus criminelle que la passion aveugle qui a poussé le bras dans un moment de colère irréfléchie ? Le meurtre est un grand crime, c’est vrai : mais souvent ce crime n’est que l’effet d’une surexcitation passagère, ou de quelque vice de nature, le plus souvent même d’une éducation qu’on n’a rien fait pour corriger, et dont la société est la première responsable. Et cependant cette société, qui veut être juste, punit le criminel d’un long supplice qui commence le jour de son emprisonnement et finit le jour de son exécution !

Qu’on ne parle pas de l’exemple : c’est monstrueux. N’y eût-il qu’un seul crime commis sur toute la surface du globe en un siècle, que cela suffirait à démontrer l’impuissance de ce raisonnement. L’exemple des autres, hélas ! est toujours perdu pour soi, et c’est une vérité douloureuse qu’on ne se corrige jamais, de même qu’on n’acquiert d’expérience qu’à ses propres dépens. Non, jamais, jamais la vue d’une exécution n’a servi d’exemple ni produit autre chose qu’une démoralisation profonde. Et pourquoi ? C’est bien simple. La vue du sang inspire une horreur qui vient de la sensibilité, mais qui corrompt l’esprit, et l’on voit bientôt avec plaisir ce qui ne donnait d’abord que du dégoût. Toute exécution offre le spectacle hideux d’une foule avide que le sang allèche et qui se plaît à ce qui est horrible, parce que cela donne des émotions fortes que chacun aime à ressentir.

Une dégradante curiosité l’emporte sur la répugnance ; chacun se presse pour voir comment mourra la victime sociale. On ne va pas devant l’échafaud pour apprendre à détester le crime, mais pour se repaître d’un criminel. L’exécution n’est un exemple pour personne, parce que chacun se dit intérieurement qu’il ne commettra jamais un meurtre ; l’assassin lui semble un être tellement à part, et la pendaison un fait si éloigné de lui qu’il ne peut s’en faire la moindre application, et, du reste, ce n’est pas le souvenir fortuit d’une exécution qui arrêtera le bras du meurtrier dans un mouvement de colère ou dans l’ivresse de la cupidité. De plus, l’idée dominante de tout homme qui commet un crime délibérément, est d’échapper à la justice ; cette idée l’absorbe complètement et lui fait perdre le souvenir de toute autre chose.

Or, à quoi sert de donner un exemple, s’il ne doit être utile à personne ?

Exécuter un criminel, c’est entretenir chez les hommes le goût de la cruauté ; c’est donner toutes les satisfactions à cet instinct mauvais qui porte à suivre avec tant d’ardeur les convulsions de la souffrance ; c’est contenter toutes les passions honteuses auxquelles cette satisfaction momentanée donne une excitation durable. Demandez à tous ceux qui voient le condamné se tordre dans son agonie, de quitter ce spectacle d’horreur. Ils resteront jusqu’au dernier moment, et le savoureront d’autant plus que la mort sera plus lente, le supplice plus atroce. Et c’est cela, un exemple ! Je dis que c’est de la férocité, que c’est de la barbarie convertie en justice, autorisée, appliquée par les lois, et que la société protège au nom de la civilisation.

*

Y a-t-il rien de plus horrible que de voir en plein soleil, sous le regard d’une foule immobile et palpitante, un homme assassiné froidement, donné en spectacle pour mourir, entre un bourreau payé pour tuer, et un prêtre qui prononce le nom de Dieu, ce nom qui ne devrait jamais descendre sur la foule que pour apporter la miséricorde et le salut ? Quoi ! vous donnez à un homme le pouvoir d’en tuer un autre ; vous lui donnez des armes pour cela, et vous voulez que sa conscience ne se dresse pas en lui menaçante, qu’elle ne fasse pas entendre les cris d’un éternel remords, et qu’elle lui dise qu’il a commis là une action légitime ! Et pourquoi, si cet homme rend la justice, inspire-t-il tant d’horreur, et ne peut-il trouver un ami qui serre sa main couverte de sang ou marquée encore de la corde du gibet ? Pourquoi cette réprobation de la société contre un homme qui la venge, et qui n’est que son instrument ? Pourquoi ne pas lui rendre les honneurs dus à l’accomplissement de tout devoir difficile ? Si la société a vraiment le droit de détruire un de ses membres, ce droit est sacré comme le sont tous les autres. Pourquoi alors ne pas respecter le bourreau qui ne fait qu’appliquer ce droit ? Pourquoi reculer d’horreur devant lui ? Ah ! j’entends le cri que lui jette la conscience humaine : « Si tu fais un métier de tuer tes semblables, est-ce à tes semblables de te serrer la main ? » Ah ! c’est en vain qu’on invoque un droit impie et une loi qui le consacre ; la nature et la vérité sont plus fortes que lui ; le sentiment universel l’emporte sur cette justice de fiction qui autorise le meurtre, parce qu’il est légal, et parce qu’il porte le nom de châtiment. La justice, la vraie justice, celle qui est au fond des cœurs, et que les codes n’enseignent pas, proteste contre le crime sous toutes les formes, et flétrit le bourreau par la haine et le mépris, ne pouvant pas l’atteindre avec les armes de la loi.

Qu’on n’invoque pas la parole du Christ : « Quiconque frappe avec le glaive périra par le glaive. » La morale du Christ, toute d’amour et de pardon, n’enseigne pas la représaille. En parlant ainsi, Jésus n’avait d’autre idée que de prouver que la violence attire la violence ; il ne voulait pas instituer par là tout un système de représailles sociales, ni consacrer le meurtre juridique. Il connaissait trop le prix de la vie humaine, lui qui était venu pour sauver les hommes  ; et s’il souffrit d’être exécuté lui-même, c’était pour offrir, du haut du calvaire, une protestation immortelle contre l’iniquité de la peine de mort. Si la violence attire la violence, comment peut-on appliquer cette vérité lugubre à la société qui tue froidement, sans passion, sans haine, et au nom d’une justice qu’elle méconnaît ? Ces paroles du Christ, on ne les a pas comprises, et l’on a fait de la méconnaissance d’une triste vérité le fondement d’une continuelle injustice.

La peine de mort comme tous les principes dont on commence à reconnaître la fausseté et le danger, a d’affreuses conséquences. On la maintient malgré les mœurs, malgré les protestations de la conscience publique et des esprits éclairés. Aussi, quels effets produit-elle ? elle multiplie les crimes, car rien ne séduit plus que l’espoir d’un acquittement, quand on sait qu’une peine n’existe que dans la loi et qu’elle répugne à ceux qui l’appliquent. Cette situation est profondément immorale, comme tout ce qui est composite et se contrarie en matière de principes. L’exécution est une chose si horrible que chaque fois qu’un homme a commis un crime atroce, évident, et qu’il ne peut échapper à l’échafaud, l’opinion s’émeut en sa faveur ; on le représente comme une victime, on provoque des sympathies insensées qui ont le triste résultat de faire oublier le crime, et de pervertir le sens moral. Chacun acquitte le criminel au fond de sa conscience, et s’insurge ainsi moralement contre la loi. Il y a conflit entre la justice naturelle et l’autorité ; il faut entourer le gibet de troupes ; il faut arracher le condamné à une pitié menaçante, et risquer de finir par la violence ce qu’on a commencé avec toutes les apparences du droit.

Rien n’est plus facile, je le sais, rien n’est plus expéditif que de se débarrasser d’un criminel en le suppliciant. Aux temps où la justice n’avait pas de règles certaines, où les notions en étaient inconnues, oblitérées sans cesse par l’arbitraire qui gouvernait les peuples, comme au moyen âge ; aux temps où la violence était une maxime sociale, et que le combat s’appelait le jugement de Dieu, je comprends que l’on cherchât le moyen le plus simple et le plus prompt pour rendre ce qu’on appelait la justice. Il n’y avait pas alors d’institutions qui réformassent le criminel ; on ne songeait pas au perfectionnement des sociétés. Dans un état de violence, il ne fallait pas chercher le calme et la réflexion qui conduisent aux saines idées philosophiques ; il ne fallait pas chercher la justice là où la force s’érigeait en droit, et s’affirmait tous les jours par de monstrueux attentats. Mais nous qui avons passé par toutes les épreuves d’une civilisation qui a coûté tant de sacrifices, devons-nous hériter des erreurs de ces temps malheureux ? devons-nous les sanctionner et les maintenir ? Ah ! il a coulé assez de sang innocent durant ces longs siècles de barbarie et d’ignorance pour expier à jamais tous les crimes des hommes !

*

On ne peut rendre un jugement irrévocable que lorsqu’il est infaillible, parce qu’il faut toujours laisser place à la réparation quand on peut commettre une erreur fatale. Ne pouvant pas rendre la vie à un homme, on n’est donc pas en droit de la lui ôter.

Le châtiment n’a d’autre objet que d’amender. Or on ne corrige point un homme en l’immolant et l’on pervertit les autres hommes par le spectacle de cette barbarie. On les pervertit ; des milliers de faits attestent la vérité de cette assertion ; et c’est si bien le cas que pour échapper à l’inflexibilité de la logique, à une réforme radicale de la pénalité, on propose de rendre les exécutions secrètes. C’est donc le droit de pervertir les hommes que la société a réclamé jusqu’ici.

Dieu nous a donné le droit de nous protéger ; c’est pour cela qu’il n’a pu nous donner celui de tuer un criminel qu’on a mis dans l’impuissance de nuire. Et comme corollaire, ajoutons que toute peine est injuste dès qu’elle n’est pas nécessaire au maintien de la sécurité publique.

La peine de mort n’est pas un droit, c’est une institution, et ce qui le prouve, c’est qu’elle s’est modifiée. Le droit, étant éternel, ne se modifie pas. Autrefois on condamnait à mort pour vol, pour cause politique, on mutilait, on torturait ; la société disait qu’elle en avait le droit. Aujourd’hui dans bon nombre d’États, on n’exécute plus. La société aurait donc abdiqué un droit, et cela en faveur des criminels ! Qui oserait le prétendre ?

La notion du juste n’est pas encore acquise, parce que l’amour mutuel n’est pas encore répandu parmi les hommes. Quand on verra dans un criminel un malheureux égaré plutôt qu’un ennemi, alors il n’y aura plus de peine de mort.

On dit que la peine capitale a existé dans toutes les législations, et cela depuis que le monde est monde. Avant tout, quand on veut citer l’histoire, il faut la comprendre. Or, s’il est un enseignement historique dont l’évidence éclate, c’est la complète impuissance de l’échafaud à réprimer les crimes. Quoi ! voilà un châtiment que l’on inflige depuis six mille ans, il n’a jamais produit d’effet...... et l’épreuve n’est pas encore assez longue ! Quoi ! les statistiques démontreront que partout où la peine de mort est abolie, où l’instruction publique est répandue, les crimes sont moins nombreux...... et l’on continuera de se servir de ce moyen pour moraliser les masses ! Étranges moralisateurs qu’une corde et un gibet ! Et quand bien même l’histoire ne donnerait pas cet enseignement, est-ce que l’exemple de tous les siècles peut être invoqué contre la vérité qui est éternelle et imprescriptible ? Ah ! la peine capitale n’est pas le seul débris que nous ait laissé un passé ténébreux, et dont la civilisation et le progrès modernes se défont péniblement, pas à pas. La somme des erreurs transmises de siècle en siècle est immense ; quelques vérités surnagent à peine, et l’on vient parler des enseignements du passé ! !......

*

C’est la misère et l’ignorance qui enfantent les crimes ; il n’y en eut jamais autant qu’au moyen âge et sous l’empire romain, époques où l’on mettait à mort sous les plus futiles prétextes. Or, on ne détruit pas l’ignorance et la misère par des spectacles horribles, mais par l’instruction publique qui est la condition du bien-être.

Les exécutions sont un non-sens dans une société civilisée, parce qu’elle a d’autres moyens de châtiment et de répression. Elles sont un reste de ces temps de violence où l’on ne cherchait pas à moraliser, mais à jeter la terreur dans les esprits. Aussi, de quels raffinements de cruauté s’entourait une exécution.

L’homme ignorait le droit dans l’origine, c’est pour cela qu’il en a faussé tous les principes. Il n’était qu’un être imparfait, rudimentaire, incapable de chercher la vérité que de grossières erreurs lui dérobaient sans cesse. Quand il forma une organisation sociale, ce fut au milieu des dangers ; tout était un ennemi pour lui, la guerre et le carnage régnaient partout ; il ne trouva d’autre remède que la mort, d’autre expiation que par le sang. Quand de grands crimes étaient commis, quand de grands malheurs frappaient un peuple, on prenait l’innocent et le faible, et on le sacrifiait aux dieux vengeurs. Mais à mesure qu’augmentait le nombre des sacrifices, l’esprit des peuples s’obscurcissait, et leur cœur devenait insensible.

On a fait l’histoire des siècles d’oppression et de barbarie ; reste à écrire celle des temps civilisés. Dans cette histoire encore à faire, j’en atteste l’humanité et la raison, on ne verra pas ce mot affreux : « La peine de mort. »

[6] À PROPOS DE VOUS-MÊMES
[6]
À PROPOS DE VOUS-MÊMES

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Conférence publique

Mesdames et Messieurs,

J’ai choisi pour cette conférence, je ne sais trop pourquoi, précisément le sujet le plus difficile à traiter. Allez-vous parler politique ? me disait-on de toutes parts. Allez-vous parler histoire ? Ferez-vous une simple conférence littéraire ? Ferez-vous enfin une conférence religieuse ? ? ?...... J’étais abasourdi devant ce torrent d’interrogations et ne savais plus de quel côté tourner la tête, quand, heureusement, il m’est venu à l’esprit de parler de vous-mêmes, ce qui est toujours très-intéressant pour un auditoire. Mais là encore se présentait un écueil. Comment vous satisfaire en vingt ou vingt-cinq minutes, limite extrême qui m’est prescrite par crainte que je ne tombe dans les excès et vous compromette............................... limite bien étroite, quand on songe au grand nombre de gens qui parlent de vous depuis des années, et cela tous les jours, qui ne s’en fatiguent jamais, et qui trouvent chaque fois du nouveau à dire, même quand tout semble usé, dussent-ils pour cela vous tourner à l’envers, comme on fait d’un vieil habit qu’on veut remettre à neuf ?

On aime bien à parler des gens lorsqu’ils sont absents, et même alors on en abuse. Mais les convoquer exprès pour cela, répandre trois à quatre mille circulaires qui entrent par toutes les portes et jusque dans le foyer inviolable des familles, placarder des affiches de huit pieds, en concurrence avec le baume de Wistar et les vermifuges de cent apothicaires plus ou moins homicides, se démener pendant huit à dix jours comme un poisson hors d’eau, prendre auprès de ceux qu’on tente les accents les plus doucereux pour les convaincre qu’on est le plus grand écrivain de l’univers, souffler à perdre haleine dans ce gros instrument à vent qui s’appelle la réclame, mettre sur pied un régiment d’amis qui battent la ville, vos cartes à la main, en comptant ce qu’il faut de victimes pour assurer le succès d’un Mark Twain indigène, tout cela pour venir faire au nez des gens des observations sur leur propre compte, c’est peut-être de l’audace, et je ne m’en tirerai que par la protection spéciale que je demande aux dames, ces créatures si supérieures auxquelles Dieu a refusé les apparences de la force, pour leur en laisser toute la vertu réelle dans l’épreuve, et lorsqu’il s’agit de nous soutenir ou de nous encourager. C’est aux femmes que nous en appelons, nous, pauvres prosateurs, qui ne pouvons pas toujours être poëtes pour les atteindre ; c’est à elles, dont le cœur vaut l’esprit, que nous en appelons, lorsque nous affrontons la critique, parce qu’étant bien plus capables que les hommes de nous juger, si souvent même obligées de nous pardonner, elles ont bien plus qu’eux le droit d’être indulgentes.

Messieurs, moi qui ai quitté Montréal depuis bientôt trois ans je ne sais plus au juste quels sont vos qualités ou vos défauts. Je vois une ville presque métamorphosée dans ce court espace de temps, d’innombrables maisons et des rues nouvelles, qui, malheureusement, ont encore un peu trop de poussière ; des monuments qui s’élèvent pour défier la splendeur de l’architecture antique, des parcs en perspective et des expropriations en quantité, une vie sociale singulièrement modifiée dans ses allures et dans son caractère ; le Grand-Tronc arrivant jusque sur les quais, quand il avait autrefois toutes les peines du monde à se rendre à la gare Bonaventure, cette magnifique construction qui n’excite pas l’enthousiasme du voyageur, parce qu’il en a trop dépensé dans le tunnel du pont Victoria ; un havre s’élargissant comme la pieuvre et qui va bientôt dévorer l’île Sainte-Hélène, imprenable par les Américains, mais sans défense contre votre irrésistible esprit d’entreprise ; des palais construits par les banques et habités par des gens excessivement recherchés ; des institutions nombreuses, presque toutes florissantes, et d’autres qui promettent de le devenir, tels que le haras national et la culture de la betterave ; un raffinement de vie, de richesse et de luxe qu’on n’eût jamais soupçonné au temps où, pour 20 cents, les cochers nous faisaient faire un mille à minuit ; des médecins, des avocats qui ont été étudiants et qui aujourd’hui nagent dans le vil métal, quand, il y a cinq ou six ans, ils allaient à pied sec sur des gués qui semblaient n’avoir pas de fin ; un temple épiscopal qui veut emprunter à Saint-Pierre de Rome le secret de sa grandeur et de son immortalité ; tout, tout enfin a changé, Montréal a secoué ses ailes, il a jeté dans l’espace la poussière de ses langes et s’est élancé d’un bond vers l’avenir, comme ces jeunes lions qui sentent autour d’eux l’immensité du désert et qui veulent le conquérir.

C’est un étrange et beau spectacle vraiment que celui de cette ville, de cette unique ville de la province s’affranchissant de l’apathie et de l’espèce d’engourdissement irrémédiable où le reste du pays semble vouloir s’éterniser, et dont rien ne peut donner une idée plus juste, plus saisissante que Québec, la capitale, ville fortifiée depuis cent ans et qui se démolit toute seule depuis cinquante, que des remparts de poussière et des entassements de décombres protègent contre un ennemi éternellement invisible, que des vieux canons du dernier siècle, couverts d’une rouille aussi historique que peu rassurante, ne peuvent plus défendre, maintenant que ce ne sont plus des Iroquois montés sur leurs canots qui voudraient l’assiéger, et qu’une artillerie volontaire de 130 hommes fait encore trembler parfois, lorsque, voulant s’exercer au tir, elle envoie des bombes moisies éclater parmi les habitans endormis de la rue Champlain.

La faute n’en est pas à coup sûr au Département de la guerre qui a à sa disposition 40,000 hommes, dont 300 à peu près sont en activité de service. Elle en est au temps qui vieillit tout et aux citoyens de la bonne capitale pour qui la moisissure représente les grandeurs de l’histoire.

Québec a cependant quelques avantages dont il faut lui tenir patriotiquement compte ; c’est l’endroit du Canada qui retient le mieux ses habitans, et cela pour plusieurs raisons. D’abord, l’hiver, on n’en peut pas sortir ; ensuite, au printemps, il y a énormément de morts subites causées par les glaçons qui tombent des toits en toute liberté, les pierres ou les briques qui se détachent des maison en ruines, la transition violente du chaud au froid entre des rues où il y a quatre à cinq pieds de neige et d’autres voisines où l’on étouffe dans des flots de poussière, par les bouts de trottoirs qui sautent à la figure et assomment sur place, par les accidents de toute sorte au milieu d’un tohu-bohu de pavés, dernier débris du chaos antique, d’ornières et de fossés où l’on plonge et où l’on saute comme si tout le monde était pris d’attaques de nerfs, par l’impossibilité de traverser les rues sans recevoir dans les narines d’énormes jets de boue qui vous asphyxient en deux minutes, enfin par la compagnie du gaz qui conspire avec le climat et avec la corporation pour démolir aux citoyens les quelques membres que le rhumatisme leur a épargnés, par la compagnie du gaz, dis-je, qui a fait un contrat avec la lune sans tenir compte des nuages qui la couvrent, des pluies qui la ternissent, enfin, des mille caprices de cet astre inconstant qui refuse ses rayons aux endroits impassables, vraie coquette gesteuse qui ne veut que briller à son aise et qu’on l’admire, au moins dans de grandes rues, quand elle se montre dans son plein.

Tout est contre ces pauvres habitants de Québec, jusqu’aux astres ; ils n’ont pas de soleil l’hiver, et l’été, la lune leur ménage autant d’inquiétude que de lumière. Évidemment, ils ont conservé beaucoup de l’héroïsme et de la ténacité de leurs ancêtres pour n’avoir pas émigré déjà tous ensemble à la Colombie anglaise, ce pays unique qui, à peine né, trouve dans son berceau un chemin de fer de mille lieues, quand nous, qui sommes de beaucoup ses aînés, ne pouvons obtenir que par une lutte acharnée, presque sanglante, le chemin de colonisation du nord qui n’a que 50 lieues, et qui n’a rien à craindre des buffles ni des Sioux.

Et pourtant, c’est un cher et beau petit nid, dans son désordre et dans sa pauvreté, que Québec, nid dépouillé, nid de feuilles flétries, soit, mais qu’on ne quitte jamais sans en être arraché et où l’on revient toujours ramené par son cœur. Qu’on aille à Montréal, à New York, à Boston, dans d’autres grandes villes, pour y retremper et dégourdir ses ailes, on n’en revient que plus vite vers ce glorieux petit roc de Champlain qui renferme encore tout ce que nous avons de plus cher et de plus vénéré dans nos souvenirs. Et certes, au milieu d’un temps qui nous emporte avec lui dans sa course vertigineuse, ne laissant rien debout, souvent même dans nos affections, et qui nous précipite vers l’avenir en n’accordant au pauvre passé que d’impitoyables dédains, est-ce donc trop qu’il reste une ville, une seule, où l’on puisse se sentir vivre un jour et se reposer à l’aise dans le torrent de la durée ? Au moment où tout s’efface, où tout se transforme et s’oublie comme si l’humanité n’avait pas d’histoire, au moment où nos vieilles institutions, avec leur caractère propre, et nos vieilles coutumes vont se perdre, aussi elles, dans le même gouffre qui ne ménage rien, n’est-ce pas consolant de savoir qu’il reste au moins pour notre langue un petit boulevard impénétrable, insaisissable, qui, par son inertie apparente et l’obstacle immobile qu’il oppose, résiste à l’entraînement du vertige et conserve intact ce qu’il ne faut perdre à aucun prix, ce qui sera toujours beau, toujours nouveau même après des siècles, notre langue, le plus précieux des trésors laissés par nos ancêtres comme aussi le plus digne d’être conservé.

Messieurs, c’est une chose incroyable vraiment, et tout à fait inexplicable, qu’un peuple aussi vertueux que nous le sommes trouve tant de détracteurs, qu’on s’amuse beaucoup plus de nos vieux usages, de notre manière de parler la langue, de nos quelques faiblesses vaniteuses, de notre léger penchant à la prétention, qu’on ne prend de peine pour découvrir la cause de ces imperfections vénielles qui se rattachent toutes à un grand fond de qualités solides sans lesquelles nous ne serions pas ce peuple durable, vigoureusement trempé, dont les rameaux s’étendent sur le sol de l’Amérique entière, qui a trouvé moyen de faire aux États-Unis ce que les désavantages de sa position et l’ingratitude de son climat lui refusaient dans ses propres foyers. Sans la religion du passé et sans cette ténacité à nous maintenir intacts, nous ne serions pas en effet ce peuple exceptionnel qui trouve à répandre, dans les innombrables rameaux qu’il projette en tous sens sur ce vaste continent, autant de sève et de force qu’il en conserve dans le tronc même de l’arbre. Sans nous, les États de l’ouest et ceux de la Nouvelle-Angleterre manqueraient des meilleurs bras qu’il faut à leur industrie. Sans ce mélange d’amour-propre national qui nous rassemble en un faisceau, et d’esprit d’aventure qui permet de nous disséminer dans toutes les directions sans rien perdre de notre caractère, nous ne serions pas ce peuple vraiment indispensable aujourd’hui pour l’équilibre des conditions sociales faites à l’Amérique. Sans nous, tout irait à la vapeur et tout s’userait vite ; mais nous tempérons l’entraînement du Go ahead, et nous maintenons la machine sociale dans un fonctionnement plus tranquille qui ménage ses forces.

Les Américains sont déjà vieux à notre âge ; ils ont tous les défauts d’un excès de croissance ; nous, nous avons peut-être les défauts d’une adolescence trop prolongée, nous nous complaisons dans cette idée de jeunesse qui paralyse nos forces, sous prétexte que nous avons bien le temps de les utiliser ; nous nous endormons dans notre berceau, sans songer que le temps marche pendant que nous rêvons, et qu’au réveil nous ne sommes déjà plus de notre époque. Mille illusions, mille puérilités charmantes nous enveloppent dans leurs douces cajoleries, et nous ne songeons pas que c’est le beau temps de notre existence comme nation que nous dépensons de la sorte dans le dédain de nos facultés les plus viriles. Eh quoi ! n’est-ce pas lorsqu’on est jeune, alerte, fort, qu’on doit pousser de l’avant, et faut-il attendre que nous soyons perclus, brisés par les rhumatismes, à moitié sourds et déjà grognards, pour nous élancer dans ce vaste espace ouvert à toutes les races du monde et où nous devrions prendre la place prééminente qui est due à la grande nation dont nous personnifions en Canada le caractère et le génie ?

Messieurs, une de nos grandes qualités, celle qui vraiment prime toutes les autres et les efface presque par son intensité, c’est la patience. Cette qualité, qui n’a pas de hauteur, mais beaucoup de longueur, semble essentiellement nationale ; elle est même l’image fidèle du Dominion qui est démesurément allongé. Un vieux proverbe dit que la patience est la vertu des nations. À ce compte, nous sommes le plus vertueux peuple qui fût jamais ; nous avons même tant de vertu que nous oublions d’avoir beaucoup d’autres choses.

Je ne saurais établir devant vous jusqu’à quel point nous avons de patience pour supporter, supérieurement aux autres peuples, les maux privés, mais, à coup sûr, nous en avons merveilleusement pour supporter les maux publics. La réforme, quelle qu’en soit la nature, nous épouvante, et nous avons un goût obstiné pour le statu quo, ce qui est pousser le conservatisme aussi loin que les Égyptiens qui s’étaient fait un culte de crocodiles, et qui voulaient transmettre leurs momies à tous les peuples futurs.

Aux étrangers qui admirent nos cours d’eau abandonnés à leur repos éternel, nos riches mines inexploitées, nos vastes étendues sans communication, et qui s’étonnent de ce spectacle au sein d’une nature où tout invite au travail, au déploiement libre de toutes les forces humaines, nous répondons avec un légitime orgueil : « Eh quoi ! que voulez-vous ? Nous avons la patience !...... »

Aussi loin que je puis porter mes souvenirs, depuis les bancs du collége jusqu’à aujourd’hui même, chaque fois qu’un progrès était signalé comme nécessaire, un pas en avant comme indispensable, l’écho de ce dicton m’est arrivé de toutes parts : « Pourquoi se presser ? Nous sommes jeunes, attendez donc...... »

Sans doute, messieurs, il est fort agréable de s’entendre répéter souvent qu’on est jeune et qu’on a devant soi le grand avenir ; mais.... les Canadiens ne sont pas tous de jolies femmes qui ne veulent pas vieillir à aucun prix ; à force de recevoir toujours le même compliment on finit par le trouver fade, surtout, lorsque, sous prétexte de jeunesse, nous sommes menacés d’une tutelle indéfinie, ou, si vous voulez, d’une dépendance qui s’affirme d’autant plus que nous grandissons davantage, et que le Dominion menace de s’élancer jusqu’au Groënland.

À quoi sert de répéter sans cesse que le Canada est un pays jeune et que nous avons bien le temps de progresser ? À ce compte, le Canada sera un pays jeune dans trois cents ans d’ici, bien plus jeune qu’aujourd’hui encore, parce qu’il aura été vidé des trois quarts.

Messieurs, songez-y bien. Voilà 265 ans que les Canadiens sont jeunes, à supposer que nous comptions du jour où Champlain fonda Québec, et 339 ans du jour où Jacques Cartier parut sous le cap superbe entouré de cette magnifique ceinture de remparts qui, en attendant qu’ils démolissent par leur seul aspect tous les ennemis possibles, servent à étouffer les habitans qui sont dans leur enceinte. Si nous sommes jeunes encore à cet âge, et pour peu que notre vieillesse se prolonge autant que notre jeunesse, nous deviendrons certainement le peuple le plus sec, le plus rassis de l’univers.

Être si longs et rester si jeunes, cela forme une situation intéressante au premier degré, surtout si, une fois annexés, le Labrador, en nous rendant nos frères les Esquimaux, et le Groënland, en nous adossant au pôle, suivant une expression célèbre, demandent eux aussi, chacun à tour de rôle, des better terms.

Messieurs, il arrive pourtant une époque dans la vie des peuples, comme dans celle des hommes, où ils perdent la fraîcheur de la jeunesse, sinon la puissance de leurs vertus.

Chez un peuple qui a besoin de réformes immédiates, sa jeunesse est-elle donc une raison pour ne pas les adopter, et pour laisser au temps de faire l’œuvre des hommes ?

Il est de la nature du progrès, comme de toutes choses, de s’accomplir quand son heure est venue. Pourquoi donc le retarderions-nous sous prétexte que nous n’avons pas le développement des grandes nations ? Devons-nous persister à rester en arrière de soixante ans, anomalie vivante dans un monde métamorphosé ? Faut-il attendre que notre indifférence pour les connaissances indispensables nous apporte toute sorte d’humiliations, pour croire le moment venu de les apprendre ? Faut-il que le dégoût seul nous inspire le remède ? Nous n’avons pas été trop jeunes pour vouer jusqu’aujourd’hui une grande partie de notre temps et de notre intelligence à l’observance de théories surannées qui n’ont guère produit d’autre résultat que celui de présenter cette anomalie merveilleuse : un peuple jeune entièrement livré à la routine ! Pourquoi alors serions-nous trop jeunes pour nous adonner enfin aux branches d’éducation devenues indispensables ?

Quel est donc le peuple tellement enfant qu’on ne puisse l’éclairer sur ses véritables intérêts, et combien de temps encore nous tiendra-t-on dans l’impuissance avec le fantôme d’un mot ? Combien de temps faut-il à notre jeunesse pour arriver à l’âge mûr ? Il y a cependant une limite à cette tutelle, et ne se trouve-t-elle pas dans les aspirations générales, dans le besoin des réformes universellement senti ?

*

Si ce tableau de notre jeunesse n’a rien de séduisant ni d’agréable, je ne me rattraperai certainement pas en vous faisant celui de la vieillesse. Oh ! vieillir ! c’est une horrible chose. On se voit rider, on voit ses dents jaunir, malgré l’héroïque résistance du Philodonte, du Sozodonte et de tous les Odonte imaginables ; on se voit avec des mèches argentées qui paraissent bien plus que les autres, les infâmes ! on s’aperçoit qu’on se fane à force de mûrir ; le front dénudé se remplit de désenchantements, le cœur devient comme une vieille montre de famille qui tient encore le temps, qui bat toujours, mais qu’on n’ose plus ouvrir devant les autres. Avec cela on a des rhumatismes qui défient le Pain-killer, on se couvre de flanelles qui deviennent comme des éponges, on craint également le chaud et le froid, ce qui n’est pas logique ; on s’endort à neuf heures du soir, sans y penser, quand auparavant il fallait pour s’endormir multiplier les nightcaps à l’infini ; on devient maussade, difficile, tourmenté, tourmenteur, on ne trouve plus rien de son goût, si ce n’est par hasard une lecture qui ressemble à une chronique ; enfin, à vieillir, on perd tout et l’on ne gagne rien, pas même l’expérience, ce fruit tardif qui ne vient à l’homme que lorsqu’il s’en va.

Oh ! si les hommes n’ont pas encore trouvé le secret de la liberté et de la fraternité, ils ont hélas ! trouvé, dès en naissant, celui de l’égalité devant ce vieillard implacable qui s’appelle le temps ; les oncles seuls échappent à son inflexible niveau, mais c’est à la condition de faire vieillir davantage les neveux, ce qui revient au même.

Messieurs, si nous avons l’agréable défaut d’être jeunes à peu près trois fois aussi longtemps que les autres peuples, défaut dont, hélas ! il faudra bien nous corriger un jour, en revanche nous possédons une qualité précieuse, à laquelle beaucoup d’entre nous sans doute ont dû de beaux jours ou sont en droit d’en attendre. Cette qualité nous caractérise spécialement, car nous en sommes prodigues et nous en avons le nom à la bouche dans presque toutes les occasions. Vous saisissez d’avance ce dont je veux parler, c’est de notre penchant immodéré à l’encouragement, c’est de la passion vraiment incontentable de nous encourager les uns les autres. Ce mot encourager reçoit parfois de curieuses applications. J’ai connu des gens fort à l’aise qui s’étaient abonnés à des journaux, qui les avaient reçus des années de suite, qui n’avaient jamais répondu un mot aux lettres pressantes, je dirai presque suppliantes, des éditeurs aux abois, et qui, en fin de compte, lorsqu’ils étaient mis en demeure de s’exécuter par l’entremise de ce personnage rébarbatif qui n’a pas de compatriotes et qui s’appelle huissier, vous arrivaient tombant des nues de surprise, et accablaient l’éditeur de protestations furibondes : « Mais, monsieur, mais monsieur, s’écriaient-ils, nous n’avons reçu votre journal que pour vous encourager, c’est parce que vous êtes un Canadien, etc. » Ainsi ces messieurs recevaient un journal deux, trois, quatre années de suite, sans vous payer un sou, rien que pour vous encourager et parce que vous êtes Canadien !... Vous leur aviez donné tous les jours, ou trois fois par semaine, le meilleur de vous-même, vous leur aviez envoyé régulièrement par chaque malle des éclats de votre cervelle, vous les aviez formés, nourris intellectuellement, ils vous devaient les quelques idées qu’ils ont, tout cela rien que pour vous encourager !

À force de vouloir encourager les gens, souvent on finit par les ruiner. J’ai vu des journalistes complètement éreintés par l’encouragement, j’ai vu de braves industriels conduits à la banqueroute bride abattue pour avoir voulu se faire encourager quand même en donnant leur marchandise à un fort rabais. Mais je me hâte de faire une réserve. Le public qui patronise les artistes et l’humble espèce des conférenciers, entend l’encouragement d’une façon toute différente ; il paie, lui, et comptant, pour se faire ennuyer pendant vingt-cinq minutes. Mesdames et Messieurs, il vous restera toujours quelque chose pour cette bonne action, quelque chose qui ne fera la fortune de personne, mais dont au moins chacun de vous pourra être certain toujours, c’est de ma reconnaissance.

[7] DESPERANZA
[7]
DESPERANZA

Je suis né il y a trente ans passés, et depuis lors je suis orphelin. De ma mère je ne connus que son tombeau, seize ans plus tard, dans un cimetière abandonné, à mille lieues de l’endroit où je vis le jour. Ce tombeau était une petite pierre déjà noire, presque cachée sous la mousse, loin des regards, sans doute oubliée depuis longtemps. Peut-être seul dans le monde y suis-je venu pleurer et prier.

Je fus longtemps sans pouvoir retracer son nom gravé dans la pierre ; une inscription presqu’illisible disait qu’elle était morte à vingt-six ans, mais rien ne disait qu’elle avait été pleurée.

Le ciel était brûlant, et, cependant, le sol autour de cette pierre solitaire était humide. Sans doute l’ange de la mort vient de temps en temps verser des larmes sur les tombes inconnues et y secouer son aile pleine de la rosée de l’éternité.

Mon père avait amené ma mère dans une lointaine contrée de l’Amérique du Sud en me laissant aux soins de quelques bons parents qui m’ont recueilli. Ainsi, mon berceau fut désert ; je n’eus pas une caresse à cet âge même où le premier regard de l’enfant est un sourire ; je puisai le lait au sein d’une inconnue, et, depuis, j’ai grandi, isolé au milieu des hommes, fatigué d’avance du temps que j’avais à vivre, déclassé toujours, ne trouvant rien qui pût m’attacher, ou qui valût quelque souci, de toutes les choses que l’homme convoite.

J’ai rencontré cependant quelques affections, mais un destin impitoyable les brisait à peine formées. Je ne suis pas fait pour rien de ce qui dure ; j’ai été jeté dans la vie comme une feuille arrachée au palmier du désert et que le vent emporte, sans jamais lui laisser un coin de terre où se trouve l’abri ou le repos. Ainsi j’ai parcouru le monde et nulle part je n’ai pu reposer mon âme accablée d’amertume ; j’ai laissé dans tous les lieux une partie de moi-même, mais en conservant intact le poids qui pèse sur ma vie comme la terre sur un cercueil.

Mes amours ont été des orages ; il n’est jamais sorti de mon cœur que des flammes brûlantes qui ravageaient tout ce qu’elles pouvaient atteindre. Jamais aucune lèvre n’approcha la mienne pour y souffler l’amour saint et dévoué qui fait l’épouse et la mère.

Pourtant, un jour, j’ai cru, j’ai voulu aimer. J’engageai avec le destin une lutte horrible, qui dura tant que j’eus la force et la volonté de combattre. Pour trouver un cœur qui répondît au mien, j’ai fouillé des mondes, j’ai déchiré les voiles du mystère. Maintenant, vaincu, abattu pour toujours, sorti sanglant de cette tempête, je me demande si j’ai seulement aimé ! Peut-être que j’aimais, je ne sais trop ; mon âme est un abîme où je n’ose plus regarder ; il y a dans les natures profondes une vie mystérieuse qui ne se révèle jamais, semblable à ces mondes qui gisent au fond de l’océan, dans un éternel et sinistre repos. Ô mon Dieu ! cet amour était mon salut peut-être, et j’aurais vécu pour une petite part de ce bonheur commun à tous les hommes. Mais non ; la pluie généreuse ruisselle en vain sur le front de l’arbre frappé par la foudre ; il ne peut renaître....... Bientôt, abandonnant ses rameaux flétris, elle retombe goutte à goutte, silencieuse, désolée, comme les pleurs qu’on verse dans l’abandon.

Seul désormais, et pour toujours rejeté dans la nuit du cœur avec l’amertume de la félicité rêvée et perdue, je ne veux, ni ne désire, ni n’attends plus rien, si ce n’est le repos que la mort seule donne. Le trouverai-je ? Peut-être ; parce que, déjà, j’ai la quiétude de l’accablement, la tranquillité de l’impuissance reconnue contre laquelle on ne peut se débattre. Mon âme n’est plus qu’un désert sans écho où le vent seul du désespoir souffle, sans même y réveiller une plainte.

Et de quoi me plaindrais-je ? Quel cri la douleur peut-elle encore m’arracher ? Oh ! si je pouvais pleurer seulement un jour, ce serait un jour de bonheur et de joie. Les larmes sont une consolation et la douleur qui s’épanche se soulage. Mais la mienne n’a pas de cours ; j’ai en moi une fontaine amère et n’en puis exprimer une goutte, je garde mon supplice pour le nourrir, je vis avec un poison dans le cœur, un mal que je ne puis nommer, et je n’ai plus une larme pour l’adoucir, pas même celle d’un ami pour m’en consoler.

Maintenant tout est fini pour moi ; j’ai épuisé la somme de volonté et d’espérance que le ciel m’avait donnée. Ôtez au soleil sa lumière, au ciel ses astres, que restera-t-il ? L’immensité dans la nuit ; voilà le désespoir. Mes souvenirs ressemblent à ces fleurs flétries qu’aucune rosée ne peut plus rafraîchir, à ces tiges nues dont le vent a arraché les feuilles. Je dis adieu au soleil de mes jeunes années comme on salue au réveil les songes brillants qui s’enfuient. Chaque matin de ma vie a vu s’évanouir un rêve, et maintenant je me demande si j’ai vécu. Je compte les années qui ont fui : elles m’apparaissent comme des songes brisés qu’on cherche en vain à ressaisir, comme la vague jetée sur l’écueil rend au loin un son déchiré, longtemps après être retombée dans le sombre océan.

J’ai mesuré au pas de course le néant des choses humaines, de tout ce qui fait palpiter le cœur de l’homme, l’ambition, l’amour..... L’ambition ! j’en ai eu deux ou trois ans à peine : cette fleur amère que les larmes de toute une vie ne suffisent pas à arroser, s’est épanouie pour moi tout à coup et s’est flétrie de même.

En trente ans j’ai souffert ce qu’on souffre en soixante ; j’ai vidé bien au-delà de ma coupe de fiel ; à peine au milieu de la vie, je suis déjà au déclin de ma force, de mon énergie, de mes espérances. Pour moi il n’y a plus de patrie, plus d’avenir !...........

L’avenir ! eh ! que m’importe ! Quand on a perdu l’illusion, il ne reste plus rien devant soi. J’ai souffert la plus belle moitié de la vie, que pourrais-je faire de l’autre, et pourquoi disputer au néant quelques restes de moi-même ? Sur le retour de la vie, quand les belles années ont disparu, l’homme ne peut plus songer qu’au passé, car il voit la mort de trop près ; il ne désire plus, il regrette, et ce qu’il aime est déjà loin de lui. Pour cette nouvelle et dernière lutte, j’arriverais sans force, épuisé d’avance, certain d’être vaincu, tout prêt pour la mort qui attend, certaine, inévitable, pour tout enfouir et tout effacer.

Non, non, je ne veux plus...... je m’efface maintenant que je ne laisse ni un regret ni une pensée. Si, plus tard, quelqu’un me cherche, il ne me trouvera pas ; mais, peut-être qu’en passant un jour près d’une de ces fosses isolées où aucun nom n’arrête le regard, où nulle voix n’invite au souvenir, il sentira un peu de poussière emportée par le souffle de l’air s’arrêter sur son front humide........ cette poussière sera peut-être moi.......

8 Juin 1874.

[8] Départ pour la Californie (10 juin)  DEUX MILLE DEUX CENTS LIEUES EN CHEMIN DE FER
[8]
Départ pour la Californie (10 juin)

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DEUX MILLE DEUX CENTS LIEUES EN CHEMIN DE FER

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PREMIÈRE PARTIE
PREMIÈRE PARTIE

I

Il y a des choses qui ne s’écrivent pas ; on les raconte parfois dans des heures de fièvre, lorsque les souvenirs arrivent en mugissant et se font cours eux-mêmes, lorsque la pensée est frappée tout à coup d’un retour impétueux vers le torrent des choses où elle était restée d’abord comme engloutie, éperdue ; alors, si c’est la douleur qui a été longtemps comprimée, l’âme jette quelques cris terribles, des flots furieux s’échappent, l’amertume jaillit et déborde, et peut-être peut-on ensuite remonter avec plus de liberté et de force le cours de tout ce qu’on a souffert : mais retourner, moi, encore tout brisé, tout endolori, la plume à la main, pour le raconter à des lecteurs qui ne s’en doutent même pas, vers ce rêve fougueux où pendant six semaines j’ai passé par tous les chagrins, tous les déchirements, toutes les angoisses, c’est trop me demander, c’est trop attendre de moi ! Vous voulez que sur toutes les plaies vives je passe lentement le couteau et que je détache une à une chaque fibre saignante pour la montrer à des regards surpris ! Vous voulez que je fouille parmi tant d’odieux souvenirs dont chacun est une blessure, eh bien ! soit, je vais vous le raconter, cet atroce et funeste voyage ; de même que je l’ai fait pour accomplir une promesse, de même je vais le redire parce que vous l’avez espéré de moi. Maintenant, taillez et prenez ; voici mon cœur, voici mon sang, ce sang qui est tombé goutte à goutte sur la longue et interminable route qui traverse tout un continent ; je vais en suivre la trace mêlée de tant de larmes.... Oh ! mes amis, ce n’est pas une chronique que je puis vous offrir ; mon esprit ne se prête plus, hélas ! à ces fantaisies badines, et mon imagination a perdu le souffle de ses inspirations joyeuses. Et où trouverais-je, du reste, à rire une seule heure dans le récit d’un voyage rempli d’inquiétudes mortelles, d’humiliations, d’abattements sinistres, et parfois de pressentiments où l’image de la mort revenait sans relâche comme pour m’avertir que je n’en verrais pas le terme ?

Pourquoi avais-je quitté mon pays, ma famille, mes nombreux amis, tant d’affections qui m’entouraient et qui m’étaient nécessaires ? Pourquoi avais-je rompu tous les liens qui, en me rattachant à une existence désolée, en faisaient encore la consolation et la ranimaient par quelques lueurs passagères ? Pourquoi partais-je sans raison, sans objet déterminé, pour suivre une destinée incertaine, après tant d’épreuves, après l’expérience renouvelée de la folie des escapades et des duperies de l’inconnu ? Hélas ! je ne sais, et, le saurais-je, comment pourrais-je le dire ? Il y a dans la vie des heures fatales, et l’homme obéit bien plus à leur impulsion fougueuse qu’à tous les conseils de la raison. Je partais..... il fallait que je parte ! fût-ce pour toujours, fût-ce à n’importe quel prix. Un besoin formidable d’échapper à tous les souvenirs poursuivait et dominait mon esprit : c’était moi-même surtout qu’il me fallait fuir, oubliant que l’homme change en vain de ciel, que son âme lui reste, et qu’on ne peut se perdre soi-même, verrait-on le monde bouleversé prendre autour de soi toutes les formes et les aspects les plus brusquement divers. M’oublier dans un tourbillon sans cesse renouvelé, me sentir emporté à toute vapeur à travers des espaces inconnus, c’était là mon illusion, et, pour la saisir, j’étais prêt à tout délaisser ; je m’étais arraché aux embrassements de la femme qui m’avait tenu lieu de mère, et qui, à quatre-vingts ans, me disait un adieu, pour elle l’adieu suprême. Et quel déchirement lorsque je dus quitter ma sœur, ma sœur unique, qui, ne comprenant rien à un pareil départ, m’enlaçait sur son cœur et tâchait de me retenir par la force de la tendresse ! Oui, j’abandonnais ces chères et sûres affections, les seules qui résistent aux orages de la vie comme aux assauts du temps, et, l’avouerai-je ? ce n’était pas là le premier de mes regrets ; le cœur est ainsi fait, hélas ! dans son aveuglement ; il ne se prend qu’à ce qui lui échappe le plus et n’a de regrets profonds et durables que pour ce qui le blesse davantage.

Mon idée fixe, idée irrésistible, plus forte que tous les liens, que tous les raisonnements, était donc de partir, d’aller aussi loin que possible, et je ne voyais rien de mieux à faire pour cela que de traverser le continent. Je n’avais pas d’illusions sur ce qui m’attendait si loin ; ce n’est pas à mon âge qu’on commence une vie d’aventures, qu’on peut espérer de se refaire une existence nouvelle où vienne se perdre le souvenir de ce qu’on a été ; l’inconnu ne sourit pas à ceux qui ont épuisé la vie sous toutes ses faces et pour qui toutes les déceptions imaginables n’ont plus rien d’inattendu ; mais je n’avais pas calculé les mécomptes, les déboires qui m’attendaient au passage ; et, les eussé-je calculés, que je serais parti de même ; j’en étais arrivé à ce point où l’on ne raisonne absolument plus, où la fatalité, en quelque sorte impatiente et pressée, devient irrésistible. Où ai-je pris la force d’aller jusqu’au bout ? comment ai-je pu poursuivre une idée pareille, lorsque tout m’en détournait, lorsque, sur le chemin même, le regret et le désenchantement, fondant avec violence sur mon âme, me criaient de retourner, de revenir à la patrie qui m’offrait de légitimes espérances et une carrière désormais assurée ?... c’est ce que je ne puis ni comprendre ni expliquer. La force n’était pas en moi, puisque j’ai eu toutes les défaillances, elle était dans une situation bien supérieure à ma volonté ; je n’ai pas suivi ma route, j’y ai été entraîné, bousculé, poussé, et chaque fois que j’ai voulu mettre un arrêt, chaque fois j’ai été emporté, comme si la conduite de ma vie ne m’appartenait plus ; vous allez en juger aisément.

*

Parti une première fois, je me suis rendu à Toronto, et le lendemain je revenais à Montréal. Un accablement tel, un désespoir si grand s’étaient emparés de moi, que je n’avais plus voulu continuer. Mais à peine étais-je de retour, que je prenais la résolution, inébranlable cette fois, d’aller tout d’un trait jusqu’à San Francisco, et, en effet, le lendemain matin, je repartais. Oh ! mes amis, vous qui avez mené une vie à peu près toujours égale, vous ne connaissez pas ces terribles péripéties du sacrifice, vous ne connaissez pas les va-et-vient déchirants de l’âme, les féroces exigences d’une condition qu’on s’est faite soi-même, et les ballottements douloureux d’un cœur laissé dans le vide.

Ce voyage inutile à Toronto m’avait coûté trente dollars, et je n’en avais que trois cents en tout et partout pour me rendre à San Francisco, et, là, attendre la destinée. Je repartis donc avec deux cent soixante-dix dollars, le voyage, au bas mot, tous frais compris, devait m’en coûter cent quatre-vingt. Mais, que m’importait la valeur de ces chiffres ? Je songeais bien à cela ! Tout en moi était brisé ; je cherchais un coin de terre inconnu, lointain, où jeter mon reste de vie. Depuis près d’un mois, je n’avais pu trouver deux nuits de sommeil ; une maladie obsessante, déclarée par les médecins fatale, me poursuivait de ses ombres lugubres ; deux fois le suicide m’était apparu avec tout son cortége de séductions infernales ; oui, deux fois, je m’étais laissé aller avec ravissement à cet attrait du repos éternel qui serait une tentation irrésistible si le néant n’était pas un outrage à l’intelligence comme au cœur de l’homme ; je n’aimais plus rien, je ne désirais plus rien et je ne cherchais plus rien, si ce n’est de m’effacer, laissant à la mort de faire son œuvre quand bon lui semblerait. – Eh bien ! maintenant que je suis revenu, que j’ai accompli un voyage presqu’impossible d’exécution, je rends grâce au ciel de m’avoir mené jusqu’au bord fatal où l’homme perd à peu près la conscience de son être et se laisse entraîner à tous les courants qui passent devant lui ; j’ai mesuré la plus grande profondeur de l’abattement, et j’ai connu la limite extrême de la désespérance ; maintenant, je sais de quels abîmes un homme peut remonter, et ce qu’il y a encore de ressource jusque dans l’écroulement de ce qui seul semblait retenir à la vie.

Avez-vous remarqué ces arbres flétris, desséchés, entr’ouverts, qui n’ont pas un frisson sous l’effort du vent qui les fouette, pas une plainte sous l’orage ? Leurs rameaux craquent, leur tête secouée rend dans l’air un bruit rapide, mais ce bruit est inerte, ce son est comme celui d’ossements qu’on agite dans leur bière. Qui peut maintenir ces arbres debout ? Quelle sève reste-t-il à leur tronc décharné ? Où est la vie dans ce cadavre dressé contre la nue ? Regardez bien ; à l’extrémité de quelque branche aride, se dégageant à peine d’un linceul de dépouilles, un petit groupe de feuilles tremble encore au baiser de la brise et boit avidement les quelques gouttes de rosée que le ciel lui verse dans son oubli miséricordieux. Ces quelques feuilles, c’est la vie entière de cet arbre, et par elles il renaîtra ; il avait tout perdu, sa force, sa beauté, et sa fraîcheur dont s’enivraient les oiseaux gazouillants, il défiait l’orage et l’appelait à épuiser sur lui ses efforts inutiles ; le bruissement de son riche et abondant feuillage était un rire au destin, et voilà que soudain tout l’a abandonné et qu’il s’est trouvé seul encore vivant, mais sans aucune des joies, sans aucun des charmes de la vie.

La vie ! la vie ! elle est souvent au fond des abîmes ; elle est dans la feuille solitaire sur sa branche inanimée ; elle est dans la goutte de rosée qui la rafraîchit, elle est encore dans la larme silencieuse qui s’échappe du cœur et c’est par elle que le cœur renaît.

*

Quelle étrange destinée ! Je fais onze cents lieues de chemin de fer, avec l’idée que jamais peut-être je ne reviendrais, et, rendu au terme de ce long et accablant voyage, malade, affaibli de corps et d’esprit, à peine avais-je pris quelques jours de repos, que je préparais déjà mes malles pour le retour ! Je n’ose dire que j’ai fait un voyage : j’ai été emporté dans un ouragan, et le même ouragan m’a ramené. Seulement, l’allure n’était plus la même ; je vais tout vous dire cela.

II

Je partis seul. Or, pour partir seul, dans l’état physique et moral où je me trouvais, c’était déjà un acte de désespoir ou de résolution inflexible. J’ignorais ce que c’était que ce voyage et je me flattais d’en adoucir la fatigue et l’ennui par le spectacle d’une nouveauté sans cesse renaissante, par la fascination d’un inconnu qui, à chaque instant, changerait d’aspect. Tous mes amis m’avaient entretenu dans cette illusion ; ils y croyaient eux-mêmes..... Ah ! malheureux ! le trajet du Grand Pacifique Américain est tout ce qu’il y a de plus monotone, de plus misérable et de plus ingrat. J’ai traversé cinq cents lieues de désert, de plaines sans horizons, d’une étendue muette et inanimée. Ce n’est qu’arrivé sur les hauteurs de la Sierra Nevada, entre l’Utah et la Californie, que cette grande nature tant promise, tant attendue, s’est révélée enfin. Oui, c’est beau, certes, ce passage à huit mille pieds au-dessus de la mer, sur le bord de précipices effrayants, lorsqu’on est entouré de pics couverts de neiges éternelles et que, sous le regard, s’ouvrent subitement des abîmes qui ont quinze cents pieds de profondeur ; mais je n’aurais pas donné pour tout cela le plus petit coteau de la Malbaie, ce paradis de notre pays, cette oasis oubliée parmi les rudesses grandioses et altières du Canada ; je n’aurais pas donné six lieues des rives du Saint-Laurent pour toutes les splendeurs terrifiantes qui se dévoilaient pour la première fois sous mes yeux.

Oh ! quand je me rappelle tout cela !..... Pendant un mois j’ai été comme un captif tenu au silence ; je n’ai pas eu un ami, pas même un compagnon, pas la plus légère sympathie, alors même qu’une sympathie quelconque eût été pour moi un trésor inestimable.

Mais il faut pourtant bien que je commence ce récit. Allons ! passez devant moi, déserts implacables qui, pendant de si longs jours et de si longues nuits surtout, m’avez accablé de votre infini muet ; passez, plaines arides que la pensée elle-même ne parvient pas à peupler et où le regard, fatigué de chercher une vie toujours absente, retombe appesanti sans pouvoir cependant trouver le sommeil ; déroulez-vous de nouveau, horizons sans cesse fuyants ; mes souvenirs du moins pourront peut-être vous rassembler, et, dans le cercle douloureux qu’ils m’ont laissé, je vais tâcher de tout retenir, de rappeler une à une ces impressions toujours pénibles dont pas une ne m’a donné une heure de répit, pas même un retour consolant ni une espérance furtive.

*

Après deux jours de chemin de fer, coupés par un intervalle de douze heures passées à Détroit, j’arrivais à Chicago. Ces douze heures d’intervalle étaient une moitié de dimanche ; je vous prie de remarquer ce commencement. Arriver seul, lorsqu’on cherche des distractions à tout prix, dans une ville américaine le dimanche, c’est déjà poignant. On erre comme une bête échappée de sa cage, qui a perdu le sentiment de la liberté ; les heures sont interminables, on va, on vient cent fois par les mêmes chemins ; tous les visages, vous étant indifférents, semblent les mêmes, on voit des choses nouvelles qu’on croit avoir vues toute sa vie, on passe et l’on repasse devant les mêmes endroits, jusqu’à ce qu’on soit épuisé bien plus par la monotonie et l’ennui que par la fatigue du corps ; on ne trouve rien d’intéressant et l’on s’étonne de ne pas être environné d’ombres qui ressemblent à soi-même ; on se demande ce que tout ce monde qui glisse dans tous les sens peut faire dans un endroit pareil ; plus la foule est grande, plus on sent le vide ; tant de visages absolument inconnus, absolument indifférents, ont l’air de grimacer à votre abandon ; et puis, on n’a ni l’envie ni le goût d’adresser la parole à qui que ce soit ; ce qu’on veut, c’est un large épanchement de son âme, et pour cela, il faut des oreilles heureuses de s’y prêter. On cherche tous les moyens de tuer le temps, cet ennemi que rien n’atteint et dont tous les coups portent ; on se dirige partout où l’on croit voir quelque agitation, entendre quelque bruit, et l’on revient toujours également déçu, assuré davantage que le tombeau qui est au fond du cœur est assez grand pour ensevelir tous les bruits du dehors ; on a comme un désespoir muet, un silence farouche. Le regard ne reçoit plus l’image d’aucun des objets qui l’entourent, et l’on se meut ou l’on se repose, inconscient, oublieux de toute condition physique ; c’est la pensée qui travaille sans cesse, la pensée qui n’est pas avec soi où l’on se trouve, mais bien loin avec tout ce qui a disparu de ce qu’on aime, et qui fait revivre d’une vie bien plus intense que la réalité ce qui semble à jamais mort pour soi. Oh ! le souvenir ! c’est bien autre chose que la jouissance. C’est à lui qu’on reconnaît la valeur des choses perdues ; il grandit, il redouble de vie et de vigueur en raison même de ce qu’on le prive de ses aliments et de ce qu’on l’arrache à tout ce qui semblait seul devoir l’entretenir.

Ainsi, pendant douze mortelles heures, je promenai mon absence dans les rues de Détroit, pour moi muettes, désolées, et cependant peut-être pleines de vie et d’animation, si j’en juge par l’image qui m’en reste aujourd’hui. Le chemin que je fis, je l’ignore ; je marchai tout le temps, à part quelques minutes données aux repas, et, lorsque le soir je pris le train de Chicago, j’étais tellement fatigué sans le savoir que je tombai comme un poids inerte sur mon lit et ne m’éveillai que le lendemain matin en vue de la grande métropole de l’Ouest, lorsque déjà le bruit de vingt convois arrivant en tous sens et le carillon des locomotives assourdissaient l’air. Je m’étais dit en commençant mon voyage qu’il m’était impossible de faire huit jours continus en chemin de fer, et que j’arrêterais à différents endroits sur la route. Chicago, la superbe et glorieuse métropole de l’Ouest, se présentait à moi ; sans doute j’allais bien y rester au moins vingt-quatre heures. Mais à peine y étais-je descendu qu’un besoin irrépressible d’en sortir s’emparait de moi. Que peut offrir la vue des grandes villes au regard fatigué de merveilles ? J’ai tout vu dans ce monde et je ne puis plus rien admirer. Que m’importe le spectacle de l’activité humaine, de cette âpreté fiévreuse qui accomplit des merveilles dont l’âme est absente ? De grandes rues, de splendides édifices, eh bien ! quoi ! Tant de morceaux de pierre, tant de morceaux de brique, tant de ciment et de pavé Nicholson, tant de machines humaines qui s’agitent à la poursuite folle du souverain million, voilà les villes américaines. – Dans tout cela pas un souffle ; les plus grandes pensées, les plus grandes aspirations de notre temps réduites à une jauge pratique qui leur enlève toute poésie et toute grandeur ; des affaires, des affaires, business, et, après, des délassements automatiques, toujours les mêmes ; pas de liaisons ; est-ce qu’on a le temps de faire des amitiés quand on ne s’en donne pas même pour les besoins essentiels de la vie ? Et puis, connaît-on même l’ami qu’on voudrait se faire ? D’où vient-il, qu’a-t-il été ? Dans ce tourbillon d’êtres humains qui arrive et se déplace à chaque instant, sur qui peut-on arrêter sûrement son regard et appuyer sa confiance ? Qu’on admire si l’on veut des villes comme Chicago qui se font en trente ans, il est impossible d’y rien aimer. Ce ne sont pas deux ou trois mille tueurs de cochons, logés dans le marbre et chiffrant de quatre heures du matin à six heures du soir, qui peuvent inspirer un grand enthousiasme. Pour moi, j’en veux à toutes les grandes villes où la richesse est ignorante et barbare ; je les hais, je les fuis ! leur luxe fatigue plutôt qu’il n’éblouit mon regard, et je m’étonne de ce qu’on se donne tant de mal pour être magnifique quand il en faut si peu pour être heureux. Être heureux ! je me trompe, c’est là le difficile, et c’est parce qu’ils se sentent incapables d’arriver au bonheur que les hommes s’étourdissent à la poursuite de l’or.

*

Mais quelle science des commodités de la vie, quel art les Américains possèdent pour les plus petits détails des voyages ! Tout cela découle de ce théorème qui renferme pour eux toutes les vérités philosophiques : qu’une minute vaut de l’or et que l’homme n’a pas un instant à perdre dans la vie. – Voyagez aux États-Unis et vous n’avez à vous occuper ni de votre bagage, ni de votre parapluie, ni de votre chapeau, ni du moindre petit objet que vous jugez bon de garder avec vous, ni de votre hôtel. Tout est prévu ; on vous mènera, on vous ramènera, on prendra soin de votre mouchoir si vous le voulez, on vous renseignera sur tout, et remarquez bien que chaque chose a son prix fixe, très-réduit, que vous vous épargnez ainsi beaucoup de trouble, de dépense et de temps, et qu’en outre vous pouvez vous abandonner avec une confiance absolue au dernier des employés qui exhibera de son droit à vous offrir ses services. Sans une honnêteté scrupuleuse et une exactitude extrême, comment les Américains pourraient-ils espérer la clientèle des voyageurs au milieu de cette confusion d’arrivées et de départs qui a lieu dans les grandes villes, à toute heure du jour ? Il est bon de le dire en passant ; l’Américain est, dans les petites affaires, dans celles qui tiennent aux nécessités quotidiennes de la vie, non seulement d’une honnêteté rigoureuse, mais encore d’une précision, d’une largesse, d’une obligeance et d’une accessibilité qui vous le feraient aimer, si tout cela n’était pas froid, machinal, et portant, pour ainsi dire, le caractère d’un calcul savant. L’Américain dédaigne de duper pour de petits objets, et surtout, il a trop de choses à faire pour s’amuser à compter quelques piastres qu’il pourrait lécher à votre porte-monnaie. En un mot, il n’y a pas de pays au monde où l’on puisse voyager aussi sûrement qu’aux États-Unis, et en même temps il n’y en a pas où se trouvent tant de coquins consommés, aussi prodigieusement habiles, aussi vertueux d’apparence. C’est à vous d’être aussi adroits qu’eux, ce qu’on ne peut pas espérer toujours en sortant du Canada.

*

Nous avions environ une heure à passer à Chicago ; je me promenai machinalement dans les abords de la gare, puis je revins prendre à la hâte mon billet pour San Francisco. Je dis à la hâte, car je me redoutais, je ne savais pas si, au moment suprême, le courage ne viendrait à me manquer. J’avais déjà fait trois cents lieues seul et j’en étais tellement malade que je n’osais croire à une résolution définitive. Mais maintenant le sort était jeté ; la locomotive fumait avec rage, les passagers se précipitaient pour retenir leur place, il y avait un va-et-vient animé, mais lugubre ; chacun avait la secrète terreur d’un si long voyage, mais presque chacun avait un ami ; des mères avaient leurs enfants, des maris avaient leurs femmes, d’autres allaient rejoindre leur famille ; moi j’étais seul et je quittais tout, peut-être pour ne jamais revenir. À cette heure terrible, je sentis l’immense vide créé subitement dans mon existence. Je montai dans le Pullman car et pris mon siége ; devant moi une femme pleurait, je la regardai stupéfait : il me semblait que dans le monde entier il n’y avait qu’une douleur comme la mienne qui pût tirer des larmes. J’avais la passivité muette et dure d’une résignation fatale ; dès lors que je perdais tout ce qui m’était cher, que m’importait ce qui pouvait m’arriver ? Je regardai le ciel où remonte toujours l’espérance, de celui-là même qui va mourir ; il sembla se détourner de moi ; de longs nuages ternes remplis de bruine le parcouraient comme des crêpes déchirés ; le même ciel, je l’avais longtemps regardé deux jours auparavant, mais il flottait alors sur la patrie ! Autour de moi pas un visage connu, pas une âme qui pût approcher de la mienne ; je me tenais là, dans ce car qui allait m’emporter à mille lieues, sans mouvement, plongé dans l’horreur sombre de mon sacrifice. J’allais donc passer toute une semaine en chemin de fer, sans entendre une parole amie, et chaque nouvelle étape agrandirait encore l’abîme que je mettais entre mon pays et moi ! Je n’avais pas une espérance possible, puisque moi-même je me condamnais sans retour..... Alors je voulus murmurer l’adieu suprême, mais mon cœur trop chargé de sanglots était monté jusqu’à mes lèvres ; je n’eus pas une parole, et la source bienfaisante des larmes arrivant comme un flot trop pressé, trop violent, refusa de jaillir.

Il est dans la vie de ces heures funèbres que l’on ne saurait décrire ; tout disparaît devant soi et le regard interroge en vain un monde qui n’a plus ni lumière, ni horizons : on se sent descendre dans un tombeau grand comme la nature entière ; on respire, on sait que la vie est en soi, mais on n’en a conscience que comme d’un bruit sourd qui frappe dans le rêve ; tout l’être est suspendu, aucune sensation n’est plus perceptible, et l’on croit entrer dans un vaste anéantissement où le ciel et la terre sont confondus.

*

Je ne me rappelle pas bien comment je quittai Chicago ni les premiers milles de la route ; je fus sans pensée et sans regard pendant une heure au moins ; puis je m’éveillai comme poussé par un ressort électrique ; tout à coup les nerfs comme la volonté se redressaient, je redevins homme en un instant, moi qui depuis un mois avais cessé de vouloir ; je regardai de tous côtés ; les longues prairies déroulaient déjà leurs flots parfumés et chatoyants, l’espace se dégageait, et déjà la vaste route qui traverse un continent s’offrait dans toute sa liberté et sa grandeur. – Devant l’infini, seul, abandonné, misérable, je me sentis des proportions inconnues, je regardai debout cette immensité, trop petite encore pour ma pensée, et j’éprouvai un dédain sans nom pour toutes les chimères qui avaient fatigué et obscurci ma vie. Oui, oui, sans doute, l’homme est le roi et le maître ici-bas. Devant une destinée inexorable, souvent il se sent fléchir, – mais cela ne peut durer ; quelle que soit la persistance du sort contraire, il vient toujours une heure où il reprend possession de lui-même et nargue avec empire toutes les fatalités conjurées contre lui. L’homme n’accepte jamais entièrement son malheur, parce qu’il ne se sent pas fait uniquement pour subir ; il résiste, il fait face à la destinée. La femme ! c’est tout autre chose. Ce qui fait sa force, c’est sa faiblesse. Elle plie, se résigne, accepte, se sent incapable de la lutte, et on appelle cela de la force ! Quand la nécessité empoigne la femme, elle devient un instrument fatal ; elle a alors toute la dureté, toute l’implacabilité du destin ; on la croit et elle se croit déterminée ; non pas, mais elle entre dans la force des choses, elle devient un des ressorts de cette immuable volonté supérieure qui serait la fatalité si elle n’était la Providence, et alors sa volonté, ou ce qu’on appelle ainsi, et qui n’est rien autre chose que sa soumission, devient aveugle, sourde, implacable, féroce. La véritable volonté humaine est toujours accessible par quelque côté ; la pitié est souvent une grande force, mais la femme étant faible est cruelle ; elle a besoin de se prémunir contre elle-même, et, ne sachant souvent quel moyen prendre, elle devient atroce et le monstre se révèle. Depuis Adam, l’histoire est toujours la même ; la femme tente l’homme, le séduit, l’enchante par mille tromperies doucereuses, le fait tomber de chute en chute, et, lorsqu’elle le voit perdu à tout jamais, elle l’abandonne..... Si la mère Ève n’a pas abandonné Adam, c’est qu’elle n’avait pas le choix, Mathusalem ne devant venir que trop tard.

III

Depuis je ne sais combien de temps le train filait sur les prairies de l’Illinois qu’on appelle les rolling prairies, à cause de leurs ondulations et de leur croupe flottante comme la crinière d’une cavale au galop. Il fallait une journée entière pour atteindre Omaha, la plus grande ville de l’Ouest vierge, et qui ne se trouve encore qu’au tiers du chemin entre Montréal et San Francisco. Ah ! vous ne connaissez pas la longueur mortelle d’un pareil trajet ! Tant que les prairies s’étalent sous le regard, se balançant, ondoyant, envoyant mille senteurs qui arrivent à l’odorat comme des frissons parfumés, on se sent encore vivre et l’on se pénètre de cette grasse et savoureuse nature, on aspire largement et avec transport la fraîcheur odorante de l’espace ; mais bientôt l’ennui arrive d’un pas rapide, et la monotonie du spectacle augmentant d’heure en heure, l’imagination sent peser sur elle comme un poids impossible à rejeter, les nerfs se fatiguent ou s’irritent, le regard se fixe avec colère sur ces champs qui se déroulent avec la même fécondité inflexible, et l’on ne tarde pas à éprouver un besoin fiévreux, impatient, brûlant, d’en finir. Que sera-ce donc lorsqu’on quittera les prairies pour les plaines, pour le grand désert américain qui a quatre cents lieues de largeur et qu’il faut traverser tout entier avant d’arriver à la Californie, cette oasis du Pacifique, cette perle humide qui jette au ciel mille rayons et qui en reçoit des splendeurs qui font rêver à l’Éden.... à cet Éden perdu par notre premier père, mais dont on retrouve toujours quelques morceaux, pour peu qu’on les cherche ?

Quatre cents lieues de désert lorsqu’on a déjà le désert en soi, lorsqu’à la solitude infinie de la nature s’ajoute la solitude mortelle du cœur ! Trois jours et trois nuits au milieu d’une désolation dans laquelle on avance sans cesse et qui sans cesse s’agrandit devant soi ! Toujours, toujours la même étendue jaune, la même mer de sable endormie, les mêmes petites taches d’herbe sèche, roide, dévorée par le soleil, semblables à ces flocons d’écume salie qui flottent après l’orage sur la mer calmée ; on regarde, on regarde encore ; en vain l’on voudrait fermer les yeux, on est pris par le vertige de l’espace, et, même lorsque la nuit a descendu ses longs voiles du haut du ciel muet, il plane encore sur ces plaines sans bornes une sorte de clarté dure, semblable aux lueurs qui sortent des sépulcres, et l’œil continue d’en interroger encore les mornes profondeurs.

Aucun écho ne retentit jamais dans ces sourdes étendues livrées à l’éternel sommeil ; le sifflet de la locomotive ne rend qu’un son mat, aussitôt disparu que jeté dans l’air, et le bruit furieux du train roule sur un sol muet qui le reçoit sans y répondre. L’antilope frappe en vain de son pied léger, dans sa course gracieuse et rapide, cette terre inanimée, il ne fait que soulever un peu de poussière qui se confond aussitôt avec les souffles éphémères que sa course seule agite. Le chien de prairie, semblable à l’écureuil, debout sur sa petite meule de sable, dont le relief parsème seul l’aride et interminable plaine, regarde d’un œil qui n’est plus stupéfait cette tempête de bruit et de feu qui nous emporte ; lui aussi participe à l’immobilité de la nature où il a cherché un asile ; un vent affaibli fait seul parfois rouler un petit tourbillon de sable autour du trou qu’il habite, mais ce tourbillon ne dure qu’un instant et il s’affaisse comme une fumée qu’absorbe la flamme. D’autres fois, c’est un marais isolé qui se trouve dans ce désert on ne sait par quel oubli ou quel caprice de la nature ; la vue, même de cette eau croupissante, soulage déjà le regard et l’on peut voir de temps à autre quelque héron solitaire s’élever avec effort des bords de ce marais où depuis de longues heures il restait pensif ; son vol lourd et mesuré agite pendant quelques minutes l’accablante tranquillité de l’espace ; puis, bientôt il a disparu, on n’entend plus le battement prolongé de ses longues ailes et l’œil ne voit dans l’étendue béante qu’un point noir qui disparaît, disparaît, s’efface et s’abîme enfin dans le néant qui l’engloutit ; et au milieu de ce silence immense, de ce désert vide d’où les trois règnes de la nature semblent s’être enfuis, la pensée, qui ne sait pas où se prendre, retombe sur elle-même comme accablée de son propre poids.

Oh ! les longues heures, les longs jours et les longues et interminables soirées que j’ai passés sur la plateforme des cars, incapable d’occuper mon esprit à quoi que ce fût, incapable de sommeiller, seul, seul, toujours, toujours seul ! Quand je gagnais mon lit, je n’y pouvais rester vingt minutes, je me relevais et j’allais me remettre sur la plateforme, indifférent à la poussière, à la fumée de la locomotive, bientôt même indifférent à la fatigue et à l’ennui. Que m’importait ! La terre était désormais partout la même pour moi et ne m’offrait plus nulle part qu’un tombeau. Ah ! je ne les oublierai pas ces heures horribles ; elles sont dans ma mémoire comme un tison ardent qui brûle toujours et ne se consumera jamais ; j’ai amassé là ce qu’une âme humaine peut contenir de fiel et de révolte contre un sort inexorable ; j’ai été torturé lentement, seconde par seconde, minute par minute, jusqu’à ce que ces secondes et ces minutes fissent des jours et des nuits entières ; j’ai compté chaque battement de mon cœur, et cela a duré toute une semaine ; la souffrance ne se mesure pas au temps, mais à la violence ; une semaine comme celle-là, c’est un siècle d’enfer.

*

Un jour après le départ de Chicago, nous étions arrivés à Omaha, dans le Nébraska. Je ne sais quel pressentiment s’empara alors tout à coup de moi ; j’eus envie de vendre mon billet et de m’en retourner en Canada ; ah ! que ne l’ai-je fait ? Si j’avais su alors tout ce qui m’attendait ! Mais le destin me précipitait de l’avant ; je refusai d’écouter toutes les voix intérieures afin de ne pas laisser fléchir ma résolution, et, après une heure de marche furibonde à travers les rues et les environs d’Omaha, rendu plus dispos, ranimé, secoué par le mouvement, je reprenais le train qui allait m’emporter à six cent cinquante lieues plus loin.

IV

Maintenant, parlons un peu de ce Ouest, de ce grand Ouest, de ce Far West qui rappelle dans l’esprit tout un monde d’aventures et qu’a si bien peuplé l’imagination de Cooper. Allons-nous réveiller les ossements de ces innombrables tribus d’Indiens qui s’y livraient un combat continuel à la poursuite des buffles sauvages, ou des pionniers intrépides qui se lançaient dans ces régions inexplorées, emmenant avec eux tout ce qu’ils possédaient, bataillant, guerroyant sans cesse, couchant sous le ciel ouvert, obligés de défendre jusqu’au pauvre coin de terre où ils reposaient, longue histoire de souffrances, d’atrocités, d’héroïsme obscur au terme de laquelle le Blanc isolé, sans protection, a fini par l’emporter sur les tribus d’Indiens aujourd’hui anéanties ou rejetées dans les régions presque inhabitables du Nord ?

L’Ouest n’est plus rien de tout cela, il n’y a plus de Far West. Le chemin de fer a tout changé ; il fallait autrefois quatre à cinq mois pour se rendre en Californie par terre ; il ne faut maintenant que neuf jours en partant de Montréal ; c’est prosaïque, mais c’est plus sûr. L’imagination n’a plus de champ ; en vain elle veut peupler cette vaste étendue de dangers, d’embûches, d’attaques soudaines faites par des Indiens sortant comme de sous terre, elle n’arrive qu’à se convaincre de ses puérilités et de son délire. Où il n’y avait autrefois que des Territoires, il y a maintenant des États ; la civilisation, encore jeune il est vrai, grossière, trop pressée pour prendre des formes, dure et aride, a remplacé la barbarie et l’état de guerre continuel de ces sauvages étendues. On ne voit plus d’Indiens que des misérables en haillons qui viennent mendier à l’arrivée des trains ; les mineurs et les aventuriers seuls ont gardé leur aspect farouche. Le désert américain a des petits villages échelonnés sur toute la ligne du chemin de fer ; quelques-uns même de ces villages, plus grands que les autres, prennent orgueilleusement le nom de villes, comme Cheyenne, Platte, Laramée, Ogden... Rien ne les distingue les uns des autres ; sortis du désert, ils en ont tous la monotonie et l’aspect uniforme : un petit groupe de maisons blanches bâties sur le sable, sans un arbre, sans le plus petit ruisseau pour en rafraîchir l’aridité, voilà ce que c’est que tous ces villages jusqu’à ce qu’on ait atteint le versant des Sierras Nevadas, c’est-à-dire à cinq cents lieues de distance au-delà des prairies.

Je ne sais pas ce que sont devenus les milliers et les millions de buffles qui parcouraient autrefois les plaines comme des ouragans de cornes et de pattes, toujours est-il qu’aujourd’hui on ne peut plus en voir un seul ; ils se sont réfugiés vers le Nord-Ouest, en attendant que le chemin de fer du Pacifique Canadien les en chasse à son tour, et alors aura disparu peut-être à jamais cette race étrange de bêtes à cornes, et avec elle la dernière tribu d’Indiens guerriers. Quant au grand chemin du Pacifique Américain, sur lequel nous avons en Canada des notions si restreintes et même si fausses, il est temps sans doute que j’en dise quelque chose.

*

Et d’abord, qu’on dépouille son esprit de toute idée poétique, qu’on s’arrache à la fascination et au prestige de la distance, et qu’on se prépare à voir en face la plus âpre nature comme aussi les populations les plus dures d’aspect, de formes et de langage. Quand on a dépassé Chicago de soixante à quatre-vingts lieues, il faut absolument mettre de côté le vieil homme, oublier tout ce qu’on a été, ce que l’éducation, les relations, les habitudes et les préjugés vous ont fait. Il faut oublier qu’il y a de par le monde, dans des pays antiques et fort vénérables en vérité, des différences entre les hommes, des distinctions sociales, des classes étagées que l’on numérote, première, deuxième, troisième, jusqu’à ce qu’on arrive au bas peuple qui, lui, n’a pas de numéro, qui est simplement la multitude, chose trop vaste pour qu’on lui mette une étiquette ; il faut oublier d’avoir des manières ou plutôt des façons, sortes de câlineries toutes d’apparence qui, chez les peuples policés, remplacent souvent l’honnêteté, la franchise et la véritable politesse. Il faut oublier de faire ses excuses à chaque instant, d’avoir toujours son chapeau à la main, d’être arrogant ou dédaigneux envers quiconque ne paie pas de mine ; dans l’Ouest il n’y a ni société, ni manières, ni ce qu’on appelle communément l’éducation, et qui n’est souvent qu’une perversion déplorable du sens droit et de la pente naturelle. Les hommes y sont ce qu’ils sont, non ce qu’ils ont été ou ce qu’ils pourraient être, soit par leur famille, soit par leurs relations, soit par leur degré de culture ou des avantages tout d’extérieur et de surface qui ont tant de prix là où la forme est un culte : quiconque s’occupe et vit par lui-même est un gentleman ; le nègre qui fait votre lit dans le Pullman Car et qui frotte vos chaussures est un gentleman ; ne vous avisez pas de dire en parlant de lui : « that man » ; si vous apportez, quatre-vingts lieues plus loin que Chicago, le raffinement inutile, embarrassant et ridicule qu’on attache dans nos villes aux actes les plus insignifiants, on vous regardera comme un être fantastique. Mais d’un autre côté, soyez poli, obligeant et avenant envers tout le monde ; vous ne trouverez pas un homme dans l’Ouest qui ne vous rende service, s’il est en mesure de le faire, et il ne comprendra pas que vous l’en remerciiez ; les hommes étant dans ces régions encore fraîches, absolument et essentiellement égaux, ils sont pénétrés de leurs devoirs les uns envers les autres et il n’y a pas d’obligés. Si l’on a confiance en vous, on vous donnera tous les moyens possibles de vous tirer d’affaire, on vous aidera, on vous poussera, sans songer si c’est du temps perdu ou si l’on oblige un ingrat ; le caractère essentiel de tous les actes de ces rudes habitants est d’être absolument naturel, dégagé de tout ce cortége de réflexions et de considérations avec lesquelles l’homme policé accompagne le plus petit service rendu. D’autre part, si l’on a quelque raison de se défier de vous, vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer une difficulté ; en affaires surtout, on sera d’une rigueur et d’une exigence féroces ; il vous faudra justifier des moindres détails, des moindres lacunes. Que voulez-vous ? L’Ouest est un pays où l’on ne fait pour ainsi dire que passer, où les hommes sont nouveaux tous les jours, où chacun s’est fait soi-même, sans antécédents, sans liaisons, et où l’étranger, s’il prête le moins du monde au doute, ne peut être considéré que comme un aventurier de plus dans la patrie même des aventuriers. Si vous n’avez pas d’argent, et que vous vouliez faire un travail quelconque, on vous facilitera la voie ; mais, n’avoir pas d’argent et vouloir conserver un certain orgueil qui résiste à la nécessité, c’est ce qu’on ne comprend pas. En un mot, l’homme de ces régions, qui sont encore en grande partie des étendues désertes, parsemées çà et là de villages et de petites villes, est avant tout l’homme de la nature ; il en a toute la rudesse, toute la bonté et en même temps toute la sauvagerie ; pour lui, c’est le fait ; l’apparence n’est rien, pas plus que la forme et les manières ; il faut justifier de tout à ses yeux, à moins d’avoir de l’argent, qui est la première des justifications ; si ce dieu vous accompagne, on ne vous demande compte de rien et vous êtes un gentleman.

V

Mais revenons au chemin de fer du Pacifique. Grande entreprise, oui, certes ! et, comme tout ce qui est grand, d’un enfantement difficile. Mais le difficile est relatif aux États-Unis. Pour le peuple américain, qui vole plutôt qu’il ne marche, pour qui concevoir et exécuter sont presque un même acte, les délais ne se mesurent pas à leur durée, mais à l’impatience de les subir, et les obstacles sont moins par le nombre que par l’intensité d’étonnement et d’irritation qu’ils produisent. Trois ou quatre années de retard, lorsqu’il s’agit de construire une voie ferrée de mille lieues, ce n’est rien, et cependant, cela paraissait énorme aux esprits actifs qui ont les secrets de l’avenir et qui dépassent leur temps.

On ne se douterait pas évidemment que c’est une raison militaire et politique qui a déterminé la construction du Pacifique Américain, après bien des démarches et des tentatives infructueuses. Cette grande route avait cela de commun avec notre Intercolonial, dont la principale destination était de nous préserver des Américains, et qui a été fait pour cet objet si solidement qu’au besoin ses ponts et ses remblais peuvent servir de remparts contre les attaques de toutes les armées des États-Unis. Avec un chemin de fer pareil, il n’est pas besoin de soldats ; on fait des terrassements, on pose des rails, et le Canada est invulnérable. Mettez cent mille hommes contre l’Intercolonial, et, en le voyant, ils seront convaincus de leur impuissance. Les initiateurs du Transcontinental américain avaient des vues presque aussi profondes, quoique moins belliqueuses : c’est la nécessité seule, au milieu d’une crise terrible pour le salut de l’Union, qui a décidé le gouvernement à donner son appui à la construction de la plus grande des voies ferrées qui existent.

Pendant longtemps les lointaines régions de l’Ouest n’avaient été protégées que par un système de forts isolés les uns des autres, et qui étaient loin de suffire aux besoins des settlers sans cesse poursuivis par les Indiens. Pour atteindre les territoires qui produisent les métaux précieux, il fallait traverser six cents lieues de prairies et de plaines et combattre en chemin toute espèce d’ennemis, de sorte que la colonisation était tenue constamment en échec, et d’incalculables sources de richesses étaient perdues. Les hommes avancés songeaient bien à un chemin de fer et au télégraphe, mais allez donc faire un chemin de fer à travers tout un continent presque désert, au milieu de difficultés jugées insurmontables par les esprits posés, ces sages qui, dans tous les temps, ont servi de bornes pour attacher les chevaux du progrès.

« Quoi ! vous voulez construire neuf cents lieues de voie ferrée à peu près dans le vide ! Et où trouverez-vous les moyens pour cela ? Qui voudra courir de pareils risques ? Quel profit en retirerait-on ? Comment traverserez-vous les Sierras Nevadas, les Rocheuses, la chaîne des Humboldt ! des Wasatch ?.... » etc., etc.

Voilà comment raisonnaient les hommes sérieux, les gens de bon sens qui apprécient les situations toutes faites, mais ne voient pas comment on peut en créer de nouvelles.

Cependant, le besoin devenait de plus en plus impérieux, et le nombre des esprits hardis qui réclamaient un chemin de fer transcontinental augmentait tellement que le Congrès était comme assiégé, et la clameur publique devenait presque menaçante. Il fallait toutefois, avant de se lancer dans une entreprise si pleine de hasards, quelque raison décisive, quelque nécessité tellement urgente, tellement péremptoire, que le gouvernement fût forcé d’agir. C’est la guerre civile, malheureusement, qui amena cette nécessité.

La Californie, reléguée à l’extrême ouest, bien plus à la portée des États du Sud en révolte que de ceux du Nord, et pour ainsi dire abandonnée, penchait déjà, malgré la loyauté de son peuple, vers la séparation, et l’on parlait d’un troisième démembrement de l’Union américaine qui comprendrait plusieurs États et Territoires voisins. En face de ce danger nouveau, aussi terrible qu’imprévu, les sages comprirent enfin la nécessité de relier la côte du Pacifique avec les États de l’Est afin de pouvoir lui porter des secours rapides et soutenir sa fidélité. C’est alors, et alors seulement, qu’une charte fut accordée pour la construction d’un chemin de fer transcontinental. Le 1er juillet 1862, le président Lincoln sanctionna un acte passé par le Congrès à cet effet, et le gouvernement s’engagea à prêter à l’entreprise tout l’appui nécessaire.

Cet appui consistait en octrois de terres par sections alternatives de vingt milles sur chaque côté de la ligne, équivalant à 12,800 acres par mille. Deux compagnies s’étaient formées, la Central Pacific et la Union Pacific, et toutes deux recevaient une étendue de terre comprenant à peu près vingt-trois millions d’acres. Le gouvernement émettait en outre des bons pour trente ans à six pour cent d’intérêt, dont le produit réalisé donnait aux compagnies seize mille, trente-deux mille, et quarante-huit mille dollars par mille de construction, suivant les difficultés de terrain que présentaient les différentes régions que la ligne devait traverser.

Cette émission de bons atteignait le chiffre énorme de cinquante-trois millions cent vingt-deux mille dollars, et ce n’était pas tout ; le gouvernement garantissait encore l’intérêt d’un égal montant de bons émis par les deux compagnies. En s’engageant pour un montant aussi énorme, le gouvernement était loin encore de se considérer comme créancier, mais bien plutôt comme débiteur ; c’était pour lui non seulement une nécessité militaire et politique absolue mais encore en quelque sorte une spéculation, comme on peut le démontrer par quelques faits. Qu’était-ce que cent millions pour relier ensemble les deux lignes de côtes du continent américain et livrer le vaste espace intermédiaire à une colonisation désormais assurée, rapide et productive ? Le service public, sur cette immense étendue, coûtait autrefois huit millions par année au gouvernement américain, et cette somme allait toujours en augmentant, tandis qu’aujourd’hui le gouvernement n’a à payer que l’intérêt de ses bons qui s’élève à trois millions neuf cent mille dollars, et la subvention des compagnies qui comprend un million cent soixante-quatre mille dollars.

Ce calcul, purement matériel, est indépendant de toutes les considérations de premier ordre qui s’attachent à l’exécution d’une aussi gigantesque entreprise.

Il faudrait tenir compte aussi du grand nombre d’existences et de propriétés détruites par les Indiens antérieurement à la construction du chemin de fer, du montant considérable d’indemnités que le gouvernement payait tous les ans à ses employés sur les plaines, chaque fois que les Indiens causaient quelque dommage à leurs propriétés, des incalculables avantages que le transport des malles, le fret et les passagers retirent du chemin de fer ; il faut songer aussi que tout l’intérieur d’un continent, autrefois ravagé par les Indiens, a maintenant un passage facile et sûr, que les terres publiques en ont retiré une augmentation considérable de valeur, que les mines ont pris un développement prodigieux, et que la distance entre le Pacifique et l’Atlantique se trouve diminuée de près de vingt jours. Rappelons aussi que le chemin de fer ne devait être livré qu’en 1876, et c’est le 10 mai 1869, que le public en a pris possession, ce qui a sauvé au gouvernement sept années de dépenses qui ne peuvent pas être évaluées à moins de vingt millions de dollars, outre l’intérêt payable sur les bons pendant ces sept années.

*

Qu’il me soit permis ici, pour faire un historique plus détaillé et plus complet de cette merveilleuse entreprise, de reproduire l’exposé qu’en faisait un voyageur français à la fin de 1869, alors même que la ligne entière du Pacifique venait d’être livrée à la circulation :

« Les possessions américaines, dit Rodolphe Lindau, ne s’avançaient en 1845, de l’est à l’ouest, que sur une zone mesurant un millier de milles au plus. Sur les côtes du Pacifique, un seul territoire, habité par de rares colons dépendait des États-Unis. Entre les limites extrêmes s’étendait un désert de 2,300 milles, embrassant d’immenses régions stériles et sillonné par deux chaînes de montagnes dont les cimes couvertes de neiges éternelles, les épouvantables abîmes, les torrens furieux, les plateaux arides, les vallées inaccessibles, formaient aux yeux du public égaré plutôt que guidé par les récits de voyages, un tableau fantastique rempli de dangers et d’épouvante. On répétait de tous côtés qu’il était impossible de construire un chemin de fer au milieu de ces contrées inhospitalières, et qu’au lieu de se lancer dans de folles entreprises, il valait mieux s’occuper d’affaires plus pressantes et d’un intérêt plus direct. Heureusement pour l’histoire du progrès, il se rencontre des hommes qui ne reculent pas devant l’impossible, et l’Amérique, on peut le dire à sa gloire, est peut-être la terre la plus féconde en héros de ce genre.

« En 1850, le vieux Thomas Benton présenta au Congrès le premier bill relatif à l’établissement d’une voie ferrée se dirigeant vers le Pacifique. N’osant toutefois aborder de front le plan, jugé irréalisable, d’une ligne directe et non interrompue, il tourna la difficulté en proposant de construire la sienne dans les endroits praticables seulement, et de relier entre eux ces différents tronçons, dans les passages trop difficiles, au moyen de chaussées ordinaires. Ce bill, protégé contre l’oubli par l’autorité du nom de Benton et soutenu plus fortement encore par les événemens qui transformèrent si vite la Californie, finit par donner des résultats sérieux : en mars 1852, le Congrès vota une somme de 150,000 dollars pour l’étude de la meilleure route à travers le continent du nord. Dans la même année, six expéditions différentes s’organisèrent sous la conduite des ingénieurs Steven, MacClellan, Saxton, Gunnison, Becwith, Wipple, Williamson et Pope. Elles furent suivies en 1854 de trois autres expéditions, le Congrès ayant alloué une nouvelle subvention de 190,000 dollars pour achever les études commencées.

« Dix routes différentes, situées entre les 32e et 40e parallèles et partant de points qui s’étendaient depuis Fulton (Arkansas) jusqu’à Saint Paul (Minnesota) pour aboutir toutes à l’Océan Pacifique, entre la baie de San Diego (Basse-Californie) et Puget Sound (territoire de Washington), furent ainsi simultanément étudiées. C’était un grand pas de fait. L’entreprise, ainsi ébauchée, on en resta là pendant une dizaine d’années. Le parti du Sud, alors au pouvoir, représenté au Département de la guerre par Jefferson Davis, prétendait choisir les tracés qui se rapprochaient le plus de ses territoires ; le parti Républicain, de son côté, ne consultant aussi que ses intérêts, agissait dans le sens contraire, et pendant quelque temps on put croire que d’énormes dépenses de travail et d’argent avaient été faites en pure perte.

« À mesure que les années s’écoulèrent, les raisons de mettre les deux océans en prompte communication devinrent de plus en plus pressantes. L’importance des États de l’Ouest, de la Californie particulièrement, s’accrut de jour en jour. En 1861, on évaluait à 217 millions de francs le produit annuel des mines de métaux précieux exploitées dans les États du Pacifique, et des populations entières se précipitaient vers ces terres qui semblaient dispenser la richesse à tout homme hardi et intelligent. Restait cette grave question de finances : qui allait fournir les premiers 125 millions jugés alors nécessaires pour faire le premier pas sur cette route dangereuse, c’est-à-dire pour franchir les plateaux de la Sierra Nevada ? Les Californiens, habitués depuis la découverte de l’or à compter par millions et naturellement les plus intéressés dans la question, ne désespérèrent pas de pouvoir recueillir cette somme : ce furent eux qui les premiers tentèrent l’exécution pratique de la grande entreprise.

« Un ingénieur civil, Thomas Judah, homme habile et d’un ferme courage, convaincu surtout et persévérant, eut l’adresse d’amener à ses vues quelques capitalistes de Sacramento, les Huntington, Crocker et autres ; il leur persuada de lui procurer les fonds nécessaires pour étudier sur les lieux mêmes le passage des Sierras. Il partit dans l’été de 1860, et, après avoir affronté des fatigues sans nombre, il revint quelques mois plus tard, plus ardent que jamais et insistant de nouveau auprès de ses amis sur la nécessité de consacrer une seconde campagne à l’exploration commencée par lui. Son enthousiasme fut contagieux, et au printemps de 1861 se formait à Sacramento, d’après les conseils de Judah, la compagnie du chemin de fer Central du Pacifique ; puis Judah se mit de nouveau en route pour les montagnes. Le rapport publié par lui à son retour fut concluant sur la question qui paraissait le plus insoluble : il prouva qu’il était possible de traverser la Sierra Nevada à une hauteur de 7,000 pieds et avec une base de 70 milles au moyen de rampes dont les plus fortes ne dépasseraient pas 105 pieds par mille.

« À partir de ce moment, on ne perdit plus de temps ; on était bien résolu d’aller en avant. La froideur des San Franciscains, qui ne se rallièrent que plus tard à l’entreprise, ne découragea point les capitalistes de Sacramento. C’était le 1er octobre 1861 que Judah avait lu son rapport au comité. Le 11 du même mois, il se rendit à Washington en qualité d’agent de la compagnie et chargé de pouvoirs et d’instructions pour solliciter le concours du gouvernement central.

« Le moment ne paraissait guère bien choisi pour remplir une semblable mission. L’Amérique venait de se partager en deux camps, le nord et le sud. Il n’y avait plus d’intérêt et de passion que pour les questions politiques. Toutefois le chemin de fer du Pacifique eut la bonne fortune de fixer à ce dernier point de vue l’attention publique. Les mines en quelque sorte inépuisables de l’Ouest étaient seules en état de pourvoir aux exigences de la guerre civile. La Californie était, à proprement parler, le coffre-fort de la République. Il importait de mettre ses trésors en sûreté, et le seul moyen d’arriver à ce but était d’ouvrir au plus vite des communications directes, rapides, sûres et faciles entre les États du nord et ceux du Pacifique. Il faut ajouter aussi que l’on s’était à cette époque accoutumé en Amérique à ne compter que par millions et milliards. Jamais, depuis que le monde existe, on n’avait dépensé autant d’argent pour les entreprises les plus gigantesques, que les Américains n’en dépensèrent en peu d’années pour s’entretuer. Des sommes énormes dont l’énoncé en temps de paix aurait fait hésiter les financiers les moins timides, et qui dans le Congrès aurait certainement soulevé des discussions interminables, passaient pour ainsi dire inaperçues. Le chemin de fer du Pacifique fut regardé comme une nécessité militaire. C’en fut assez pour justifier tout ce qu’on pouvait tenter ou dépenser en sa faveur. Le bill relatif à la construction de la ligne et à la subvention de l’État fut soumis au Congrès par l’intermédiaire d’Aaron Sergent, représentant de la Californie ; il passa sans trop de difficulté, et fut, le 1er juillet, approuvé par le président Abraham Lincoln. Divers amendemens, votés successivement le 3 mars 1863, le 2 juillet 1864, le 3 mars 1865, et le 3 juillet 1866, complétèrent l’acte du Congrès. La libéralité des subventions qu’il accordait dut satisfaire les plus exigeans directeurs de la compagnie.

« Voici quelles étaient ces subventions et priviléges : 1° concession gratuite de 12,800 acres de terrains adjacents à la ligne pour chaque mille de voie, ce qui donnait pour le parcours entier un total de 16 millions d’acres de terrain, évalués, selon l’estime de 2 dollars 1/2 l’acre, à 40 millions de dollars ; 2° un emprunt sous forme d’obligations d’État, remboursable en trente-six ans, à 6 pour 100 d’intérêt payable par le trésor public, et s’élevant à près de 30,000 dollars par mille de voie. La délivrance de cette subvention ne devait pas se faire dans la même proportion sur tous les points de la ligne ; les ouvrages les plus pénibles, tels que le percement de la Sierra Nevada et celui des Montagnes Rocheuses, avaient droit à une rétribution de 48,000 dollars par mille ; ceux qui, offrant moins de difficultés d’exécution, exigeaient encore des frais extraordinaires, 32,000 dollars par mille, le reste enfin à 16,000 dollars par mille ; 3° le privilége d’émettre des obligations pour une somme égale à l’emprunt et ayant priorité sur ce dernier ; ces obligations étaient remboursables en trente ans, et portaient un intérêt de 6 pour 100 par an ; elles équivalaient comme l’emprunt, à une somme d’environ 55 millions de dollars.

« Les deux compagnies entraient donc en campagne pourvues ensemble d’un capital nominal et d’un crédit estimé au pair à 150 millions de dollars (40 millions de terrains, 55 de subvention officielle et autant d’obligations à émettre). Les frais généraux de construction, y compris les bâtimens de toute sorte et le matériel, étaient évalués à 150,000 dollars par mille, c’est-à-dire pour la distance totale de San Francisco à Omaha à 94,900,000 dollars (474,500,000 fr.). Ces chiffres ne sont pas d’une exactitude rigoureuse, bien entendu : pour qu’ils le fussent, il faudrait attendre la publication des comptes de la compagnie ; mais ils serviront à donner une idée suffisante de la munificence du gouvernement américain et de la situation financière des deux compagnies au moment où les travaux allaient être commencés d’une manière sérieuse. Faisons pourtant remarquer que cette situation n’était pas aussi brillante qu’elle le paraît au premier abord : les terrains alloués aux compagnies et figurant sur leur actif pour 40 millions de dollars, ne représentaient en réalité qu’une valeur future, car il était impossible d’en disposer autrement qu’en faibles parcelles, et au fur et à mesure que l’avancement de la voie les rendrait accessibles ; de plus le fonds d’emprunt et les obligations ne se vendant pas au pair, ils eurent à subir une dépréciation d’environ 10 pour 100, et les obligations ne furent pas toujours d’un placement facile.

« Telle qu’elle était, l’affaire n’en restait pas moins superbe ; et l’on ne perdit pas de temps pour en tirer tout le parti possible. On trouva aisément des personnes honorables, dont les noms offraient des garanties solides, pour placer à la tête des deux compagnies. Le général John Dix accepta la présidence de celle de l’Union ; M. Thomas Durant en fut nommé vice-président et directeur général. Celui-ci devint bientôt l’âme de l’entreprise, de hautes fonctions militaires et diplomatiques ayant obligé le général Dix à sacrifier sa position aux devoirs publics. En Californie, on choisit MM. Leland Stanford et Huntington comme président et vice-président du chemin de fer Central.

« Afin de se rendre compte des obstacles que, malgré l’aide énergique du gouvernement, les compagnies eurent à vaincre, il faudrait parcourir les rapports des ingénieurs Judah, Montague, Gray, Dodge, Evans, Seymour, Reed, Casement et autres. Ils montrent jusqu’à l’évidence, et plus clairement que je ne saurais le faire, l’incommensurable différence des modes de construction d’une voie ferrée dans les pays civilisés avec ceux auxquels on est forcé d’avoir recours au milieu d’un désert de plus de 3,000 kilomètres d’étendue. Le matériel du chemin de fer Central dut être commandé dans les États de l’Est, et ne put être amené en Californie que par la voie de mer, après avoir doublé le Cap Horn. L’Union, plus favorisée sous ce rapport, n’en eut pas moins d’immenses frais à payer pour le transport de son matériel jusqu’à Omaha, qui n’était encore qu’un simple village dépourvu de toute ressource. Des convois de vivres et d’approvisionnemens de toute espèce durent constamment suivre les ouvriers ; c’étaient comme autant de villes ambulantes : on voyait dans ces campemens improvisés des églises, des restaurans, des hôtels, des public houses, des bureaux de journaux, des ateliers d’imprimerie, des tripots ; tout cela s’arrêtait quelques jours, au plus quelques semaines, dans le même endroit, et poussait plus loin au fur et à mesure des progrès de la ligne.

« On traversa de vastes espaces sans trouver une goutte d’eau. Il fallait creuser sur place des puits artésiens ou pratiquer des rigoles communiquant avec des cours d’eau torrentiels souvent éloignés de plusieurs milles. Puis on avait à se défendre contre les agressions continuelles des tribus indiennes et à maintenir sans cesse l’ordre, chose peut-être la plus difficile, dans cette nuée de travailleurs. La compagnie de l’Union à elle seule n’employa jamais moins de 20 à 25,000 hommes. Et quels hommes ! il faut les avoir vus pour s’en faire une idée. Assurément un grand nombre d’entre eux étaient de braves et honnêtes ouvriers ; mais de quel amas de gens tarés et sans aveu ils étaient entourés ! Tout individu portait pour sa défense personnelle un et quelquefois deux revolvers, sans compter le bowie knife obligé. La loi de Lynch, la seule justice applicable en un tel milieu, régnait sans appel. On ne saura jamais ce qu’il y a eu de crimes et d’actes de violence commis dans cet étrange monde ; il fallait une main de fer pour le diriger et maintenir dans ses rangs une apparence d’ordre et de discipline. Disons cependant que les Mormons et les Chinois se conduisirent en général d’une manière exemplaire, et qu’il n’y eut presque pas de plaintes à formuler contre eux ; ils se distinguaient surtout par leur sobriété, tandis que l’ivrognerie était le vice le plus commun et le plus dangereux de leurs camarades. L’administration du chemin de fer Central n’hésita pas à recourir à la force pour supprimer le débit des liqueurs spiritueuses ; elle fit défoncer les tonneaux de whiskey, et renvoya les marchands se plaindre aux juges de San Francisco ou de Sacramento. C’était un acte sage, mais d’une illégalité flagrante. La compagnie aima mieux payer des amendes aux plaignants que de souffrir plus longtemps les ravages de l’intempérance parmi les ouvriers. Chose singulière, on n’est pas, sur cette terre classique de la liberté, aussi scrupuleux que nous pourrions l’être en Europe : la violence, si elle est jugée nécessaire, n’y a rien qui blesse, et on la pratique ouvertement. “Je suis d’avis, écrivait l’ingénieur Evans au vice-président Durant, qu’il faut exterminer les Indiens ou du moins en réduire le nombre au point de les rendre inoffensifs. Pour en arriver là, on doit leur faire une guerre de sauvages et user de moyens que les non-intéressés qualifieront de barbares. Je suis persuadé qu’en fin de compte cette manière d’agir sera au fond la plus charitable et la plus humaine.”

« Je ne m’arrête plus aux embarras financiers que les deux compagnies eurent encore à démêler, et dont la principale cause fut la rareté du numéraire durant la guerre civile. Qu’il suffise de dire que ces derniers obstacles furent victorieusement surmontés, et que les travaux purent marcher lentement d’abord, et plus tard avec une rapidité sans égale. J’ai cité plus haut un paragraphe de l’acte du Congrès en vertu duquel les subventions de l’État revenaient de droit aux compagnies en raison directe de la longueur de ligne construite par chacune d’elles. Lorsque les deux sections se rapprochèrent de plus en plus l’une de l’autre, cette particularité devint la cause d’une véritable course au clocher. À mesure que les travaux s’avançaient, on voyait plus clairement dans le public que la voie ferrée du Pacifique était une noble entreprise au point de vue de l’État en même temps qu’une affaire lucrative pour les entrepreneurs. Dans les environs du point de raccord, les terrains ne pouvaient manquer d’acquérir une valeur exceptionnelle. Il était important d’obtenir le contrôle de la section voisine du Lac-Salé, où le trafic devait être considérable. Puis l’amour-propre s’en mêla ; ce fut entre les compagnies rivales à qui irait le plus vite. Les extrémités de chaque section présentaient un spectacle des plus curieux ; les parties en cours d’exécution depuis Omaha et Sacramento étaient aussi animées que si elles eussent été en pleine exploitation. On ne songeait plus à la dépense : l’essentiel était d’aller vite. Le nombre d’ouvriers employés atteignit en ce moment son maximum ; le matériel et les provisions affluaient vers les points occupés – sans relâche et naturellement pour ainsi dire. Il y eut beaucoup de gaspillage : un train venait-il à dérailler, on se contentait d’en retirer ce qui était entier, laissant le reste pourrir à côté de la voie. On posa deux milles de rails par jour, puis trois, quatre, cinq, et enfin dix.

« Le 10 mai 1869, sept ans en avance sur le terme fixé par l’État, les deux compagnies étaient arrivées au terme de leurs engagemens. Des 1,775 milles formant la distance totale d’Omaha à Sacramento, on en avait construit 20 en 1863, 20 autres en 1864, 60 en 1865, 195 en 1866, 271 en 1867, enfin 1,092 dans les derniers seize mois depuis janvier 1868 jusqu’au commencement de mai 1869.

« La section d’Omaha à Ogden, construite par l’Union, a une longueur de 1,030 milles ; d’Ogden à Sacramento (section du chemin de fer Central), la distance est de 748 milles. Il ne faudrait pas croire cependant que, pour avoir eu moins de chemin à faire, les Californiens aient été battus par les unionistes. C’est le contraire qui est vrai, car en tenant compte des difficultés de passage dans la Sierra Nevada (les Montagnes Rocheuses, traversées par l’Union, n’offrent pas les mêmes obstacles), il avait toujours été admis que la plus longue partie du tracé du Pacifique serait construite par cette dernière compagnie. Après avoir franchi la Sierra, les Californiens exécutèrent en seize mois 562 milles, tandis que l’Union n’en acheva que 530 dans le même espace de temps.

« Les Américains prétendent en manière de proverbe que, pour faire bien, il faut faire vite. Toutefois il n’est guère possible de construire 17 kilomètres de voie ferrée en un jour sans commettre par-ci par-là quelques fautes plus ou moins graves. On peut voir, d’après un grand nombre de faits, à quel point d’insouciance fonctionnaires et employés en étaient venus, combien ils méprisaient le danger et se jouaient de toute responsabilité. Je n’en citerai qu’un seul exemple, relevé par M. Snow, commissaire du gouvernement. “Un mécanicien reçoit l’ordre de faire avancer une locomotive ; il s’y refuse en disant qu’elle est en trop mauvais état, et qu’elle éclatera, si on la chauffe. On le renvoie du service. Un second mécanicien reçoit le même ordre, fait la même réponse et partage le sort de son camarade. Enfin un troisième est prêt à obéir. Il part. – Une heure après la machine faisait explosion, tuant du même coup l’ingénieur, le chauffeur et le mécanicien. Cela se passait à Rawlings Springs le 13 février 1869.” »

*

Les États et territoires, situés dans le voisinage de la ligne transcontinentale, ne contenaient en 1860 qu’une population de cinq cent cinquante mille âmes, deux cent trente-deux milles de télégraphe et trente-deux milles de chemin de fer. En 1870, il y avait onze cent mille âmes, treize mille milles de télégraphe et quatre mille deux cents milles de chemin qui, avec les lignes adjacentes, représentaient le capital énorme de trois cent soixante-quatre millions de dollars. C’était, il y a quelques années à peine, le désert où mugissaient et ondulaient d’innombrables troupeaux de buffles, où les sauvages, cachés dans les gorges et les ravines, se précipitaient à l’improviste sur les groupes isolés d’émigrants et les massacraient sans pitié ; aujourd’hui, c’est la civilisation, triomphante et tranquille, qui s’avance dans la vaste solitude et la peuple à chaque pas en regardant fuir au loin devant elle tous les ennemis qui, jadis, en faisaient la terreur.

Il faut que cette fuite ait été rapide, car il n’y a plus trace aujourd’hui de ces terribles Indiens qui, tantôt guettaient les convois d’émigrants sur la route, tantôt mettaient à sac leurs villages naissants ; ils ont disparu ou plutôt fondu sans retour, et la vie des plaines n’offre plus rien de cet attrait formidable qui a si longtemps nourri l’imagination des romanciers. On peut voir encore les attelages primitifs des settlers, formés de grandes charrettes couvertes et de deux paires de bœufs, s’acheminer lentement dans les différentes routes qui rayonnent de chaque côté du chemin de fer jusqu’aux établissements les plus reculés, mais on ne voit plus d’Indiens que des misérables, déguenillés, sordides, restes avilis de tribus guerrières, hommes et femmes, qui viennent eux-mêmes prendre le train ou mendier à l’approche des voyageurs. Ils n’ont pas conservé la plus légère teinte de cette poésie qui accompagne toujours la ruine, quelque lamentable qu’elle soit ; leur déchéance est hideuse et leur aspect repoussant ; ils sont tombés sans transition de l’état barbare dans l’abrutissement abject, et l’on se sent incapable de les plaindre en oubliant de suite ce qu’ils ont pu avoir autrefois de fierté et de liberté.

Quant aux buffles, ils ne sont plus aussi qu’à l’état de souvenir ; on ne trouve pas même de voyageurs qui se rappellent en avoir vu sur le parcours de la ligne. Quelquefois un troupeau de bêtes à cornes paissant en liberté s’avise de traverser la voie ; alors tout le monde regarde, le train ralentit et le sifflet de la locomotive fait rage afin de jeter quelque effroi dans les rangs de ces passants intempestifs, mais rien ne peut les émouvoir ni changer leur allure ; ils restent jusqu’à ce qu’on arrive sur eux, et alors lentement, un à un, ils défilent, comme s’ils avaient la conscience de narguer la supériorité humaine. Peut-être l’ont-ils.... c’est encore curieux ; la bête à cornes ayant des dérisions, c’est assez fantasque et assez inattendu pour faire rêver ! Toujours est-il qu’il faut les attendre, et cela, pour cinq, dix, ou même quinze minutes, suivant leur bonne volonté : or, la bonne volonté d’un bœuf, c’est tout ce qu’il y a de plus posé, de plus impassible, de plus méthodique. Que l’homme soit obligé de la subir, cela paraîtrait irritant ; mais les passagers du Pacifique sont reconnaissants de toutes les distractions, même de celles qui les retardent. Une centaine de bœufs, marchant l’un derrière l’autre, insensibles aux mugissements furibonds d’une locomotive, c’est un spectacle ! Et puis, on croit leur trouver un certain air sauvage ; il est impossible d’habiter ainsi la plaine immense en qualité de bœuf sans finir à la longue par avoir quelque chose de farouche, au moins dans le regard.... mais c’est une illusion ; la bête à cornes domestique ne se transforme pas, et c’est en vain que l’œil avide du voyageur cherche sur elle la bosse poilue du buffle qui lui donnerait tant de jouissances !

Quand le troupeau a fini de passer, c’est au tour du train qui reprend son allure, lente, aussi, oui, bien lente, car il semble que tout est calculé sur cette maudite route pour que le désespoir ait le temps de mûrir dans le sein des voyageurs. Le chemin de fer du Pacifique ne fait pas plus de dix-huit à vingt milles à l’heure, depuis Omaha jusqu’à Sacramento, en Californie, une distance de sept cent soixante lieues.

Il ne suffit pas d’être un chemin de fer pour aller vite, il faut être plusieurs chemins de fer, j’entends qu’il faut la concurrence qui est toujours un surcroît de vapeur et qui fait redoubler de vitesse. Le chemin de fer du Pacifique étant la seule ligne qui traverse le continent, il le fait comme bon lui semble ; le premier point est de ménager autant que possible la machine et les ressorts et les roues ; le second point est de rendre les passagers à destination. Qu’on mette pour cela trente à quarante heures de plus, c’est secondaire ; si le voyageur a un surcroît d’énervement et d’irritation, cela ne regarde pas la compagnie : on lui offrira comme consolation une ponctualité rigoureuse dans les heures d’arrivée et de départ.

En effet, sur cette interminable route, je ne me rappelle pas que le train ait été en retard de cinq minutes à aucun des nombreux endroits où il s’arrête. Ces endroits se représentent à peu près tous les huit, dix ou douze milles ; ce sont en général de petits villages assis dans le sable sans un arbre, sans un ruisseau, et dont les trois quarts des maisons sont des saloons, expression adoucie pour bars, et l’autre quart des magasins de provisions, d’épiceries et de tous les objets de première nécessité ; ce sont autant de petits centres d’alimentation pour les settlers qui parcourent les plaines et pour les passagers de la ligne. Les Allemands forment la plus grande partie de la population de ces villages presque tous nouveaux ; les Canadiens n’y ont pas encore pénétré, c’est trop loin ; et comme il est entendu que nos compatriotes qui ont émigré aux États-Unis ne demandent qu’à revenir en Canada, ils veulent rester à portée pour pouvoir répondre au premier appel du gouvernement.

*

Toutes les six ou sept heures on arrive à une station plus considérable que les autres où les passagers ont vingt minutes pour prendre un repas. Ils se précipitent comme ils peuvent, ayant perdu en grande partie l’habitude du mouvement. Voici le restaurant de la gare à une piastre, et, de l’autre côté, trois ou quatre cabanons où vous aurez du blé d’Inde sous toutes les formes, des tartes aux mûres qui sont mûres au-delà de toute expression, des semelles d’émigrants qui se déguisent en vain sous le nom de biftecks, des éclats de bombes sous le nom de gâteaux, tout cela pour le prix de cinquante cents, ce qui représente un prix réduit. Ces petits restaurants, qui font concurrence au pompeux restaurant de la gare, sont pour les voyageurs désespérés, ou ceux qui ont beaucoup d’espoir en l’avenir, et qui, en attendant, ménagent le présent. Ils débutent toujours, à l’arrivée des trains, par faire un carillon de tous les diables, tandis que le restaurant de la gare, solennel et superbe, fait retentir une grosse cloche unique qu’on entend cinq minutes d’avance. Vous entrez ; sept ou huit nègres sont déjà au pas gymnastique pour vous offrir un siége et étaler devant vous une myriade de petits plats qui sont, pour les trois quarts, des variétés de maïs, des condiments et des desserts poivrés qui ont le goût de moutarde sèche. Quand il ne reste plus que cinq minutes pour le départ du train, on vous apporte la viande ; vous engouffrez la tarte avec le poivre, la côtelette et le maïs, le saucisson avec les confitures ; il se forme au dedans de vous une boule de ciment sur laquelle vous précipitez une tasse de café qui la met en fermentation. Sortant de là, votre estomac est ou paralysé, ou en ébullition ; vous éprouvez un besoin furieux du trapèze, mais la grosse cloche retentit de nouveau, et, à la course, vous rentrez dans la prison flottante. Si vous ne descendez ni au restaurant de la gare, ni aux caboulots voisins, vous aurez la chance d’attraper, à quelques rares stations, une tasse de café ou un verre de lait, que vous serviront, à l’arrivée, des petites filles ou des petits garçons qui font, aussi eux, leur concurrence. Prenez-en ; ce café sera toujours très-bon et très-chaud, il ne vous coûtera que six cents, et le lait sera aussi riche, aussi pur que votre soif est intense. Du reste, sur toute la route du Pacifique, en quelque endroit que vous vous arrêtiez, vous aurez toujours du café excellent ; c’est là une spécialité du désert, mais cette spécialité devient elle-même monotone, et vous en êtes énervé alors même que vous commencez à en jouir.

D’où peut venir ce goût que les Américains ont pour le grand nombre de petits plats ? L’éparpillement, voilà une fantaisie ! L’homme se reconnaît en toutes choses et ses moindres actes sont un reflet de sa personne entière. L’Américain, qui émiette sa vie en maints endroits, qui ne s’arrête pour ainsi dire nulle part, qui touche à tout à la hâte, s’environne à table de petits mets lestement préparés, qu’il goûte plutôt qu’il ne mange, qu’il abandonne encore tout fumants pour se transporter ailleurs, impatient de précipiter l’allure de son existence voyageuse. Le plat, c’est l’image de l’homme. L’Anglais massif place devant lui un quartier de bœuf et le découpe méthodiquement en longues tranches symétriques ; le Canadien, que le patriotisme dévore, se complaît devant un dinde rutilant ou un gigot de mouton farci ; l’Américain veut au contraire sous ses yeux dix ou douze assiettes grandes comme le creux de la main, jetées pêle-mêle sur la table, et remplies des mets les moins sympathiques. Il n’a pas le temps d’avoir de l’ordre ; le potage, les viandes, les hors-d’œuvre, le dessert, ce sont là autant de classifications, et il abomine les classifications : distinguer les aliments équivaut à distinguer les personnes, et l’homme de l’Ouest ne connaît ni l’un ni l’autre ; tout cela lui paraît une fiction des sociétés assez établies pour avoir du temps à perdre, et il entame indifféremment son repas par le mets qui est le plus à sa portée.

*

Jadis – je ne sais jusqu’où cela remonte, mais il faut bien le croire, puisque c’est passé à l’état de tradition – jadis, on donnait, paraît-il, des repas sur le train même du Pacifique ; dans ces temps primitifs, le voyageur avait le temps de manger, il le prenait à sa guise, il choisissait son heure et il pouvait apporter à son repas la distribution classique à laquelle nous sommes habitués ; son estomac ne souffrait point de violences ni d’attaques à l’improviste ; on lui laissait le droit de digérer, qui est un des droits de l’homme non inscrits dans les constitutions, mais aujourd’hui la route du Pacifique est trop peuplée ; il s’est établi trop de villages et trop de stations pour que l’estomac ait pu conserver le premier de ses droits. Au restaurant du train on a substitué des restaurants placés de distance en distance, que ne peuvent plus saccager les Indiens, mais qui en revanche donnent une mort certaine à celui qui s’y arrête assidûment. On y arrive sans appétit, mais il faut manger, et manger à la course, parce qu’on en aura ensuite pour six ou sept heures à attendre, à moins qu’on ait apporté avec soi son panier de provisions.

Oh ! le panier de provisions, parlons-en. Voilà encore une illusion ! je n’ai pas vu de voyageurs qui, après avoir développé et renveloppé pendant deux ou trois jours leurs petits paquets de gâteaux, de jambon, de langue salée ou de poulet froid, n’en eussent par-dessus les oreilles de ce trouble vulgaire qui ajoute encore à la monotonie du voyage. Descendre au restaurant, même pour en revenir avec des spasmes et des étouffements, cela crée au moins une diversion. Manger chaud est un besoin impérieux de la nature ; voir la vapeur s’élever d’un plat, c’est sentir des vapeurs de soulagement monter du fond de l’âme ; et quand on s’est bourré pendant quarante-huit heures de saucisson et de galettes, il est impossible d’y résister plus longtemps, et l’homme s’incline devant le rosbif qui fume. Juste ciel ! quand je pense à ces restaurants meurtriers, j’éprouve encore des frémissements et des spasmes stomachiques. Vingt minutes seulement pour manger à contre-cœur et pas une minute pour prendre le plus léger exercice, et cela dure huit jours ! Pour suppléer au besoin de mouvement, on engloutit à la hâte deux ou trois tasses de café ; ensuite on remonte dans le train pour entendre encore cet infernal bruit des chars roulant sur la voie, bruit que rien n’apaise, ni ne diminue ni n’arrête. Il n’y a pas de remède ni d’issue possible, il faut continuer sa route. On est brisé, énervé au point que tout devient insupportable ; la tête est en feu, l’estomac en colère ; on sent mugir en soi une irritation qui s’augmente encore de son impuissance, qui grandit, grandit toujours à chaque pas qu’on fait sur cette implacable route dont le terme semble fuir sans cesse ; alors, on regarde autour de soi, éperdu, effaré par les premières atteintes du découragement. On est captif, on est lié, il faut suivre le train. S’arrêter où ? et pourquoi s’arrêter ? Qu’y a-t-il autour de soi ? La plaine s’étend sous le regard avide et l’on ne saurait y trouver nulle part un foyer où reposer sa fatigue et consoler son ennui. Tout vous est refusé, et chaque pas que vous faites est un surcroît de souffrance ; incessamment le désert apporte un ennui qui s’ajoute encore à l’ennui des premiers jours ; l’abandon s’appesantit en quelque sorte autour de soi : il devient intense, inconsolable ; on voudrait prier, demander grâce à la nature qui n’a plus pour soi ni spectacle, ni beauté, ni attrait ; on lève les yeux vers le ciel, il est muet, impassible comme la plaine ; on cherche un regard qui réponde au sien, une âme où l’on devine quelque chagrin et qui, elle aussi, ait besoin de s’épancher ; mais non, les hommes, comme l’espérance et comme le ciel, tout s’éloigne de soi ; on enfonce de plus en plus dans le vide, et chaque effort qu’on fait pour en sortir y replonge davantage, comme lorsqu’on marche dans le sable mouvant. Oh ! la vraie solitude, le véritable isolement, le prisonnier condamné au cachot ne le connaît pas ; on est seul, vraiment seul, lorsqu’on est au milieu d’hommes qui n’ont pour soi ni un regard, ni une pensée, ni une parole.

Oui, pendant huit jours, je me suis traîné ainsi, au milieu d’un bruit sans relâche qui brisait ma tête sans lui laisser une heure de repos, pendant que des flots brûlants de souvenir l’envahissaient comme une marée toujours montante. J’avais entendu dire qu’on s’habituait à cela..... non, non ; au bout de deux jours, parfois on s’imagine s’être fait tant bien que mal au vacarme et au mouvement des cars ; mais vienne le quatrième ou le cinquième jour, on n’y espère plus : l’état moral devient absolument comme l’état physique ; on éprouve cet engourdissement qui suit la violence des grandes douleurs, dans lequel on croit trouver l’indifférence et le calme, tandis qu’il n’est que la préparation sourde à de nouveaux chagrins que le moindre incident, le plus léger inattendu ramènera encore plus violemment qu’autrefois. Non, on ne s’habitue pas à l’ennui, c’est l’ennui qui s’habitue à nous ; alors qu’on recherche les plus petites consolations, on croit en trouver une dans l’œuvre du temps ; on prend toutes les fictions du cœur malade et toutes les espérances furtives pour des remèdes certains, mais le regret veille toujours et la cicatrice durcit, mais ne se ferme jamais.

Demandez au prisonnier renfermé pendant vingt ans s’il a oublié qu’il était libre ; non, demandez-lui plutôt si, de jour en jour, il ne sent pas et ne regrette pas davantage la liberté. Voyez dans leur cage la morne allée et venue des bêtes fauves, arrachées au désert, altérées d’horizon, avec leur grand œil ivre du souvenir du simoun, et qui dévorent tristement leur maigre provision d’espace ; voyez le bâillement navrant de tous ces captifs ; comme ils arpentent avec une monotonie infatigable ce plancher inflexible qui mure des pas autrefois sans bornes, qui plafonne le bond et qui encaisse des regards habitués au lever des étoiles. Ils ne vivent plus, ils meurent lentement. La vie n’est pas seulement le souffle, elle est dans le bonheur ou l’espérance qui l’anime ; en dehors de cela il ne reste plus que la machine humaine, poussée par ses ressorts ; une seule heure de joie entière contient plus de vie que dix ans passés à la poursuite d’un but qu’on ne s’est donné que par compensation.

VI

Je crois l’avoir dit plus haut : pour aller de Chicago à Omaha, il faut une journée entière ; on quitte Chicago à heures du matin et l’on arrive à Omaha le lendemain à la même heure ; le trajet est de cinq cents milles exactement, ou cent soixante-dix lieues en chiffres ronds. Si l’on prend au départ un billet pour San Francisco, on le paie cent dix-huit dollars en greenbacks ; de Montréal, le même billet coûte cent vingt-huit dollars en or. Cela ne comprend pas le lit dans le Pullman car, détail important à ajouter, le lit vous coûtera de Montréal à Chicago cinq dollars ; de Chicago à Omaha trois ; d’Omaha à Ogden huit, et de Ogden à San Francisco six. En tout vingt-deux dollars. Je ferai ici une remarque qui étonnera peut-être ; les Pullmans du Grand-Tronc, que l’on suit de Montréal à Détroit, sont les meilleurs et les plus confortables de tout le trajet jusqu’à San Francisco. Comment le Grand-Tronc, qui est la plus atroce des voies ferrées qui existe, si l’on en excepte le chemin Gosford, peut-il avoir eu une pareille distraction ? c’est ce que je laisse à deviner. Dans les Pullmans du Grand-Tronc, outre que le voyageur est bien installé, il sent qu’il s’adresse à un domestique quand il parle au nègre qui fait son lit et qui frotte ses chaussures ; à mesure qu’on avance dans l’Ouest, la démarcation diminue de plus en plus, et, enfin, lorsqu’on arrive à Ogden, le nègre n’est pas seulement votre égal, il est tellement au-dessus de vous que vous avez envie de l’aider à sa toilette et de lui présenter toutes vos lettres de recommandation pour qu’il vous regarde d’un bon œil. Remarquez toutefois qu’il fera son service exactement et rigoureusement, parce qu’il est payé pour cela, mais il ne se rappellera pas moins qu’il fut autrefois esclave, qu’il appartient aujourd’hui à la grande caste des libérés, et qu’il croit devoir venger sur les Blancs toutes les humiliations, les dédains et l’abjection qu’il a eu à subir.

*

Rien n’égale l’arrogance de l’esclave devenu subitement homme. Comme il ne connaît que l’éducation de la servitude, il n’a aucune conception de l’égalité et ne peut voir partout que des maîtres et des serviteurs. Devenu libre, il croit que c’est à son tour d’être maître, et, s’il le pouvait, au lieu de faire votre lit, il vous donnerait la bastonnade. Chose à remarquer, le nègre reconnaît de suite le Blanc du Sud et il a pour lui un respect instinctif ; quant au Blanc de l’Ouest, il lui tape sur le ventre et lui demande d’allumer son cigare au sien. C’est pourtant l’homme de l’Ouest surtout qui l’a affranchi ; mais dans ce rude et grossier personnage, le nègre voit bien plutôt un égal et oublie vite que c’est un libérateur.

Dans les trains de l’Est, le conducteur lui-même apprécie sa situation relative et comprend tous les égards qu’il doit aux passagers : dans l’Ouest, le conductor est le premier gentleman du train ; c’est le mieux mis, le plus élégant, le plus propre, et, en vérité, le plus policé. Il a l’habitude de ces longs voyages où le passager finit presqu’invariablement par une démoralisation complète et néglige les soins de sa personne ; il sait mieux se tenir en ordre et éviter les souillures de l’atmosphère, de la chaleur et de la locomotive. Pour lui les banquettes bourrelées n’ont pour ainsi dire pas de poussière, et le tuyau de l’engin pas de fumée ; il se tient à l’abri dans son petit compartiment privilégié et n’en sort que lorsque c’est absolument nécessaire. Il ne fait jamais plus de trente-six heures de suite dans les cars, et cela deux ou trois fois seulement par semaine ; il a pu ainsi facilement s’habituer à la vie de chemin de fer, sans trop de fatigue ; il en connaît toutes les ressources et se protége contre tous ses désagréments, tandis que le voyageur, qui fait d’un trait huit cents à mille lieues, finit après deux ou trois jours par être las de toutes les précautions en les voyant à peu près inutiles. En outre il a un besoin invincible de mouvement, il va d’un car à l’autre, se tient sur la plateforme où la suie et la poussière l’inondent sans qu’il en tienne compte ; pour se distraire, il fume à outrance dans des compartiments où les banquettes gémissent sous le poids des bottes et en retiennent toute la malpropreté ; il a beau se laver, se brosser, se peigner vingt fois par jour, rien n’y fait ; plus il se débarbouille, plus il en a besoin, car la peau nettoyée prend plus vite la poussière ; enfin, de lassitude, il laisse là tous les expédients et s’abandonne à l’horreur de son sort.

*

Les dames évitent mieux que les hommes toutes ces misères d’un long voyage. Tranquillement assises, voilées, gantées, résignées et patientes, elles échappent en partie aux inconvénients qui désolent l’homme, et peuvent les subir plus longtemps. Elles ne descendent pas à chaque station alimentaire, tant s’en faut ; c’est plutôt pour elles que le panier de provisions est resté un compagnon de voyage ; elles se font dresser une petite table devant leur banquette, mangent de compagnie deux ou trois ensemble, lentement, et font remplir de temps à autre leur bidon de lait ou leur carafon de vin. Elles se prémunissent tant soit peu contre l’ennui en ayant soin de ne pas voyager seules sur ce long trajet ; elles ont toujours quelque compagne sinon un compagnon ; en outre, tous les égards et toutes les commodités sont pour elles, ce qui offre une compensation appréciable.

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Il y a toutes les sortes de monde possibles sur ce chemin du Pacifique, qui est la seule route d’un littoral à l’autre du continent américain ; mais, hommes et femmes, quel que soit l’habit qu’ils portent, quel que soit leur luxe ou leur richesse, ont presque universellement un aspect vulgaire et des façons qui sentent la boutique. Parmi les femmes, quelques-unes affectent de la hauteur et de la transcendance, surtout lorsqu’elles sont chargées de bijoux et qu’elles ont pris l’un des deux compartiments réservés qui sont à chaque extrémité du Pullman car ; les maris ou les fils de ces dames cependant, restent assez unis et n’ont pas l’air convaincus d’une supériorité quelconque ; c’est toujours cela.

On ne s’amuse pas beaucoup avec des voyageurs de ce calibre, et leur conversation, quand il leur arrive de se desserrer la bouche, manque de piquant. L’artiste et le poète se trouvent au milieu d’eux dans une solitude plus profonde que celle du cachot, et cette solitude s’accroît encore de l’irritation qu’on éprouve à voir autour de soi tant d’êtres avec qui l’on ne peut entamer le moindre sujet sympathique ou instructif. J’avais entendu dire en partant de Montréal et ensuite de Détroit :

« Quel délicieux voyage vous allez faire ! il y a toujours nombre de Français qui vont de New York à San Francisco ; vous aurez des distractions à l’infini ; le trajet est long et pénible peut-être en chemin de fer, mais vous y trouverez tout le confort possible ; les dames vous feront oublier la fatigue de la route, et puis vous ferez aisément des connaissances ; vous ferez même des amis qui seront peut-être les meilleurs et les plus vrais de tous ceux que vous aurez eus... » Hélas ! les amis ne se font plus lorsqu’on a perdu foi dans toutes les affections et que les nouvelles offrent tant de périls qu’on les redoute plutôt qu’on ne les recherche ; on ne se sent pas d’attrait à lier connaissance avec des gens qui n’ont ni votre éducation, ni vos habitudes, pour qui tout ce que vous aimez est étranger ou puéril, dont l’objet unique de la vie est la recherche de la fortune et qui consacrent à ce soin vulgaire toute l’activité de leur esprit ; on se tient loin d’eux avec un pudique dédain plutôt qu’on ne s’en approche, tant la pensée intime a quelque chose de sacré qu’on n’aime pas à ternir par de futiles liaisons.

Je n’ai pas vu un seul Français pendant les six jours que j’ai passés en chemin de fer, depuis Chicago jusqu’à la Californie. Peut-être était-ce un voyage exceptionnel ; à cela je reconnaîtrais un des traits de la fatalité qui me poursuit jusque dans les moindres circonstances.

Je n’ai pas trouvé, non, ni parmi les hommes ni parmi les femmes qui m’ont accompagné pendant toute une semaine, une seule personne dont la conversation m’offrît un intérêt de cinq minutes. J’ai en vain cherché parmi ces dernières une figure assez attrayante pour faire oublier quelques instants la disposition malheureuse de mon esprit, mais il y avait sur ma pensée je ne sais quel voile qui me dérobait la vue de tout ce qui aurait pu la distraire ou la charmer.

*

Une fois seulement, – c’est après avoir quitté Omaha – je crus trouver une femme qui me ferait passer quelques heures sur les longues journées du voyage. Elle occupait la même section que moi dans le Pullman car ; elle avait un air plus distingué que les autres et, comme elle était seule en apparence, je m’approchai d’elle. Son accueil fut encourageant ; alors je crus devoir me faire connaître : ce fut là mon malheur. Je lui déclinai mes noms et qualités, je lui fis voir, pour dissiper toute crainte d’imposture, quelques lettres de recommandation et les entrefilets des journaux au sujet de mon départ du Canada. Juste ciel ! persécution obstinée du sort ! cette femme était un bas-bleu. Le bas-bleu, lecteur, c’est le hanneton, c’est le vésicatoire, c’est la mouche-à-miel de l’homme de lettres. Dès qu’elle vit que j’étais un écrivain, je fus perdu. Le bas-bleu de l’Est, c’est déjà exaspérant, mais que dire du bas-bleu de l’Ouest ! Le vernis de lecture et de savantisme jeté sur cette couche raboteuse ! Que faire ? j’étais pincé : la résignation dans un cas pareil est sublime. Le bas-bleu est la seule femme qui ne se sauve pas de l’homme ; je jetai un regard désespéré de côté et d’autre ; je crus voir une assez jolie figure, mais celle-là évidemment se serait moquée de moi ; cependant j’aime mieux la femme qui me rit au nez que celle qui me fait suer à grosses gouttes dans l’impuissance de m’en défaire. Mais il était trop tard, et puisque le ciel était contre moi, je baissai la tête et reçus en frémissant ce nouvel outrage de la destinée.

Tout le long de la route je fus condamné à un système de politesses irritantes qui heureusement, une fois remplies, me donnaient une excuse pour m’échapper. Le bas-bleu est un être qui ne mange pas, qui ne dort pas, qui méprise toutes les nécessités de notre pauvre nature, et dont les caprices sont formidables par le nombre et la variété. Le mien ne tenait à la terre que par des filaments barbouillés d’encre ; cette femme avait apporté avec elle toute une papeterie et elle écrivait vingt lettres par jour sans compter les impressions de voyage ; et que de notes, grand Dieu ! Elle ne dormait pas, elle était extrêmement énervée, et de la voir, et d’en avoir soin ajoutait à mon propre énervement qui, cependant, aurait pu me suffire.

Elle disait qu’une seule chose la soutenait, le café, et à chaque station où le train arrête pour les repas, il me fallait aller lui en chercher une tasse et perdre sept à huit minutes à l’attendre. Parfois je m’esquivais, mais comme j’avais bien plus besoin de mouvement que de nourriture et que je ne pouvais marcher que sur la plateforme de la gare, elle ne tardait pas à m’apercevoir et je voyais aussitôt apparaître par la croisée du car la tasse inévitable. Elle était maigre et sèche et disait que le lait fait engraisser, mais elle se gardait bien d’en prendre ; au reste, créature d’une intelligence réelle et qui aurait pu plaire sous certains rapports comme femme, si elle avait voulu consentir à être moins homme.

VII

Nous quittons Omaha entre onze heures et demie et midi. Il reste encore six cent trente lieues à faire pour atteindre San Francisco ; désormais, il n’y a plus qu’une seule ligne de chemin de fer, c’est la Union Pacific. Le convoi est plein, tous les lits sont pris et le nombre des cars s’élève bien à dix ou douze ; c’est ainsi, paraît-il, tous les jours.

La ligne du Pacifique est quotidienne, comme le lecteur le sait déjà ; mais ce qu’il ignore peut-être, c’est l’aménagement à l’intérieur des cars. Il n’y a pas, comme je l’ai dit plus haut, de restaurant dans le train ; il n’y a pas non plus de char-salon, et quelquefois seulement il y a un char-fumoir sur une partie de la route. Le train du Pacifique est absolument semblable aux trains de l’Est, à l’exception qu’il renferme moins de confort, moins de luxe, et qu’il se salit bien davantage. À part le train régulier de la malle, il y a aussi des convois d’émigrants constamment sur la route et des trains de fret qui couvrent parfois jusqu’à un quart de mille de longueur.

Le billet que vous avez acheté en partant de Chicago est bon pour toute votre vie durant, et s’il vous plaît de vous arrêter en chemin, vous trouverez aux principales stations, même du désert, un hôtel assez confortable où, moyennant trois dollars par jour, vous aurez des repas fort honnêtes, du maïs à profusion, sous toutes les formes possibles, du thé à la glace et surtout du café toujours excellent.

*

Quelques heures après avoir quitté Omaha, on entre de plain-pied dans cette formidable région de l’Ouest où se commettent tant d’attentats, et où, il y a quelques années à peine, la vie était si sauvage, si aventureuse, qu’aucun homme ne pouvait s’y risquer sans son pistolet ou son couteau. Aujourd’hui même, à mesure qu’on s’éloigne de la grande route du chemin de fer, les dangers se multiplient et les hommes sont de plus en plus farouches.

La loi ne saurait avoir grande force là où il n’y a pas de société organisée, et le lynch est le moyen suprême. J’ai entendu dire par un tout jeune homme qui avait accepté un bureau de télégraphe dans un village du Colorado, que lorsqu’il partait de chez lui le matin, il ne savait pas s’il y reviendrait vivant le soir, et qu’il ne se passait guère de semaine sans qu’il vît pendus à quelques arbres, devant sa porte, deux ou trois mauvais diables qui en auraient fait autant à leurs ennemis, s’ils avaient eu le dessus sur eux.

On peut voir partir de chaque station importante des diligences traînées par quatre mulets, recouvertes d’une toiture en toile maintenue par des arceaux, et remplies de hardis pionniers qui s’en vont à des distances de trente, quarante, cinquante lieues, jusqu’aux endroits où il n’y a plus d’établissements. Ils vont chercher quoi ? la fortune sous toutes ses formes ; ils n’ont peur de rien et sont prêts à disputer chaque pas fait de l’avant. Il faut voir ces rudes types, débraillés, osseux et sveltes, au pas indolent et hardi à la fois, figures anguleuses et franches, regard dont aucune inquiétude, aucun regret n’atténue l’assurance dans la force personnelle et la foi dans l’aventure, pour se faire une idée de ces pionniers qui marchent bien en avant des civilisations et qui frayent des routes là où le compas n’a pas encore mesuré l’étendue.

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Vingt-six heures après avoir quitté Omaha, l’on arrive à Cheyenne, petite ville bâtie dans le sable qui contient 3,000 habitants, et où il n’y avait qu’une maison, une seule, en 1867.

Déjà l’on s’y trouve à une hauteur de six mille pieds au-dessus du niveau de la mer, sur un sol volcanique rempli de débris fossiles.

Dans cette petite ville, qui date de cinq à six années à peine, il y a déjà un journal quotidien, une revue mensuelle, de beaux édifices, des fabriques considérables et des ateliers où l’on prépare l’agate, cette jolie pierre qui, montée sur l’or californien, constitue le bijou préféré des Américains. C’est à Cheyenne que se font aussi la plupart des chaussures pour les settlers de l’Ouest et ces selles bizarres, tout exprès pour des hommes qui passent des journées entières à cheval et qui ont souvent des trente à quarante milles à faire d’un établissement à un autre. Le cheval des plaines ! Il ne faut pas, lecteur, rêver à la cavale de l’Arabe. Celui-ci est un petit animal, d’assez maigre apparence, au galop mesuré, fait plutôt pour la fatigue que pour la course, qui ne coûte guère plus de soixante à quatre-vingts dollars et qui doit se contenter de peu par nécessité ou par nature.

Il n’y a pas longtemps que Cheyenne s’est débarrassé de ses cabanons de jeu et de danse, remplis du matin au soir du vacarme de l’orgie ; le meurtre au couteau et au pistolet y était d’une occurrence journalière. Un beau jour, quelques citoyens déterminés formèrent un comité de vigilance, s’emparèrent des plus hardis desperadoes, de ces roughs terribles qui sont encore en bien des endroits reculés la terreur de l’Ouest, et les pendirent sans façon sur une colline en les laissant exposés pendant des semaines entières. Depuis lors, la ville est tranquille, et l’on peut y vivre à la condition de n’y pas mourir d’ennui ou d’être propre à toutes les existences.

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Nous avons fait ici cinq cent seize milles à partir d’Omaha et il en reste autant à faire pour atteindre Ogden, près du grand Lac-Salé ; c’est donc encore une journée de marche. Nous sommes dans le territoire du Colorado ; nous traverserons celui du Wyoming et nous atteindrons l’Utah où se trouvent les Mormons, peuple si intéressant en ménage que les voyageurs ont presque toujours envie de rester au milieu d’eux et de se convaincre par l’exemple combien il faut de femmes pour égaler un homme. Nous avons traversé, depuis le départ de Montréal, toute la province d’Ontario, les États du Michigan, de l’Illinois, de l’Iowa et du Nebraska, et nous avons entamé le Colorado, cette perle de l’Ouest central, comme l’appellent les settlers. Six cents lieues déjà en moins de cinq jours, cela commence à compter ; on le sent à ses articulations et à ses reins. Quant à la tête, il n’y en a plus ou à peu près ; elle fait l’effet sur les épaules d’une terrine dans laquelle on ferait sauter des cailloux. Arriver tout bossué, tout craqué, tout moulu chez les Mormones, ne serait peut-être pas du goût de ces dames ; aussi les voyageurs, fiers de leur personne, passent-ils outre et ne prennent pas l’embranchement de trente-cinq milles de longueur qui conduit d’Ogden à la ville du Lac-Salé.

Pour moi, j’avais encore bien plus de raisons de ménager ma bourse que mon extérieur, que je méprise du reste à cause du peu que j’en ai toujours tiré. On ne peut en effet faire ce court trajet entre Ogden et la ville des Mormons, quand même on n’y resterait qu’une journée, sans qu’il en coûte au moins vingt dollars. Le voyage seul revient à six dollars, l’hôtel à cinq, et il en reste neuf qui fondent sans doute sous le regard de tant de femmes ou qui s’en vont en souvenirs d’une aussi intéressante visite.

*

Mais suivons notre route. On laisse Cheyenne après y avoir passé une demi-heure à se restaurer et à se désaltérer tant bien que mal. C’est d’ici que part le chemin de fer à voie étroite – deux pieds et demi seulement de largeur et cent six milles de longueur – qui conduit à Denver, dans le Colorado, à travers le pays le plus accidenté, le plus curieusement pittoresque qu’il y ait au monde. Maintenant, nous allons voir apparaître les Indiens et les Chinois. Les Indiens ! pouah ! ce sont des Cheyennes, des Arapahoes, des Shoeshones, et même des Pawnies. Ils sont tous infects, à demi nus, repoussants ; ils viennent mendier, enveloppés dans une couverture sordide qui traîne d’un côté et ne couvre qu’une épaule ; les femmes surtout sont horribles à voir. Et dire qu’on a fait tant de poésie et tant de romans sur les ancêtres de pareilles créatures !

J’ai vu une Indienne dont toute la figure et le front, à l’exception du nez et de la bouche, étaient couverts de goudron. Bien des voyageurs surpris la regardaient, sans arriver à comprendre ce que pouvait signifier une pareille fantaisie ; je m’approchai d’elle et lui demandai en anglais de m’expliquer le goudron ; elle ne comprenait ni mon langage ni mes gestes ; j’avais beau me porter la main d’une oreille à l’autre et des cheveux au menton, c’était comme si j’avais parlé au grand Turc. Enfin deux ou trois autres Indiennes, qui se trouvaient avec elle, après une consultation fort vive, m’apprirent que ce goudron était un signe de deuil, que la goudronnée en question avait perdu son mari depuis trois ans, et, que, dans sa tribu, toute femme qui devenait veuve était tenue de se barbouiller ainsi pendant trois années exactement. Elle en avait encore pour deux ou trois jours, de sorte que j’étais arrivé juste à point pour jouir de ce spectacle ; c’est la seule chance que j’ai eue dans tout mon voyage ; aussi je lui consacre un paragraphe.

Quant aux Chinois, ce sont des êtres intéressants en vérité. Ils fourmillent sur la route du chemin de fer ; le fait est qu’ils en ont été dès l’origine les principaux ouvriers : ces hommes-là travaillent pour presque rien et se nourrissent d’un peu moins. Ce sont en général de petits hommes jaunes, anguleux, dont la longue queue tressée derrière la tête est relevée, aux États-Unis, de façon à former une toque sur la nuque. Ils sont échelonnés sur toute la ligne, la réparant au fur et à mesure des besoins, et s’emploient à tous les travaux généralement quelconques que nécessitent les circonstances. Leur industrie, leur probité et leur infatigabilité sont sans égales. Jamais un Chinois ne prend un verre de quoi que ce soit, si ce n’est d’eau ou de thé, et il ne mange guère que du riz ; cependant il peut travailler quatorze heures par jour ; le fait est qu’il n’y a pas de limite à la quantité d’ouvrage qu’un pareil homme peut faire sans prendre de repos. Son objet fixe est de faire le plus d’ouvrage possible en peu de temps, d’arrondir le sac d’écus avec lequel il retournera en Chine où il vivra comparativement pour rien. En effet, dans son pays, un repas ne lui coûtera guère que deux ou trois sous, tandis que son travail est rétribué en proportion ; mais aux États-Unis, il gagne vingt fois plus et dépense à peu près autant qu’en Chine, de sorte qu’il a bientôt constitué une forte épargne. Il n’apprend de l’anglais que ce qu’il lui en faut pour faire rigoureusement son affaire ; c’est là son idée fixe et tout le reste ne l’occupe pas. Son langage est extrêmement animé et bruyant ; trois Chinois engagés en conversation peuvent vous casser les oreilles, mais heureusement ça ne dure pas, et la pipe, qui remplit tous leurs loisirs, les rend bientôt aussi taciturnes que des chefs indiens en conseil.

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Peu après avoir quitté Cheyenne on commence à voir les premiers antilopes et les chiens de prairie. Quelle gracieuse et charmante créature que l’antilope ! Le bruit du train ne l’effarouche plus ; il vient jusqu’à deux ou trois arpents de la ligne, écoute avec sa tête fine et douce, suit longtemps du regard, et, parfois, comme s’il voulait imiter le roulement du train, il part de ce galop cadencé et presque rêveur qui fait tendrement frissonner la plaine. Tantôt les antilopes sont par groupes, tantôt ils sont isolés ; le plus souvent ils sont par couples, mâle et femelle, père et mère, l’un près de l’autre dans la vaste solitude. Si le mâle s’est éloigné tant soit peu, il se dépêche, lorsque le train arrive, de rejoindre sa compagne. On lit l’angoisse et la hâte dans sa course précipitée ; elle, souriante, émue – j’oserai employer ces mots – vient doucement au-devant de lui ; on les voit alors tous deux ou s’arrêter ou contempler en silence, ou prendre d’un trot léger le chemin sans trace du désert. On comprend, en voyant ces douces et gentilles créatures, quel crime c’est que de leur faire la chasse ; aussi les voyageurs les regardent-ils, presque toujours, d’un œil ému et comme plein de reconnaissance pour l’heureuse, quoique fugitive impression qu’ils en éprouvent.

Le chien de prairie, lui, est un petit être fantastique ; c’est un original et un railleur, guère plus gros que l’écureuil ; d’un jaune plus saillant, il ressort à peine sur la mer de sable, de même couleur que lui, qui l’entoure. Il se tient debout, appuyé sur ses pattes de derrière, au-dessus du petit tertre où il a creusé son trou, et regarde, impassible et narquois, le long défilé du train qui ne lui cause plus la plus légère inquiétude. Les chiens de prairie sont extrêmement nombreux dans certaines parties du désert ; mais l’œil non exercé met du temps à les découvrir, tant ils se confondent, dans leur immobilité, avec les plus petits accidents de terrain, avec les moindres reliefs de l’étendue rousse et sèche où ils ont établi leur asile. Après deux ou trois cents milles on ne les aperçoit plus, et l’antilope lui-même commence à disparaître, laissant au vaste désert de reprendre sa monotonie farouche et détestée.

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Quand on a fait quelques heures de marche depuis le départ de Cheyenne, on arrive au plateau des Collines Noires où se trouve le point culminant de la ligne des Montagnes Rocheuses, à Sherman, ainsi appelé du nom du général américain le plus grand de taille et peut-être aussi de talent. Nous sommes maintenant à huit mille deux cent trente pieds au-dessus du niveau de la mer ; le train s’arrête et le voyageur peut lire, sur une large planche fixée dans le sol, une invitation à télégraphier à ses amis de l’endroit du monde le plus élevé où passe une ligne de chemin de fer.

Sherman est du reste un tout petit endroit où il n’y a guère que des débits de whiskey, et, chose étrange, un magasin de modes. Pourquoi ces modes ? on se le demande. C’est à plonger dans des abîmes de méditation. Un magasin de modes sur le sommet des Montagnes Rocheuses, c’est le nec plus ultra de la fantaisie humaine, et la civilisation moderne, portée à ce degré de raffinement, n’a plus rien à envier à l’antique Rome.

En outre de cela, Sherman, probablement à cause de son altitude, avait l’avantage d’être, lors de la construction de la voie, peut-être le poste où se faisait la plus grande consommation d’eau-de-vie. Cette habitude est restée, si l’on en peut juger par le grand nombre d’éclats de bouteilles qui jonchent le sol tout autour de la station ; mais le voyageur ne se sent pas alléché, et il est bien rare qu’il songe à autre chose qu’à regarder dans tous les sens comme s’il croyait voir l’univers à ses pieds.

L’air, à cette hauteur, est assez raréfié pour que bon nombre de personnes éprouvent une respiration difficile ; il y en a qui saignent du nez, quelquefois même des oreilles ; d’autres se sentent comme une angoisse étrange et subite, un énervement qu’ils ne peuvent maîtriser ; mais toutes ces sensations diverses s’effacent assez rapidement, et le voyageur n’éprouve plus bientôt que le contentement intime d’échapper, ne fût-ce qu’une heure, à la désolation qui a fatigué son regard pendant deux jours entiers.

On ne croirait jamais être sur la crête des Montagnes Rocheuses, tant l’ascension a été graduelle, et tant les divers sommets s’espacent au loin de façon à ce qu’on s’imagine voir plutôt des pics isolés que les fragments hardis d’une chaîne de montagnes. Le désert cède ici quelques instants la place à la nature dans sa puissance et sa fécondité ; l’eau reparaît sous la forme de ruisseaux où la truite abonde ; les collines et les plateaux s’étalent sous le regard, et la végétation se montre çà et là par quelques taches dorées que l’œil contemple avec une sorte d’étonnement, comme s’il en avait perdu le souvenir.

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C’est à ce point culminant des Rocheuses, où l’on peut s’attendre à toutes les excentricités de température, que commencent à paraître les snow-sheds et les clôtures qui préservent des ouragans de neige. Ces snow-sheds sont de longs abris en bois, semblables à des tunnels, bâtis avec une solidité formidable afin de pouvoir résister aux avalanches qui descendent des montagnes aussi bien qu’aux coups de vent qui, durant l’hiver, balaient la neige et l’amoncellement en bancs énormes le long de la route. Ces abris ont parfois plusieurs milles de longueur ; dans les Sierras Nevada, où ils sont surtout nécessaires, ils se suivent presque sans solution de continuité sur une distance de quarante à cinquante milles ; mais dans les Montagnes Rocheuses, ils sont si peu nombreux et si courts qu’on les remarque à peine.

Quant aux clôtures, elles ont surtout pour objet d’arrêter la neige que le vent chasse devant lui sur les plaines. Elles forment une double rangée de palissades, bâties de chaque côté de la voie, qui ont cinq à six pieds de hauteur. Elles suivent un tracé parallèle à la ligne à une distance d’environ trente pieds, avec un intervalle d’égale étendue entre la première et la seconde rangée. D’autres fois ces clôtures sont des murs d’une hauteur de quatre à cinq pieds, et qui s’étendent sur une longueur de vingt-cinq à trente milles ; on voit ce qu’il a dû en coûter pour les construire ; mais, grâce à elles, le voyageur n’est plus retardé aujourd’hui des journées entières pendant l’hiver, comme cela arrivait dans les premiers temps où le Central Pacific était en opération.

À Sherman, le thermomètre descend jusqu’à trente degrés au-dessous de zéro l’hiver et ne s’élève guère, l’été, au-dessus de quatre-vingt-quatre. Dans les environs, à travers les coteaux, les ravins et sur les flancs des monts, il y a de la chasse à faire au chevreuil, à l’élan, à l’ours gris, mais il est peu de voyageurs qui s’y laissent tenter et l’on quitte Sherman pour descendre le versant opposé des Rocheuses du même train qu’on a gravi l’autre, en suivant des pentes et des courbes sans nombre sur une longueur de vingt à trente lieues.

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C’est l’ancienne route des émigrants, comme l’attestent les ossements blanchis des buffles, des chevaux et des antilopes. Puis on traverse le pays des Eaux-Amères (Bitter Creek Country), où il n’y a pas un arbre, pas même une touffe d’herbe, nulle trace de vie animale ou végétale, des rochers étranges qui se dressent inopinément et isolément au milieu d’une vaste plaine de sable, ou bien qui, vus de loin, ont l’apparence de formidables sentinelles placées à la limite des mondes. On les nomme les Monuments des Dieux, et les légendes indiennes en attribuent l’origine aux géants qui peuplaient ces régions avant l’apparition de l’homme.

En général, les passagers du chemin de fer du Pacifique sont des gens qui ne s’arrêtent pas en route ; le touriste, proprement dit, est presque un mythe parmi eux, et, du reste, il faut avouer que ce n’est guère invitant, pour le plaisir de se donner de la nature saisissante, que d’arrêter dans des endroits aussi inhospitaliers, aussi déserts, qui n’offrent pas la moindre distraction ni le moindre attrait, et où l’on n’aurait d’autre compagnie que quelques rares et rudes passants qu’amènent et ramènent les diligences. Malgré les séductions et les promesses des Guides, qu’on vend dans le chemin de fer, personne ne se sent de force à tenter l’aventure ; le voyageur n’a qu’un désir, mais un désir brûlant, impatient, sourd à toutes les sollicitations contraires, de sortir au plus vite de sa prison roulante, de l’ennui qui l’y dévore, de la fatigue qui l’y accable, et de la poussière, de la suie, de la fumée qui cuisent ses yeux, dessèchent sa bouche, irritent ses narines, et finissent par enflammer le cerveau après avoir brûlé la figure.

VIII

Nous voici arrivés à Ogden après cinquante-quatre heures de marche depuis le départ d’Omaha ; il nous reste encore trois cents lieues à faire pour atteindre San Francisco, et nous sommes à 4,300 pieds au-dessus du niveau de la mer. – Nous avons donc dégringolé d’à peu près quatre mille pieds depuis le sommet des Montagnes Rocheuses ; heureusement que cette chute a pris deux jours, ce qui la rend aussi insensible que celle d’un gouvernement local de Québec.

À Ogden, nous restons une heure et quart pour transférer le bagage dans la nouvelle ligne qui s’appelle Central Pacific et qui doit nous conduire jusqu’au terme du voyage. Ceux qui ont besoin de se restaurer trouvent un excellent hôtel à la gare et plusieurs autres dans les environs ; ce que j’appelle ici environs, c’est ce qui se trouve immédiatement à portée du voyageur. Ogden n’est pas une ville incommensurable ; on en ferait le tour en quinze minutes ; mais elle est mignonne, parsemée de bosquets, sillonnée par de petits ruisseaux qu’a amenés l’irrigation, et qui exhalent une fraîcheur d’autant plus suave et délicieuse qu’on y est moins préparé et que la tête est encore remplie de la brûlante atmosphère du désert.

La population d’Ogden est de trois mille cinq cents âmes en chiffres exacts : il faut être précis lorsqu’il s’agit d’une ville peuplée aux deux tiers par des femmes ; en effet, Ogden est une petite ville mormone dont les écoles et les églises sont sous la direction des Saints du dernier jour. Les Saints du dernier jour ! quelle appellation ! je crains bien que les Mormons ne s’en lassent dans l’attente. La sanctification par la polygamie est un de ces paradoxes délicieux qui font venir l’eau à la bouche des gentils, et s’ils ne se convertissent pas davantage au mormonisme, c’est que l’excès du bonheur effraie encore plus les constitutions délicates que celui des mortifications.

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Nous sommes ici en plein dans le territoire de l’Utah qui a vingt-deux mille lieues carrées et qui abonde en mines d’or, d’argent et de fer ; je ne veux pas appuyer sur ce dernier détail toujours navrant pour des voyageurs comme moi. L’Utah fut d’abord établi en 1847 par les Mormons cherchant un refuge contre la persécution dont ils étaient l’objet, et en 1849 eut lieu la première élection du gouverneur qui n’était autre que Brigham Young. L’Utah s’appelait alors territoire de Deseret, à coup sûr bien nommé ; il était absolument inconnu aux Blancs ; aujourd’hui sa population est de cent trente mille âmes.

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Ogden a été fondée, il y a vingt et un ans, par un des disciples de Brigham Young, et d’après le nom d’un aventurier qui, après avoir pénétré dans cette région avant l’arrivée des Mormons, était parvenu à s’y maintenir au milieu de tribus hostiles d’Indiens. Cette ville est adossée à une muraille naturelle d’environ deux mille pieds de haut, dont le sommet est presque toujours couvert de neige. Il serait peut-être curieux de citer encore une fois ici, au sujet du mormonisme, les impressions du voyageur à qui j’ai déjà emprunté de nombreux détails sur le chemin de fer du Pacifique. Qu’on se rappelle que M. Rodolphe Lindau faisait le voyage en 1869, et qu’il était imbu des erreurs qui avaient alors cours à peu près généralement :

« Le mormonisme, dit-il, est intolérant, despotique, jaloux ; c’est au milieu de la République américaine une monstruosité politique et religieuse tout à la fois. Nul doute que l’isolement ne soit pour cette secte une condition essentielle d’existence, nul doute que l’établissement du chemin de fer du Pacifique, qui met en rapport direct le territoire d’Utah avec les grands États de l’Est et de l’Ouest et qui tend à replacer les habitans sous le droit commun, ne lui ait porté un coup dont elle ne se relèvera pas. Brigham le pressent bien ; déjà même on lui prête le dessein d’abandonner le pays que l’invasion des gentils menace d’infester, et de chercher un dernier refuge dans de nouvelles et inaccessibles solitudes ; mais le père des saints est vieux, il a soixante-dix ans, et l’énergie dont il a fait preuve pendant de longues années commence à lui faire défaut. Des dissensions religieuses ont éclaté au sein même de la cité où naguère il régnait en maître absolu : deux hommes éminens de leur pays, David et Alexandre Smith, fils de Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, ont commencé à l’attaquer publiquement, lui et son système. Les défections ne sont plus isolées, elles deviennent de plus en plus fréquentes ; on prévoit le jour prochain où les membres de la congrégation chrétienne du Salt Lake City formeront une minorité imposante que les saints ne pourront plus mépriser et avec laquelle il faudra compter. Ces schismatiques seront d’autant plus à craindre qu’ils se sentent appuyés par la majorité des citoyens des États-Unis. Les Mormons ne comptent en effet qu’une faible proportion d’Américains dans leurs rangs. C’est surtout en Angleterre, dans le pays de Galles, en Norvège, en Suède, en Danemark, qu’ils recrutent les plus nombreux et les plus fervents prosélytes. L’antagonisme qui sépare les disciples de Brigham Young et les gentils de l’Amérique a ses racines dans les antipathies de races aussi bien que dans les haines religieuses ; ces différences doivent tôt ou tard disparaître devant la force d’assimilation et de nivellement, résultat naturel des institutions démocratiques, et la principale, sinon l’unique cause de la grandeur politique des États-Unis.

« En Amérique, le mormonisme n’a jamais été pris en sérieuse considération. Les hommes d’État qui se sont occupés de cette question, lorsqu’elle s’imposait à l’attention publique, l’ont toujours traitée avec ce dédain superbe que leur inspirait le sentiment de la force de la République. Ce petit mouvement religieux, grandement exagéré en Europe, ne les a jamais inquiétés ; ils le regardaient avec chagrin et pitié plutôt qu’avec colère, sachant que dans une société fondée sur la morale chrétienne, dans un État qui s’administre au nom de la liberté, un système religieux et politique invoquant les principes de la polygamie et du despotisme ne pouvait pas devenir dangereux. Ces hommes d’État, si prévoyans, si calmes, ne se sont point trompés ; le mormonisme s’achemine rapidement vers la décomposition, il déploie en ce moment même une activité plus qu’ordinaire, et ses missionnaires se multiplient. Il ne faut pas voir dans ce redoublement d’efforts un signe de puissance, et cette secte, née d’hier, n’en est pas moins fatalement vouée à une ruine proche et certaine. Peut-être quelques milliers de fanatiques donneront-ils au monde le spectacle d’une résistance qu’ils soutiendront jusqu’à la mort ; mais il est impossible de concevoir des doutes sur l’issue de ce combat, prévu et nullement redouté par les Américains.

« La ville du Lac-Salé, qui doit sa fondation à Brigham, n’a rien de bien remarquable, et ne répond que d’une manière très imparfaite à l’idée que l’on s’en fait généralement. Les rues sont larges, bien alignées ; mais elles ne sont ni pavées, ni éclairées au gaz, et l’entretien en est encore plus mauvais que celui de la plupart des villes américaines. Aussi la salubrité publique laisse-t-elle beaucoup à désirer, et les enfants y meurent-ils en grand nombre. Il n’est pas difficile d’être présenté au père des saints, Brigham Young. L’étranger fait alors connaissance avec un homme qui paraît ennuyé de la singulière renommée qu’on lui a faite, et qui, après avoir débité d’un air indifférent quelques phrases banales, adresse poliment deux ou trois questions sans autrement se soucier de la réponse qu’il reçoit, s’empresse enfin de reconduire son hôte jusqu’à la porte dès qu’il manifeste la moindre envie de le quitter. Cela s’explique, et l’on ne peut lui en vouloir. L’homme célèbre a dû grandement souffrir dans son amour-propre de l’avide et indiscrète curiosité des touristes ; mais, d’un autre côté, quel triste et affligeant spectacle présente dans sa personne cet ancien spéculateur enrichi, ce trafiquant en religion, que des milliers d’hommes crédules vénèrent comme l’apôtre vivant de l’humanité ! Les femmes mormones que j’ai eu l’occasion de voir ne m’ont paru se distinguer des Américaines que par leur laideur et par le manque d’élégance dans leur toilette. D’après les voyageurs que j’ai consultés, la beauté féminine serait ce qu’il y a de plus rare parmi ces sectaires. »

Je reprends.

Ceux qui veulent aller d’Ogden à la ville du Lac-Salé n’ont qu’à prendre un embranchement de chemin de fer de trente-cinq milles qui les y conduit en deux heures et qui les ramène le lendemain ; là ils verront un petit Éden de fleurs et de parterres, et peut-être aussi Brigham Young, dont il me faut dire un mot à mon tour.

*

Brigham Young, le plus heureux des hommes, a déjà soixante-treize ans passés et presqu’autant de femmes. C’est à faire venir l’eau à la bouche. Pour être de bon compte il faudrait lui donner au moins trois cents enfants, ce qui pourtant n’est rien à comparer avec la postérité d’Abraham qui fait concurrence aux sables de la mer. Mais un patriarche moderne, venu dans un monde trop vieux, comme dit Musset, ne saurait avoir autant de prétention. Pour montrer jusqu’à quel point tout est contraste dans la vie, le chef des derniers saints fut d’abord un méthodiste ; mais à peine avait-il lu le livre des Mormons qu’il embrassait avec ardeur la religion nouvelle et était déjà, en 1835, sacré l’un des douze apôtres. On voit qu’il était prédestiné. Il partit alors pour l’Angleterre où il fit quelques milliers de prosélytes, et publia le Millenial Star, le premier des journaux mormons, qui paraît encore aujourd’hui. À son retour, il trouve ses coreligionnaires établis à Nauvoo, dans l’Illinois ; la persécution ne leur y laissait pas un jour de repos, ils étaient à toute heure menacés d’extermination et même plusieurs d’entre eux avaient déjà été assassinés.

Brigham comprit alors qu’il fallait à tout prix quitter Nauvoo et chercher un asile où lui et les siens seraient désormais à l’abri de tous les dangers. Ils se dirigèrent d’abord vers le Missouri et passèrent deux ans à Council Bluffs, puis atteignirent en 1847 le Lac Salé où Brigham Young, devenu président de sa secte, organisa immédiatement une communauté. Comme ce territoire appartenait alors au Mexique et qu’il n’y avait aucune sorte de gouvernement établi, les Mormons y constituèrent un État provisoire sous le nom de Deseret, et Brigham en fut élu gouverneur, position qu’il occupa jusqu’en 1850, époque à laquelle ce territoire ayant été cédé aux États-Unis, changea son nom pour celui d’Utah, tout en demeurant sous la loi du gouverneur Young.

Telle est en deux mots l’esquisse biographique d’un des hommes certainement les plus extraordinaires de notre temps. Ce qu’on a dit de sa puissance de volonté et de son inflexible détermination n’a rien d’exagéré ; un amour extrême de domination et l’absolutisme de ses principes l’ont parfois même poussé jusqu’à des crimes horribles, crimes qui resteront impunis par raison d’État sans doute ; mais ce qu’on ne connaît pas assez de lui, ce sont ses bons côtés et les services véritables qu’il a rendus. Loin de vouloir fermer, comme on l’a prétendu, la ville du Lac-Salé à toute atteinte de l’extérieur, Brigham Young a fait tout en son pouvoir pour développer les communications de tout genre, voies ferrées et télégraphiques, compagnies d’express et de diligence, etc. À son appel les Mormons ont travaillé en masse au chemin de fer du Pacifique, et ont construit en entier l’embranchement qui mène à leur ville ; ils en sont les propriétaires et Brigham Young l’administrateur.

Depuis quelques années toutes les dénominations religieuses ont réussi à s’implanter dans la ville du Lac-Salé, mais les écoles libres n’ont pas eu le même succès. On y compte trois journaux quotidiens, dont un seul est gentil ou profane, sur une population d’environ dix-huit mille âmes.

Le Tabernacle, dont la renommée est aujourd’hui universelle, est un immense édifice de forme oblongue, ayant une longueur de deux cent cinquante pieds et une largeur de cent cinquante : quarante-six piliers soutiennent son immense voûte, la plus grande de tout le continent américain, si l’on en excepte le Grand Union Depot, récemment construit à New York. La hauteur de la voûte est de soixante-cinq pieds, et elle semble n’être qu’une seule et même pièce, comme un dos de tortue.

Le Tabernacle peut contenir huit mille personnes assises ; il ne sert pas seulement aux exercices religieux, mais à toutes les solennités et à toutes les réunions des Saints, qui n’ont rien de mieux à faire en attendant le dernier jour.

*

Peu après avoir quitté Ogden, on côtoie les bords du Lac Salé pendant deux ou trois heures. On y arrive par de nombreux détours au milieu de souriantes vallées dominées par des promontoires qui s’élèvent jusqu’à une hauteur de dix à douze mille pieds au-dessus du niveau de l’océan, et qui sont couverts de neiges éternelles. Le Grand Lac Salé est un phénomène de la nature. Il a quarante-deux lieues de long sur quinze de largeur et renferme plusieurs îles qui sont de véritables oasis. Ses eaux sont si salées qu’aucune espèce d’êtres ne peut y vivre et que les gibiers de mer n’en approchent pas ; ils se tiennent dans les joncs et les marais qui l’avoisinent.

Le lac n’offre pas de débouché et cependant il reçoit les eaux de plusieurs rivières ; c’est l’évaporation qui absorbe cet énorme volume d’eau qui finirait par inonder plusieurs territoires à la fois si aucune cause ne venait le diminuer.

Cependant, malgré l’activité incessante de l’évaporation, on a constaté depuis la colonisation de l’Utah, depuis que le sol aride a été changé en terrains productifs et florissants, que les eaux du lac se sont élevées tranquillement de douze pieds en moins de vingt ans. Voilà certainement un fait digne de toute l’attention des géologues. Le lac voudrait-il reprendre son ancien empire qui s’étendait jadis jusqu’à une hauteur considérable des monts qui l’entourent ? À quelle époque des temps géologiques avait-il atteint cette altitude ? c’est ce que rien n’indique ; peut-être les montagnes se sont-elles élevées elles-mêmes par l’action volcanique au-dessus de leur niveau primitif ; quoi qu’il en soit, c’est un fait certain que les eaux du lac ont haussé de douze pieds depuis vingt ans, mais cela n’a rien changé à leurs propriétés qui sont éminemment salutaires aux baigneurs, surtout dans les maladies chroniques ; elles sont chaudes et si denses qu’on peut flotter à leur surface sans presque aucun effort ; il y a de nombreux valétudinaires qui vont tous les ans y chercher la santé et la vigueur, et qui en reviennent robustes, assurés d’une longue vie ; c’est une véritable fontaine de Jouvence ; seulement il ne faut pas en boire, à moins qu’on veuille se mariner tout vivant.

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À neuf milles d’Ogden se trouve Promontory Point, endroit à jamais célèbre pour l’inauguration solennelle qui s’y fit, le 10 mai 1869, de la grande voie ferrée du Pacifique. Comme c’est là un des événements les plus considérables de notre époque, et qu’il est fort intéressant d’en suivre le récit, je laisse encore la parole à M. Rodolphe Lindau qui en fut le témoin oculaire :

« Au mois de mars, les travailleurs du Central Pacifique avaient posé dans un seul jour 10 kilomètres de rails. Aussi avaient-ils nommé l’endroit où le soir le travail s’était arrêté Challenge-Point, provoquant ainsi les ouvriers de la compagnie de l’Union à en faire autant. Ceux-ci n’avaient pas tardé à répondre au défi par un travail plus surprenant encore : une journée leur suffit à poser 11 kilomètres 2/3 de rails. De leur côté, les Californiens, ne voulant admettre aucune supériorité lorsqu’il s’agissait de lutter de vitesse dans la construction de la grande ligne, réunirent toutes les forces capables d’être employées sur un seul point, et en onze heures de travail posèrent et fixèrent, à la satisfaction de la commission officielle chargée de la surveillance des travaux, dix milles, c’est-à-dire près de 17 kilomètres de rails. Ce fait sans précédent fut accompli le 28 avril 1869, sous la direction de l’inspecteur-général Charles Crocker. Un témoin oculaire, le correspondant de l’Alta California, rapporte que les premiers 240 pieds de rails furent posés en 80 secondes, les seconds 240 en 75 secondes. On ne va guère plus vite à pied lorsqu’on se promène sans se presser.

« Voici d’autres faits authentiques ayant trait à ce travail extraordinaire : un train contenant 2 milles de rails, c’est-à-dire environ 210 tonneaux de fer, fut déchargé par une escouade de Chinois en 9 minutes et 37 secondes. Les premiers 6 milles de rails furent posés en 6 heures 42 minutes, et pendant ce temps, où chaque travailleur mettait en jeu toutes ses forces, pas un d’eux, sur 1500, ne demanda un instant de repos. Ce qui donne encore une plus saisissante idée de l’enthousiasme qui s’était communiqué à cette armée d’ouvriers, c’est le fait que tous les rails, formant ensemble une longueur de 17 kilomètres et pesant environ 1,000 tonneaux, – un beau chargement de navire, – furent posés par huit hommes seulement, choisis comme les plus expérimentés et les plus durs à la fatigue dans un corps de 10,900 travailleurs.

« Tout l’ouvrage se fit, ce jour-là, en courant. Un wagon chargé de fer se dirige en tête de la ligne, apportant les rails nécessaires à la continuation de la voie. Il est traîné par deux chevaux attelés en tandem et lancés au galop. Un wagon vide, qui vient d’opérer sa livraison de rails, se porte à sa rencontre. Ceci a tout l’air d’un contre-temps, car deux wagons allant en sens contraire ne pourraient circuler sur une seule voie ferrée. Cependant le wagon chargé poursuit son chemin sans ralentir son allure ; le wagon vide a été arrêté, et des bras d’hommes l’ont soulevé et rangé à côté de la ligne. Le wagon chargé passe outre, les conducteurs échangent un hurrah avec leurs compagnons de travail. À la dernière limite de la ligne, deux hommes mettent des blocs de bois en avant du wagon, qui s’arrête aussitôt. Quatre autres ouvriers, placés des deux côtés de la voie, tirent à l’aide de crochets une paire de rails du wagon, la posent et l’ajustent sur les traverses en bois installées à l’avance par les coolies chinois, qui passent à bon droit pour d’excellents terrassiers ; puis le wagon est posé en avant de la longueur du double rail qui vient d’être posé, et la même opération recommence. Les tracklayers (poseurs de rails) sont suivis par une brigade d’ouvriers qui assurent le rail avec toute l’exactitude nécessaire et qui le fixent au moyen de rivets et de boulons. Ce sont des mécaniciens qui sont chargés de ce travail, exigeant beaucoup d’expérience et un certain jugement. Une bande de Chinois s’avance derrière eux pour compléter l’ouvrage qu’ils ont commencé. Enfin vient l’arrière-garde, encore composée de Chinois, travaillant sous l’inspection de surveillants irlandais et allemands ; armés de pioches et de pelles, ils recouvrent les extrémités des traverses de terre fortement tassée, afin de leur donner plus de solidité.

« Pendant ce temps, les ingénieurs, inspecteurs et sous-inspecteurs des travaux se montrent sur tous les points. On les voit à cheval courir sans cesse le long de la ligne, corrigeant, louant, encourageant, s’assurant enfin que tout est vite et bien fait. Au bout de la ligne, dans une voiture découverte, se tiennent M. Charles Crocker, l’inspecteur en chef, et M. Stonebridge, son premier aide-de-camp ; ils sont là, attentifs et soucieux, la lorgnette à la main, surveillant l’action comme des généraux d’armée. À midi, l’on est à peu près certain de la victoire. Le gouverneur Stanford, président du chemin de fer Central, perdra 500 dollars, qu’il a pariés avec M. Minckler, le chef des tracklayers, touchant la possibilité d’accomplir en un jour le travail proposé. Le boarding-house train (train-hôtel), composé de maisons en bois montées sur des roues et où les ouvriers blancs mangent et dorment, vient d’arriver. Les Chinois forment bande à part ; mais leur dîner aussi (ils le prennent en plein air) est préparé d’avance, et tous, Caucasiens et Asiatiques, attaquent le repas avec la vigueur que donne la satisfaction d’une grande tâche bien remplie. Le repas est terminé, et l’on se remet à l’ouvrage avec une ardeur nouvelle. Les jours ne sont pas encore bien longs, et le soleil s’approche visiblement de l’horizon. Les ombres s’allongent et prennent des formes fantastiques ; mais on ira jusqu’au bout. Tout le monde semble électrisé : de lourdes masses de fer sont enlevées, portées, posées, ajustées avec autant d’aisance que si le poids en avait miraculeusement diminué ; les clous, rivets, boulons, semblent trouver d’eux-mêmes leurs places ; les marteaux volent, les chevaux galopent leur plus grand train. “En avant, John Chinaman ! Du courage, Paddy ! Allons, allons, nous n’avons pas de temps à perdre !” Ainsi crient les surveillants, excitant les hommes au travail comme on les exciterait au combat ; mais c’est inutile : chacun fait de son mieux. Soudain tout s’arrête. Une grande clameur, des hurrahs formidables, s’élèvent du bout de la ligne. C’est fini. Les derniers rails ont été posés, et l’œuvre que l’on s’était proposée le matin a été accomplie avant la tombée de la nuit. Peu s’en faut que Caucasiens et Chinois ne s’embrassent.

« Pour se faire une idée des difficultés vaincues en cette mémorable journée, il ne faut pas oublier que l’on se trouvait au milieu d’un désert, loin de toute ville et même de toute habitation. Lorsque les ouvriers, réunis ce jour-là au nombre de quinze cents sur un seul point, abandonnèrent le travail pour prendre le repas de midi, ils étaient arrivés à 10 kilomètres de l’endroit où ils avaient déjeuné le matin et laissé leur attirail de campement. Les provisions, tentes, ustensiles, instrumens, effets, le feu et l’eau, tout avait été porté en avant, sans confusion, à mesure que les travaux du chemin de fer avançaient. Cette armée d’ouvriers fut donc pourvue régulièrement de tout ce qui lui était nécessaire pour la nourrir et l’abriter, et cela dans des endroits où le matin il n’y avait pas vestige de route ou de provisions.

« Le lieu où s’arrêta le travail le 28 avril fut nommé Victory Point, ce qui voulait dire qu’en fin de compte les Californiens avaient battu les unionistes, sans leur laisser même l’espoir d’une revanche. Ces derniers ne se découragèrent cependant pas, et continuèrent à travailler avec une telle diligence que le 10 mai, quarante-huit heures plus tard seulement que les Californiens, ils eurent atteint l’extrême limite de leur embranchement et touchèrent à Promontory Point, aux ouvrages les plus avancés de chemin Central. Le dernier rail, unissant les deux sections de la grande ligne, allait donc être posé.

« Promontory Point, territoire de l’Utah, est un groupe de huttes provisoires élevées sur la pointe nord-est du Grand Lac Salé, à environ 800 milles de San Francisco. C’est en cet endroit que, le 10 mai 1869, un millier de personnes représentant toutes les classes de la société américaine se trouvaient réunies pour célébrer l’achèvement de la grande ligne nationale, formée par la réunion des deux sections.

« Les envoyés du chemin de l’Union du Pacifique, MM. Thomas Durant, vice-président, Dillon et Duff, directeurs, arrivèrent dans la matinée du 10 mai. Les préparatifs pour poser d’une manière solennelle les derniers rails furent bientôt faits. On avait laissé entre les deux extrémités des lignes un espace libre d’environ 100 pieds. Deux escouades, composées d’hommes blancs du côté des unionistes et de Chinois du côté des Californiens, s’avancèrent en correcte tenue d’ouvriers pour combler cette lacune. On avait dans les deux camps choisi l’élite des travailleurs, et c’était plaisir à voir comme ils s’acquittèrent vivement de leur besogne. Les Chinois surtout, graves, silencieux, alertes, s’entr’aidant adroitement l’un l’autre, furent l’objet de l’admiration et de l’approbation générales. “Ils travaillaient comme des prestidigitateurs”, dit un témoin oculaire.

« À onze heures, les deux troupes se trouvèrent face à face. Deux locomotives s’avancèrent de chaque côté l’une au-devant de l’autre, pour exhaler dans un jet de vapeur un salut qui déchira les oreilles. En même temps le comité expédiait à Chicago et à San Francisco une dépêche télégraphique adressée à l’Association des journaux des États de l’Est et de l’Ouest et ainsi conçue : “Tenez-vous prêts à recevoir les signaux correspondans aux derniers coups de marteau.” Par un procédé très simple, les fils télégraphiques de la ligne principale correspondant avec les États de l’Est et de l’Ouest avaient été mis en communication électrique avec l’endroit même où le dernier boulon allait être placé. À Chicago, à Omaha, à San Francisco, les trois principaux bureaux télégraphiques les plus rapprochés de Promontory Point, on s’était arrangé de manière à correspondre directement avec New York, Washington, Saint Louis, Cincinnati et autres grandes cités. Dans ces dernières enfin, on avait pris des dispositions particulières à l’aide desquelles la grande ligne télégraphique communiquait avec les signaux électriques à incendie établis dans ces villes. Grâce à ces ingénieuses précautions, les coups de marteau frappés à Promontory Point pour fixer le dernier rail du Grand Pacifique trouvèrent un écho immédiat dans tous les États de la République.

« La traverse sur laquelle devait reposer le dernier rail était en bois de laurier, le boulon qui devait unir la traverse au rail en or massif, le marteau dont on devait se servir en argent. Le docteur Harkness, député de la Californie, présenta ces objets à MM. Stanford et Durant. “Cet or extrait des mines et ce bois précieux coupé dans les forêts de la Californie, dit-il, les citoyens de l’État vous les offrent pour qu’ils deviennent parties intégrantes de la voie qui va unir la Californie aux États frères de l’Est, le Pacifique à l’Atlantique.” Le général Safford, député du territoire d’Arizona, offrit un autre boulon fait de fer, d’or et d’argent. “Riche en fer, en or et en argent, dit-il, le territoire d’Arizona apporte cette offrande à l’entreprise qui est comme le grand trait d’union des États américains, et qui ouvre une nouvelle voie au commerce.” Les derniers rails avaient été apportés par l’administration de l’Union. Le général Dodge, député, prononça en les désignant un discours qui se terminait ainsi : “Vous avez accompli l’œuvre de Christophe Colomb. Ceci est le chemin qui conduit aux Indes.” Le dernier enfin, le député de Nevada offrit un troisième boulon, celui-là en argent, et dit : “Au fer de l’Est et à l’or de l’Ouest, Nevada joint son lien d’argent.”

« MM. Stanford et Durant, les présidents des deux chemins de fer, auxquels était échu l’honneur de fixer le dernier rail, s’avancèrent alors pour procéder à l’œuvre. Au même moment, la dépêche suivante fut transmise à San Francisco et à Chicago : “Tous les préparatifs sont terminés. Ôtez vos chapeaux. Nous allons prier.” Chicago, prenant la parole au nom des États de l’Atlantique, répondit : “Nous comprenons, et nous vous suivons. Tous les États de l’Est vous écoutent.” Quelques instants après, les signaux électriques, répétant de par l’Amérique entière chaque coup de marteau frappé en ce moment au milieu du continent, apprirent aux citoyens, qui écoutaient dans un silence religieux, que l’œuvre venait d’être accomplie. Cette communion simultanée dans une grande et belle pensée produisit un effet dont les assistans seuls peuvent se faire une idée. Cette voix venant des régions mystérieuses du centre du continent, annonçant au monde l’achèvement d’une grande œuvre, fit vibrer les plus nobles cordes du cœur humain : il y eut des larmes d’émotion et des cris de joie. Enfin les chapeaux volèrent en l’air, et ce furent des hurrahs, des “vive l’Amérique ! vive la grande République”, comme on n’en avait jamais entendu en plus belle occasion. Dans les principales villes des États-Unis, l’événement fut célébré par des saluts de cent coups de canon ; à Chicago et en beaucoup d’autres endroits, il y eut des fêtes dans le genre de celle de San Francisco. »

IX

Nous allons maintenant parcourir au pas de course le chemin qui nous reste pour atteindre la Californie. Voici d’abord la chaîne des Wahsatch que l’on franchit d’un bond, puis le désert encore une fois sous le nom d’Alcali Plains. Rien n’égale la désolation qui entoure ici le regard de tous côtés ; des petits coteaux montagneux coupent seuls l’uniformité des longues et épaisses couches de sable qui gisent sur le sol comme un linceul gris ; çà et là la plaine semble s’affaisser et mouille timidement le bas de son manteau sablonneux dans les marais qui se détachent successivement jusqu’à une longue distance du Lac Salé ; on en a conclu avec raison qu’autrefois le désert alcalin n’était qu’une partie du lit du grand lac ; du reste, de nombreux faits le démontrent et la géologie n’a guère eu de champ plus assuré ; mais laissons-la aux savants, l’étude des transformations terrestres n’étant pas absolument un élément de ce récit.

Plus loin, nous atteignons la chaîne des Humboldt, plus considérable que celle des Wahsatch qui ne sont guère qu’un encadrement au bassin primitif du Lac Salé ; le chemin de fer parcourt ici des vallées et des méandres souvent riches en pâturages, arrosés de temps à autre par de petites rivières serpentant au milieu de berceaux d’arbustes au feuillage scintillant. C’est dans une de ces vallées que se trouvent ces étranges puits naturels à peine visibles à l’œil du voyageur, et dont une légère bordure d’herbe indique seule la présence. Ces puits sont au nombre d’environ une vingtaine, et offrent un orifice presque exactement rond, d’un diamètre de six à sept pieds. Rien n’agite la surface de leur eau immobile, et jusqu’aujourd’hui tous les sondages les plus obstinés et les plus complets n’ont pu en faire découvrir le fond. Évidemment ces puits sont d’anciens cratères volcaniques depuis longtemps éteints, et l’eau qui les remplit a dû sourdre tranquillement à travers les profondeurs du sol ; toute la surface de la région qui les entoure porte la trace de puissantes commotions de la nature ; la lave sous toutes les formes et d’énormes blocs de granit brisés, épars, jetés çà et là dans un désordre fougueux, en sont une attestation frappante. La vallée où se trouvent les puits naturels est toute petite ; le train y arrête, s’y alimente d’eau et continue jusqu’à ce qu’on atteigne les Palissades, murailles de pierre énormes, coupées à vif, entre lesquelles il n’y a guère que la largeur de la voie ferrée, et qui ont l’air de se menacer les unes les autres. On dirait des titans antiques voulant se précipiter dans une dernière lutte et arrêtés subitement au milieu du suprême effort ; ils se regardent, ils frémissent, ils grondent, mais restent impuissants, cloués sur le sol, qui va les retenir pour l’éternité. Les Palissades sont à cinq mille pieds au-dessus de la mer et donnent leur nom à un petit village situé dans leur sein, d’où les diligences rayonnent de tous côtés jusqu’à des distances de cent milles.

*

Marchons, marchons encore quelques heures, et nous allons atteindre les premiers contre-forts des Sierras Nevada. Enfin, nous voilà définitivement sortis du désert, et nous allons entrer dans la vigoureuse et resplendissante nature qui s’étale sur le versant occidental du continent américain. – Le premier phénomène auquel on initie le voyageur, en arrivant dans le Nevada, c’est la grande caverne de Shell Creek Range. Shell Creek est un maigre chaînon des Sierras, dans les flancs duquel s’ouvre la caverne. L’entrée en est basse et obscure sur un espace d’environ vingt pieds, puis, graduellement, elle s’élargit en même temps que la voûte s’élève. De nombreuses chambres se découvrent à droite et à gauche du passage, d’une dimension variable ; l’une d’elles, appelée la salle de danse, a soixante-dix pieds sur quatre-vingt-dix : le plafond est à une hauteur de quarante pieds et le sol d’un beau sable compact : une source d’eau, fraîche comme la lèvre d’une vierge, y coule au milieu des gravois, puis, à mesure qu’on avance, s’ouvrent de nouvelles chambres dont les parois ruissellent de stalactites étincelantes. Jusqu’où cette caverne plonge-t-elle dans le ventre des monts, c’est ce qu’on n’a pu déterminer encore ; elle a été explorée jusqu’à une profondeur de quatre nulle pieds, mais on n’a pu pénétrer plus avant à cause d’un large précipice qui s’ouvre subitement sous les pas à cette distance.

Nous allons, nous allons toujours ; le train semble avoir hâte, aussi lui, de secouer la poussière entassée de trois jours de désert. À travers les gorges et les défilés des montagnes, la locomotive plonge et replonge, tourne et retourne, frémissante, allègre, joyeuse, jetant des cris qui font dresser l’oreille aux échos étonnés, contournant les rochers, descendant avec les pentes, puis se redressant lentement pour gravir quelque plateau, comme un baigneur qui émerge de l’onde. Nous montons, nous montons sans cesse et sans nous en douter, tant il y a de détours et d’évolutions, jusqu’au sommet des Sierras qui bientôt vont apparaître dans toute leur grandeur sauvage et luxuriante à la fois. Nous passons le Pic du Diable, un seul bloc de pierre haut de mille pieds, aux arêtes vives, semblable à un géant pétrifié au moment où il voulait escalader les nues ; nous passons la tombe de la Vierge, tertre solitaire surmonté d’une croix de vingt pieds, qui renferme la dépouille d’une jeune fille morte à dix-huit ans dans cet endroit même où elle accompagnait une troupe d’émigrants, alors qu’il y avait à peine un chemin tracé dans l’immense solitude. De temps à autre, les plaines d’alcali apparaissent encore sous forme de taches de cinq, dix et quinze milles de longueur, mais on sent que la nature fait enfin un effort suprême pour secouer son enveloppe aride et qu’elle s’agite dans son sépulcre de sable. Les Sierras Nevada sont le fruit de ce travail formidable ; aussi elles jaillissent, imposantes et splendides, poussant dans tous les sens leurs rameaux altiers, et jettent au désert un défi que mille échos répètent, à mesure que le train poursuit sa course retentissante.

Nous ne sommes encore qu’à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, mais l’ascension est continue, les sommets des montagnes se rapprochent, les forêts qui bordent leurs flancs envoient à tous les vents de l’air leurs puissants parfums ; la solitude inanimée a disparu ; on sent que l’homme est près, et qu’il apporte à l’intarissable richesse minérale de cette région toute la vigueur de son activité.

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Au point du jour, le dernier jour de ce voyage tant de fois maudit, dès que l’aurore commencera d’envoyer quelques feux blêmes sur les cimes blanches des Sierras, et que ses rayons timides courront comme des souffles sur les pentes boisées, au milieu des gorges s’abandonnant à ses baisers féconds, nous aurons atteint Truckee, le premier endroit qui mérite le nom de ville depuis le départ d’Omaha, et nous sentirons déjà les premiers effluves du paradis californien venant à nous sur l’aile de la brise gonflée de parfums.

À Truckee, nous resterons une demi-heure ; cette petite ville est située à peu près au commencement des snow-sheds qui, maintenant, vont s’étendre presque sans discontinuité sur une longueur de quarante à cinquante milles. Nous sommes au milieu même des montagnes qui, de tous côtés autour de nous, dressent leurs sommets couverts de neiges éternelles et entr’ouvrent sous nos pieds des ravines formidables où brillent tous les feux, où s’épanouissent toutes les caresses de la végétation rendue à la liberté. Nous arrêtons, et maintenant, jusqu’à ce que nous ayons descendu le versant opposé des Sierras, les plus sublimes grandeurs de la nature vont se prodiguer sous l’œil insatiable du voyageur : nous en aurons, pendant une demi-journée, de quoi compenser peut-être pour les cinq mortels jours que nous venons de subir.

Je veux me recueillir un moment pour chercher l’image des impressions encore si vivaces, si profondes, peut-être uniques dans ma vie errante, que j’ai éprouvées sur tout le parcours des Sierras Nevada ; je ne pourrai pas les retracer, mais si j’arrive seulement à en retrouver quelques reflets, j’aurai fait beaucoup pour le lecteur, et pour moi-même qui en ai conservé un impérissable souvenir.....

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La petite ville de Truckee est entourée de neige pendant toutes les saisons de l’année, sous un soleil radieux et piquant. Mais à côté de la neige sont les fleurs ; les glaciers des montagnes creusent leur lit et y restent, mordus en vain par le soleil qui ne peut percer leur épaisse couche, tandis que tout auprès la végétation revêt ses plus scintillantes couleurs.

Quatorze milles plus loin est le Sommet, le point le plus élevé qu’atteint le chemin de fer dans les Sierras. Nous y sommes à une hauteur de sept mille pieds, avec la perspective lointaine des plus hauts pics qui s’élèvent jusqu’à dix et onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. C’est ici la ligne de séparation des eaux qui descendent des montagnes et qui toutes vont grossir une seule rivière, la Sacramento, qui débouche dans le Pacifique. Il nous reste deux cent quarante milles à faire pour atteindre San Francisco.

Nous touchons au terme ; chacun le sent à la figure épanouie des voyageurs, à leur regard brillant d’espérance. Le ciel, où courent des franges d’azur et de pourpre, envoie mille rayons qui éblouissent le front argenté des Sierras. Sur ces hauteurs qui touchent aux nues, la nature prend un air de fête grandiose qui éclate comme une immense fanfare céleste ; la joie et la délivrance rayonnent dans ces superbes élans des montagnes qui cherchent à atteindre, chacune, le plus haut point possible de l’espace : avec elles s’élève l’âme des voyageurs enfin affranchie de la pesante étreinte du désert ; le transport de la nature se communique à tout ce qui respire, et en la voyant si glorieuse et si fière de s’exercer dans toute sa puissance, on se sent soi-même renaître et grandir sur les ailes infinies de l’imagination.

Oh ! quel spectacle et quel enchantement ! Ici vous tournez quelque cap gigantesque qui se dresse au-dessus d’un abîme de quinze à dix-huit cents pieds ; à peine y a-t-il la largeur de la voie ferrée ; le train passe lentement, mesurément, un rien suffirait pour le précipiter dans l’abîme entr’ouvert ; le regard du voyageur, à la fois épouvanté et charmé, contemple avec ravissement et se détourne avec terreur ; c’est que cet abîme est à la fois terrible et délicieux. Dans cette horreur béante la nature a enfoui, comme dans un refuge, ses plus brillants trésors ; elle l’a recouverte d’un tapis de feuillages dorés et de fleurs ; on dirait une couche du paradis glissant aux sombres entrailles de la terre. Les vallées et les gorges des Sierras ont une grandeur magique et en même temps puérile, quelque chose de nouvellement éclos, frais, riant et formidable à la fois ; que dire en effet de ces immenses précipices qui n’ont rien de farouche que leur profondeur, et qui de tous côtés envoient au regard les mille rayons de leurs jardins, de leurs parterres émaillés ? Sur les flancs et jusqu’au fond des abîmes on peut voir de jolis petits villages de dix, quinze ou vingt feux, d’où les habitants gravissent jusqu’aux plateaux à travers des sentiers bordés de plantes et d’arbustes aux feuillages de toutes les nuances ; on y voit aussi des rivières coulant au milieu d’innombrables détours, comme des serpents effrayés ; l’éclat fugitif de leurs flots se mêle avec celui de la végétation qu’ils reflètent et qu’ils animent, pendant que le spectacle de l’industrie humaine qui, même dans ces profondeurs, cherche des éléments à son activité, vient s’ajouter encore aux magnificences de la nature.

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Les pentes et les vallées des Sierras sont couvertes de pins exploités sur une grande échelle, en même temps que retentissent de toutes parts les travaux des mineurs disséquant les inépuisables mines d’or et d’argent.

On conçoit qu’un chemin de fer ne peut traverser une chaîne de montagnes en droite ligne, qu’il contourne sans cesse et suit chaque détour ; il ne peut pas escalader les pics ni plonger dans des gorges, et par conséquent la route à faire se trouve de beaucoup allongée, mais qui s’en plaindrait dans les Sierras ? On ne se lasse jamais d’un pareil spectacle. Le véritable beau a le privilége d’être de plus en plus nouveau, de même qu’un sentiment profond puise de nouvelles forces dans sa durée et ne s’altère jamais à aucun contact.

Lorsqu’on a descendu le versant opposé des Sierras, on commence à voir se dérouler dans un lointain magique les glorieux champs de la Californie. On entre en plein dans la vallée féconde de la rivière Sacramento ; tout ce que la nature produit s’étale sous le regard ; les céréales de toute espèce, le maïs, les vignobles, les champs de moutarde et de betterave, des vergers qui contiennent tous les fruits imaginables, jusqu’aux plants de caféiers et de mûriers pour les vers à soie, tout cela flotte et se balance avec orgueil sur les mamelles gonflées du sol ; mais aussi, comme contre-partie, la poussière devient intense et les mouches intolérables. Le ciel est plein d’azur et le soleil joyeux ; déjà quelques souffles affaiblis du Pacifique viennent toucher le front du voyageur qui sent sa vie renaître et l’espoir s’agiter dans son sein.

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À une heure de l’après-midi l’on atteint Sacramento, capitale de la Californie, petite ville de dix-huit mille âmes, ravissante, lumineuse sous un ciel de pourpre qui, pendant des mois entiers, ne change point. Nous n’avons plus maintenant que quarante-six lieues à faire pour atteindre San Francisco, où nous serons le soir même à huit heures.

Sacramento est enveloppé d’arbres, de vergers odorants, et repose sur les bords de la rivière qui porte son nom ; on y arrête une demi-heure pour prendre le dîner, puis on se remet en route pour le Pacifique dont on voit au loin les rivages montagneux bleuir à l’horizon.

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Maintenant, nous allons traverser de nombreuses petites villes dont la population varie de deux mille à dix mille âmes ; nous sommes dans l’État le plus riche de l’Union américaine ; nous allons passer par l’Eldorado, dont le sol fourmille des ossements accumulés des chercheurs d’or. Aujourd’hui c’est la culture de la vigne et des fruits qui fait la principale occupation de ses habitants ; la récolte du vin et du cognac donne jusqu’à trois cent mille gallons ; une colonie de Japonais y a même introduit la culture du thé qui a réussi admirablement ; celle des vers à soie donne de forts beaux résultats, et l’on voit arriver promptement le jour où cette terre favorisée du ciel produira également les épices de l’Asie et les fruits des tropiques.

Nous atteignons Galt, d’où un service de diligences conduit aux grands arbres de Calaveras, à soixante-dix milles plus loin sur le versant occidental des Sierras Nevada. Ces arbres sont fabuleux ; ils s’élèvent en moyenne à une hauteur de deux cent cinquante à trois cent vingt pieds, et leur circonférence, à la base, varie de soixante à quatre-vingt-quinze pieds. Ces rois de la forêt ont été pour un bon nombre baptisés ; le plus majestueux de tous, appelé le Père, maintenant abattu, mesure 435 pieds de long sur 110 de tour ; il faut une échelle pour monter sur son large tronc couché ; puis vient la Mère, haute de 321 pieds, l’Hercule, l’Hermite, l’Orgueil des bois, les trois Grâces, le Mari et la Femme, la Vieille Fille, le Vieux Garçon, les Frères Siamois, les deux Gardes, tous des géants dont pas un n’a moins de deux cent soixante pieds de haut sur une circonférence moyenne de soixante-dix pieds.

Plus loin, sur la route du chemin de fer, se trouve Mariposa, d’où le voyageur peut se rendre, s’il le désire, à cheval, jusqu’à la vallée du Yosemite, la plus grande merveille naturelle qui soit au monde.

Cette vallée fut découverte pour la première fois en 1856 ; elle a huit milles de long sur un mille et demi de large... La rivière Merced y pénètre par une série de chutes qui tombent entre de véritables murailles de granit d’une hauteur de deux mille à six mille pieds. Ce n’est pas saisissant, c’est magique, c’est inconcevable, c’est un rêve de l’imagination dans un monde fabuleux. L’une de ces chutes, la Ribbon, a jusqu’à trois mille trois cents pieds de hauteur, une autre deux mille six cents pieds, le Voile de la Vierge mille pieds, la Nevada sept cents pieds, la Vernal six cents pieds... etc... toutes encaissées étroitement entre des blocs formidables et tombant à pic comme si quelque main puissante les précipitait avec colère dans les entrailles sans fond de la nature.

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À six heures du soir on atteint Brooklyn, petite ville formée surtout des résidences privées des marchands de San Francisco. On traverse une rivière étroite et voilà Oakland avec ses chênes verts, ses vergers, ses parcs, ses jardins et ses vignobles. Oakland est noyé dans un océan de feuilles et de fleurs ; c’est la ville des cottages délicieux, parfumés, paisibles, enfouis sous l’ombrage. Sur le rivage, qui est celui de la baie même de San Francisco, aboutit une longue jetée de deux milles environ, que suit le chemin de fer, et au bout de laquelle attend le ferry qui va traverser les voyageurs à la grande métropole du Pacifique. C’est à cette jetée que d’innombrables navires, de toutes les parties du monde, viennent charger et décharger leur marchandise ; c’est aussi là le terme extrême de toutes les lignes de chemins de fer de l’Ouest ; après, c’est l’Océan, l’immense mer du sud, le Pacifique qui ne s’arrête plus que sur les rivages du berceau du monde, l’Asie, le plus vaste des continents, le plus peuplé, le plus ancien, et cependant peut-être encore le moins connu.

Enfin, nous voilà arrivés, c’est fini. Il est sept heures et demie du soir ; à huit heures, nous serons dans San Francisco ; il n’y a plus qu’à traverser la baie qui nous en sépare. Nous avons fait un voyage plein de fatigues et de déceptions ; maintenant, en quelques minutes, tout ce rêve de poussière et de sable s’est enfui ; l’implacable ennui s’est dissipé par enchantement ; les passagers se reconnaissent à peine entre eux ; leur figure s’est épanouie et leur regard éclate ; c’est la délivrance qui leur est apportée ; ils sont sortis de leur prison de fer et de feu, et maintenant ils aspirent avec une poitrine bruyante et enivrée les puissantes senteurs du Pacifique.

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San Francisco apparaît sur le rivage opposé, vaguement enveloppé par les dernières lueurs du crépuscule. L’amphithéâtre inégal de ses collines, que les rues gravissent en ligne droite, semble une image brisée dans le rêve ; tout le monde regarde avec un œil ardent la ville tant désirée ; la brise fouette en plein les visages, et court en frissonnant dans les voiles et les mantilles ; il y a comme un tressaillement de vie nouvelle, et à mesure que le bateau avance, le tumulte qui s’était fait à l’embarquement s’apaise par degrés. Dans ces arrivées aux ports lointains, il y a quelque chose de solennel qui s’impose à toutes les imaginations. Seul, accoudé sur l’avant du bateau, sourd à tous les mouvements et à tous les bruits, je regardais se dessiner petit à petit la ville à qui j’allais demander un refuge, l’oubli, et peut-être une rénovation. Maintenant un abîme me séparait de tout ce qui m’avait aimé, un abîme que je croyais ne pouvoir plus jamais franchir. À quoi bon ? On ne met pas à plaisir onze cents lieues entre sa patrie et soi, et quand on a eu la force de faire un pareil voyage malgré toutes les peines morales et physiques, on ne songe guère à le recommencer. Je croyais l’arrêt de ma vie désormais irrévocable, et ma condamnation prononcée sans retour.

J’étais parvenu à ce rivage lointain, épave brisée, reste mutilé et sanglant d’une vie sans cesse portée d’aventures en aventures. À cet âge où la plupart des hommes ont trouvé une carrière définitive ou du moins une base pour le prochain édifice de l’avenir, moi, proscrit volontaire, j’errais encore et j’allais demander à l’inconnu de nouveaux mystères et sans doute aussi de nouvelles douleurs. Ah ! seulement deux mois auparavant, je n’aurais pas cru devoir être ainsi jeté en proie à de nouveaux souffles du destin ; j’avais tout fait de cœur et de tête, pendant plusieurs années, pour prévenir le retour des orages ; je m’étais assis à l’ombre d’une espérance bien chère, et j’avais cru que cela me suffirait pour donner un objet désormais bien déterminé à tous mes travaux ; j’étais las des secousses et des ballottements continuels d’une vie que rien n’avait pu ni fixer ni contrôler.

Malgré tous les désenchantements, j’avais encore assez de jeunesse pour abandonner toute mon âme aux illusions du sentiment et de l’idéal ; il me restait tout ce qu’il fallait pour construire, même avec les matériaux flétris d’une existence désabusée, un avenir digne encore de mon ambition et des espérances que l’on fondait sur moi. Soudain, en un jour, tout s’était écroulé ; il y a des hommes marqués d’un sceau fatal, et le noir génie ne les abandonne jamais. Près de toucher au rivage, une tempête m’en arrachait tout à coup sous un ciel plein d’azur et de promesses.

Repoussé, désespéré, convaincu enfin que le bonheur, ou du moins le repos, ne m’offrait qu’un mirage et que toutes les déceptions se hâteraient de me frapper l’une après l’autre, je m’étais enfui, ne demandant plus rien à la Providence, ni à l’espoir, ni à ma propre volonté. Je me sentais mort avec toutes les apparences de la vie, et le quelque bruit qui se faisait autour de mon nom résonnait en moi comme les coups frappés sur une tombe muette.

À quoi bon donner au public et à mes amis le spectacle d’une chute aussi profonde et d’un désenchantement si inattendu, si inexplicable qu’on l’eût pris pour une dérision ? J’étais donc parti, cadavre pensant, agissant, qui n’avait plus de conscience que pour souffrir, et à qui le souvenir restait seul pour arroser de larmes le sépulcre de l’âme. J’arrivai à San Francisco brisé, accablé de fatigue, tellement vaincu par la souffrance que je me demandais sincèrement combien de jours il me restait à vivre. Cette belle ville, cette splendide nature, cette baie glorieuse, coupée de promontoires hardis.... que m’importait tout cela ? Est-ce qu’il est quelque chose de beau pour celui qui n’a plus que le regret, et quelles magnificences de la nature peuvent arrêter ou sécher une seule larme ? En débarquant avec le flot des passagers joyeux, agités, impatients de revoir leurs amis, leur serrant la main avec transport, retrouvant les uns une patrie, les autres l’objet de longues convoitises, ce que j’éprouvai je ne puis le dire, je n’ai plus de pensée pour cela, et toutes les paroles seraient stériles ou vides.

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Je pris machinalement l’omnibus qui menait à l’hôtel, je traversai plusieurs rues brillantes, animées, où la lumière se déversait comme un ruisseau d’argent, je vis pour la première fois cette foule bigarrée, si diverse, si curieuse, si remuante, qui remplit jour et nuit la ville la plus cosmopolite au monde, et j’arrivai au bout d’un quart d’heure à un somptueux édifice, situé dans la plus belle rue de San Francisco. C’était le Lick House, où j’allais m’installer et attendre.... quoi ? je n’en savais rien, car je n’avais ni ambition, ni but, ni désir ; il me semblait n’être plus qu’une machine obéissant à une impulsion inconnue, mais fatale, irrésistible.

Je montai et pris ma chambre qui donnait sur un vaste carré de l’hôtel ; il n’y avait donc devant moi ni vue, ni horizon, rien que la morne silhouette de quatre murs percés de croisées. Lorsque je me vis seul, bien seul dans ce tombeau, et que je pensai que vraiment douze cents lieues me séparaient de ma pauvre patrie, de mes amis, de ma famille perdue sans retour... Oh ! pardonnez-moi, vous tous qui me lisez, pardonnez-moi si tant de faiblesses viennent à chaque instant interrompre le cours de mon récit... en ce moment le monde se déroba sous moi, des ténèbres poignantes m’enveloppèrent de toutes parts, le vide immense, le vide affreux s’entr’ouvrit brusquement, je m’affaissai sur mon lit, et là, un torrent de sanglots comme jamais n’en versa âme humaine jaillit de ma poitrine brisée.

Hélas ! où étais-je donc, moi qui, quelques semaines encore auparavant, croyais l’avenir si sûr et tenais sous ma main de si faciles espérances ? Perdu, isolé comme le dernier des hommes au milieu d’un monde absolument étranger, il ne me restait aucune ressource, pas même celle de l’amitié pour les mauvais jours, pour les épreuves qui sans doute ne tarderaient pas à naître. C’était donc pour cela que j’avais, depuis deux ou trois ans, ramassé péniblement les ruines encore intactes de mon passé pour en refaire une vie nouvelle ! C’était pour cela que j’avais tant subi, tant lutté, tant vaincu de préjugés, tant remonté de courants ! C’était pour cela que je m’étais détourné des portes désormais largement ouvertes pour moi dans mon pays, c’était pour venir entre ces quatre murs nus, froids, sans un souvenir, sans un regard, et d’où peut-être je ne sortirais jamais !

Cette heure fut pour moi la plus terrible depuis mon départ du Canada. Tant que j’avais été secoué, emporté dans le chemin de fer, le bruit et le spectacle toujours nouveau avaient pu de temps à autre m’étourdir ; mais maintenant, j’étais seul, seul dans le silence, dans la nuit et dans l’exil......... Eh bien ! j’ai traversé cette heure comme bien d’autres depuis, et c’est aujourd’hui seulement que je sais tout ce qu’il y a encore de vigueur et de ressources dans une vie que l’on croit à jamais détruite.

DEUXIÈME PARTIE
DEUXIÈME PARTIE

I

L’hôtel où j’étais descendu était tout simplement princier ; il m’arrive de faire de ces plaisanteries. Quand le destin m’assaille outre mesure et que je n’ai plus d’autre ressource, je le stupéfie par quelque boutade qui le met en déroute. C’est le système de Gavroche. Il n’y a pas de philosophie qui vaille un pied de nez, et la chiquenaude est la plus grande des forces.

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Il y a dans San Francisco trois grands hôtels qui sont des édifices étonnants. Rien, dans les autres villes américaines, n’approche de ce luxe et de cette splendeur : ces trois hôtels sont le Grand, l’Occidental et le Lick. On y marche sur des tapis bondés qui étouffent le bruit des pas ; on y est enveloppé dans une atmosphère de velours et de draperies flottantes qui ont l’air de vouloir vous porter ; les salles et le passage principal sont peints à fresques ; la salle à dîner resplendit comme un vestibule de l’Éden. L’ampleur et les dimensions sont en proportion du luxe ; le grand escalier du centre est monumental, et il y a des centaines de chambres donnant toutes sur de larges et lumineux corridors. Évidemment le propriétaire du Lick House devait être un demi-dieu couvert d’une armure d’or, peu accessible, si ce n’est peut-être, par curiosité, à des voyageurs venus de très-loin, et je calculais que douze cents lieues constituaient peut-être une distance raisonnable. Dès lors, j’eus une idée fixe ; connaître à tout prix ce mortel surhumain, lui faire apprécier mon éloquence, et l’amener par la force des choses, sinon par celle de la parole, à quelque concession qui lui fît honneur.

Mais avant d’aller plus loin, je veux de suite faire connaître San Francisco à mes lecteurs dans tous les détails que j’ai pu saisir, avec toute l’observation que j’ai pu mettre en cinq jours seulement que j’y suis resté.

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San Francisco est bâti à peu près en amphithéâtre sur des collines sablonneuses de plusieurs centaines de pieds de hauteur. Ses rues sont droites comme celles de toutes les villes américaines, ce qui détruit en grande partie l’effet de la situation et choque l’œil du voyageur qui s’attend au pittoresque dans toute sa liberté. Cette ville de cent soixante-quinze mille âmes aujourd’hui, n’avait qu’une maison en 1835. Son climat est le plus beau qui soit au monde, remarquable par son uniformité, la température ne variant que d’environ dix degrés dans tout le cours de l’année. On n’y distingue guère que deux saisons, la belle saison et la saison pluvieuse. Celle-ci commence avec le mois de novembre et finit avec le mois d’avril ; mais la pluie ne tombe guère que la nuit, de sorte que les jours restent beaux et clairs, avec une température moyenne de cinquante-quatre degrés. En janvier, toute la Californie est couverte de fleurs, et au mois de mai les céréales commencent à mûrir. Durant toute l’année les nuits sont fraîches. À San Francisco, vers quatre ou cinq heures de l’après-midi, la brise de la baie s’élève et de légères brumes courent dans l’air jusqu’à l’aurore du lendemain. On voit alors les hommes revêtir le pardessus et les dames s’envelopper les épaules dans d’élégantes fourrures.

Grâce à un climat aussi favorisé du ciel, l’activité et le mouvement de San Francisco se prolongent bien avant dans la nuit. C’est la ville américaine qui ressemble le plus sous ce rapport aux villes d’Europe : l’heure où l’on voit le plus de monde dans les rues principales est entre onze heures et minuit, à la sortie des théâtres, de l’opéra et des restaurants. C’est alors que toute la gent fashionable déborde sur les trottoirs au milieu de torrents de lumière : les hôtels, les cafés, les restaurants, les saloons resplendissent. Ce qu’il y a de saloons et de débits de tabac dans San Francisco est inimaginable ; on les trouve à chaque vingt-cinq ou trente pas. La Californie produisant sa propre bière, ses vins et son brandy, ces boissons coûtent moins cher que dans le reste des États-Unis. Pour dix cents on a un verre de tout ce qu’on peut désirer ; mais, chose singulière, rien ne coûte moins de dix cents, si ce n’est le lager beer, l’unique lager qui en coûte cinq. Le Californien ne s’amuse pas à compter des sous, d’autant plus que chez lui les cents américains n’ont aucune valeur et ne sont pas reçus.

Voici quelque chose qui va surprendre le lecteur. Dans un État de l’Union américaine, la monnaie légale, le papier des États-Unis n’est d’aucun usage ! les Californiens ne se servent jamais que d’or ou d’argent, ils ignorent les greenbacks. On ne serait pas admis parmi eux à payer quoi que ce soit avec du papier. Celui qui voudrait se prévaloir de la loi et forcer son créancier à recevoir des greenbacks, aurait peut-être raison devant les tribunaux, mais il serait perdu dans l’opinion. Si vous n’avez que du papier, hâtez-vous de le faire changer chez le premier courtier venu ; vous recevrez indifféremment de l’argent ou de l’or, l’argent ne subissant qu’un escompte d’un demi pour cent. L’État qui produit à profusion tous les métaux précieux, peut, à bon droit, se passer d’une monnaie fiduciaire soumise à toute espèce de fluctuations.

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Les maisons de San Francisco sont en brique ; beaucoup sont en bois, surtout les belles résidences éloignées du centre des affaires : d’autres sont en fer peint. Il n’y a qu’un seul édifice en pierre dans toute la ville, c’est la Bourse. La raison en est qu’il n’y a pas de carrières jusqu’à une grande distance dans l’intérieur : pour bâtir la Bourse, on a fait venir de la pierre de Chine ; mais comme les pierres de l’édifice étaient taillées et numérotées d’avance, on a dû faire venir en même temps les ouvriers qui les avaient préparées, pour qu’ils les plaçassent eux-mêmes. Si la plupart des maisons sont en brique, ça ne se voit guère, attendu qu’on recouvre généralement la brique d’une couche quelconque, que l’on peint ensuite de façon à lui donner l’apparence de la pierre de taille. Les habitants de San Francisco n’ont pas l’air de tenir essentiellement à l’éclat extérieur de leurs bâtisses, si ce n’est pour leurs écoles dont ils sont particulièrement fiers, et qu’ils dotent à qui mieux mieux avec une émulation jalouse.

Les loyers sont énormément chers, et cependant les hôtels, les restaurants et les cafés pullulent. C’est que la vie, à San Francisco, comme dans les villes européennes, est presque toute extérieure ; le chez-soi est secondaire, le San-Franciscain étant généralement un homme venu d’ailleurs, dont l’existence, toujours à la poursuite de la fortune, est d’une activité incessante. Sa ville ne lui offre pas de traditions et l’idée de famille n’y est encore qu’en germe. Vous entendrez des gens qui ont vécu dix, quinze ans à San Francisco, dire qu’ils n’y sont qu’en passant, et que bientôt ils retourneront chez eux. Mais ce bientôt ne vient presque jamais, tant l’homme, une fois lancé à la poursuite de l’or, ne peut plus s’arrêter dans cette course. Le Californien ne s’aperçoit pas des années qu’il vit ; il n’en a pas le temps ; il les dévore et en est dévoré lui-même, et lorsqu’arrive le terme, il tend encore la main vers l’avenir doré. Les Français surtout, qui vont en Californie, n’ont pas la moindre idée de séjour, et cependant ils y meurent presque tous, après de longues années passées dans l’accumulation des richesses.

De tous les Français émigrés aux États-Unis, ce sont ceux de San Francisco qui ont le mieux prospéré. Ils sont au nombre d’environ quatre à cinq mille, dont une bonne partie est riche et quelques-uns cinq à dix fois millionnaires. Ils sont généreux, paient de leur bourse dans toutes les occasions, et souscrivent surtout pour la France avec une libéralité passée en proverbe qui fait voir combien le patriotisme est obstiné et survit à tout dans l’âme du Français.

Ce sont eux qui ont fondé les plus beaux restaurants et cafés de la ville et qui ont inculqué à San Francisco les mœurs et les habitudes de leur pays. Mais ils n’ont aucune prétention à y former un groupe à part, comme ils le font à New York et dans d’autres villes américaines. San Francisco étant une ville essentiellement cosmopolite, formée des éléments les plus nombreux et les plus divers, il ne saurait y exister de distinctions nationales ; tous les groupes se confondent dans l’ensemble et chacun n’est qu’un passant au milieu d’autres passants courant sur une mer de sable.

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Rien ne frappe comme ce caractère nomade imprimé en quelque sorte sur la physionomie de chaque habitant de San Francisco ; il semble aussi étranger dans sa ville que celui qui y est arrivé de la veille. Il va et se déplace sans cesse, court dans l’intérieur ou suit le littoral de la Californie où partout l’appellent des affaires et des entreprises ; il semble ne garder San Francisco que comme un pied-à-terre, comme une base d’opérations où il vient de temps à autre pour se procurer tout ce dont il a besoin ou tout ce qu’il désire. Les hommes de toutes les parties du monde se donnent incessamment rendez-vous dans cette ville unique qui offre des types à profusion ; mais il ne faut pas y avoir l’air de s’étonner de quoi que ce soit, attendu qu’on passerait son temps à s’étonner et qu’on aurait l’air naïf. Il n’est pas permis à San Francisco de trouver rien de curieux, parce que tout y est curieux et que le lendemain varie déjà d’avec la veille.

Les Chinois y abondent ; on dirait qu’ils forment la grande moitié de la population ; ils remplissent les petites industries, celle du blanchissage surtout dans laquelle ils sont passés maîtres. À chaque coin de rue presque, vous trouvez une petite blanchisserie chinoise où 7 à 8 hommes, jour et nuit, lavent, empèsent et repassent. Chose singulière ! on voit rarement des Chinoises dans les rues ; que font-elles ? je n’ai pas eu le temps de l’apprendre : mais toujours est-il que la vue continuelle de mon sexe, même sous la forme nouvelle et fantasque d’un Chinois, commençait à m’agacer, lorsque, tout à coup, quarante-huit heures au moins après mon arrivée, je vis passer une créature quelconque avec deux longues tresses de cheveux pendant jusqu’aux genoux de chaque côté de la tête. Son costume différait peu de celui des Chinois que j’étais habitué à voir ; le pantalon seulement avait plus d’ampleur, la jaquette était plus large, le pied beaucoup plus petit et la figure moins écrasée. C’était une Chinoise...... enfin ! Je regardai cette fille du Céleste Empire, qui avait déjà le dos tourné et qui fuyait sans se rendre compte de l’intensité de mes regards qui la parcouraient en tous sens. Sans ses deux tresses de cheveux j’aurais passé droit, mais que faire devant cette révélation inattendue ? Je n’en étais pas encore à m’écrier : « Voir une Chinoise, et puis mourir ! » mais j’avoue que je désirais vivement en avoir le cœur net, et que ce n’était pas trop de la vue d’une seule Chinoise contre tant de Chinois dont je commençais à être blasé. Du reste, c’est la seule que j’aie aperçue ; mais j’ai appris ensuite que la seule différence apparente qui existe entre le Chinois et la Chinoise est dans les deux tresses de l’une et la queue de l’autre. Cela suffit probablement, mais il est bon d’être prévenu. Un dernier détail. Ces deux tresses s’appellent des ailes et sont portées dans toute leur longueur, tandis que le Chinois remonte ordinairement sa queue et la roule en toque sur le derrière de la tête comme un épais chignon.

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J’ai parlé plus haut d’hôtels et d’édifices publics. Il n’est pas permis à ce sujet de passer sous silence le nouvel hôtel de ville en voie de construction. C’est quelque chose de merveilleux qui fait voir la richesse et la libéralité des citoyens de San Francisco : cet édifice ne coûtera pas moins de dix millions et aura la forme d’un triangle ; l’un des côtés de ce triangle aura huit cents pieds de front, l’autre six cent soixante, et le troisième cinq cents. Le corps de l’édifice aura une hauteur de quatre-vingt-dix pieds et sera surmonté d’un dôme, de clochetons et de flèches, en même temps que flanqué de tours d’une structure vraiment monumentale ; le dôme, entre autres, aura une circonférence de deux cents pieds et sera supporté par douze colonnes massives en fer d’une hauteur de soixante pieds, à partir du deuxième étage. Tout le milieu de l’édifice sera laissé libre depuis le rez-de-chaussée jusqu’au sommet de la voûte, une hauteur de 120 pieds, et l’on y pénétrera par un large vestibule circulaire d’un diamètre de 80 pieds débouchant à un portique de vingt-cinq pieds de largeur. Cet hôtel de ville est l’orgueil des San-Franciscains, et c’est la première chose qu’ils montrent à l’étranger surpris des dimensions et du luxe d’un pareil édifice dans une ville si jeune et comparativement si peu peuplée.

Quant aux hôtels, c’est un autre sujet d’étonnement. Il y en a trois principaux que j’ai nommés ci-dessus ; mais à part ceux-là, il y en a une quantité d’autres de deuxième et de troisième classe, et ainsi de suite jusqu’au boui-boui de l’émigrant sur les quais. Les trois hôtels de premier ordre se touchent presque, et il s’en bâtit un quatrième à deux pas d’eux qui les rejettera tous dans l’ombre : à ce compte, il faudra que ce soit un palais des mille et une nuits. On se demande à la vue de ces immenses et somptueux édifices ce qui p